Dark Soul (French Edition)

Haley C. Scott · Chapitre 5 sur 30

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Dark Soul (French Edition)

Chapitre 5

 

Charlotte : Bordel !

Aujourd’hui, vingt-sept ans.

 

mes draps, seule, et attrape mon téléphone sur la table basse, non loin de L e matin, je m’étire dans mon lit et constate que Wren, mon compagnon du soir s’est fait la malle. Je ronronne de plaisir dans mon canapé. Mon cœur rate un battement quand j’aperçois plusieurs billets à côté du portable. Je les saisis. Quatre billets de cinquante euros ! Putain, le mec m’a payée deux cents euros pour la partie de jambes en l’air de la veille ! Mon corps ignore comment interpréter cette information. Ma tête se vide aussitôt de toute pensée cohérente. Une boule se forme dans ma gorge. Je m’assois et fixe l’argent. Le mot « PUTE » résonne dans ma tête. Mes yeux s’embuent et les larmes se mettent à couler le long de mes joues. Je pensais que tout allait mieux. La soirée me paraissait pourtant simple ? Il semblerait que mon comportement ne soit pas normal. Sinon, pourquoi Wren a cru que je vends mon corps ? Un violent haut-le-cœur me saisit et j’ai juste le temps de filer aux toilettes pour vomir cette image que j’ai de moi-même et on dirait… celle que je renvoie aux autres.

Je m’agenouille face aux toilettes et laisse la honte, ce sentiment que je ne connais que trop bien, s’évacuer par mes tripes.

Je reste assise sur mon canapé pendant un bon moment à méditer sur mes envies, mes besoins, mon attitude. J’ai pris l’habitude d’écouter mes désirs, si bien que je ne me suis pas rendu compte à quel point ils déviaient de… la norme. Mon passé a été un parfait prétexte pour justifier mes actes, mais est-ce suffisant ? Je suis larguée.

Après une journée de rumination, je décide que je me suis assez apitoyée sur mon sort. Je n’arrive pas à aucune conclusion, alors peut-être que je devrais rappeler Helena, la psy qui me suit depuis le début, elle m’aidera à faire le tri. Comme souvent quand c’est le bordel dans ma tête, j’attrape mon ordi et commence à écrire sur un forum de musique pour me vider la tête. Les retours de certains m’aident parfois, d’autres m’enfoncent davantage.

La douleur peut-elle tout justifier ?

Nos actes ?

Nos pensées ?

Il est tellement plus facile de s’apitoyer,

Que de s’interroger…

J’ai longuement cru

Que c’était un dû

Que la vie me le devait

Que je le méritais

Aujourd’hui, tout est remis en question

De nouveau cette sensation de n’être qu’un pion

Sur l’échiquier de la vie

Sans être maître de la partie

Cette fatalité m’épuise

Je ne me suis jamais remise

Y a-t-il encore de l’espoir

Quand même le jour me semble noir

Vide de sens, privée de sens

Je sens l’absence, de toute résistance

Mes pensées biaisées, mon corps abîmé

Portent les stigmates, de leurs attaques.

Une énième pensée de Black Hole sur le forum, une façon d’éliminer mes idées noires pour le reste de la journée.

***

Une semaine s’écoule et je reprends la direction de la fac par habitude. Me concentrer sur mes études s’avère être une excellente manière de penser à autre chose. Un nouveau week-end arrive et au lieu de tourner en rond en ce samedi matin ensoleillé, je décide de passer voir Naaya, Lily doit bosser à son pub ce matin. J’enfile un jean used qui s’arrête sur mes tibias, mettant en valeur mes All Stars tête de mort « Mexican skull ». Un tee-shirt large noir qui dénude mon épaule révélant le tatouage que je me suis fait faire l’année dernière : un trou noir dans lequel mon épaule semble aspirée. Un trait d’eye liner, du crayon khôl sur la base de ma paupière inférieure, du mascara black pour souligner mes longs cils. J’ébouriffe mes cheveux rouge sang du moment. Ils glissent en cascade le long de mon visage jusqu’à la naissance de mes seins. Un sac à dos en guise de sac à main pour parfaire mon allure d’étudiante sur le tard, et direction le métro.

