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Les mêmes
Deux ans plus tôt
Guirlandes, serpentins argentés, papiers d’emballage, farine qui virevolte dans l’air et s’infiltre dans le nez, jazz d’ambiance en guise de chants de Noël, léger tournis, mal de tête qui pulse à l’arrière du crâne, boule palpée sous l’aine ce matin aux toilettes, bref instant de panique dû à cette boule, tentative infructueuse de masturbation au souvenir confus d’un petit porno où une femme mûre enseigne à une jeune fille comment se servir d’un vibromasseur, rasage sans se couper, repassage de la chemise, moitié d’un disque de Nick Cave, moitié d’un paquet de Marlboro rouges ouvert pour l’occasion. Plus globalement, deux paquets fumés depuis le matin, cinq cafés avalés. Zéro alcool. Des centaines de pensées d’alcool. Du whisky surtout et de la vodka, et un peu de bière dans les moments où il fait soif.
— Va faire les courses, dit Marta qui me tourne le dos.
Elle se tient devant la plaque de cuisine et se démène avec un bocal de liquide trouble, couleur sang. Devant elle, des petits tas colorés de légumes découpés en morceaux. Sa préparation fait penser à une émission culinaire du matin, chaque chose dans une assiette à part, un ordre idéal, zéro tache, aucune éclaboussure. C’est un peu inhumain.
— Acheter quoi ? demandé-je.
Je m’approche d’elle et lui prends le bocal des mains, j’appuie sur le couvercle avec délicatesse, elle cède. Ce sang, ça doit être du jus de betterave marinée.
— La liste est accrochée au frigo, répond-elle.
Je veux être bon, je le jure. Il est grand temps. Je ne suis pas méchant. Au fond de mon âme, je suis un type normal, correct, responsable. Facile. Je ne veux que du bien, seulement, boire ne m’aide pas. J’ai su boire, mais j’ai oublié. Je veux à la place apprendre à être bon. Pour le moment, je ne suis pas méchant, c’est la moitié d’un succès.
Cinquante-neuvième jour. Mon record, sans doute.
Je pose une main sur les épaules de Marta. Elle sursaute.
Nous ne parlons pas. Je dors sur le canapé et rêve de boire. Je me réveille souvent la nuit, et j’ai alors une gueule de bois qui m’arrive par vagues comme une migraine. Mal de tête, gorge sèche. Puis dès le matin une rage sourde et persistante.
Je ne me souviens pas de tout ce que j’ai machiné, mais je me le rappelle suffisamment. Des vacances, des premières, des deuxièmes, des troisièmes. Voyages en avion, scandales, amendes, procédures, aveux. De la construction de la maison : je n’aurais pas dû casser la gueule au type, mais même un aveugle aurait mieux coulé le ciment que lui. De la cellule de dégrisement, du silence, de la honte. Des repas de famille : la rechute à midi pile, au premier jour des fêtes. Des putes, des traces de rouge à lèvres, des photos, des numéros de téléphone, des vieux paquets de préservatifs. Engueulades, bagarres, assiettes cassées, et téléphones. Accidents, paniques de nuit, tôles enfoncées, assureurs. Dettes, emprunts, cartes de crédit, dépannages. Déclarations creuses et promesses stupides. Et de ce matin où j’ai découvert qu’Ula avait un œil au beurre noir.
La honte.
— Pourquoi es-tu comme ça avec moi ? dis-je. Regarde. Je fais des efforts.
— Je pense que tu essaieras vraiment quand tu iras quelque part.
Marta se retourne vers moi. Elle tient un couteau. Elle le pose avec prudence.
— Et où suis-je censé aller ?
— Tu sais, là où vont les gens comme toi, soupire-t-elle, les lèvres pincées.
J’essaye de la toucher à nouveau, délicatement, mais elle repousse ma main.
— Mon Nounours, je ne suis pas un salaud, il faut juste que je me reprenne. Ce que j’ai fait, regarde.
— Je ne te crois pas, répète-t-elle.
Elle a une voix ferme, lourde et triste. Je ne veux pas qu’elle souffre. Lorsque je pense à sa souffrance, c’est comme si on me découpait vivant.
Ula entre dans la cuisine et vient aussitôt se glisser entre sa mère et moi. Elle la protège de son corps. Je me dis que c’est ainsi qu’elle a dû faire l’autre fois. Je pense que c’est pour ça que je l’ai touchée à l’œil. Cela me fait froid dans le dos.
— Salut, Ula, dis-je.
— Ton père va faire les courses, tu as besoin de quelque chose ? demande Marta.
— Je n’ai pas de père.
Ula s’écarte et ouvre le frigidaire.
— Ula.
J’ignore si Marta veut attirer son attention, ou si elle ne fait que dire son nom.
Ula prend un yaourt dans le frigo, l’ouvre et le goûte.
Ula passe cette année le bac, c’est une belle fille. Elle ne m’a pas dit un mot depuis trois mois.
— Le type qui habite avec nous va faire des courses. Mais je n’ai besoin de rien.
— Ula, tu n’es vraiment pas obligée, risqué-je.
Chez elle, c’est une pose. Une pose et une vengeance.
— On va à onze heures chez Sylwek ? demande Ula.
— Tu n’es pas obligée.
Je me répète, mais elle ne fait pas attention à moi.
— Je peux y aller, même s’il n’est plus capable de m’aider.
Marta se passe les mains dans les cheveux. Ils sont toujours beaux quand elle les relâche, ils lui descendent sur le cou en vague douce. Je me souviens de la première fois où je les ai sentis. J’étais très intimidé. Le parfum d’une chevelure féminine est une très, très grande chose. Plus que la vue d’une femme nue.
— Maman, arrête de dire des bêtises. Tu as de beaux cheveux. Il faudrait juste refaire la couleur et les coiffer.
— Je pourrais peut-être aller chez le coiffeur ?
Je gratte ma tignasse grise et sale.
Ula se tourne vers moi et dit :
— On pourrait se mettre d’accord. Quand nous sommes dans une même pièce, tu la fermes ?
— Je ne comprends pas, dis-je à voix basse.
Ula fait un pas dans ma direction.
— Ula ! fait Marta après un temps.
Ula sort. Elle fait claquer ses talons dans l’escalier, fort.
Je voudrais me couper un bras, le mettre dans une boîte, nouer un ruban de couleur, le placer sous le sapin. Et puis partir et leur ficher une paix royale.
Au lieu de cela, je décroche le papier du frigo et le fourre dans une poche.
— Je sais que je le mérite, Marta. Mais c’est Noël.
— Il faut que tu ailles quelque part, répond-elle.
— Sinon, nous n’aurons plus rien à nous dire.
Je la regarde. Elle n’est plus aussi belle qu’avant. Non qu’elle ait vieilli, elle a tout simplement cessé d’être heureuse. Quand j’ai fait sa connaissance, elle n’arrêtait pas de rire et de chanter. Elle était l’âme de la fête. Elle m’invitait à danser, elle se laissait aller sur n’importe quelle musique. Elle était légère, elle adorait que je la porte, la fasse tourner dans mes bras. C’est elle qui m’entraînait dans la fête. Allez, bouge-toi. Dis quelque chose. Ne reste pas planté là. À présent, je ne sais plus ce qu’elle aime. Elle a une tête d’oiseau taillée au couteau.
— Très bien, j’y vais, lui dis-je.
Elle ne répond pas. Retourne à son découpage de légumes. Elle ne me croit pas. Moi non plus, je ne me crois pas.
Je n’examine la liste des courses qu’une fois monté dans la voiture. Marta a une écriture peu lisible, il y aura sûrement quelque chose que je n’arriverai pas déchiffrer. Voyons. Lait, œufs. Des œufs, d’accord. Oignon, lev… levure. De l’huile, comment… ? Col quoi ? C’est quoi colquoi ? Je l’emmerde. Ça, ça doit être pour la cuisson au four. OK. Eau de source. Bicarbonate ? OK. On y va. Papier alu. Qu’est-ce qu’elle veut, que j’aille au comestible ou à la droguerie ? Et ça ? Attends. Mais là, on voit bien, c’est écrit très clairement.
Alcool à 90°.
Pourquoi elle a besoin d’alcool à 90° ?
L’intérieur de la voiture n’est qu’un grand cendrier, j’ouvre la fenêtre, sans résultat. Si je voulais la vendre, la puanteur des mégots ferait descendre le prix de quinze bâtons. Suffit de mettre la tête à l’intérieur. Misère, qu’est-ce qui schlingue comme ça ? Quinze mille, c’est un paquet de fric. Quantité de gens auraient de quoi vivre un an avec ça. Dix ans, môssieur. Je cogne mon coude contre la vitre, donne un coup de poing sur le volant, envoie mon crâne contre l’appuie-tête, frappe dans tout ce qui vient. Que ma caboche se débranche, ne serait-ce qu’un instant, parce que ça fait cinquante-neuf jours que j’entends dans ma tête comme des dizaines de radios branchées ensemble.
Comme par un fait exprès, dès que je tourne la clef, la vraie radio m’envoie droit dans la gueule une diarrhée de musique. Je cherche la 3, mais ils diffusent une merde totale, une petite bourrique qui énumère des stations de métro sur un rythme de rap. C’est comme ça qu’on fait des chansons, maintenant, en comptant les stations de métro. Chapeau, félicitations, prends ton élan, donne un coup de bélier dans le mur, et fais-nous un single avec le bruit.
Klaxon, pas le mien, j’ai dû griller une priorité. Au feu, j’ouvre la boîte à gants, je cherche une cassette. Red Hot Chili Peppers. N’importe quoi. C’est une sorte de rap, mais OK, certaines chansons peuvent s’écouter. Toutes mes bonnes cassettes sont restées dans la Super Piaule, dont je ne suis pas sorti depuis deux mois. Par peur.
Je traverse la Vistule sans m’en apercevoir. À gauche, je vois les cheminées de Siekerki, deux grands doigts qui m’adressent dans le noir un geste indéfini. Dès que je sors de chez moi, ça empire. Je devrais le savoir. Surtout quand je prends la voiture. Je reconnais par la vitre des lieux familiers, une petite bête sauvage se met à me déchirer l’estomac de ses griffes acérées, une sorte de diable de Tasmanie. Tous mes muscles sont tendus comme des cordes, je ne suis plus qu’une vieille blessure non cicatrisée. Mais au moins la musique est chouette, elle bouscule, en même temps qu’elle calme, et ce bassiste, une vraie bête, Flea, en anglais la Puce, je crois, j’ai toujours aimé le voir sur scène se frotter les bijoux de famille.
