Dark Soul (French Edition)
Chapitre 14
Charlotte : En filigrane…
Vingt-deux ans. Jour de mon anniversaire.
dingue, des instruments et des micros. Des tréteaux et des planches en bois J e suis déjà éméchée. J’ignore pourquoi ils appellent ça un club, ça tient plus du garage sordide dans lequel on a installé une sono de font office de bar, des fûts de bière en quantité sont rangés derrière. Des serveuses en pantalon en cuir noir et crop top assorti abreuvent les clients, qui viennent en espérant faire leur début sur scène. On entend toute sorte de métal. Je n’y connais rien et ne suis pas capable de faire la différence entre du « black métal » et du « death métal », mais ce que j’apprécie, c’est que personne ne te juge. Tu peux être sapée comme tu veux, avoir le style que tu souhaites, être tatouée, percée ou non, tout le monde s’en fout. On vient pour la musique ou, dans mon cas, pour oublier l’espace d’un instant ma vie pitoyable, celle que je m’évertue à entretenir...
Angus, mon mec du moment, me colle un verre dans les mains.
Il est tout de cuir vêtu, paire de rangers de l’armée aux pieds, pantalon cuir noir élimé au niveau des zones… protubérantes. Blouson et petit gilet cuir, qui couvre quantité de tatouages, le plus visible étant la trace de griffes sanguinolentes dans son cou, au niveau de l’artère. Sa coiffure est soft, cheveux longs, noirs, un peu gras…
— C’est bientôt à moi, bébé ! me crie-t-il dans l’oreille, excité comme un gosse.
Je déteste quand il m’appelle comme ça. En fait, il n’y a pas grand-chose qui me plaise chez lui, mais il a toujours des plans pour sortir. Il connaît beaucoup de monde dans le milieu et, en le suivant, je m’épargne de longues soirées de solitude dans ma chambre.
— Donne-moi ta main.
Je la lui tends avec naïveté et il y dépose un petit carré de papier. Du LSD, j’imagine.
— Mets-le sous ta langue, tu vas kiffer, bébé.
Il me fixe et je m’exécute, en sachant que c’est une mauvaise idée. Satisfait, il s’écarte de moi et prend la direction de la scène. Le précédent groupe joue encore, la voix du growler, le mec qui chante, semble sortie des enfers et résonne dans la salle et jusque dans mes tripes. Ce son guttural me file toujours des frissons. On pourrait croire que c’est simple à faire, mais loin de là. Certains s’entraînent des années pour dompter leurs cordes vocales avant d’être capables d’arriver à tenir sur tout un morceau.
Ça commence à se bousculer autour de moi, on se colle contre ma cuisse. Je tourne la tête vers la droite pour voir qui se frotte comme ça. Je suis surprise de me trouver nez à nez avec une nana complètement allumée. Le blanc de l’œil vitreux, blonde peroxydée, les yeux noirs de maquillage qui a coulé le long de ses joues. Elle ondule du bassin sur ma jambe. Elle n’a même pas l’air de réaliser ce qu’elle fait. J’essaie de capter son regard en lui criant :
— Hey !
Elle lève les yeux vers moi, mais il n’y a rien qui y passe. Le cerveau de la demoiselle est aux abonnés absents. Une main vient la saisir par l’épaule, je cherche à voir à qui elle appartient par réflexe et mes yeux croisent deux iris émeraude. Pour la première fois en quatre ans, mon cœur palpite à un rythme différent et mon air se raréfie dans mes poumons. Mes lèvres prononcent le nom de leur propriétaire sans que j’en aie conscience.
— Dom…
Son visage s’éclaire quand il me reconnaît avant que ses yeux s’étrécissent en parcourant mon corps. L’image que je dois transmettre n’est pas glorieuse. Une boule d’angoisse se forme dans ma gorge et j’ai envie de disparaître dans la seconde. Je suis saoule, habillée, voire déshabillée comme une groupie et… je ne suis rien. Lui, c’est le genre d’homme que vous souhaitez rencontrer en étant à votre avantage, maquillée, brushée, avec un avenir tout tracé. Je ne suis pas tout ça. Je rumine mon état pitoyable, la boule au ventre. Je l’observe insister pour que la blonde le suive, mais elle ne se laisse pas faire. Leurs regards s’accrochent quelques secondes, les mêmes iris, les mêmes traits fins. Sa sœur. On dirait que je ne suis pas la seule à me créer mon propre enfer…
— Lâche-moi, geint-elle en se cramponnant à ma cuisse.
— Clémence, il faut rentrer maintenant. S’il te plaît, demande-t-il avec calme.
Sa voix… Je l’avais oubliée. En fait non, je ne voulais plus y penser. Ce ton, posé, grave, intransigeant, sensuel. Je ferme les paupières et des flashs de notre unique soirée ensemble me reviennent. Nos échanges, sa musique, son odeur, son toucher, mon départ… Départ souhaité, assumé, regretté.
Mon cœur s’emballe et se cale sur le rythme des basses :
Boum, boum.
Boom, boum.
