Dark Soul (French Edition)
Chapitre 22
Charlotte : Relation toxique
Il y a cinq ans, vingt-deux ans et un jour.
c’est un aliment réconfortant, et j’en ai plus que besoin. U n panini trois fromages à la main, j’arrive chez mes parents après cette nuit chez Angus. L’odeur va rendre ma mère dingue, mais
Je jette mes bottes dans l’entrée et pénètre dans la salle principale. Un canapé d’angle en cuir fait face à la télévision. Je devine l’arrière du crâne de ma génitrice qui ne se retourne pas à mon apparition. La pièce est grande pour un appartement parisien, mais on est loin des volumes que nous avions dans notre ancien appartement. Ils ont privilégié la localisation à la surface. Vivre sur l’île Saint Louis, ça a un prix.
Je m’installe à la table située à l’opposé de ma mère. Mon père sort de la cuisine et me rejoint. Il reste debout devant moi et annonce sans aucune forme d’introduction :
— On veut que tu t’en ailles.
Je hausse un sourcil, et déglutis avec un peu de difficulté. Mon cœur s’emballe, j’ai beau ne rien espérer d’eux, ils parviennent encore à me surprendre. Je prends trop de plaisir depuis toutes ces années à les voir prendre sur eux pour supporter ma présence. S’ils savaient à quel point moi aussi, je souhaite partir !
Je ne réponds rien et attends l’argumentaire de mon paternel qui ne tarde pas.
— Ta mère n’en peut plus, elle est sous antidépresseurs à cause de toi.
Son ton est détaché et très calme. Je l’interromps avant qu’il n’aille plus loin :
— Je finis de manger et après on parle. Là, tu me donnes la nausée.
Il pince les lèvres, mais attend avec patience en me fixant. Je déguste mon panini en prenant mon temps et lèche mes doigts pour terminer. C’est juste le moment qu’il me fallait pour retrouver l’aplomb nécessaire pour faire face à la discussion qui va suivre. Hors de question que je m’effondre devant lui !
— Bien, dis-je en essuyant mes mains sur une serviette en papier. C’est une réunion de famille ? Christelle devrait être présente dans ce cas, déclaré-je en désignant ma mère d’un coup de menton.
Mon paternel croise les bras et n’arbore aucune expression.
— Laisse ta mère en dehors de ça.
— Ma génitrice est dans le canapé à quatre mètres de nous, elle n’est pas sourde, aux dernières nouvelles ? Je l’invite juste à poser son derrière altier sur l’une de ces chaises, dis-je en désignant l’objet nommé.
Ma mère gémit, se lève pour nous rejoindre et s’assied. Mon père en fait autant.
Je décide de leur faire face, debout. Parfait, j’ai le sentiment de dominer et pour une fois, ça me convient. Je lance les hostilités.
— Ça fait un moment déjà qu’Héléna, ma psy, précisé-je, me demande de vous dire ce que je pense de vous. Il semblerait que l’instant soit venu. Je serais brève, j’ai cours demain, et je n’ai pas l’intention de foirer cette énième première année.
Je laisse passer quelques secondes. Ma mère est figée dans un masque de neutralité, le dos bien droit dans son siège, le regard dans le vide. Mon père, les coudes sur la table, les mains croisées sous son menton, attend que j’aie terminé mon monologue. Parfait, je reprends :
— Vous êtes tous les deux des êtres égoïstes et égocentriques. J’ignore pourquoi vous avez fait un enfant. Vous ne m’avez jamais considérée comme tel et n’avez pas la moindre fibre parentale. Le seul moment dans ma vie où j’espérais un peu d’affection, que dis-je, d’empathie, car je doute que vous soyez des êtres doués d’émotions, c’est le jour de mes dix-huit ans. Ce jour maudit où plusieurs hommes s’en sont pris à moi. Ce jour où on a abusé de mon corps de toutes les manières possibles et imaginables. Ce jour-là, Charlotte Lambert, l’enfant que vous avez mis sur cette terre, est morte.
Je fais face à la table, ma mère fixe le bois verni du meuble, comme si elle avait le pouvoir de voir à travers, mon père lui, m’observe, stoïque. Habitué aux négociations commerciales, il n’a pas l’air de vouloir glisser un quelconque argument, comme si l’issue de cette conversation était déjà écrite. Il va même jusqu’à m’inviter à poursuivre d’un geste de la main. Ça me déstabilise, je me racle la gorge, mais ne me démonte pas. Je reprends, en ayant du mal à contenir la colère que provoque leur absence de réaction :
— J’aurais pu me reconstruire, mais non contents de ne pas avoir été présents les dix-huit premières années de ma vie, vous avez écrasé la seule chance qu’on m’a donnée de me relever.
Je me dirige avec vivacité vers mon père et le pointe du doigt :
— Tu as piétiné cette chance de voir mes bourreaux être condamnés ! argué-je, le fixant dans les yeux. Les confronter, les voir faire face à ce qu’ils m’ont fait, les voir subir le jugement de leurs proches et de leurs amis. Non ! Cela aurait été trop facile, j’aurais risqué de m’en remettre trop vite. Qu’est-ce qu’un petit viol collectif, en fin de compte ? Mieux vaut sauver les apparences. Ne pas faire de vagues.
Un nerf saute sur la joue de mon père, unique signe d’agacement de sa part. Je me rapproche de lui davantage, à quelques centimètres de son visage, les mains à plat sur sa table. Il tique et recule de quelques centimètres, les sourcils froncés. Ses narines s’écartent au rythme irrégulier de sa respiration. Je murmure :
— Au lieu de ça, qui a été jugée dans ses moindres faits et gestes durant ces quatre dernières années comme si c’était elle qui avait commis un crime ? Dans chaque tenue, dans chaque mot prononcé, dans chaque cheveu coloré, dans chaque larme versée, j’ai lu le verdict dans tes yeux, PAPA ! craché-je. J’ai vu cette déception d’avoir engendré la plus pitoyable des créatures.