Je pense que je vais aller à Sadyba, au Best Mall. Oui, pas une mauvaise idée. J’irai prendre un café au Starbucks. Un grand, bien fort. Ça va me réchauffer le cœur, il va se remettre à battre, ça va m’aider, je vais me sentir bien. J’irai peut-être voir un film, deux heures à regarder n’importe quoi, pourvu que j’arrête de penser.
Téléphone. C’est Robert.
— Ça gaze, mec ?
Je le mets sur haut-parleur, sa voix remplit la voiture, j’ai l’impression de voir sa gueule s’étaler sur le pare-brise.
— Quoi de neuf ?
— À toi de me dire. Tu as fini de ruminer ?
— Je vais faire les courses.
— Oh, purée.
Mortel, d’aller faire les courses. J’ai la glotte qui enfle comme le mercure dans un thermomètre collé à un radiateur.
— Et le soir, tu fais quoi ? Tu découpes les légumes pour la salade ?
— Qu’est-ce que tu en as à foutre, mon petit Robert ?
— Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu et tu me manques.
La voix de Robert, elle sort de la caverne d’Ali Baba.
— On peut aller prendre un café, lui dis-je comme le débile que je suis.
— Un café ? demande-t-il en éclatant à nouveau de rire, et je raccroche.
Edyta chante Oh, douce nuit. Jolie voix. Peut-être un peu trop sucrée, mais belle, sauf que depuis son interprétation de Dotyk, personne ne lui a écrit de texte convenable. J’ai essayé de m’y mettre, on a tous essayé. Rien n’empêche de gaspiller son temps.
Vivre sans boire, c’est une vie terrible car c’est une vie qui consiste à ne pas faire, à toujours s’opposer, à tendre tous les muscles de son corps, et surtout de son cul. Une vie qui consiste à dire NON, NON et NON, à se défendre d’une chose qui amènerait pourtant un soulagement simple, un sourire ordinaire… Ula. C’était un accident du travail, pareil avec Piotr à l’époque, en Croatie, j’ai lâché les rênes, ça ne se reproduira plus. Désormais, je vais changer, désormais je vais me surveiller. Ils ont besoin de se sentir en sécurité, ils doivent pouvoir me faire confiance à nouveau.
Message de Robert sur le portable. Un petit cœur et un sourire.
J’arrive au Best Mall, je laisse la voiture au parking. Les centres commerciaux sont des saloperies et, au moment des fêtes, ils se changent en cercle de l’enfer. Ça ressemble à un cerf-volant chinois. On se pousse dans des couloirs bordés de plastique et, quelque part au cœur de ce jouet, retentit soudain une assourdissante rengaine de Noël. Dont en plus il faudrait se réjouir. Les fêtes sont une sorte de test de citoyenneté, un test d’humanité. Si ces couleurs, ces bruits, ces babioles et toute cette merde te remplissent de joie et de nostalgie pour le bon vieux temps, d’un amour inconditionnel et sain pour tes proches, cela signifie que tu es un individu normal, que tu as le droit de vivre et de fonctionner, bienvenue dans l’équipe. Si par contre ces fêtes te remplissent de tristesse et de colère, cela veut dire qu’il t’est arrivé quelque chose de terrible (garde-le pour toi, ne va pas gâcher l’humeur des autres), que tu n’es plus qu’un déchet nucléaire, et ouste, viré de Pologne, casse-toi, salut, il est né le divin enfant.
Les gens défilent le long de ce long couloir, dans un sens et dans l’autre, comme une drôle d’armée informelle, dans laquelle tout le monde serait puni, sous un éclairage digne d’un interrogatoire. Je ne sais pas pourquoi je suis venu ici, la liste des achats s’est changée en une boule humide comprimée dans ma main. Je me souviens seulement de l’alcool à 90°.
Soudain, une pensée : ils ne me feront jamais confiance. On ne m’a jamais fait confiance. Depuis le début.
Alors, j’attends quoi ?
Bête, plus bête, le plus bête.
Mauvais. Pire. Le pire.
Deux mois passés sans aucun sens, à se cacher, se glisser, attendre des nuits sur le canapé sans savoir au fond quoi. Deux mois de transpiration, de douleurs, de tremblements, et rien en échange. Je peux essayer d’être gentil et serviable, au final, j’en prendrai plein la gueule. Je n’entends jamais ce qu’elles se chuchotent à l’oreille. À moi, on ne dit rien. Lorsque j’entre dans la pièce, chaque fois, elles s’interrompent, Ula sort aussitôt, elle ne me lance même pas un regard. Jusqu’où peut-on pardonner ? J’ai parfois envie d’écrire tout ça sur le mur, qu’elles puissent le voir. JE M’EXCUSE, D’ACCORD ? JE M’EXCUSE, BORDEL DE MERDE. ARRÊTEZ DE FAIRE DE MOI VOTRE ENNEMI.
Jusqu’où peut-on supplier ?
Je fais des allers-retours durant un bon quart d’heure, je n’arrive pas à trouver le Starbucks, je finis par demander à quelqu’un, une femme avec un gamin m’indique que je dois monter à l’étage.
Minute, minute. Et pourquoi je prends tout ça pour argent comptant ? Peut-être – je souligne : peut-être – que je ne l’ai pas du tout frappée. C’est peut-être elles qui me mènent en bateau ? Elles profitent de ce que je traverse une période difficile pour tout me prendre et me mettre à la rue ?
Ça ne serait pas possible, c’est ça ?
Une famille ne fait pas ça ?
Je commande un café, un grand noir, le plus grand format, que j’attends une éternité, assis au bord du fauteuil en observant les gens qui grouillent en dessous.
Je ne suis pas assez bon.
Je suis trop bon.
Trop bon, disait ma maman.
Tu es trop bon, tu auras du mal dans la vie.
Et putain, c’est bien le cas.
J’essaye de déchiffrer la liste. Car… Carbonate. Peur… Beurre. Alu. Papier. Mon corps dégorge une rivière de sueur, en une seconde. Mon cerveau ne suit plus. Horrible sécheresse dans la gorge. J’avale du sable depuis ce matin. Depuis deux mois.
Le café finit par arriver. Je me brûle les lèvres, je jure à voix haute, quelqu’un se retourne, je m’excuse d’un geste. Tout est OK, n’appelez pas la police. J’attends, je souffle sur le café, et encore une fois. D’accord, je dois me concentrer, sortir toutes ces bêtises de ma tête. J’appelle Marta. Elle ne décroche pas.
Où voudrait-elle que j’aille ? Là où on se met en rond pour se présenter comme alcoolique en moulinant des âneries, comme dans les films ? Ce sont quand même les gens les plus ennuyeux de la terre. Rien que des ratés, en plus, et des illuminés. Je commande une eau minérale. Si quelqu’un demande, moi, je suis normal.
Marta rappelle. Ça me prend un moment pour me souvenir de ce que je voulais lui dire. Ah oui, je voulais lui dire que j’avais oublié.
— Dis-moi encore une fois, s’il te plaît, ce que je dois acheter.
— Mais tu as la liste.
— Dis-moi, s’il te plaît.
— Papier alu, beurre allégé, bicarbonate, levure en poudre, pommes, farine, lait, œufs, oignons, alcool à 90°.
— Tu as besoin de l’alcool pour quoi ?
— Pour la pâte, répond-elle avant de raccrocher.
J’imagine sa main se saisir d’un cintre métallique, le débarrasser de son vêtement, le déplier pour obtenir un long fil de fer qu’elle m’enfonce droit dans la moelle épinière. Sa main fait des allers-retours. Le café ne brûle plus, il a perdu son goût.
Quelque chose encore, mais j’ai oublié quoi.
Je ne me souviens jamais de ce qu’elle dit.
Je ne comprends jamais ce qu’elle veut.
Harcèlement, invectives, remarques, piques, exigences. Tu dois être comme ça, et pas comme tu es. Ne te comporte pas comme un idiot. Est-ce que tu pourrais arrêter de faire tes blagues, est-ce que tu pourrais des fois sourire, est-ce que tu pourrais passer plus de temps à la maison, est-ce que tu pourrais t’en aller parce que je ne te supporte plus, est-ce que tu pourrais dire quelque chose à tes enfants, est-ce que tu pourrais arrêter de maltraiter tes enfants, est-ce que tu pourrais être plus sociable, est-ce que tu pourrais parler moins fort, est-ce que tu pourrais moins boire, est-ce que tu pourrais cesser de boire, est-ce que tu pourrais ne pas boire ?
Ou, mieux, fous le camp et va dormir sur un trottoir, et laisse-nous avec tout ça, va casser des cailloux, tu as fait ton temps, suffit.
Sms : « Papier alu, beurre allégé, bicarbonate, levure en poudre, pommes, farine, lait, œufs, oignon, alcool à 90°. »
J’ai sur la tête une auréole en métal invisible. Qui se resserre à chaque respiration. Et du sable brûlant dans la gorge, ça vient du café.
Je monte à l’étage, au cinéma. Dans la pénombre tiède du hall du ciné je me sens un peu plus léger. À droite du comptoir, d’où dépassent deux filles moches et timides en tee-shirt à logo Multikino, un mur de présentoirs de guimauves de toutes les couleurs. Ça va un peu mieux.
— Quel film vous passez en premier ? demandé-je.
— La Guerre des étoiles. Le Réveil de la Force.
— Ça ira.
Je paye le billet, vais au bar, puis au ciné en serrant contre ma poitrine cinq sachets de guimauves.
Je ne remarque même pas la fin des pubs, ni quand commence le film. Aucune idée de ce dont il s’agit, juste des couleurs et du bruit. Je n’ai jamais aimé la science-fiction, ces films ne sont que des histoires de gens déguisés qui tournent en rond. Peut-être qu’ils sont maintenant un peu meilleurs, grâce aux effets spéciaux. Mais quand même. Les acteurs déguisés courent en rond. Coups de feu, explosions. Musique comme à l’opéra. Je me goinfre de guimauves. J’ai envie de vomir. Je serre les accoudoirs du fauteuil pour faire passer le malaise. Ça ne passe pas. Quinze minutes plus tard, je cours aux toilettes. Guimauve et café sur le siège.
