Dark Soul (French Edition)
Chapitre 28
Charlotte : Il était une fois… la chance.
Aujourd’hui.
soir, il m’a dit de mettre ma plus belle tenue de groupie, parce qu’il O n est vendredi, c’est le soir de la semaine où Dom joue avec ses potes dans un squat. Je n’ai jamais eu l’honneur d’y aller, mais ce comptait m’emmener dans leur repaire. Clémence est aussi de la partie. Ce qui m’inquiète, c’est le comportement de Dom, il a l’air angoissé. Je pensais qu’on avait dépassé ce stade.
Leur squat est en banlieue, on prend le RER et on finit à pied. Je devine un genre d’usine désaffectée. Ce serait parfait pour une boîte comme « le garage », où les groupes se produisaient pendant un temps.
Dom saisit ma main et me broie les doigts.
— Ça va ? m’inquiété-je.
Il ne répond rien et même Clémence a l’air tendue.
— Vous êtes stressants, là ! râlé-je.
Dom me fait un sourire triste.
— Ne m’en veux pas pour ce qui va suivre, OK ?
Je fronce les sourcils, qu’est-ce qu’il a fait ? Nous pénétrons dans le squat et je suis beaucoup moins motivée d’un seul coup.
C’est typique d’un repère de junkies, la crasse et les seringues en moins. Ambiance glauque d’usine abandonnée, vieux canapé tout usé, frigo dans un coin de la salle. La seule chose qui dénote avec les lieux, ce sont la batterie, les guitares et les amplis posés un peu partout. Ce n’est pas sale, mais délabré et élimé. Dom m’a dit qu’il avait vécu un long moment ici avant d’avoir son appart. J’ai dû mal à y croire. Finalement mon studio n’a pas dû lui paraître si pourri.
Les gars ne sont pas encore là, alors je file telle une gamine vers la batterie. Dom ne m’a encore jamais entendue jouer. J’ignore ce que je vaux, mais je choppe les baguettes et me laisse aller comme je le fais chez moi. Je me lance, me perds dans les percussions et me défoule sur l’instrument comme jamais. Pas de casque, pas de retenue, j’explose tout et m’abandonne pour la première fois avec un vrai son ! Mes lèvres s’étirent et les percussions m’emportent. Je ne sais pas combien de temps je m’éclate, mais je suis en nage quand je m’arrête pour me rendre compte que cinq paires d’yeux me fixent avec stupéfaction.
Je grimace et pose les baguettes qui ne m’appartiennent pas en douceur. J’ai l’impression de m’être fait griller après avoir fait une connerie.
— Désolée, j’avais pas vu qu’il y avait du monde, murmuré-je, confuse.
Je me lève, passe mes doigts dans mes cheveux, nerveuse.
— C’est, euh… j’ai pas pris de cours, hein, alors vous moquez pas.
Swag à la mâchoire grande ouverte, mais je ne sais pas si c’est bon signe.
— T’es pas sérieuse ? lâche-t-il.
— Aïe, j’ai touché ta batterie…
Je mets mes mains devant moi sur la défensive.
— Désolée, m’excusé-je, j’le ferai plus !
— Non, je veux dire, t’es pas sérieuse quand tu dis que t’as jamais pris de cours ?
Je descends de l’estrade et les rejoins.
— J’ai essayé, mais les profs ont rendu les armes, j’étais trop chiante.
Swag explose d’un rire franc.
— Non, non, c’est juste qu’ils n’avaient rien à t’apprendre. T’es trop douée !
Je fronce les sourcils, pas convaincue, mais les visages des musiciens réussissent à me persuader qu’il ne se moque pas de moi.
— Sérieux, dis-je en sautant comme une gosse, je joue bien ?
Dom secoue la tête de gauche à droite, en silence, comme il le fait souvent. Il vient me coller dans ses bras pour m’embrasser comme jamais, sous les huées de ses potes. Il s’écarte de moi et avant de rejoindre les autres qui ont pris position derrière leurs instruments et micro, il me dit :
— Garde l’esprit ouvert…
Encore cette préoccupation dans la voix. Je serre les dents, je ne comprends pas ce qui l’inquiète. Clémence se poste à côté de moi et les gars commencent à jouer. J’observe Dom, toujours aussi anxieux qui entame ses premiers accords. J’adore le rythme, un genre de rock et de métal mélancolique. Mes bras se couvrent de chair de poule quand Oz s’empare du micro et chante d’une voix grave et envoûtante. Il me fixe en prononçant les premières paroles en anglais et mon visage se détend. Mon cerveau habitué à traduire instantanément me lance un petit signal que je ne saisis pas.
Je me balance en douceur au rythme de leurs notes lorsqu’une phrase fait écho à des pensées que je connais bien. Et pour cause, je les ai écrites. Je cesse aussitôt de bouger et me concentre davantage sur les mots, sourcils froncés. Clémence se rigidifie à côté de moi, je la regarde, puis Dom. Il me fixe avec le même sourire triste que tout à l’heure et moi, je crie pour couvrir le son :
— Putain ! C’est moi ! C’est moi ! crié-je, euphorique.
Je donne un coup de coude dans l’épaule de Clémence :
— Ce sont mes textes. Comment ils ont eu mes textes ? Tu le savais ?
Et là, la lumière se fait dans mon petit cerveau. S’ils connaissent les paroles, ils possèdent une grande partie de ma vie. Et ce n’est pas glorieux.
