Dark Soul (French Edition)
Chapitre 15
Charlotte : Fêlures
Aujourd’hui.
retrouver d’un moment à l’autre. Aussi, ai-je décidé de me rendre à C lémence est revenue plusieurs fois. Nous n’avons pas reparlé de son histoire, mais je n’oublie pas que son « Gabriel » risque de la l’inauguration du graff de Naaya. Elle m’a presque suppliée de l’aider, mais je suis sûr que c’est bidon. Il lui fallait une excuse pour que je me déplace.
J’ai la boule au ventre et j’ai passé plusieurs nuits blanches à l’idée de recroiser Dom, mais je dois y aller. Mes souvenirs me hantent et noient mon esprit, telles des vagues de noirceurs qui m’engloutissent.
Nous arrivons au foyer, je laisse Naaya avec ma copie conforme version ado. C’est d’ailleurs vraiment flippant ! Je me mêle à la foule, pressée de disparaître. J’aperçois Dom au loin, mon cœur se met à battre la chamade. Il est inconscient du rôle qu’il a joué dans ma vie. Un pilier, un souvenir auquel m’accrocher lorsque les ténèbres me remplissent. Il a des traits captivants, fins et si expressifs... Si j’étais une artiste, je dessinerais toutes les expressions que son visage nous renvoie. Ses iris verts croisent les miens, bien moins beaux. Ses yeux s’écarquillent d’étonnement et il penche la tête sur le côté en m’observant. Je dois ressembler à un zombie étant donné le peu d’heures de sommeil que j’ai cumulées ces dernières soixante-douze heures. Le revoir me fait autant de mal que de bien, et ça me terrifie. Je sais que la solution de Clémence va devoir passer par lui, mais je ne sais pas si je vais en être capable.
Un mec se plante devant la foule et commence un long monologue interminable. Je suis tellement fatiguée que j’ai dû mal à garder mon équilibre. Je bâille à m’en décrocher la mâchoire. Naaya et la gamine, N’gie, se dirigent en même temps chacune vers une extrémité du drap qui recouvre le graff, et d’un seul mouvement, elles le retirent pour mettre fin au discours soporifique du représentant de je-ne-sais-quoi et en venir aux choses sérieuses.
À travers ce graff, elles ont voulu symboliser la vie avant le foyer, et celle qui peut suivre, pour peu que tous ces ados le souhaitent. La gauche du mur est en noir et blanc, des silhouettes difformes et décharnées marchent, le dos voûté et les bras ballants, comme si le monde entier pesait sur leurs épaules. Elles se trouvent dans un tunnel sombre et sans vie, dépourvu de couleurs. C’est une représentation triste, sans envie, sans espoir.
Ces silhouettes se dirigent vers une échelle qui mène à un cercle, qui fait penser à une bouche d’égout. Celle-ci donne sur l’extérieur, sur le foyer. C’est alors que commencent les couleurs. Progressivement, la vie reprend sa place, les silhouettes se redressent et sourient pour finir par ressembler à tous les ados présents au foyer aujourd’hui. Tous sont heureux et débordants d’énergie.
Naaya m’a expliqué que c’était N’gie qui avait eu l’idée la plus originale, celle de faire continuer la fresque en dehors du foyer, sur un mur supplémentaire qu’ils ont construit tous ensemble. Il guide les adolescents vers un futur plein de surprises et d’espoir, hors du foyer. Là où les attend leur prochaine vie.
Une larme coule le long de ma joue. Il y a tant de perspectives et d’espoir dans ce dessin. Tant de personnes galèrent et je m’en veux de ne pas être, moi aussi, capable de dépasser ce qui m’est arrivé il y a de ça des années. J’aimerais être aussi forte qu’eux.
Naaya répond aux questions d’un mec avec un micro pendant que je traîne des pieds en me promenant autour du foyer. Elle me rejoint et je l’accueille avec un sourire franc. Elle rayonne, elle me fait penser à… Je me frappe le front.
— Oh là, toi, t’es amoureuse, déclaré-je. Ça craint… T’as la même tronche que Lily maintenant !
Je mime quelqu’un qui vomit, et elle a l’air d’hésiter entre m’en coller une ou me remercier. L’amour rend con, moi, je vous le dis.
— T’as fini ton cirque ? me lance-t-elle. Tu sais quoi ? T’as peut-être raison, peut-être que j’ai un air débile greffé sur le visage, mais pour rien au monde je ne voudrais le remplacer par l’horreur qu’il y avait dans ma tête avant. Aujourd’hui, pour la première fois, il y a un petit espoir que j’aie un
happy end ou du moins un « To be continued1 », alors ouais, je vais continuer à essayer de ressembler à Lily. Et peut-être que tu devrais en faire autant ! T’as une tronche à faire peur, on dirait que tu vas t’évanouir. Si t’allais voir Dom pour t’expliquer ? Je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous, mais il s’inquiète pour toi.
Je blêmis davantage et agite la tête en signe de négation. C’est au-dessus de mes forces. J’ignore comment je vais faire pour Clémence, mais je ne suis pas prête à faire face à Dom.
— Si je vais lui parler… je risque de m’écrouler, murmuré-je.
— Hé, me secoue-t-elle T’es Eden ! T’as peur de rien ! Et tu te tapes plein de mecs tatoués. C’est pas un gringalet comme Dom qui va t’inquiéter !
Je soupire. Si seulement le problème ne venait que de Dom.
— C’est pas vraiment lui qui m’angoisse, c’est ce qu’il me rappelle. J’ai fait de mauvais choix plus jeune et disons que... j’en ai payé le prix.
— Et c’est de voir Dom qui te rappelle tout ça ?
Un bruit nous fait sursauter tandis que je hoche la tête. Nous nous retournons d’un même mouvement. Dom se trouve derrière nous, je ne l’ai pas entendu arriver. Son visage est triste, il a l’air résigné. Il fait demi-tour et s’éloigne de nous. Naaya me fixe. Je me sens comme une grosse merde. Tout juste capable de faire du mal au gens. Un trou se creuse dans ma poitrine, dans mon cœur. Dom m’attire tellement et me fait si peur... Je souhaiterais revenir en arrière et supprimer tout ce que j’ai dit, même si je n’ai fait qu’énoncer une vérité. Je l’ai blessé.
— Tu ne veux pas le rejoindre pour lui expliquer ce qui se passe ? me supplie Naaya.
Pas question, je lui ferais encore plus de peine si je lui avouais tout.
— Laisse tomber, c’est mieux comme ça, lancé-je.
Je tourne les talons et m’en vais. Je crois que j’ai fait assez de mal pour aujourd’hui.
— Tu ne m’attends pas ?
— Désolée, Naaya, et félicitations ! crié-je sans me retourner.
1 « À suivre », en anglais dans le texte.
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