Dans les toilettes, il fait plus frais. Ça passe. Au lieu de vomi, un long crachat acide. Une bouillasse de guimauve et de café qui me coule à travers la gorge, lentement, comme si je régurgitais une limace vivante. Mais je ne vomis pas. Sms. Encore Robert. Un emoji que je ne comprends pas. C’est le seul copain qui me fait signe. Tous les autres, Zbyszek, Adam, Bula, depuis que j’ai cessé de me montrer, ne m’envoient même plus de sms pour demander comment ça va.
Rien à faire ici. Des achats ? Tout de suite, mais ailleurs. Dans un petit magasin agréable et sympa, loin, en banlieue. Une cité où personne ne me connaît. Tout ce qu’a dit ma femme, plus une flasque… Non, pas une flasque. Quelle flasque ? Attends, je me dis. Au moment où je sors du Best Mall, je comprends d’où viennent ces sensations, la tête qui tourne, les nausées, c’est que depuis deux mois je ne suis pas sorti de la maison, je n’ai fait que m’y cacher.
Elles ont aussi embobiné Piotr. Il ne m’appellera jamais, aucune chance. Depuis qu’il a déménagé, c’est moi qui suis obligé de l’appeler. Et quand on discute, il me parle comme à un télévendeur, oui papa, non papa, bien papa. On pourrait faire un saut dans une brasserie, mon petit Piotr. Non papa, je n’ai pas le temps. Je nous ai acheté des billets pour un concert, Apocalyptica. Non papa, j’ai justement une sortie. Quelle sortie ? Avec des copains. Et puis je n’aime pas le groupe Metallica, papa. Ni l’original, ni les copies. Ce que tu vends ne m’intéresse pas, papa. Fiche-moi la paix, papa. Dégage, papa.
Assez de tout ça.
Je monte dans la voiture, je fonce. Elles l’ont convaincu que j’étais un mauvais, un oiseau de malheur. Encore un bouchon. Où est-ce qu’ils vont, tous ceux-là ? Et la voilà qui me rappelle. Qu’est-ce que tu as à me dire, Marta ? J’ai encore fait quelque chose de mal ? Je suis en retard ? J’ai mal dit quelque chose ? Regardé de travers ? Je respire de travers ? Non, pas de courses pour les fêtes. Rien, il n’y aura rien.
Je prends l’avenue Sobieski, des feux rouges les uns après les autres. J’entre dans la rue du Belvédère. Tout de suite à droite, le restaurant Lotos.
Encore ouvert.
Peut-être.
Cinquante-neuf jours.
Le chien a bouffé durant cinquante-neuf jours.
C’est quoi, ça ?
Assez déconné, vraiment.
La première fois que j’ai vu Marta, c’était sur scène, et je lui ai aussitôt fait ma demande, sur scène.
Un concert en plein air à Ville Nouvelle, une promotion de bière. C’étaient les premiers concerts du genre en Pologne. Du fric à se faire, beaucoup pour une époque où l’on ne gagnait rien. Tout le monde achetait des morceaux piratés, on se faisait voler de tous les côtés par des buveurs de sang, trafiquants de devises, flics de la police secrète, par les fameux truands de Pruszkow, et les vieux vampires liés à l’Estrade Capitale qui s’engraissaient sur ces temps nouveaux. Il devait être dix-huit heures, après nous c’était T-Love qui jouait, et Marta, fille délicieuse, qui chantait Le Lac du bonheur de Bajm, et devait le reprendre en chœur avec eux. Elle se tenait sur le côté de la scène, elle nous regardait jouer, nous voyant pour la première fois en live.
Elle était si jolie quand elle souriait que j’ai dû venir à son secours. Mon Nounours. Ils la voyaient si belle, voyaient qu’elle savait chanter, qu’elle souriait si joliment, qu’elle était légère et fragile. Ils la guettaient, faisant la queue devant elle, frottaient leurs sales pattes avides de chair fraîche, une bande répugnante de salopards. Tous ces pontes, ces producteurs, ces directeurs, ces journalistes, et pour finir tous les musicos de tous ces groupes dégueulasses.
J’ai improvisé, je n’avais pas de bague, rien. J’ai ramassé une fleur que quelqu’un avait lancée sur la scène. Je lui ai tout dit entre deux chansons, presque comme une blague. Tout le monde s’est mis à applaudir, et Marta confuse s’est enfuie, puis elle est revenue et a fait semblant d’être fâchée parce que je faisais l’idiot à ses dépens. Mais elle ne savait pas bien faire semblant. Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai emportée hors de la scène par la sortie arrière. Elle m’a embrassé dans l’oreille, je m’en souviens. J’ai pensé que toute ma vie resterait aussi belle.
C’est plus tard que j’ai dégotté une vraie bague. J’avais mis au clou un ampli. Zbyszek n’ayant pas voulu me faire une avance sur les concerts.
Je me gare derrière un arrêt de bus. Au pire, ils enlèveront la voiture. Elle a encore tous les accessoires, elle fera l’affaire. De toute façon, je vais la vendre. Cher, pas cher, pas d’importance.
Le bonhomme reçoit sa pièce pour le vestiaire, plus une autre en extra. Ça sent comme chez mes parents, c’est peut-être la raison pour laquelle je suis là. Une photo des Rolling Stones sur un panneau en liège, où on lit que c’est ici qu’ils ont mangé leurs meilleures côtes de porc, m’amuse toujours. Oui, Jagger ne mange que des côtes de porc, il est le plus grand de tous les connaisseurs en côtes de porc, goinfré de porc jusqu’à la moelle. Une table non réservée dans un coin de la salle. Le menu sous une couverture en skaï. Une respiration profonde, une pensée brève, est-ce que vraiment… aussitôt chassée.
Pourquoi se faire du mal.
Ça n’a pas de sens.
Boiseries, tapis, fougères en pot, chaises, et par-dessus tout ça un nuage de fumée ancienne, alors qu’il y a des années qu’on n’a plus le droit de fumer. Les clients sont soit des initiés, comme moi, soit des touristes en vadrouille dans ce parc d’attractions. Une atmosphère d’affaires louches conclues à voix basse, comme à l’époque où Oleksy était Premier ministre, et dont ne se souviennent que ces sinistres journalistes qui écrivent des livres sur les complots de la Troisième République pour gagner leur vie, parce que plus personne n’achète de journaux. C’est un bon endroit, on n’a pas besoin de trop s’agiter, il suffit de rester droit sur sa chaise.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
La serveuse est comme à son habitude ostensiblement désagréable, mais ce n’est qu’une apparence, c’est une bonne personne, ça se voit à ses yeux, et il suffit de lui sourire pour que déjà elle baisse d’un ton. Et puis, on a tous une âme.
Sauf que je suis le seul à ne pas en avoir une, si on demande à ces deux vampires.
— Une côte de porc, dis-je, même si je n’ai pas faim.
— Et avec ça ?
— Un Coca.
— C’est tout ?
— Deux verres de vodka chaude.
Elle repart sans un mot, elle sait que ce sera tout.
Nous n’aurions pas dû nous marier, alors que cela nous avait semblé naturel, et que nous avons eu de chouettes moments. Elle était joyeuse, légère, elle aimait que je la prenne et la soulève et la fasse tourner dans mes bras. Je l’appelais Nounours. Ou peut-être que je l’appelais Miette. J’ai oublié.
Au fond, c’est pareil.
Tout le monde a de chouettes moments, même ceux qui plus tard s’entre-tuent.
On avait pour la noce engagé un groupe, et Zbyszek n’a pas cessé de chanter. Marta n’arrêtait pas de m’entraîner sur la piste, allez viens, danse, bouge-toi, c’est ton mariage, tu n’en auras pas d’autres, du moins j’espère.
Puis voyage à Paris, séjour chez des amis. On n’avait presque les moyens de rien, on ne mangeait que des baguettes et on ne buvait que du vin très ordinaire dans des bouteilles en plastique. Elle n’arrêtait pas de rire. Le vin mélangé à son maquillage lui colorait les lèvres en rose. Tu pourrais les garder comme ça en permanence, lui disais-je. Tu es bizarre, répondait-elle. Première, deuxième, troisième tournée aux États-Unis. Concerts pour la communauté polonaise avec le Théâtre. Je ne buvais pas, j’étais discipliné, je me languissais, je l’appelais tous les jours. Je suis rentré et j’ai ouvert une boîte, un magasin de musique. J’ai commencé à manager des artistes. Bien, et avec efficacité. Une star de l’Eurovision, la meilleure bien sûr. Elle se démenait comme une sorcière. Un, deux, trois disques de platine. Marta ne m’a jamais félicité, elle ne m’a fait que des reproches, du matin au soir, sur l’heure qu’il était, sur mes absences, pour le fric, pour n’importe quoi. Que je n’avais pas écrit de chansons pour cette connerie de disque qu’elle avait essayé de faire avec Leszek. Que je ne m’occupais pas d’elle. Eh merde, je n’écris pas de chansons, moi, je lui répétais tous les jours. Je suis bassiste. Les bassistes n’écrivent pas de chansons. Je t’aime comme la Russie avait été un coup du hasard. Je l’avais pondue comme ça, et ça avait marché. Donne un million de machines à écrire à douze douzaines de singes, ça sortira pareil.
Attends. Stop. Le type assis là, je le connais.
Il est à une table avec deux copains, il me mate, et il lève son verre à ma santé. Je lui répondrais bien, mais je n’ai pas de quoi trinquer. Qu’est-ce qu’elle fiche avec cette vodka ? Aucune idée de qui ça peut être. Je connais tant de gens que je ne connais pas. Le type est de mon âge, pas encore la cinquantaine, gros, veste ample, il a résisté à la mode du fitness, d’une manière générale il a résisté à toutes les modes, il est moche et sa tête est toute rouge, comme un énorme champignon. Les cheveux grisonnants en broussaille, le cou épais. Je connais tant de gens que je ne connais pas. Je ne connais pas autant de gens que je connais.