Ils en enchaînent une nouvelle sans me laisser le temps de m’exprimer sur le fait qu’ils jouent mes plus grosses douleurs en musique.
Je hausse les épaules pour moi-même. Après tout, je m’apprête à jeter sur la voie publique tout ce qui m’est arrivé alors…
Le nouveau son est beaucoup plus rageur et je saute sur place avec une Clémence rassurée par mon comportement. Je ne me souvenais plus d’avoir écrit des trucs aussi trash, et les entendre chantés par quelqu’un d’autre leur donne dimension encore plus tragique.
Ils en jouent quelques-unes et c’est un vrai concert privé ! Juste pour Clémence et moi. Je me sens privilégiée, Dom se détend à mesure que ses doigts se délient sur les cordes. Chad a les yeux fermés, Swag a le regard d’un gosse à chaque fois que ses baguettes claquent et Oz est dans un genre de transe, à demi-conscient.
Quand Dom attaque un solo en me fixant avec un air que je ne lui connais pas, mes poils se redressent sur mes bras. Il provoque des réactions en moi que je n’ai jamais ressenties auparavant. Il finit sur une seule note en la tenant plusieurs secondes et tout s’arrête. Un silence épais nous entoure, tandis que les gars posent leurs instruments. Oz saisit une dernière fois le micro et murmure d’une voix gutturale :
— Bienvenue à la maison « Black Hole »…
Une sensation de chaleur comme je n’en ai jamais ressenti se répand dans mon cœur. Une petite larme s’échappe de mes yeux, mais celle-là, je veux bien l’accepter parce qu’elle n’est chargée que de bonnes choses.
Dom descend de l’estrade, prudent, et moi, je lui saute dessus.
— Ce sont mes paroles, vous chantez mes paroles !
Je lui plante un baiser sur les lèvres et file vers les garçons pour les embrasser à leur tour. Sur la joue, bien sûr.
— Comment ? Comment tu les as eues ? demandé-je à Dom, excitée.
— J’ai lu ton premier texte sur le forum il y a des années et je l’ai fait connaître aux gars. On a tous relevé le défi que tu lançais de le mettre en musique. Mais on n’a jamais tenté de s’enregistrer pour te les envoyer.
Chad me prend à son tour dans les bras et m’informe :
— Après, c’est devenu un genre de motivation. À chaque fois que tu postais un truc, on essayait de l’adapter, raconte-t-il.
Je suis choquée par cette découverte.
— Alors sur le forum, c’était déjà vous ?
Hochement de tête collectif. Mon cœur bat la chamade ! Toutes ces années, ils étaient déjà avec moi ! On a toujours eu un lien depuis cette première soirée… Tout était fait pour qu’on se retrouve un jour, ici et maintenant.
— Mais comment t’as su que c’était moi ? insisté-je auprès de Dom.
Il s’approche de moi et descend mon tee-shirt sur mon épaule, exposant mon tatouage.
— Évidemment, murmuré-je. Alors depuis tout ce temps…
— On était avec toi, conclut-il.
Je renifle avec élégance et Swag court vers le frigo. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser, il déborde de sentiments. Est-ce que c’est le hasard ? Le destin ? Je ne m’en remets pas, tous ces moments horribles durant lesquels je déversais ma bile sur les forums… Dom découvrait mes pensées, mais c’est plus que ça…
— Tu savais ! accusé-je Clémence en pivotant vers elle.
Elle hausse les épaules, les yeux brillants de larmes de joie.
— Je te l’ai dit, vous deux, c’est écrit dans le marbre.
Swag revient du frigo, deux bouteilles à la main.
— Les gars, c’est la première fois que des nanas sont présentes avec nous au squat alors… je me suis dit qu’on allait mettre les petits plats dans les grands pour une fois.
Il sort des flûtes nous désigne le champagne. Un « Pow » retentit quand le bouchon saute, il remplit nos verres. Oz lève sa coupe et la dirige vers moi, la tête penchée.
— Maintenant, on a un service à te demander…
Il observe tour à tour ses potes avant de se lancer :
— Tu sais qu’il nous arrive de nous produire dans des petits bars.
— Mouais…
J’attends de comprendre où il veut en venir parce qu’il a l’air embêté.
— Un mec nous a contactés, il a pour objectif de nous enregistrer pour faire un album. Un disque virtuel, histoire de le balancer sur les plateformes de musiques en ligne.
Je ne parviens pas à réprimer un sourire qui s’étire jusqu’à mes oreilles tant je suis contente pour eux, mais je ne vois toujours pas en quoi ça me concerne.
— Le truc, c’est qu’il voudrait que celles de « Black Hole » soient aussi enregistrées…
Mes yeux s’écarquillent, je suis complètement prise au dépourvu.
— Oh…
Je ne mets pas longtemps à réfléchir.
— C’est quoi le nom de votre groupe ?
— On n’en a pas râle Chad. On n’a jamais réussi à être d’accord.
Je lève les mains vers le haut en formant un rectangle avec mes doigts, je vois déjà l’affiche :
— Black Hole by « The Shadows ».
— Ouiiiii ! s’exclame Clémence, qui saute sur son frère. Ça claque !
Les mecs acquiescent avec un air approbateur.
— Ça veut dire que t’es d’accord ? demande Oz pour être sûr.
Je soulève ma flûte et trinque avec eux :
— Bien sûr que je suis d’accord ! Je n’ai jamais rien eu contre la célébrité, lâché-je avec humilité.
Rire collectif…
Voire bonheur collectif…
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