En bas de chez Naaya, je vérifie l’heure et découvre qu’il n’est que neuf heures trente. Merde ! Je suis tombée du lit. J’espère ne pas la trouver dans les bras d’un apollon. Je frappe, elle ouvre tout en réunissant ses affaires éparpillées sur le bar dans son sac à main. Elle semble sur le point de partir en jean, basket, top large. Pas pour un entretien d’embauche en tous cas.

Son visage s’éclaircit quand elle m’aperçoit. Elle jette son sac à main sur le meuble, moins pressée de partir, semble-t-il. Ouvre grand la porte et en guise de bonjour, me lance :

— Hey ! Alors, Wren ?

Ce prénom à lui seul me provoque des remontées acides et des palpitations. Je frotte mes mains moites l’une contre l’autre et grimace. Hors de question que j’avoue à quelqu’un ce qui a été l’une des plus grosses hontes de ma vie. Enfin pas la pire, mais passons...

— Boh, bof, un plan cul quoi. Ça m’a calmé une envie, mais ça ne rassasie pas vraiment. Tu vois ce que je veux dire ?

Elle s’installe sur un tabouret et m’invite à prendre place.

— Oh oui, je vois me répond-elle, pensive, j’ai cumulé ce genre de nuit pendant… un long moment.

Je m’assieds à mon tour.

— Je ne te retarde pas ?

Elle secoue la tête et balaye ma réflexion d’un revers de la main.

— Qu’est-ce ce qui t’a fait arrêter ce genre de relation ? demandé-je.

Elle se racle la gorge.

— Plutôt qui ? murmure-t-elle.

Je souris, parce que je commence à comprendre son petit jeu.

— Ah ! Et j’imagine que si tu m’as accompagnée en version Maîtresse Cléo le week-end dernier, c’est que tu n’es plus avec ce « qui ».

Elle soupire.

— Je n’avais même pas conscience de l’être.

Je me lève, désigne la machine à café et l’interroge du regard.

— Vas-y, je t’en prie, fais comme chez toi !

— Et… si c’est pas indiscret, pourquoi tu l’as viré ? continué-je en insérant une capsule.

Elle se redresse surprise.

— Qu’est-ce qui te dit que c’est moi qui l’ai viré ?

Je me marre.

— Naaya… Tu t’es vue ? T’es une bombasse et quelque chose me dit qu’avec le caractère de merde que t’as, quand tu veux un truc, tu l’obtiens !

Elle pose une main sur sa poitrine et joue les offusquées :

— OK, je vais garder le terme « bombasse » à l’esprit et t’excuser pour « caractère de merde ». Pour en revenir à… Peu importe… J’ai…

Je sais très bien à qui elle pense, j’ai participé à assez de leurs soirées pour savoir qu’elle était toujours fourrée avec le même gars.

— Tu peux dire son nom : JB. Me prends pas pour une truffe !

JB est le meilleur ami du mec de Lily, ils sont constamment ensemble tous les quatre.

— Une truffe ? Ça sort d’où cette expression ? Et comment tu sais que c’est JB d’abord ? s’étonne-t-elle, les sourcils relevés.

Facile !

— Les regards, Naaya ! Vous vous observiez tout le temps, et je crois même avoir déjà surpris un petit échange entre vous qui voulait dire « sexe ? ». Après, vous avez disparu, donc j’imagine que vous êtes allés jouer les lapins quelque part…

Elle rougit à l’idée que j’ai grillé sa comédie avec son blondinet et finit par grimacer.

— Je ne suis pas faite pour les relations stables, Charlotte. Les gens me saoulent très vite. Je me lasse et en plus, je ne suis pas certaine de rester dans le coin.

C’est comme si elle me lâchait une patate chaude dans les mains. Ma poitrine se serre à l’idée qu’elle s’en aille. C’est la seule personne qui a l’air aussi larguée que moi par ici. Elle ne peut pas partir !

— Quoi ? Pourquoi tu t’en irais ?

Elle détourne les yeux et me semble bien perdue, elle aussi.

— Hum, c’est pas sûr, mais si ma situation familiale se complique, ça se pourrait. Bref ! Tu parles de moi là, mais pourquoi le paradis des bikers ne trouve-t-il pas chaussure à son pied ? questionne-t-elle en faisant référence à mon surnom « Eden » de la dernière soirée.