La serveuse apporte l’assiette.
— Et les verres ?
— Vous voulez boire à jeun ?
— Envoie toujours.
Un sms de Marta : « Tu es où ? »
— On se connaît ? demandé-je au gros lard.
— Kania, pas vrai ?
Il rit et s’ébroue, des miettes de bouffe lui tombent du bec.
Hélas, collègue, tu es tombé dans un trou de mon cerveau, excuse. Vous étiez si nombreux que je peux facilement vous confondre. La serveuse apporte les verres. Ici, plus d’hésitation, d’interrogations, de mains qui tremblent. Aucune délibération, si oui ou non. Ici, pas d’excuses.
Hop là. Tout simplement.
Ça descend dans l’estomac et nettoie tout. Ça traverse le corps entier, ça le secoue, ça l’explose, ça le chavire, le dépoussière, le décrasse. Ça va mieux, enfin la paix, le soulagement. Maintenant, l’autre. Et merde avec les excuses. Où es-tu ? qu’elle demande. En quoi ça te regarde ?
Je n’ai jamais voulu que le bien, toute ma vie, et s’ils ne le voient pas, c’est leur problème.
Du calme. Tout va bien. Ouf. Enfin. Je veux sortir pour en griller une, mais le gros m’appelle à sa table. Je m’assois. Le gros se marre, mais ses deux potes figés comme des statues se contentent de me regarder. Ils sont plus jeunes que lui, dans leur trentaine. Le premier a de petits yeux stupides et un léger strabisme. Il sort de chez le coiffeur qui lui a fait une coiffure à sa manière. Jeans délavés et grosse breloque en or, ou plutôt dorée. L’autre est coiffé en brosse, nettement plus grand. Des allures de mannequins sortis d’une vitrine de fringues.
J’essaye de lui expliquer :
— Excuse-moi, il faudrait que tu m’aides à te remettre, tu sais ce que c’est.
Il rigole, secoue la tête, fait signe à la serveuse d’apporter un verre. Il a de bonnes manières, ça, je le vois.
Nouveau sms. Qu’est-ce qu’elle me veut encore, merde ? Ah, non, ce n’est pas elle. Cette fois, c’est Robert : « La salade est prête ? »
— Tu te rappelles Slawek Kurzyna ? demande-t-il.
— Celui du disco polo ?
Je commence à le remettre. Il sourit de nouveau, et ça me revient, et ça me fait un immense plaisir, c’est que je n’ai pas le cerveau si chamboulé que ça, et la serveuse m’apporte un verre, fait passer le Coca et l’assiette de l’autre table, et tout est super.
— Tomek, dis-je.
— Eh oui, Tomek, répond-il.
— Et comment va Slawek ?
— Toujours coiffé de sa couronne.
— Il s’est calmé ?
— Il vit à Varsovie, répond Tomek en riant.
— Il agite toujours son sceptre, ajoute l’un de ses deux potes.
— Tant mieux.
Je hoche la tête. Il me sert. Je bois. Et là, au troisième, j’ai besoin de quoi faire passer tout ça. Je tousse un peu. Il rit et me tend le Coca.
Je réponds à Robert : « Suis au Lotos. » Il me renvoie un « :))))))))))) ».
Slawek Kurzyna a été l’investisseur de Musique Virtuelle, mon portail internet. Il vient de Podlasie, et il s’est constitué une première fortune à partir de cassettes de disco polo, et une deuxième avec la privatisation d’une entreprise de Białystok. C’était un véritable joueur qui ne reculait jamais devant rien, s’affichant en Tsigane, soieries et velours, des couleurs comme chez Elvis, il se rendait chaque semaine en Suisse pour fonder de nouvelles sociétés ; porteur, en plus, d’un passeport de je ne sais plus quel pays africain dont il se vantait toujours quand il avait bu. Il disait qu’il ne payerait jamais un seul zloty à notre foutu État. Tout pour la fesse, et que je vais te les piller, et que je vais m’en foutre jusque-là. Ils nous ont trompés tant d’années, c’est à nous maintenant de les rapiner ! Il se plaisait en même temps à verser de l’argent à l’équipe nationale de handball, et il aimait enfiler la tenue officielle avec l’Aigle blanc dans le dos.
Slawek était roi en son royaume personnel, je l’aimais beaucoup, il savait et voulait tout faire. Il a disparu de ma vie aussi vite qu’il y était entré. Tomek était son bras droit. Chauffeur, représentant, numéro d’urgence.
Je ne m’étonne pas de ne pas l’avoir reconnu. Tomek aimait la pénombre. Rien de mémorable, il évitait les regards, parlait peu, portait souvent la barbe, une casquette, des lunettes. Un agent secret de bandes dessinées. Toujours obéissant, toujours fidèle. Désormais, il a grossi, il est devenu tout rouge. Il n’a pas toujours été comme ça. C’est sans doute la première fois que je le vois devant une vodka.
Je vois qu’il est épuisé et qu’il a besoin d’aide.
— Une bouteille de plus par ici, s’il vous plaît, fais-je en désignant la table.
Tomek sourit de nouveau.
— Eux, c’est mes copains, Wrona et Barti.
Il me présente ses potes. Je leur tends la main. À Tomek aussi.
— Sympa, dis-je.
— Des trucs en cours ?
— Pour le moment, je me repose, je réfléchis à la suite.
Nouveau sms : « Rentre tout de suite. » Je réponds : « Des bouchons d’enfer. »
Fous-moi la paix. Laisse-moi vivre, je t’en supplie. Le verre tape doucement la table recouverte d’une nappe.
— Je suis jaloux, affirme Tomek.
— J’ai investi dans des apparts, j’en ai un pour moi, j’ai de quoi bouffer. La famille est en sécurité, les enfants sont grands. Donc je réfléchis à la suite.
— Si vite ?
Il hoche la tête en signe de considération.
— C’était le plan.
— Tu es un bon.
— Merci, dis-je parce que ça me fait vraiment du bien qu’il me parle comme ça.
On verse. C’est maintenant qu’elle va avoir du goût. Une fois passée la première tension, quand déboule dans la tête le premier courant, quand le monde soudain devient sympathique. Quand je ne suis plus seul.
« Espèce de cochon. Tu pourrais passer me voir, mon cochon ? » C’est encore Robert. Chouette, le Robert. Sa main sort de mon téléphone pour venir taper dans la mienne.
Gloups. Doux Jésus. C’est bon. C’est frais. C’est pur et cristallin. Je me rappelle une ancienne pub pour une savonnette ou une crème ou un truc dans le genre, j’avais écrit la musique, c’est-à-dire que j’avais pianoté quelque chose qu’ils avaient repris, j’avais reçu un bon pourcentage. Il y avait dans cette pub une belle nana, une copine de Zbyszek, un joli petit cul, elle se tenait sous une chute d’eau dans la jungle, ça avait de la gueule, comme à l’Ouest, et en tout cas, ce petit verre est comme une goutte d’eau de cette cascade.
— On s’ennuie ici, non ? demande le plus petit aux yeux stupides et à la breloque.
— On s’ennuie, renchérit le deuxième.
Ils ont l’air des deux nains de cette fable tchèque, Les Voisins. Carrés, lourds, avec de gros doigts ronds, des traces de saleté sous les ongles. Sans parler de leurs jeans et de leurs chemises. Quelqu’un leur a balancé ces frusques en disant : tenez, les gars, prenez ça pour aller bosser.
Je verse à nouveau. Je fais les honneurs parce que je n’aime pas voir le rythme ralentir. Encore gloups. Je ne sais si ça plaît à Tomek, il garde la même expression, alors qu’il y a cinq minutes je l’avais complètement oublié. Maintenant, je me souviens. Et alors ? Je devrais le considérer comme le frère que je n’ai jamais eu ?
— Ils vont bientôt fermer, non, Tomek ?
— Ils ferment. Je dois justement aller voir Slawek, dit-il sans me quitter du regard.
— Slawek est à Varsovie ? demandé-je.
— Slawek est toujours à Varsovie.
Peut-être vais-je maintenant aller chez Cochon, alias Robert. J’ai lâché prise, ça remonte enfin jusqu’à moi. La douleur a disparu, les tenailles se sont desserrées, la morve et le sable qui me coinçaient la gorge ont totalement disparu, brûlés par la vodka. Un doux zéphyr me passe par la tête, tout me sourit, tout se fait beau, se détend. J’ai même une petite faim. La côtelette a refroidi, et alors ?
— On pourrait aller le voir ensemble, lance Tomek.
— Il est de quelle humeur ? demande le petit, Wrona, ou bien Barti, c’est du pareil au même.
— Royale, je pense, répond Tomek qui se retourne vers moi : Tu veux aller voir Slawek ?
J’écris à Robert : « Oui, j’arrive. » Bien sûr que j’arrive. Bien sûr que je veux y aller. Encore un bout de côtelette, mais suffit, parce que trop c’est trop. Eau gazeuse, levure, cris, Marta, aiguilles, jazz de bastringue, tout s’éloigne, j’écrase tout ça dans ma main comme un vieux mouchoir que je jette derrière moi. Incroyable comme telle chose qui avait pesé si lourd peut devenir légère.
— Bien sûr. Ça fait une éternité que je ne l’ai pas vu. Mais on finit d’abord peut-être la bouteille ?
Je ne sais plus si nous avons fini la bouteille, parce qu’il y a eu une coupure, nous revoilà en bagnole. Pas la mienne. Je ne veux pas de la mienne, je n’en veux pas, beurk. Elle pue, en plus.
— C’est quoi, comme marque ?
— Dacia Duster, dit Tomek.
J’ai dit ça à voix haute ? Mais c’est qu’elle est drôle, très chouette même, cette rencontre. Sauf que le téléphone sonne, encore, ils n’arrêtent pas de me vouloir quelque chose. Je ne regarde même pas qui c’est. Si c’est Robert, tranquille, une seconde, fiston, on débarque.