Les images des suites de ma soirée percutent ma rétine et frappent mon esprit pour s’y imposer. Un uppercut en pleine poitrine. Ma bouche s’ouvre en grand à la recherche d’oxygène. Je pose une main sur mes poumons qui se serrent douloureusement. Un raz-de-marée émotionnel ravage mon corps. Mon cœur bat de façon anarchique, comme s’il se rappelait celle que j’ai été, comme s’il souhaitait que je me souvienne de la femme qui habitait ce corps que je m’évertue à détruire chaque jour un peu plus. Je me force à me concentrer sur un point fixe. Angus monte sur scène. Le poids du regard de Dom me force à pivoter vers lui. Je cherche de l’air et essaye de prendre de profondes et longues inspirations pour ne pas hyperventiler. Mais les flashs insistent, frappent, martèlent, exigent que je n’oublie pas.
Après la douceur de la soirée avec Dom, l’horreur de la nuit avec Mike… Ce film de ma vie finit de m’anéantir. Je perds la notion du temps. La crise d’angoisse comprime ma cage thoracique, à moins que ce ne soit le truc qu’Angus m’a fait avaler. Je transpire, j’ai froid, la nausée... Tout en même temps. Une paume chaude se pose sur ma nuque. La tête me tourne tout autant que la pièce. Le visage de Dom apparaît devant le mien.
— Regarde-moi, me murmure-t-il, alors que des étoiles dansent devant moi.
Et j’obéis. Je fixe ses yeux ornés de longs cils châtains, j’observe tout de lui dans les moindres détails, ses cheveux en bataille, le grain de beauté sur sa pommette, l’ombre de sa barbe... Je crois même que j’appuie ma main sur sa joue juste pour le sentir, savoir s’il est réel. La sécurité que j’avais éprouvée dans ses bras m’entoure et m’apaise, tel un voile de coton. Ma respiration se calme aussitôt. Je ne parviens qu’à chuchoter un « merci » avant que sa sœur ne me l’arrache. Dominique soupire et se détache de moi en laissant une trace brûlante sur ma nuque, là où se trouvait sa main. Le vide m’envahit à nouveau.
— Je pars seulement si tu vas jouer ! lui hurle Clémence.
Je hausse un sourcil. Du moins, c’est la sensation que j’ai. J’ignore si mon corps en est encore capable. Je le suis du regard lorsqu’il se dirige vers la scène. Vide. Le groupe d’Angus a dû terminer, je n’ai rien vu de leur prestation.
Deux bras enserrent ma taille et me soulève tandis que Dom me fixe en prenant place sur l’estrade. Angus se poste face à moi, me cachant le spectacle.
— Alors ?
Je suis ailleurs et ne percute pas ce qu’il me veut.
— Hein ?
— Comment j’étais ? demande-t-il, agacé.
— Tu m’as hypnotisé ! articulé-je avec difficulté.
Satisfait, il m’embrasse sans que j’en aie la moindre envie. Il ne m’a jamais rien fait ressentir, embrasser du carton serait tout aussi agréable. Il accroche mon regard avec un sourire aux lèvres. Quand il s’écarte, j’aperçois Dom qui m’observe depuis la scène. Du feu dans les yeux. J’aimerais savoir si c’est à mon intention ou pour sa sœur qui a abandonné ma jambe et se frotte contre un mec.
Je n’ai pas le temps de m’interroger davantage. Dom saisit une guitare électrique et commence à jouer « Dream on » d’Aerosmith. Ce n’est pas tout à fait le registre du club, mais la magie opère. Il joue et chante en même temps, et chaque parole prononcée me fait vibrer. En quelques secondes, c’est comme si quelqu’un avait pressé un interrupteur sur mon corps. Mes sens sont décuplés, la voix de Dom touche chacune de mes cellules, mes yeux voient comme à travers un kaléidoscope, la musique est… féérique. Tout est transcendé. Je me laisse aller et savoure toutes les sensations qui me traversent, les unes après les autres, de la légèreté, de la volupté, du bien-être. Je flotte au-dessus des problèmes et m’en détache. Je voudrais que ce moment ne cesse jamais. Chaque mot prononcé par son timbre grave, sensuel, m’atteint au plus profond de moi-même, sa guitare m’électrise, sa mélodie me porte. Je ferme les yeux et déguste chaque seconde de cet instant, m’abandonnant à mon corps pour qu’il prenne le relais de mon esprit.
Les dernières notes retentissent, un silence épais flotte sur la scène avant que se déchaînent les hurlements. Le public est survolté, conquis. Dom reste debout, indifférent aux applaudissements. Son visage n’exprime rien. C’est comme s’il venait de mettre un masque de neutralité. Je donnerais n’importe quoi pour savoir ce qu’il cache, les pensées qui l’habitent. Nos regards sont rivés lorsqu’on me tire par le bras. Je n’ai pas les capacités physiques nécessaires pour protester, je plane trop.
J’entends Angus marmonner un :
— L’enfoiré, il a bien joué.
Ma bouche s’étire dans une grimace absurde, tandis qu’il me ramène chez lui.
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