Je décide d’enjoliver un peu mon passé. Personne n’a besoin de savoir ce qu’il m’est arrivé.

— Déjà, parce que je ne cherche pas. Ensuite parce que j’ai cru trouver le mec idéal une fois et que c’était un vrai connard ! Ça m’a servi de leçon. Depuis, les coups d’un soir, ça me suffit.

Elle tape du plat de la main sur la table pour conclure.

— Ouais, mais t’es jamais rassasiée, n’est-ce pas ? me lance-t-elle avec un clin d’œil.

Cette fois, c’est moi qui souffle.

— T’as raison, voilà ! Bon, on arrête de parler de mecs ? Ça me gave. Où t’allais ? Je peux venir ?

Elle réfléchit deux secondes avant de hausser les épaules.

— Je partais dans un foyer pour ados en difficulté. J’ai un pote qui y bosse, il m’a pas mal dépannée quand j’étais plus jeune. Et j’ai rendez-vous à dix heures avec une petite merdeuse qui devrait te plaire.

— Oh !

Intéressant, pensé-je. Ça m’évitera de broyer du noir.

— J’en suis ! Mais…

Je regarde ma montre pour lui montrer l’heure. Il est presque dix heures.

— Oups, répond-elle. La ponctualité, c’est pas mon fort.

Sur le chemin, elle m’explique pourquoi les trois quarts des gamins de cette résidence en sont arrivés là.

— Le foyer de mon ami est souvent leur dernier espoir avant de commettre l’irréparable, il en sauve certains, d’autres préfèrent la facilité et finissent en prison.

Je m’arrête de marcher, choquée :

— T’appelles ça la facilité, toi ?

— Quand t’as des choses pires qui te poursuivent, oui, la prison c’est facile. T’as pas à réfléchir à comment t’en sortir, comment manger, où dormir, comment ne pas crever le jour même et tenir jusqu’au lendemain !

Elle s’emporte tellement qu’il me semble évident qu’elle parle d’elle et de son passé. J’oublie souvent que je ne suis pas la seule à avoir vécu des moments difficiles.

— Merde, Naaya, je ne savais pas que tu avais eu des problèmes plus jeune, murmuré-je.

Elle hausse les épaules.

— Lily aussi en a eu. On a tous nos casseroles.

Quel euphémisme !

— Ouais enfin, toi, t’as l’air de traîner des marmites !

Elle explose de rire et nous changeons de sujet pour le reste du trajet.

Quand on approche du foyer, après avoir crapahuté pendant quinze minutes au fin fond de la banlieue parisienne, je siffle à moitié essoufflée, lève la tête et découvre une vieille bâtisse, genre corps de ferme, ornée de pierres et riche en végétation.

— Putain, ça faisait une éternité que j’avais pas autant marché.

J’observe autour de moi, un bijou du passé dans un écrin de verdure ! Pas si loin que ça de Paris, en plus.

— Ça valait le coup. On dirait plus une colo qu’un foyer. C’est super sympa ce qu’ils ont fait, ça a l’air d’avoir été retapé, constaté-je, enjouée.

De grands jardins entourent l’édifice. On devine un ruisseau surplombé d’un ponton sur la droite et une énorme forêt bien dense et flippante sur la gauche. Naaya ralentit en observant un peu mieux les lieux, comme si elle n’y avait jamais prêté attention.

— Je pense qu’ils l’ont rénovée y a pas longtemps, j’ai pas demandé. Le tout, c’est de le garder dans cet état. C’est pour ça que mon pote m’a sollicitée pour monter cet atelier « mur ». Ce sera sur la clôture qui se trouve là-bas, m’indique-t-elle en désignant un mur vierge situé au fond de la propriété.

— Histoire d’impliquer les gosses dans la déco, qu’ils n’aient pas envie de tout saccager après, reprend-elle.

— Et comment tu comptes t’y prendre ?

Elle me fait un clin d’œil.

— C’est là que la morveuse avec laquelle j’ai rendez-vous intervient ! Je fais un dessin et elle le met en couleur avec son graff !

Nous nous dirigeons vers les portes de la salle de jeux où se côtoient babyfoot, ping-pong… Les jeunes sont seuls. Il n’y a pas une nana. Quand les gars nous voient, ils s’arrêtent de jouer et les sifflements retentissent. Un métis bodybuildé s’approche de Naaya avec gentillesse.