Nous faisons la causette, au sujet de n’importe quoi, c’est sans importance, paroles joyeuses, joyeux copains, joyeux trajet vers une aventure sympathique. Trouver de nouveaux potes, au hasard, relax, soulagés, souriants, tout ça est de bon augure. Wrona (ou Barti) raconte une blague, je n’entends pas, mais elle est drôle parce que tout le monde se marre. Nous sommes ces héros qui s’en vont piller le château du margrave, armés de haches et de cuirasses, nous allons enlever des filles et boire de l’hydromel dans des coupes en grès. Tout m’enchante. Je ressemble à cet acteur dans le rôle de Janosik, le montagnard slovaque. Abondante chevelure et poitrine velue.
Nous nous arrêtons, aucune idée de l’endroit. On a roulé longtemps, ou pas ? Une grande maison, un toit en pente, une villa un peu italienne, toute neuve, d’une blancheur éclatante, avec des grilles aux piques menaçantes. Le quartier de Wilanow ? Bien joué, Slawek. Une lumière accueillante et chaude passe par les fenêtres. En descendant de voiture, je titube un peu, presque comme si je dansais.
— Te voilà tout joyeux, dit Tomek en se marrant. Une bonne chose. Quand on t’a vu arriver, tu avais l’air triste.
— Aucune raison d’être triste, dis-je.
— C’est vrai, ajoute Tomek en me prenant par l’épaule.
La porte s’ouvre d’elle-même sans qu’on appelle à l’interphone.
— Tu m’as manqué, Tomek. C’étaient des jours heureux, lui dis-je.
— Maintenant est un nouveau jour.
— Maintenant, ce sont des jours de merde, ajoute le grand, celui qui n’a pas de breloque.
L’intérieur est clair et spacieux, on entend de la musique, des rires, des voix. Nous entrons dans un salon très agréablement arrangé, petit bar, fauteuils en cuir, quelques antiquités, pas trop, une table en bois massif, des gens. Je m’appuie contre le mur. Je ne reconnais personne au début, je ne vois que des femmes et des hommes. Après un temps, je remets quelques visages, ah oui, je me souviens, la journaliste radio qui avait couvert les clubs dans les années 1990, puis, une fois montré dans Playboy ce qu’elle avait de joli, elle s’était calmée avec l’âge. À côté d’elle, le garçon qui produisait des galas de chansons, j’ignore s’il continue, et une autre fille, une motarde, je me souviens d’elle, directrice de MTV, elle avait un faible pour les rappeurs, l’un d’eux lui a même fait un enfant. Je reconnais tout de suite Slawek, il a civilisé sa tenue, une chemise de lin déboutonnée, un pantalon flottant, espadrilles aux pieds. Il a fortement maigri et pris des rides, il a bronzé au point de s’accorder à son mobilier, il a dû se téléporter de Sicile.
— Salut les gars, et c’est qui ce visiteur inattendu ?
Il sourit, toutes dents luisantes comme des perles dans sa bouche.
— Regarde sur qui on est tombés.
Tomek me montre avec fierté comme un trophée de chasse.
— Tu te souviens de moi ?
C’est moi qui pose timidement la question, maintenant, avec une légère crainte.
— Marcin Kania, s’esclaffe Slawek. Impossible de t’oublier, toi.
Il me guide jusqu’au bar en me prenant par la taille, un peu comme une femme. C’est gênant mais ça me repose l’oreille interne. Je me laisse faire et colle sur mon visage un sourire ouvert, car je me sens ouvert et rafraîchi, je me sens d’aplomb, léger et purifié. Reste à touiller un peu tout ça, à remettre de l’ordre. On va tout de suite s’en occuper.
— Tu as bronzé, Slawek, lui fais-je remarquer.
— Avec toutes ces régates. Une nouvelle qualité de vie, je t’assure.
— Salut Marcin, ça fait un bail, intervient la motarde.
Son nom me revient : Dorota.
— Un vrai bail, Marcin, ajoute la journaliste radio.
Le sien aussi : Basia.
— Alors, Marcin, où étais-tu passé, mon gars ?
Le producteur de galas, Jurek, oui c’est ça, Jurek, me serre contre lui à me casser les côtes. Des effusions comme j’en ai rarement, il faut que je dise quelque chose pour les rendre encore plus joyeux, qu’ils se réjouissent de ma présence.
— Écoutez, je connais une blague.
Je dis ça parce qu’il est toujours bon de raconter des blagues.
Mais il y a ici d’autres types, tous un peu rouges et éméchés, en veste Armani et jeans Calvin Klein, chemises ouvertes, des montres grosses comme des pommes polonaises, tous très animés et en grand débat. Ils se tiennent dans un coin et n’arrêtent pas de faire des signes à Slawek, qui à son tour leur renvoie des signes, on voit qu’il les aime aussi, qu’il est en affaires avec eux, et ces affaires se reflètent dans leurs regards et leurs demi-sourires.
— Devinez ce que c’est : ça ne brille pas, et ça ne rentre pas dans le cul.
Slawek pose sur le bar quelques verres et une bouteille congelée qui ressemble à une massue de glace, une arme enchantée.
— Une lampe soviétique à explorer les trous du cul, dis-je.
Et je me mets à rire, parce que c’est une bonne blague bien raffinée. Mais ça va être un délice que d’avaler ce froid, de le sentir descendre dans l’estomac, puis de bavarder avec Slawek en toute amitié.
— Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu. On parle souvent de toi avec Zbyszek, dit-il.
— Vous êtes restés potes ?
— Bien sûr. On a tout le temps quantité de trucs à se dire. Zbyszek, c’est vraiment un type bien.
— Et le dernier disque est tout à fait réussi, remarque Jurek, le producteur, terriblement content de lui, d’avoir déniché quelque chose.
— Laisse tomber, plus personne n’écoute ça, merde. Ce n’est plus comme les vieux numéros qui marchaient, non, Marcin ? Ceux du premier disque.
Slawek me tapote à l’endroit où, il y a un instant, il tenait sa main.
Je hoche la tête.
— Et tu veux que je te dise pourquoi ils étaient si bons, c’est parce que c’était toi qui les écrivais.
— Mais non, qu’est-ce que tu racontes. Je jouais de la basse.
La tête me tourne un peu.
— McCartney aussi jouait de la basse, Marcin.
Qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça, qu’est-ce qu’il cherche ?
— Zbyszek a plus d’une fois parlé des belles mélodies que tu planques dans ton tiroir, et que tu joues des fois quand tu picoles. Il dit que tu serais milliardaire si tu avais moins de pudeur. Je t’assure, toute la Pologne t’attend.
Je hoche la tête. Je ne sais quoi répondre à ce délire.
— Zbyszek aussi est un type chouette, très marrant. Je me souviens d’une fois où on était en backstage avec Maryla, du côté d’Opole ou je ne sais où, la vodka coule à flots, et Maryla dit : « Je perdrais volontiers trente kilos. » Et Zbyszek de lui renvoyer : « Tu n’as qu’à te couper les guiboles, Maryla. »
Tout le monde éclate d’un rire un peu trop bruyant.
Un liquide transparent et glacé s’écoule dans le fond du verre. Il m’hypnotise comme un bâton ferait d’un chien. Je me penche pour regarder. Incroyable, il a dû aussi garder les verres dans le congélateur. Cette beauté me dessaoule directement, comme si je n’avais encore rien bu.
— Je suis revenu au point de départ.
Il redevient sincère.
— Du disco polo ? demande Basia.
— Oh, si tu savais, l’amie.
Ce qu’il verse lentement, dans ces verres. Slawek, je t’en supplie, plus vite, je n’ai pas toute la nuit.
— Ça n’a jamais disparu, mais maintenant les gens ont moins honte.
— C’est bien, la honte est inutile.
La voix de Basia est étouffée, ses paroles sont recouvertes de ouate. Tous les verres sont remplis. Il faut que je fasse attention. Vite, vite. Quelle merveille.
— Absolument. Absolument inutile, se réjouit Slawek.
Boum. Une bombe de givre vient me décrocher la langue, elle se change en pierre glissante, une amertume poivrée explose au fond de ma gorge, les endorphines m’inondent le cerveau, un sourire m’élargit le visage, c’est la première, goûteuse, extra, qui me masse le cerveau et tous les muscles. Je fais tourner ma tête, j’émets un son indistinct et bruyant, un cri de singe engourdi.
— Les deux feront la paire, envoie, Slawek, lui dis-je.
— Je t’en prie.
Slawek verse de quoi me faire la paire. Il est si bon.
— Et toi, Marcin, tu t’occupes de quelqu’un maintenant ? Tu as quelqu’un de cool ?
Jurek est très sympathique, mais les gens le soupçonnent à tort d’être intéressé, parce qu’il a les dents qui sortent et lui donnent l’air d’un rongeur.
— Non, non… pour le moment je suis entre deux eaux. Je m’interroge pour la suite. J’ai investi un peu d’argent, et j’attends voir.
— Quel genre d’investissement ? me demande Dorota.
Quand elle parle, elle pointe légèrement le bout de sa langue.
— Rien de spécial, des logements, expliqué-je.
— Dans quel quartier ?
— Surtout Ochota.
Slawek me regarde avec chaleur et curiosité. Après deux mois d’enfermement derrière mes meubles, c’est un sentiment de fraîcheur, recevoir de quelqu’un précisément ces deux choses, chaleur et curiosité.
— Là, ce n’est pas donné.
Dorota sourit.
— Mais ça a quand même marché.
Je lui réponds d’un sourire, et nous nous sourions l’un l’autre.
Dorota est l’amie d’un diable joyeux, nous pourrions nous asseoir tous les deux sur sa moto, moi derrière, elle devant, et rouler dans Varsovie by night. Peut-être même au-delà. Elle a dans le regard de petits aimants, des invitations silencieuses, des rêves inaccomplis.
Téléphone. Robert. Je vais le prendre, qu’est-ce que j’en ai à faire. Je suis relax, donc sympathique.
— Alors ? demande-t-il.
— Comment te dire, je suis à une belle fête.
— Et je pourrais passer, à cette belle fête ?
— Mon copain demande s’il pourrait passer, demandé-je à Slawek.
— Sûr, mais montons à l’étage. Je vais te montrer quelque chose.
Je demande l’adresse à Slawek, je l’envoie à Robert par sms, qu’il vienne, pourquoi devrait-il se morfondre dans de drôles de bistrots. Dans les bistrots, tout le monde n’est pas sympa, mais ici, c’est autre chose. Ici, tout le monde est réglo.
