Dark Soul (French Edition)
Chapitre 26
Charlotte : Tourner la page
Aujourd’hui.
dans l’appartement de Dom. Et quel appartement ! Il est magnifique, super M a crise de larmes m’a épuisée, je me suis rendormie pendant près de deux heures. À mon réveil, une délicieuse odeur flotte bien situé, et la vue… Je crois que si j’habitais un endroit pareil, je ne le quitterais plus.
Je me redresse, ensuquée, et me dirige au radar dans la salle de bain pour me laver. L’eau me fait un bien fou et je constate qu’un poids dont j’ignorais l’existence s’est levé de ma poitrine. En avouant tout à Dom, j’ai laissé une partie de cette histoire derrière moi. Je me sens prête à affronter la terre entière. Mon ventre gargouille sans aucune discrétion alors que j’observe mon reflet dans la buée du miroir. J’ai faim.
J’attache mes cheveux en un chignon négligé. Je pique deux trois éléments de maquillage à Clémence pour cacher mes cernes et unifier ma peau, et c’est tout. Je sors de la salle de bain en mode « nude ». Il est impossible pour moi de rentrer dans les fringues de Clémence, alors je me rhabille comme la veille et me hâte d’aller dans le salon, guidée par l’odeur.
Dom est dos à moi, en train de s’affairer sur le plan de travail. Habillé d’un tee-shirt noir et d’un jean used, tout simplement.
Je me dirige à pas feutrés jusqu’à lui et le saisis par la taille en me plaquant contre lui. Après un léger sursaut, il se détend et se retourne pour m’enlacer.
— Salut, la marmotte.
Je souris, je suis bien, là, dans ses bras. Je dépose un baiser sur ses lèvres et demande :
— Tu cuisines ?
— Je réchauffe ! déclare-t-il avec fierté.
Il se décale et je découvre des barquettes en aluminium encore fumantes. J’en salive d’avance.
— Je ne savais pas si tu aimais les plats italiens, alors j’ai pris de tout !
Mes yeux doivent briller, parce qu’il rit en me voyant aussi emballée par ses choix.
Il nous met de la musique et nous déjeunons ainsi tous les deux, côte à côte, au bar. Dans le silence, mais un silence apaisant, non dérangeant. Des petits sourires échangés par moment, des appréciations gustatives régulières. Un instant du quotidien partagé. C’est simple et agréable.
Alors que j’enfourne une énorme cuillère de tiramisu en fermant les paupières de délectation, il lâche ;
— Je crois que je pourrais m’y habituer.
— Au tiramisu ? Ooouuuaiiss !
Dom rit et secoue la tête en s’interrompant, un air moqueur sur le visage
— Non, je voulais dire à nous, à toi, à des moments comme ça.
En temps normal, j’aurais paniqué face à ce genre de déclaration. Là, je suis aux anges. Parce que, putain, moi aussi, je m’y ferais bien.
Je lui écrase mes lèvres pleines de crème sur la bouche qu’il ne manque pas de nettoyer au passage.
— Tu vas appeler Oz ? m’informé-je, pour revenir à un sujet plus sérieux.
— En fait, c’est lui qui a appelé. Ils ne vont pas tarder à passer.
Je me redresse et déclare :
— C’est bien ! Je veux avancer, laisser tout ça derrière moi.
Il me claque les fesses en m’aidant à débarrasser en concluant d’un regard lubrique :
— Je l’aime bien ton derrière, moi…
Je lève les yeux au ciel et pars faire la vaisselle.
Deux cafés sont en train de couler quand la sonnette se fait entendre. Dom va ouvrir pour laisser passer une Clémence surexcitée ! Et Oz, habillé de son cuir et d’un jean noir, beaucoup plus posé et nonchalant.
— Depuis quand tu sonnes ? s’étonne Dom.
— Depuis que je risque de vous surprendre en pleine action sur le canapé ! s’exclame sa frangine.
Je m’apprête à nous défendre quand Dom lâche un simple :
— Sage précaution.
J’écarquille les yeux, outrée, et Clem sautille partout en criant :
— J’ai une belle-sœur, j’ai une belle-sœur !
Je déglutis, perturbée par ce titre un peu trop formel à mon goût, et Dom vient me caresser le dos.
— Ne fais pas attention à elle, me chuchote-t-il. Et toi, menace-t-il Clémence en la pointant du doigt, ne la fais pas fuir !
Elle cesse de sauter aussitôt, avant de me planter un bisou sur la joue.
— Charlotte ne va pas s’enfuir, c’est écrit dans le marbre, vous deux.
Je secoue la tête, amusée par ses certitudes et tente de ne pas prendre tout ça trop au sérieux. En fait, je ne sais pas quoi en penser. Pour le moment, je veux penser à « Gabriel et Margaux X », parce que j’ignore toujours leur nom de famille. Je veux penser « vengeance ».
— Clémence, l’appelé-je avec sérieux pour la ramener sur Terre, c’est maintenant.