Je me redresse et reprends contenance pour ne pas montrer combien ce face à face m’atteint :
— Vous souhaitez mon départ ? Parfait ! Payez-moi un appartement et je disparaîtrai de votre vie.
Le coin de l’œil de mon père tressaute, il croise les bras sur son torse, lève le menton et soutient mon regard.
— Tu as eu un chèque, me rappelle-t-il d’un ton froid.
Un rire amer m’échappe. Mon cœur se serre d’un énième rejet. Jusqu’au bout… Ils me décevront jusqu’au bout. Mes yeux se chargent de larmes et je le fais répéter pour être sûre de ne pas mal interpréter.
— Tu parles de cet argent que tu as accepté pour consentir au viol de ta fille ? Tu parles sérieusement de cet argent-là ?
Ses iris sont rivés aux miens, il ne cille pas. Toujours assis sur sa chaise, il se penche un peu en avant pour prendre l’ascendant sur moi.
— Ce dédommagement est sur ton compte, il te suffira à te payer un appartement.
Je secoue la tête, comme si mon cerveau refusait d’entendre ses paroles. Ma gorge se noue, je tente de déglutir, mais avaler des lames de rasoir serait plus plaisant.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il s’excuse, mais… Je ne pensais pas qu’il serait capable de piétiner ma douleur une nouvelle fois. Tant d’années après.
J’inspire avec force et l’informe :
— Cher Philippe, tu aurais dû me consulter avant d’accepter cet arrangement, je ne toucherai pas à un centime de cet argent.
Il hausse les épaules, comme si cet échange l’épuisait.
— Alors tu n’auras pas de logement, ce n’est pas grave tu n’auras qu’à garder ta chambre. Nous t’avons suffisamment entretenue, je ne verserai plus un centime pour toi, claque-t-il.
J’observe ma mère, elle est livide, je suis la plus grosse erreur de sa vie et elle ne parvient pas à me gommer, comme toutes ses rides et les effets du temps sur son corps. Je suis indélébile.
J’oriente de nouveau mon visage vers mon père, le défiant :
— Tu penses qu’elle le supportera ? demandé-je en pointant ma mère du menton. J’en doute. Mais soit. Je te savais sans cœur, je t’ignorais sans le sou !
Il se lève d’un bond, l’égo est son point faible.
— C’est n’est pas une histoire d’argent ! hurle-t-il, faisant enfin preuve d’un minimum de caractère.
J’arque un sourcil, empreint de doute pour le provoquer. Je sais très bien qu’il l’a, ce fric. Mais il est aussi généreux que bon père. Je m’apprête à me diriger vers ma chambre, mais fais volte-face. Le cœur battant. J’abats ma dernière carte.
— S’il te prenait l’envie de me couper les vivres, sache que j’ai écrit un témoignage de ce qui m’est arrivé. De nombreux courriers sont prêts à partir chez tes investisseurs, tes amis, les médias.
Un deuxième tic nerveux secoue l’une de ses joues, seul signe de sa contrariété.
— Je pense que ça risquerait de ternir votre si belle réputation… murmuré-je.
Je me redresse et affirme haut et fort :
— Héléna avait raison, c’était nécessaire, cette discussion de famille. Appelez-moi quand vous aurez mon futur logement !
Sur ces mots, je pars dans ma chambre, tremblante. Je crois que je m’écroule avant d’avoir atteint mon lit. Des larmes d’une douleur nouvelle roulent sur mes joues. Celles du cœur. Elles sont bien plus difficiles à supporter que les douleurs physiques. Je ne suis pas certaine de réussir un jour à l’apprivoiser. Je saisis mon ordinateur, j’ai besoin de vider mon sac. J’échange sur un forum avec plusieurs personnes depuis quelque temps déjà. Certaines m’ont aidée à leur façon lorsque j’étais perdue. Je poste un nouveau texte :
Tu m’as vue naître
Moi, petit être
Dépendant affectif
De ton amour fictif
Chaque mois, chaque année
Je n’ai cessé d’espérer
Recevoir chaque jour
Un petit peu de ton amour
Pour toi quelle déception !
Malgré tous tes millions
De n’avoir jamais pu payer
L’Être que tu avais souhaité
Mais que voulais-tu ?
L’as-tu jamais su ?
Une copie conforme ?
De ta femme filiforme ?
Une écervelée ?
Une reine de beauté ?
Sans le moindre cerveau
Pour te cracher ces mots
Sans amour j’ai grandi
Sans père ni mère je me suis épanouie
Dans la plus brute des matières
J’ai dû ériger une barrière
Autour de moi, autour de vous
Moi qui n’espérais qu’un nous
Aujourd’hui, je fais ce choix
Je ne te donne plus aucun droit
De me blesser, de me heurter
De faire semblant de m’aimer.
Il faut que je me fasse à l’évidence
Je n’ai jamais été qu’une négligence.
Black Hole
Les mots coulent de mes doigts et je m’affranchis de leur poids en les mettant par écrit. Je clique sur « envoyer » et c’est comme si, par cet acte, je soulageais un peu cette nouvelle blessure. Elle est toujours là, présente, mais je parviens à me redresser. Je m’observe devant le miroir, je relève la tête et prononce à haute voix : « Tu es plus forte que ça ».
Je me démaquille et m’allonge. Cette conversation m’a épuisée, je me suis libérée d’un fardeau, je me sens plus légère et pourtant si fatiguée. Je soupire et souris pour moi-même. Demain est le premier jour du reste de ma vie.
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