— J’ai encore une blague, dis-je.
— Tout de suite, tout de suite. Mais d’abord on monte.
Slawek m’indique du doigt l’escalier.
— Ça, c’est pour faire la paire.
Je lève ma coupe, et boum. Volent des cigognes, magnifiques, toute la magie de Nord entre en moi, comme si j’avais avalé un fjord. Brrr, je me secoue, je m’ébroue, je suis un mammifère heureux. C’est que j’aime le pousse-au-crime, boire, où est le mal ? Qu’est-ce que vous avez à me dire ? Je rouvre les yeux, tout le monde sourit, je monte l’escalier, tout va bien.
Un bureau avec des meubles, des fauteuils, des lampes. Discret, pas trop éclairé, feutré, à part. Il me montre où m’asseoir. Le fauteuil est moelleux et très confortable, probablement du vrai cuir. Cigares, carafe d’alcool fort et de grand prix. Slawek me donne du feu pour allumer un havane qu’il vient de tirer d’une cassette en bois. En général, je n’aime pas trop ça, je ne sais pas m’abstenir de tirer à fond, mais là, le goût est bourgeois et agréable, comme un feu qui se consume sur de la glace, le début d’un récit de chasseur qui, après avoir rapporté un renne pour nourrir la tribu, s’offre un repos bien mérité.
Nourrir une tribu d’oiseaux ingrats. Tous les efforts que je fais, et qu’est-ce que je reçois en retour ? Putain. Des reproches, sans cesse, sans cesse, sans cesse. Des cris, des accusations, des conspirations. Une tribu minable.
J’aurais pu faire mieux.
— Zbyszek t’a donné un coup de main, pas vrai ? lance Slawek.
— Un coup de main pour quoi ?
— Ces appartements que tu as achetés.
Il se lève et va chercher une tablette qu’il pose à côté des verres et du cendrier. Quand il la touche du doigt, l’écran s’allume.
— Ah, oui… C’était il y a longtemps, et c’était trois fois rien.
Je prends les choses à la légère.
— C’est récent et c’est du solide, Marcin, répond-il.
Ça me fait drôle de l’entendre parler comme ça. C’est quoi, un interrogatoire ? Il remarque ma gêne, puis sourit pour faire comprendre que c’était juste une façon de parler.
— Ça fait dans les cinq ans, c’est ça ? demande-t-il.
— Je n’en sais rien, ce sont des trucs ennuyeux, Slawek.
Je hausse les épaules, montrant que je n’ai pas envie de parler de ça maintenant.
Je voudrais parler d’autre chose que d’histoires de fric et d’apparts. Par exemple, des jolies nanas avec qui on pourrait bavarder, ou qu’on pourrait reluquer, ou je ne sais quoi.
Slawek me ressert, il me désigne le verre, me fait signe de boire. Je bois. Horriblement fort, amer, terreux, très concret, une terre brûlée par un feu de forêt. Excellent.
— Bruichladdich, dit-il.
— Brouchlalouille ?
Slawek se met à rire.
— Regarde.
Il me montre la tablette.
Encore le téléphone. Piotr. C’est lui qui appelle. Bizarre.
— Attends, dis-je.
Je me lève à grand-peine du fauteuil et vais m’appuyer contre le mur. Le téléphone pèse autant qu’un seau de briques. Le porter à mon oreille me fait mal au bras.
— Piotr ?
— Où es-tu ? demande-t-il de la voix plate et impersonnelle d’un agent d’information.
C’est moi qui ai engendré ce robot ?
— Bonjour, peut-être ? Comment tu vas ?
C’est bien d’être un peu éméché, je lui dis franchement ce que je ressens.
— Maman s’inquiète, m’informe-t-il d’un ton encore plus plat et impersonnel.
Un automate : tu glisses une pièce, il te renvoie une phrase.
— Je suis sain et sauf, et toi, fiston ?
— Maman veut savoir où tu es.
— Tu sais quoi, maman peut me poser la question elle-même.
Ça me met en pétard. Mais malgré cela je lui parle d’une voix gaie, claire et chaleureuse. Il est mon fils, et je serai toujours chaleureux avec lui, quoi qu’il arrive.
Il ne répond pas.
— Fiston ?
— Elle m’a demandé, alors je t’appelle, dit-il.
— Tu peux lui dire que tout va bien.
— Dis-lui toi-même.
Et il coupe, le petit merdeux.
Ça bouillonne en moi de plus en plus. Mes poings se serrent d’eux-mêmes, rencontrent le mur. Il a fallu qu’il vienne me sermonner, me gâcher la fête, faire entendre des braillements à un moment où j’avais réussi à fuir mon enfer puant. Il a fallu qu’il m’attaque alors que j’avais enfin réussi à me retrouver avec des gens sympas.
— Tout est OK ? s’enquiert Slawek.
Je fais oui de la tête et retourne au fauteuil. Tout est OK, super, charmante compagnie, vraiment, quelle soirée.
— Donc je vais te dire, parce que peut-être que tu ne sais pas, Marcin, mais toutes tes affaires immobilières avec Zbyszek, en fait, ça s’est fait avec moi. C’est de moi que tout est parti.
— Chouette, lui dis-je.
— Nous avons récupéré ces immeubles où tu as acheté des appartements. Je dis bien « nous ». Zbyszek a une participation, j’ai la majorité, et des copains ont des parts.
Il m’éblouit avec ses quenottes luisantes comme des perles.
— Oui, mais je n’ai pas discuté avec toi, je n’ai signé aucun accord, fais-je remarquer.
— Qu’est-ce que tu crois, que je signe des accords ? dit Slawek en riant.
— Je n’ai pas tout mis dans ces immeubles, ajouté-je, car quelque chose m’intrigue encore.
— Oui, tu as aussi acheté une villa à Ochota.
— D’où tu sais ça ?
Je le regarde, je me souviens que Slawek a toujours tout su, mais là ça m’intéresse d’apprendre d’où il tient ça, justement.
— C’est que nous avons repris le foncier sous tous ces bâtiments. Et là, tu vois, Zbyszek et moi et les copains, on siège au conseil d’administration.
— Ah, que le monde est petit !
— Non, pas petit, tout petit. La musique, ce n’est plus qu’un hobby.
Il rit et me tape sur l’épaule.
J’essaye aussi de sourire, mais les muscles zygomatiques se sont avachis, difficile de les retendre en dépit de ma bonne humeur.
— Oui, ce n’est qu’un hobby, c’est clair, répété-je.
Je sens que son whisky m’a desséché le gosier.
— Je peux te dire que je ne joue plus depuis des années, tout juste si je vais écouter des trucs.
— Du rock, sûrement ? demande-t-il.
— Oui, du rock.
— Les Floyds ?
— Plus dur. Dis voir, sers-moi quelque chose de normal, Slawek. Je fais une allergie à ce genre de trucs.
Slawek se lève, prend au bar une bouteille de Baczewski, et verse. Je bois, il continue à parler, verse, je bois, il verse, je bois, il dit quelque chose, quelqu’un entre, dit quelque chose, danse, un coup vers le haut, un coup vers le bas, ondulation et glissade comme dans la chanson, je bois, et quand je m’y remets, Slawek pianote à nouveau sur sa tablette. Il me fait voir un machin, des images, des carrés, des maisonnettes, des jardins, des plantes, des arbres. Il dit quelque chose, j’ai du mal à capter, je l’entends de plus en plus mal même si je fais de grands efforts pour l’écouter.
— Et là, ça va vraiment donner quelque chose.
Il se vante de ce qu’il vient d’essayer de me montrer.
Dorota arrive à l’étage suivie des deux gars, Armani et les breloques en or. C’est ici que vous êtes, qu’ils disent. Oui, c’est ici que nous sommes, répond Slawek. Ils s’assoient un peu n’importe où. Dorota près de moi, sur l’accoudoir, elle croise ses jambes et me jette des regards. Je me concentre sur elle. Elle est de plus en plus belle. Lorsque je recule la tête, elle me gratte les cheveux. La discussion qui se déroule entre les deux autres et Slawek ne me concerne en rien.
— Ce sont justement eux, les collègues qui suivent ces affaires, explique Slawek. Les deux présidents. Le président Rosiak et le président Kalita.
— Quels présidents ? lance l’un des deux avec un sourire.
— Tu as vraiment joué au Théâtre de Poupées ? demande l’autre.
— Dans l’orchestre, pas sur scène avec les poupées, précise le premier.
Ils sont parfaitement identiques, comme des jumeaux.
— Moi, je n’y ai jamais mis les pieds, dit l’autre.
Deux garçons sympas. Ça se voit tout de suite. Je hoche la tête. Slawek confirme. On reremplit les verres.
— Moi, j’y suis allé une fois. J’étais en primaire, et je m’en souviens encore. Ça s’appelait Les Voix dans les roses, fait le premier, non sans plaisir.
— Tant mieux. J’ai toujours su que tu étais un type cultivé. En tout cas, Marcin, c’est ça ? Écoute, j’ai dansé sur Je t’aime comme la Russie à la noce avec ma femme.
Il pointe un doigt sur moi. L’information est, de toute évidence, de la plus haute importance.
— J’ai aussi fait à l’époque des tas de trucs, mais je n’ai pas dansé avec ma femme, informe le premier.
— Tu n’as pas de femme, abruti.
— Et je m’en félicite.
Le sourire de Dorota s’élargit encore. Les cartes ont été retournées sur la table, tout devient clair, même dans cette pénombre.
— On prend ton engin ? lui demandé-je.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Marcin ?
Elle éclate de rire, tout le monde se met à rire, tout devient très drôle.
— Vous aussi, vous siégez au conseil d’administration ? leur demandé-je.
L’ambiance est sympathique, et je la rends encore plus sympathique.
— Nous siégeons en fait dans plusieurs conseils, tu sais, c’est notre hobby.
Ils ne font tantôt plus qu’un, et tantôt se divisent en quatre.
— Ne lui dis rien aujourd’hui.
Celui qui est sans femme, ou l’autre peut-être, hoche la tête.