Elle s’arrête de sautiller.
— Oh, déjà ? La récréation est terminée ? râle-t-elle, avec une moue de petite fille qui attendrit les garçons.
— Yep !
— Bon… bougonne-t-elle.
Je regarde Dom, puis Oz, puis Dom.
— De quoi Oz est au courant ?
— Il sait pour moi, confie Clémence. Je le lui ai expliqué hier.
Ma bouche doit faire un « o » de surprise, lorsque le principal concerné hoche la tête d’un air grave à mon intention.
Nous nous installons sur le canapé, autour de la table basse.
— OK. Donc… Tu as raconté ce qui s’est passé avec Gabriel et Margaux, tout comme tu me l’as raconté ?
— Oui, avec certains détails en moins, précise-t-elle néanmoins.
Dom se tourne vers son pote et l’interroge :
— Tu en penses quoi ?
Oz prend un air gêné et lorgne sur mon café.
— Serré sans sucre ? suggéré-je.
Il sourit et je me lève pour aller lui en faire un avant de me rendre compte que je ne suis pas chez moi. Dom rayonne en me regardant faire alors… Je lui fais un clin d’œil en continuant sur ma lancée.
— Clem ?
— Non, rien pour moi, je me servirai. Je suis encore chez mon frangin, il ne m’a toujours pas virée ! s’exclame-t-elle, feignant d’être outrée.
— Et il n’est pas près de le faire, la rassuré-je.
Je tends son café à Oz qui reprend la parole, une fois son précieux en main.
— Bien, dans ce genre de cas ça va être la parole de Clémence contre la leur. Sans témoin, ce sera difficile de prouver quoi que ce soit.
Je réfléchis un instant.
— Je suis sûre qu’on peut en trouver d’autres. Clem, tu en as vu au moins une. Je suis certaine que dans votre cercle « d’amis » mimé-je, tu peux découvrir des victimes. Ou sur les réseaux sociaux ? On a le droit d’utiliser Facebook ? suggéré-je, hyper motivée.
Oz réfléchit une minute avant de nous expliquer :
— Il va falloir éviter les annonces communautaires. Essayez des mails privés, n’étalez rien en public, sinon vous allez être poursuivis pour diffamation.
— OK, et si tu avais un précédent. C’est comme ça que vous dites ?
L’avocat fronce les sourcils.
— Que veux-tu dire ?
— Si tu pouvais établir qu’il a déjà été impliqué dans une affaire de viol, lâché-je, le cœur battant, prête à crier mon histoire à la Terre entière, pourvu que ça permettre d’arrêter ce salaud !
Avec un visage grave, il pose son café qu’il a gobé d’un trait et croise les bras en s’enfonçant dans le canapé.
— Il y a combien de temps ?
— Neuf ans, l’informé-je.
— Des preuves ?
— Oui, oui, mais… soufflé-je dépité.
Il se redresse, agacé.
— Il y a toujours un « mais ».
Je me racle la gorge et regarde Dom avec hésitation avant de me lancer. Il saisit ma main et se colle à moi pour me donner du courage et j’essaie de la faire courte. Je suis toutefois beaucoup plus détachée que ce matin pour en parler.
— Disons qu’il y a neuf ans, j’ai été victime d’un viol « collectif », déclaré-je en mimant les guillemets.
Oz arrondit les yeux et ne prononce pas un mot. Je poursuis :
— J’ai aussi été droguée. Le dossier était assez étoffé pour qu’il ne s’en sorte pas. Mais son riche père est intervenu.
L’avocat très professionnel garde un masque de neutralité impénétrable concernant son avis personnel sur ce qui m’est arrivé. Les rouages de son cerveau indiquent qu’il est concentré sur l’affaire et qu’il n’est pas dans l’affectif.
— Tu as accepté un accord ? s’étonne-t-il.
Je croise mes bras pour me rassurer, Dom me frotte le dos. Sentir qu’il me soutient m’aide à revivre une nouvelle fois ce passé trouble.
— Mon père en a accepté un. J’étais fraîchement majeure et comme il savait que je refuserais, il m’a fait placer sous tutelle, et a signé pour moi.
Oz ne parvient pas à dissimuler son dégoût. Clémence, assise sur un pouf face à nous, ne dit pas un mot. Les yeux rivés sur moi, larmoyants.
— Moyennant ? poursuit Oz.
Je déglutis, mal à l’aise avec cette partie de l’histoire, même si je n’ai rien à me reprocher.
— Une grosse somme.
— On parle de combien ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
— Un million.
Clémence se ressaisit et d’une voix éraillée par le chagrin, déclare.
— Tu plaisantes ?
Ses lèvres se pincent et sa déception est palpable. Mon cœur se serre à l’idée qu’elle me juge. Je veux aussitôt clarifier ce point, mais l’ami de Dom me coupe dans mon élan.