— Hey ! C’est toi la copine du boss ! Il est dans son bureau.

L’un de ses potes, grand et maigrichon comme les ados peuvent l’être, me jauge avant d’interroger Naaya.

— Vous en avez beaucoup des belles gosses à ramener ? crie-t-il. Vous pouvez pas les choisir plus jeunes ? On donne pas dans la cougar.

S’ensuivent des rires typiquement masculins. Mes dents s’entrechoquent et mes poings se serrent. Ce petit con vient de me traiter de vieille ! Mon amie m’observe, les yeux hilares. Je fulmine. Vois rouge. Vais le frapper.

— C’est qui que tu traites de cougar ? explosé-je en me dirigeant vers le jeune blanc-bec.

Il hausse ses épaules décharnées, un sourire en coin.

— Bah, c’est vrai quoi, on dirait la grande sœur de N’gie. Du coup, t’es hors de portée pour moi, c’est obligé. Mais si t’es plus jeune que t’en as l’air… je prends, poupée !

Quel culot ! Je pivote vers Naaya qui est restée à l’entrée de la salle.

— La grande sœur de qui ? demandé-je pour voir si elle sait de qui il parle. Mes narines s’écartent exagérément au rythme de ma respiration.

Je la supplie des yeux de m’autoriser à donner une correction au jeune homme ici présent. Elle me répond en rigolant.

— Je te présenterai N’gie, ta version miniature.

Elle lève le doigt en l’air, menaçante.

— Mais souviens-toi que dans ce lieu, on montre l’exemple, interdiction de frapper.

Le gamin blêmit, il recule et met ses deux mains devant lui en les agitant.

— Frapper ? Non, hein, j’ai déjà eu deux avertissements, au troisième, on me vire, je veux pas d’histoires ! C’était pas méchant, pardon, m’dame !

Au mot « m’dame », mon sang ne fait qu’un tour, mes sourcils se froncent, mon nez se retrousse et je serre mon poing, prête à ravager sa jolie petite gueule de puceau.

— Mademoiselle ! rectifie-t-il aussitôt en s’éloignant de moi.

Son teint est de plus en plus pâle et j’utilise une démarche de prédatrice pour lui mettre la pression en l’acculant contre un mur. De plus près, je découvre que la barbe du jeune blondinet n’est que du duvet. Mon irritation retombe, c’est un poupon, pas étonnant qu’il m’ait vue comme une cougar, il doit encore sucer son pouce.

— Tss, chuchoté-je, t’as de la chance que je sois de bonne humeur…

Je le laisse respirer une minute, me recule et le toise de toute ma hauteur, avant d’ajouter :

— Ne t’avise plus de me traiter de vieille !

Quelqu’un arrive dans la salle à ce moment-là et une voix grave d’homme, au ton autoritaire que je reconnaîtrais entre mille, balance d’un ton sec :

— Il y a un problème ici ? Zee, t’as encore fait des siennes ?

Zee, le blanc tout dégingandé, me regarde, paniqué. Je me retourne avec lenteur pour confirmer ce que mon cœur pressent. Un nouveau moment qui restera gravé dans ma mémoire. Quand je croise le visage de Dom, je tente de cacher ma surprise. Des larmes d’un chagrin épais noient déjà mes yeux à la vue de cet homme qui m’a marquée d’une façon indélébile. Un frisson descend mon échine et de petits tremblements secouent mes membres. Un raz-de-marée émotionnel renverse tout sur son passage et je m’empresse de l’étouffer. Je ravale les regrets et les souvenirs. Ma gorge se serre sous la pression.

Deux fois en quelques jours ? Le destin se fout de ma gueule on dirait…

Dom est grand, fin, ses épaules se sont élargies. Ses cheveux châtains partent dans tous les sens et ses iris… Deux billes vertes qui me transpercent et semblent lire en moi chaque douleur, chaque blessure, chaque honte, que ce corps a traversées. Son expression est dure, ses sourcils se rapprochent. Est-ce qu’il est contrarié ? Il n’émet aucun son.