Slawek s’assombrit. Il prend sa tablette qu’il repose hors de mon champ de vision. Encore un, hop là, boum. Je vais sans doute déborder, ça me remonte dans la gorge, je sens que je dois aller aux toilettes. Ils m’indiquent la direction. Qu’il est long, ce couloir. Je ne me souviens pas qu’il ait jamais pu en être autrement, tout a toujours été comme ça, baigné dans une étrange chaleur. J’avance à tâtons, je me sens bien, j’ai trop mangé de sucreries, le bruit continue en bas, Oum-Papa Oum-Papa à plein régime, impossible de reconnaître une mélodie, il pourrait aussi bien s’agir d’un type qui donne des coups de marteau sur une casserole, l’effet serait le même, ils sautent tous en rythme, et ils rient, et ils s’amusent à merveille, eux, c’est-à-dire des étrangers complets. Une porte, j’ouvre, parfait, j’ai trouvé. Du premier coup. Je ne suis pas un imbécile de Marcin. En fait, je ne suis pas si bête.
Les toilettes tournent autour de leur axe, à tout va. Je m’appuie contre le lavabo, je m’arrête une seconde. J’ai oublié ce que je voulais faire. J’ai oublié qui m’a appelé. Je ne sais plus.
Dans les toilettes, c’est plus calme.
Je les déteste tous, et eux pensent que je les aime, que je veux leur plaire.
Mais je les ai bernés.
Boire, la merveilleuse affaire, la meilleure du monde.
On dit que boire rend honteux. Tu parles ! Boire m’apporte de la fierté. Ma force est de boire. Quand je bois, c’est comme si j’avais une quantité de pistolets en réserve. Je peux à tout moment les sortir, me mettre à jongler avec, puis les ranger de nouveau dans mes poches. Boire, c’est soudain devenir riche. Gagner tous les jours au Loto. Boire, c’est avoir de l’audace, porter un sabre et dire la vérité, coiffer le bonnet de fou du roi. Boire, c’est s’envoler au-dessus de toute cette merde et faire des pirouettes. On dit : oh ! vodka, laisse-moi vivre. Quelles conneries. Tu vas encore en redemander, et à n’importe quel prix. Tu vas t’aplatir. C’est la vodka qui est faite pour toi, et non toi pour la vodka. Libérez-vous en buvant. Qui aime boire est dans la vérité, comme sous un projecteur aveuglant.
Les gens sont des putes, vraiment. Chacun a entendu ça mille fois, chacun pense que c’est une banalité, mais c’est la vérité. Ils ne te foutront jamais la paix, jamais. Ils vont t’entraîner dans le noir, dans un monde horrible. Dans le mensonge et la merde dont ils décorent leurs maisons et qui leur sort de la bouche. Ils n’arrêteront pas tant que tu ne seras pas enfoncé dans la boue avec eux. Le mieux serait de te crucifier, de te couvrir d’ordures, de faire de toi une attraction payante. Le monde est comme une sorte de cirque dans un village de western. Quelques baraques sans électricité au milieu du désert, autour d’une rue principale qui n’est qu’un ruisseau de boue et de saloperies où pataugent des porcs. Arrive en ce lieu un cirque que dirige un dégénéré portant moustaches et monocle en or, et ce cirque traîne avec lui plusieurs créatures malheureuses, un enfant à deux têtes, une femme cul-de-jatte, un grand brûlé. Lorsque le dégénéré claque des doigts, les créatures sortent en haillons, hébétées, apeurées, elles s’agglutinent tandis que les habitants du village se rassemblent autour, coiffés de hauts-de-forme crasseux ou habillés en robes souillées d’ordures. Chacun paye son entrée d’une petite pièce rouillée donnant droit à regarder les malheureuses créatures. Le moustachu dégénéré compte scrupuleusement la recette, la range dans sa poche avant de fouetter ses pauvres monstres, de leur cracher dessus, de leur ordonner de se frotter les uns contre les autres, de copuler, tandis que rigole la triste audience. Le dégénéré dit : et puisque vous avez payé, vous pouvez leur jeter toutes vos cochonneries, et pour une pièce supplémentaire, vous pouvez leur envoyer des coups de pied ! Regardez, vous êtes les meilleurs, n’ayez pas peur, vous n’êtes pas des charognes, vous êtes les maîtres de la création ! Et ces gens se gondolent, ah ! la joie de pouvoir cracher, lancer des ordures, donner des coups de pied, houspiller, insulter. Une heure plus tard, le taré remballe son affaire, pousse ses zombies jusqu’à la diligence et continue jusqu’au prochain bled. Les autres restent dans leur chierie, satisfaits, heureux de leur bonne suée, et plus pauvres d’une pièce.
Rien ne sort de tout ça, le soleil se couche, il n’y a plus rien à voir.
Tel est le monde. Boire est la seule médaille que tu peux t’accrocher. Que je peux m’accrocher.
Sans elle, je serais comme les autres. J’aurais peur de regarder la vérité, de voir que je suis semblable à celui que je couvre d’ordures, conspue, invective.
Quelqu’un frappe à la porte.
Il faut que je reboive avant de filer.
— Je viens juste d’arriver, putain ! crié-je.
J’ai le temps. Je peux préparer un plan.
Je le prépare au poil, parce que je suis un Marcin réfléchi. Réfléchi mais par là même complètement seul. Qui de vous a, putain, jamais pris la peine de me téléphoner ? Qui s’est souvenu de moi ? Trois mois que je n’ai rien bu. Personne ne m’a même demandé comment je me sentais. Vous riez, bande de cons.
Je finis par ouvrir la porte parce que je ne peux pas laisser l’autre personne à l’extérieur plus longtemps. Mais voyez-moi ça, c’est Dorota.
— Oh, Dorota !
Je lui souris.
Elle aussi me sourit tout en trafiquant quelque chose avec ma braguette, difficile de dire quoi, mais bon, l’invitation est bien là, oh, Dorota, le temps t’a changé même si ça ne se voit pas tant que ça, ne t’en fais pas.
— Qu’est-ce que tu fais, lui demandé-je.
— Je reboutonne ton pantalon, répond-elle.
Mais d’une drôle de façon.
— Tu peux le déboutonner, dis-je en riant.
— Je ne pense pas, répondent trois Dorota, identiques, vraiment mignonnes.
— Et si je le rouvre ?
— Je le refermerai, répondent les trois Dorota.
— Allez, viens.
Je les prends par la main et essaye de les attirer à l’intérieur.
— Non, calme-toi, Marcin, disent-elles.
— Ça veut dire quoi ? Vous vous êtes bien assises sur mon accoudoir.
Ensuite, tout s’accélère, le couloir et les toilettes redoublent de vitesse, et j’en prends une dans la figure. Mais je n’arrête pas de la tirer. Je tire de plus en plus fort. On ne se permet pas de m’inviter pour ensuite me dire de dégager. Non, vous n’allez pas m’humilier une fois de plus, bande de salopards. Viens par ici, pourquoi tu t’étais assise sur ce fauteuil, pourquoi tu me souriais ? Dorota, Petite Miette. Arrive. Encore une fois dans le visage. Quelqu’un crie, ce sont elles qui crient, elles sont de plus en plus nombreuses, cinq, six, difficiles à compter.
— Lâche-moi.
— Lâche-moi, putain.
— Lâche-moi putain, idiot.
— Au secours.
— Que quelqu’un le maîtrise.
Des gens accourent. D’abord les types avec leurs grosses breloques, puis Slawek. Tout s’enchaîne comme dans un programme de lessiveuse, de haut en bas, de bas en haut, tournoyant, s’affalant, j’attends le vent qui va disperser tous ces fils de putes sortis de Pétaouchnok.
Tomek, sans doute. Il fonce. Il ne sourit plus. Tomek est en pétard et triste, il l’a mauvaise. Quelqu’un demande ce qu’il se passe ici. Tomek a dix doigts à chaque main.
Vous trouvez ça drôle, mais moi, je vois votre haine. Vous croyez réussir à la cacher.
— C’est moche, Marcin. Il faudrait que tu te calmes un peu.
— Tu sais ce qu’il a fait ?
— Relax, Dorota, on va s’en occuper.
Une grosse patte s’abat sur moi et tente de me remettre droit, mais je ne veux pas, le plafond va me tomber sur la tête.
— Casse-toi.
Je crache dans la gueule de quelqu’un, une gueule faite de plusieurs autres gueules. Gueule recousue. Gueule de Frankenstein. À un moment, ça commence à me faire très mal. La lumière danse et des ombres me dansent autour, un goût de batterie qui fuit.
— Non, non, on ne joue pas comme ça. Eh ! On ne joue pas comme ça.
— Fais-lui quelque chose, putain.
Il y a un espace entre une tête et une autre, une fente entre deux gueules, je vise pour traverser avec mon poing, je rate, lâchez-moi, je cogne en plein dans une gueule, lâchez-moi, je reçois en retour encore plus de douleurs dans le bas, tout en bas.
— Dorota !
Je vois qu’elle est encore là, quelque part, viens Dorota.
— Non mais !
— Vire-le d’ici.
— Dorota, je m’excuse, viens.
Il n’y a plus de Dorota. Ce ne sont plus que des poings avec des gueules. Cousues, ondoyantes, affalées.
— Salut, j’écoute.
Pieds, chaussures, sol, terre, créature aux nombreuses pattes, ça suffit comme ça, faut corriger ça, se réveiller pour de bon.
Des voix au loin.
— J’ai entendu dire qu’il y avait une fête sympa par ici.
— Fous-le dehors.
— Je t’emmerde.
— Excuse, Dorota. Sorry. Excuse. Viens, je te prépare un drink.
— Fous-le dehors. Il n’y a pas de fête sympa ici. Pas pour lui.
Jusqu’où peut-on humilier un homme, le pourrir, combien peut-on supporter de coups de pied dans la tête, combien de cris ?
Il fait sombre, je suis assis, OK, j’ai compris, je suis dans une voiture.
Celle de quelqu’un, pas la mienne. Le vent entre par une fenêtre. Il me rafraîchit la tête. J’ai mal partout, surtout au ventre.
— Dans le sac, Marcin, là, tu as un sac. Là, merde !
J’ai mal, mais ça se détend, sauf que ça n’arrête pas de me couler de la gueule, du jaune, un acide dévorant.