— Avec une telle somme, ça va être difficile. Je pourrais prouver qu’il y a eu abus sur la mise sous tutelle, mais tu as pris l’argent, annonce-t-il le visage fermé.
J’affronte le regard de Clémence et esquisse un sourire qui se veut rassurant. Elle me fixe dans l’attente, le genou qui martèle le sol à un rythme fou. Pressée de savoir ce qui peut justifier d’avoir négocié avec son bourreau.
— Il est sur un compte à mon nom, en effet, mais je n’y ai jamais touché. La somme est intacte. Je préfèrerais dormir dans la rue plutôt que d’utiliser ne serait-ce qu’un centime de la famille de cet homme, affirmé-je en rivant mes yeux à ceux de Clémence.
Ses épaules se détendent, elle soupire, soulagée que la nouvelle copine de son frère n’ait pas indirectement participé à son calvaire. Oz arbore un air satisfait.
— Aucun mouvement sur le compte ?
— Aucun, affirmé-je.
— Il va falloir affronter tes parents et se retourner contre eux pour la mise sous tutelle abusive.
Je me redresse, sûre de moi.
— Pas de soucis, déclaré-je en le fixant, décidée, bien que ma main broie celle de Dom et que mon genou se mette à danser la gigue sans que je parvienne à le contrôler.
L’avocat poursuit.
— OK, récapitulons, dit-il en se tournant vers moi. Pour ce qui est de ton cas, on va commencer par l’histoire de la mise sous tutelle, une fois que je l’aurai démontée, je vais demander à avoir accès au dossier qui a été constitué à l’époque pour le viol. Si toutes les preuves y sont jointes, on pourra faire rouvrir l’affaire.
Il dirige son regard vers Clémence.
— L’idéal avant ça serait que dans un même temps, on dépose plusieurs plaintes pour abus de confiance, viol et séquestration te concernant. Mais il faudrait trouver d’autres filles. Si ce mec-là a commencé il y a neuf ans, un paquet de nanas ont dû tomber dans ses filets. Il suffit d’une qui se lance avec vous et toutes les autres vont suivre. Clémence, tu vas devoir être discrète sur les réseaux. Sa sœur va assez vite entendre parler de ce que tu fais et ils vont chercher à te retrouver. Je ne peux rien faire pour qu’ils ne t’approchent pas sans menaces ou pire…
— Tu vas rester avec nous, intervient Dom en souriant. Et… ça ne va pas te plaire, mais maman devrait être mise dans la confidence. Elle en sait bien plus que nous sur les activités de papa et du père de Gabriel. Elle pourrait au moins témoigner sur le fait que papa te balançait toujours chez les Paris.
Paris. C’est leur nom. Tout s’accélère, le sang m’échauffe les joues. L’idée qu’on puisse enfin intervenir pour faire cesser les violences de ce cinglé se concrétise de plus en plus. Mes mains tremblent d’excitation. Je les frotte sur mon jean pour tenter de me calmer.
C’est bien triste que mon lieu de vie, ma ville, soit désormais associée à cette famille.
— Que maman témoigne contre celui qui lui permet de vivre dans le confort ? peste Clémence me ramenant au moment présent. Ha ! laisse-moi rire.
— Je pense que tu la sous-estimes, hésite Dom. Qu’est-ce que tu risques à essayer ?
— L’espoir qu’elle puisse accepter, réponds-je à la place de Clémence. Tant qu’il n’y a pas eu de réelle déception, il reste le désir d’avoir la mère qu’elle a toujours souhaité avoir. Celle qui se bat pour la survie de son enfant. Pas celle qui ferme les yeux, parce que c’est plus facile de ne pas voir…
Les paupières de Clémence se chargent de larmes, j’ai visé juste. Pour ma part, il y a longtemps que l’espoir m’a quittée. Mais elle semble encore assez attachée à sa mère pour continuer d’y croire.
— Je t’accompagnerai, déclare Dom.
Oz s’enfonce dans le canapé en reculant dans l’assise.
— Vous avez conscience que ça va être interminable et fastidieux ? Qu’ils vont dire des horreurs sur vous et démonter vos vies. Ils utiliseront les réseaux sociaux pour vous détruire et démolir votre réputation auprès de vos proches.
Je suis déterminée, ils peuvent bien m’attaquer, je suis plus que prête.
Nous hochons la tête, toutes les deux silencieuses, et Clémence me saisit la main par-dessus la table pour la serrer, sans doute effrayée par ce qui nous attend.
— On est deux, lui chuchoté-je, ce sera plus facile. Et nous sommes probablement plus nombreuses que ça, penses-y.
Elle acquiesce et ainsi se conclut notre petite réunion. Avec l’espoir de voir un violeur récidiviste condamné pour ses crimes. Désormais, il faut se mettre à la recherche d’autres victimes. L’ampleur de la tâche me fait peur, mais il suffirait d’une seule pour corroborer les dires de Clémence et pour que notre dossier tienne la route.
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