Je me ressaisis, hors de question qu’il réalise l’effet que cette rencontre a sur moi. Je me campe sur mes deux pieds, relève la tête, déglutis et balance :

— Non, m’sieur, pas de problème ici. Mon pote Zee et moi, on se taquinait. C’est tout.

Les épaules de l’adolescent se détendent, il me murmure un « merci ». Dom pivote sans un mot. D’un geste du menton, il nous invite à le suivre. Nous marchons derrière lui, le long des couloirs, dans un silence dense. Le responsable du foyer s’installe à son fauteuil et nous restons toutes les deux debout face à lui, comme deux collégiennes dans le bureau du principal.

— Naaya, ma belle, pourquoi est-ce qu’il y a toujours des cris quand tu es dans les parages ?

Elle tape du pied et s’écrie :

— Hé ! Mais c’est pas moi pour une fois ! C’est Charlotte ! hurle-t-elle face à ce qu’elle considère comme une injustice.

Il se retourne vers moi, me jauge du regard si longtemps que c’en est gênant. Mon cœur tambourine de plus en plus vite, la peur de ne pas être à la hauteur des retrouvailles m’étreint.

Ne pas laisser un homme percevoir quel effet il a sur toi…

J’assume mon corps et mets ma poitrine en avant, l’un de mes rares atouts. C’est un réflexe, pour me redonner confiance. Dom, après avoir fait un tour de ma personne, inspecte les papiers sur son bureau. Le message est clair, pour lui je n’existe pas.

Je peux presque entendre mon cœur se déchirer. J’ai associé cet homme à un sentiment de bien-être et de douceur, à la Charlotte qui vivait avant cette soirée abominable. Il est le doudou de mes pensées, le point positif de cette journée qui a marqué la fin de ma première vie. Il ne peut pas écraser ces sentiments et ces souvenirs. Ils m’ont permis de tenir le coup plus d’une fois. De ne pas me laisser aspirer par les horreurs qui revenaient en boucle dans ma tête. Il est impossible qu’il ne m’ait pas reconnue, je le lis dans ses yeux.

Mais cette épreuve m’a transformée et je ne vais pas le laisser me rabaisser. La colère, mêlée à une douleur profonde, s’empare de moi et je lâche avec amertume :

— OK ! C’était quoi ça ? On est à l’école primaire et tu veux jouer à celui qui ignore le mieux l’autre ? Je peux participer aussi, mais je pensais qu’un mec qui donnait une ultime chance à des adolescents en difficulté avait un peu plus de maturité que ça !

Dom rougit, remue sur son siège, tout gêné, et se passe une main dans ses cheveux indisciplinés. Naaya ne doit rien comprendre à ce qui se joue maintenant. À cet instant, elle est le cadet de mes soucis. Ma poitrine monte et descend bien trop vite, sous l’effet de la tension que me provoque cette rencontre.

Dom prend une bouffée d’air, la relâche avec lenteur et répond :

— Désolé, mais c’est que tu respires les ennuis à plein nez et j’en ai assez ici, tu vois.

Il joint le geste à la parole et désigne les murs du foyer. Je tourne la tête vers Naaya à la recherche d’une aide, mais elle reste à l’écart. Je ravale la boule qui se forme dans ma gorge, ainsi que mes larmes. Prononcés par n’importe qui, ses mots ne m’atteindraient pas. Ils me feraient presque sourire même, mais il s’agit de Dominique Leroy. L’homme d’« avant ». Je déglutis ma douleur et réplique en appuyant mes deux mains sur le bureau :

— Moi ? Je sens les ennuis ?

Ses yeux me fuient, ses paroles sont hésitantes, il n’a pas l’air à l’aise avec nos retrouvailles.

— Non, c’est pas ce que je voulais dire, mais… Quand on te voit, on se doute que ça va mal finir…

S’il savait à quel point il a raison. Mais il ignore ce que j’ai traversé ! Il n’a aucun droit de me juger sans même connaître la vérité. Je ne mérite pas ce dédain.

La colère repousse ma peine et prend toute la place pour me défendre :

— Mal finir ! Non, mais tu t’es regardé ?

Naaya s’éclipse en s’excusant :

— Bon, les gars, je vous aime bien, mais j’ai une adolescente en pleine crise à voir. Alors surtout, ne vous en faites pas pour moi.

Elle nous fixe. Je hoche la tête pour lui montrer qu’elle peut partir et elle ferme la porte derrière elle.