— Marcin, putain.
Là, je comprends qu’il s’agit de la voiture de Robert. Ça doit être la voiture de Robert, parce que c’est Robert qui est au volant. On devait aller voir la caverne d’Ali Baba. On devait se faire des super aventures. Robert, fais quelque chose.
— On devait aller à la caverne d’Ali Baba, lui dis-je.
— Ta gueule, Marcin, ta gueule, salaud, répond-il.
Plus rien ne coule. J’ai terminé. Le ventre ne me fait plus mal, ni la gorge, je me tiens bien. Je veux me défaire de ce sac, il est dégueulasse et il pue. Robert me le prend. Le vent m’enveloppe la gueule, vient me soulager.
— Tu n’as pas mis longtemps.
La voix arrive de très loin, comme si Robert roulait dans une autre voiture.
— Ils me détestent, Robert, ils n’arrêtent pas d’agir contre moi, expliqué-je.
— Tu es un sacré numéro, dit-il en riant.
On dirait qu’on s’arrête. Sans doute un feu.
— Tiens, mais vise bien.
Il sort de sa poche un sachet blanc, d’où dépasse un bout de paille. Ça danse devant les yeux, je n’arrive pas à viser, je ne comprends pas vraiment. Robert le soulève délicatement, le porte jusque sous mon nez. Vas-y, vas-y, m’encourage-t-il.
Comme une décharge électrique. Une pointe aiguisée.
Une force puissante me repousse dans mon propre corps. Comme de regarder un porno faisandé, de soudain tout voir, internet a tout rapproché, on voit chaque bouton sur une fesse et chaque veine sur une bite, et leur maquillage qui se défait sous la transpiration.
Je tousse, une fois, deux fois, la moitié d’un hôpital descend au fond de ma gorge, mon cœur bat comme un étalon, je n’ai rien à quoi m’accrocher, je me raccroche à moi-même. Ça amuse Robert qui me reprend le sachet, et c’est là que je vois à quoi il ressemble. Prêt pour le bal, sur son trente et un, chemise ouverte, foulard, cheveux léchés, jeans, bottines, parfum lourd, sans doute Tom Ford Noir Extrême, je sens tant ça pue.
Ça n’a jamais été aussi clair.
Trop clair.
Je vois de plus en plus en plus en plus.
Je suis soudain ailleurs. Je vois une cour, un feu, des tas de choses qui brûlent. Des objets que l’on a mis à cuire. Le visage de celui qui fait cuire. Gris, féroce, hostile. Salopard que tu es. Tu es en uniforme. Tu me détestes. Personne ne m’a jamais détesté comme ça. Et ma mère me dit : calme-toi. Tout brûle. Je vais devoir attendre deux ans pour rendre la pareille.
Qu’est-ce que c’est, mais qu’est-ce que c’est ?
— Ça fait du bien de te voir.
Il sourit. Robert, mon petit Robert. C’est lui qui sourit.
— Moi aussi, Robert. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Allez, vas-y encore, l’autre narine.
Il me demande de rectifier. Je rectifie. C’est encore mieux.
— C’est à toi de me dire ce qu’il s’est passé, dit-il.
— Je ne sais pas. On m’a attaqué. On m’a tiré de là-bas, et on m’a attaqué.
— Mais qui ?
— Mais eux. Ils ont vu que j’avais découvert leur jeu. Ils ont pigé. Ils ont décidé de m’empêcher.
— Empêcher de quoi ?
— De fuir.
— Fuir quoi ?
Ce n’est sans doute pas une bonne idée de lui en parler.
Aux feux suivants, Robert approche de ses narines une nouvelle dose de schnouff. Il inspire délicatement, doucement, en connaisseur, il n’éternue même pas, il s’essuie le nez avec un mouchoir en soie qu’il sort d’une poche de sa veste. Ah, le gandin.
— Écoute, Kania. Tu as mis un bordel total chez Slawek Kurzyna. Une bonne femme a crié que tu essayais de la… tu vois. La forcer à la bagatelle.
Ce sont des menteurs, bien sûr. Ils essayent de faire de moi ce que je ne suis pas. Que je bats ma fille, que je viole des rombières déplumées, moi le monstre, Marcin Kania, bien, vous l’avez voulu, vous l’avez, tant que vous y êtes, pendez-moi à un arbre, une pancarte accrochée au cou, HITLER, MONSTRE, FRITZL, TRYNKIEWICZ. Trynkiewicz, le serial killer, je me répète.
— Du calme. Qu’est-ce qu’on fait, espèce d’emmerdeur ?
— Les courses.
— Quelles courses ? demande-t-il.
— Les courses. Pour la maison. Bicarbonate, alcool à 90°.
Alcool à 90°, je lui précise, et je me mets à chercher la feuille dans ma poche. Qu’est-ce qu’il y avait encore ? Ah oui, l’alcool à 90°, oui, de l’alcool. L’alcool, c’est sûr. Et quoi encore ? Du sucre ? Peut-être.
— Peut-être du sucre. Et du bicarbonate. Et de l’alcool.
— Tu es incroyable.
Il démarre et se met à rire. Il roule vite. On ne voit rien. Un magasin, il faut trouver un magasin. Où y a-t-il un magasin ? Robert secoue la tête. Il rit comme au spectacle. Ça y est, je comprends. Lui aussi est avec eux. Pourquoi suis-je aussi naïf ?
— Marcin, écoute, on va faire comme ça. D’abord, tu te calmes. On va prendre un verre quelque part, puis on ira chez moi, d’accord ? Tu fais un petit somme, tu te lèves tôt, tu te laves le cul et tu te brosses les quenottes, et puis tu rentres fêter Noël dans ta petite famille. D’accord ? Mais gentiment cette fois, vieux. Sans ramdam.
J’ignore où il m’emmène, mais je sais que là-bas m’attendent tortures et humiliations. Trynkiewicz, qu’ils disent. Fritzl. C’est faux. Ils veulent me voir en prison. Ils veulent me tuer. Je ne trouve pas de mots pour eux. Comment les qualifier ? Connards ? Fils de pute ? C’est en dessous. Il faut leur inventer des mots nouveaux. Des insultes toutes fraîches. Je vais trouver, mais il faut que je réfléchisse.
— Il faut que tu t’arrêtes, lui dis-je.
C’est moi le plus malin. Il va se garer, et je vais me barrer. Je n’en suis pas sûr, mais il a peut-être l’intention de me zigouiller. Ou au moins de me torturer. De filmer et de publier ça sur les réseaux.
— On ne va faire aucune course maintenant, tout est fermé, affirme-t-il.
— Non, tout n’est pas fermé. Il y a des boutiques 24/24.
L’enfoiré. Il a compris que je voulais me barrer. Il faut que je trouve un autre plan.
Il pouffe, il grogne, le porc, il rugit, comme si on projetait le marathon de la chanson sur son pare-brise.
— Allez, Marcin, on va passer rue Krucza. Derrière le Novotel. J’ai un copain qui y a ouvert un local. Un peu sauvage, mais sûr.
J’ai le ventre plein de colère. Des nazis et des traîtres. Ça ne va pas se passer comme ça. Il faut que j’achète du bicarbonate et de l’alcool. Et disparaître. Me cacher.
Attendre l’aube.
— On se prend un verre et on rentre se coucher à la maison.
Je ne vois plus rien. Au lieu d’un cerveau, j’ai dans la tête des dizaines de poings minuscules. Il va m’attacher et téléphoner à tout va. Ils vont tous venir. Ils vont me torturer et ça va les rendre tout joyeux. Ils vont enregistrer la séance. Et ils la montreront à tous les autres. C’est là le but véritable de toute cette mascarade.
— On va aller mater les petites. Sans draguer. On est trop fatigués pour draguer.
Mais non. Il ne se moquera pas de moi. Plus personne ne va plus jamais se moquer de moi.
— Combien on te paye pour ça ? lui demandé-je.
— Pour quoi ?
— Combien on te paye pour ça ?
— On va peut-être plutôt rentrer directement à la maison, Marcin.
— Tu t’es mis d’accord avec eux, salopard !
— Mais non, vieux, qu’est-ce que tu imagines ? Vraiment !
Mais il recommence à sourire, non, là, c’est trop, assez de tous ces sourires en coin, je dois disparaître, attendre l’aube. Je lui envoie mon poing sur la gueule.
— Putain, Marcin ! hurle-t-il.
Il en prend un autre, dans sa grande gueule qui se marre, sa gueule d’abruti, sa gueule de minable, il essaye de se défendre, mais je le tiens, je l’ai chopé, je ne vais pas le lâcher, qu’il crève !
Personne ne s’est jamais moqué de moi.
Une fois à la maison, je vais faire le ménage. Finies les moqueries et toute cette violence. Elles vont finir par me dire la vérité, toutes les deux. L’une comme l’autre, des corrompues.
Il tente de se défendre, mais il n’y arrive pas. Les lumières dansent dans l’obscurité derrière les vitres de la voiture, et tourne le manège, le manège aux madones, madones.
— Marcin, arrête, merde, arrête, râle-t-il.
Mais je lui défonce le crâne, et je prends dans la boîte à gants un truc lourd, je ne sais pas ce que c’est, ce qui compte, c’est que c’est lourd et acéré, et je lui recogne la gueule, il ne me crachera plus jamais dessus, il a fini de se moquer de moi, plus jamais. Encore un coup, et encore un. Bien fait pour ce connard.
Je le frappe partout. Quelque chose craque. C’est bon. Faut que ça craque. Les poings me font mal, mais c’est bon. Faut que ça fasse mal.
Plus jamais de trahison.
Danse le manège aux madones, madones.
— Marcin !
Il hurle.
Je lui règle son compte, ensuite j’irai à la boutique. Après quoi je rentrerai à la maison. Une fois à la maison, je remettrai de l’ordre.
Soudain, une intense douleur à la mâchoire. De nouveau ce goût de métal rouillé dans la bouche, comme le liquide d’une batterie qui fuit.
Je n’y vois plus grand-chose.
Puis, à un moment, j’en vois trop.
Une lumière aveuglante, et une sirène qui ne s’arrête pas.
Et tout un boucan.
Tout ça est très lent.
Et un envol, métal et bris de verre.
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