J’inspire pour reprendre avec plus de calme, en essayant de maîtriser la fluidité de ma voix. Ne pas me laisser dominer par ma peine.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu me fasses la bise comme à une amie de longue date, mais je ne comprends pas pourquoi tu me regardes de haut.

Je tente de paraître la plus détachée possible, mais mes yeux peinent à le fixer et je bégaye comme une collégienne.

— J’ai… J’ai fait quelque chose de mal ?

Il soupire, pose sa tête dans ses paumes quelques secondes. Passe ses grands doigts dans ses cheveux et se lève pour venir s’appuyer contre le bureau devant moi. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, c’est la première fois que je perds mes moyens face à un homme.

Il reste comme ça, en silence, un moment à m’observer sans rien dire. Je voudrais partir, mais mes pieds sont rivés au sol. Mes jambes faites de plombs. J’ai envie de hurler, de pleurer et de lui crier tout ce qui m’est arrivé ce soir-là, j’ai envie que ça sorte ! D’en parler enfin à quelqu’un ! Mais ce serait les salir, lui et le magnifique souvenir de notre soirée.

— Je suis passé chez toi, lâche-t-il.

Mon cœur ralentit, le monde s’arrête. Le temps est suspendu. Un bruit de basse pulse dans mes tympans. L’afflux sanguin qui martèle mes sens, au diapason de mes émotions. Je hausse les sourcils, sans trop comprendre ce qu’il m’apprend. Je dois avoir la tête d’une idiote, parce qu’il précise avant même que j’ouvre la bouche.

— Le lendemain. Je suis allé chez toi pour te voir. Cette soirée était…

Il ne finit pas sa phrase et je sens un truc étrange dans mon corps. De la chaleur, des palpitations et un putain de trouble que je ne sais pas interpréter. Il n’a pas oublié. Il est venu pour moi… Toutes les sensations positives de notre moment se superposent aux horreurs que j’ai subies après. Mon esprit part dans tous les sens, ne sachant pas sur quel état émotionnel s’arrêter. Je force mon cerveau à ne pas s’y attarder et tente de me raccrocher à celle qui surpasse tout : l’espoir. C’est con. Il n’y a rien à espérer, mais mon esprit refuse d’écouter ma raison. Et l’espoir imprègne chaque cellule de mon fichu cœur. Mes mains tremblent sous l’effet de ses mots.

Parler de ce jour-là, avec lui, fait partie de mes envies les plus folles et tout ce que je réussis à articuler en fixant le sol c’est :

— Parfaite… Cette soirée, avec toi, était parfaite.

Je sursaute lorsqu’une main puissante saisit avec douceur et fermeté mon menton pour relever ma tête vers cet homme si charismatique. La pulpe de ses doigts est chaude et apaise la tension de mon visage.

Mon corps se détend, rassuré par l’être qui me touche. La contrariété se lit sur ses traits :

— Alors pourquoi ? Je ne suis jamais parvenu à te retrouver. Tu as disparu, même tes parents ne venaient plus aux réceptions. Ma famille n’a jamais su me dire où vous habitiez ni ce que tu étais devenu !

Ses doigts se crispent sur ma peau. La colère s’empare de lui quand il poursuit :

— Si tu savais le nombre de fois où j’ai guetté chaque entrée dans le manoir en souhaitant te voir en franchir les portes…

Je déglutis et ravale mes larmes. Mon corps se transforme en guimauve, je fonds littéralement. Ses paroles percutent mon esprit comme un tsunami et s’insinuent dans chaque cellule, imprégnant mes pensées de douceur.

Il m’a « espérée ». Il me donne plus avec ses mots que ce que je n’ai jamais reçu en une vie. J’ouvre la bouche pour répondre, mais je ne parviens pas à sortir un son. J’essaie, mais quelque chose bloque, mon estomac se comprime et provoque un haut-le-cœur.

Sa main n’a pas lâché mon visage et son pouce caresse ma joue avec légèreté, y cueillant une larme. Sa douceur m’atteint bien plus que n’importe quel mot.

— Il t’est arrivé quelque chose, chuchote-t-il.

Mes yeux se fixent sur un point du bureau, je n’entends plus Dom. Chaque moment positif de cette soirée est recouvert par la noirceur de l’acte qui lui a succédé. Mon esprit choisit ce moment pour ouvrir la boîte des horreurs. Un voile noir couvre mes yeux et ma cervelle ressasse les abominations subies en boucle, sans que je parvienne à arrêter le flot des réminiscences.

Odeurs, voix graves.

Mailles en argent.

Rires graveleux, douleur…

Mes poumons cherchent de l’oxygène, mais n’en trouvent pas. La tête me tourne, je clos les paupières et me referme sur moi-même. Je me force à décompter à partir de dix pour éviter la crise d’angoisse, comme Héléna me l’a appris.

Mon esprit se met dans une espèce de latence pour fuir la situation. Dom m’y ramène en me saisissant la main et en décomptant avec moi. Je devais chuchoter les chiffres sans m’en rendre compte. J’ouvre les yeux et aperçois ses iris rivés aux miens, alors que je me concentre sur les nombres. La bienveillance de son regard m’apaise. Le poids sur mon sternum est là, mais je parviens à prendre une grande respiration. Le visage de Dom, son odeur, sa chaleur sur ma paume, tout son être me tranquillise. Jamais une crise n’a été aussi brève. J’ai envie de me pelotonner dans ses bras et de m’y réfugier pour toujours. Il est un baume sur mes plaies, le doudou de mes douleurs. Je me ressaisis et articule avec difficulté un :

— Merci.

Il fronce les sourcils, je sens le poids de ses questions dans ses yeux, mais il n’en pose aucune. Je lui en suis reconnaissante. Sans aucun jugement sur ce qu’il vient de se passer il m’informe :

— Naaya doit avoir rassemblé tout le monde. Tu veux voir comment se débrouille ta copine au milieu d’une bande d’adolescents ?

Un léger sourire étire ma bouche. Il m’offre une échappatoire. Je hoche la tête, il lâche ma paume, y laissant un vide monumental, et pose une main chaude sur mes reins pour me guider vers la sortie. Ce simple contact me provoque des sensations que je n’ai jamais éprouvées jusqu’alors. J’enferme tout ce qu’il vient de se passer dans une boîte pour l’analyser plus tard. Une chose à la fois.

Nous rejoignons Naaya et un groupe de jeune dans les jardins, une nana aux cheveux roses se tient aux côtés de mon amie. Plus je me rapproche, plus mon sang circule à rythme dingue dans mes veines. Je me frotte les yeux pour être certaine de ce que j’ai devant moi.

Cette gamine... N’gie a quoi ? Quinze ans ? Et elle me ressemble comme deux gouttes d’eau. Cheveux colorés, tee-shirt noir, tête de mort en strass, Doc Martens sur jeans used slim. Je la détaille de haut en bas et capte le regard de Naaya, prête à exploser de rire tant les similitudes sont frappantes. Oh My God ! Je m’habille comme une gosse de quinze ans !

Elle me fait un clin d’œil et me désigne les ados pour que je garde pour plus tard mes réflexions.

Si j’ai tout suivi, Naaya interroge les gosses dans le but de trouver un thème pour leur graff. Tous ces ados, au physique en pleine transformation, forment un arc de cercle autour des deux responsables du projet. Un brainstorming géant.

— Alors avant le foyer c’était quoi ? lance-t-elle.

Il faut quelques secondes de silence avant que l’un d’entre eux se décide à lâcher :

— L’enfer.

— Les menaces, clame une voix au milieu du groupe.

— Les coups.

— La drogue

…

Naaya et moi nous regardons et j’ai du mal à contenir l’émotion que tous ces mots suscitent en moi. Mes yeux se chargent de larmes, prêtes à se déverser. Encore. Je tente par tous les moyens de les retenir, mais c’est difficile. Tout ce qui sort de leur bouche fait écho à ce qui m’est arrivé. Jamais je n’ai songé un instant que je pouvais ne pas être la seule à souffrir de traumatismes. Il semble que les leurs les aient poussés à se mettre en marge de la société. Une chance que je n’ai pas eu à m’occuper du côté financier de ma vie. Sinon, peut-être que j’aurais fini par croire, comme Naaya, que la prison était le choix de la facilité.

Elle aborde ensuite une notion plus positive :

— Bien, maintenant qu’est-ce que le foyer représente pour vous ?

— L’avenir !

— On est plus au fond du trou !

J’ai une méchante envie de disparaître. Pire, de tous les faire disparaître. Ils ont l’air si optimistes alors que moi, je ne parviens qu’à broyer du noir. Mon esprit se détache de tout ça et je rumine. Je m’éloigne du groupe discrètement et vais marcher. Le son lointain du ruisseau m’attire. Je m’assieds à même le sol et laisse mon esprit lâcher prise. S’évadant entre Dom, des souvenirs, des cauchemars…

Naaya me rejoint après plusieurs dizaines de minutes.

— Alors ? Tu as vu ton double ?

Sa remarque m’arrache un sourire. Je me lève et m’époussète les fesses. Il n’y a plus âme qui vive autour de nous. Pas même Dom.

— On y va ? tenté-je.

Sa bouche se tord, elle réprime un commentaire, et je l’en remercie intérieurement.

Je secoue la tête de droite à gauche sur le chemin du retour, comme pour effacer tout ce qu’il vient de se passer. Les cauchemars refont surface. C’est trop. J’ai besoin de me faire aider sur ce coup-là.

Naaya n’est pas décidée à me laisser m’en tirer comme ça. Sur le trajet, pendant que nous sommes assises dans le RER, elle craque et m’interroge :

— Alors ? Dom ?

Mon cœur s’emballe à la mention de cet homme qui a toujours occupé une place énorme dans ma vie. Il représente tant pour moi. Je serais bien incapable de le lui expliquer. Je relève le visage vers elle et feins l’ignorance :

— Quoi ?

Elle siffle entre ses dents et insiste :

— Dom, c’est quoi le truc entre vous ?

Je détourne le regard.

— Pfff, rien... T’as vu comment il m’a prise de haut quand je suis arrivée ! Genre, j’attire les problèmes… râlé-je.

Mes yeux fixent le vide tandis qu’elle reprend :

— J’avoue, c’est la première fois que je le découvre être aussi désagréable avec quelqu’un qu’il ne connaît pas. Vous vous êtes déjà rencontrés ?

Je grimace, absorbée de nouveau par mes pensées. Toutes ne tournent qu’autour d’une seule et même personne. Je soupire et réponds sans détail :

— Ça se peut, mais c’est loin. Une autre vie, je dirais.

Naaya plisse les yeux, hésite à persévérer, et finit par rendre les armes :

— OK, je vois bien que tu ne m’en diras pas plus aujourd’hui, mais ne crois pas t’en tirer à si bon compte ! Un jour, je saurai.

Elle penche la tête sur le côté et m’observe :

— Et les jeunes ? T’en as pensé quoi ?

« Glauque » est le mot qui me vient à l’esprit. Je me suis tant retrouvée dans leurs paroles. L’idée qu’ils aient tous subi autant d’atrocités que moi me fait frémir.

— Pffff, c’était le moment le plus craignos que j’ai jamais vécu. Tous ces jeunes brisés.

Elle s’énerve et tape du plat de la main sur sa cuisse.

— Hey ! Ils ne sont pas brisés. Pas encore. C’est pour ça que Dom est là.

Dom. Il les répare, lui… ces êtres brisés. Il ne les juge pas, les prend tels qu’ils sont et compose avec leur souffrance pour les sortir de leur enfer.

— Tu sais quoi ? J’arrive même pas à lui en vouloir d’avoir été désagréable avec moi. Il fait un tel boulot avec ces gosses que je lui passe ses sautes d’humeur de vieil acariâtre !

Naaya rit à ma description de son ami tout en me fixant, pas dupe. Elle frappe dans ses mains pour mettre fin à la discussion.

— Bon, je vais au Blue Moon bosser. Qu’est-ce que tu dirais de trinquer « aux marmites » avec moi avant de rentrer ?

— Sans moi, ça m’a foutu un cafard de ouf ton histoire.

Ses épaules s’affaissent.

— Ça devrait pas, au contraire, c’est plein d’espoir tout ça. Tu verras quand on aura fait le graff, ça parlera. Et quelque chose me dit qu’à toi aussi, ça peut te parler.

Je hoche la tête et sors à l’arrêt suivant. J’ai bien peur qu’elle ait raison.

 

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