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Je les attends devant la maison. Je ne veux pas entrer. Tout sera plus fluide si je m’en tiens à l’espace qui m’est imparti.
Capone attend que je fasse quelque chose, que je lui lance une balle ou un bâton, mais je n’ai aucune distraction à lui offrir. Dernièrement, je ne suis pas bon dans ce domaine. Laisse-moi tranquille, Capone, va bouffer un hérisson.
Quand elles sortent enfin, je m’efforce de ne pas les regarder. J’ai un peu honte de mon apparence. Un tee-shirt Black Sabbath sorti du pantalon, un survêt, des baskets sales. Je me traîne jusqu’à l’auto. La douleur coule toujours dans mon corps via le flux sanguin. Je ne suis pas allé chez le médecin. À quoi bon s’occuper de soi quand on ne sait pas faire ?
Je m’assois à l’arrière, à côté de Marta. Ula conduit. Elles sont au milieu d’une conversation à laquelle je n’ai pas accès.
— Tu es sûre d’avoir tout commandé ? lui demande Marta.
On dirait une ombre. Elle est remplie de la fumée des clopes qu’elle consomme compulsivement. Elle veut se bousiller définitivement la voix à la cigarette.
— Oui, ils passeront demain, ils font plein de livraisons, répond Ula.
— L’eau ?
— Oui, l’eau.
— Le papier toilette ?
— Oui, maman.
— Et tu devras aussi passer chez mamie.
— Oui, maman, bien sûr, je passerai chez mamie.
— Mais ne lui dis rien.
— C’est difficile, maman.
— Je sais que c’est difficile, mais vraiment, je te le demande.
— Bon, d’accord, maman, dit-elle en soupirant.
— Qu’est-ce que je ferais sans toi ? dit Marta tout bas, presque inaudible.
Sous sa doudoune ouverte, Ula porte encore un ensemble de jogging uniforme, cette fois d’une couleur de cosmétiques, poudre, fond de teint, un truc dans le genre. Elle ne s’est pas maquillée, alors elle a l’air triste. À chaque fois qu’on s’arrête à un feu, elle jette un coup d’œil à son téléphone.
— Regarde, dit-elle en montrant son écran à Marta. Anika a publié la photo de Piotr.
Marta se met l’écran devant les yeux pour mieux voir.
— Qui c’est, Anika ? Je ne connais aucune Anika.
— Une copine de promo.
— Et ça donnera quelque chose ? interroge Marta.
— C’est une influenceuse, maman. Elle a cent mille followers. Elle a été finaliste de Miss Polonia. C’est un réseau immense.
— Ah d’accord, et quelqu’un a écrit quelque chose ?
— Rien de probant pour l’instant.
J’ai envie de lui demander comment ces gens auraient pu apercevoir Piotr quelque part, vu qu’ils passent leur temps le nez dans leurs téléphones. Mais je renonce.
— Ta mère ne sait pas pour Piotr ? dis-je à la place.
Marta ne répond pas.
— Mamie sort à peine d’une opération, m’informe Ula.
— Alors c’est comme pour la vieille Kaczynska, l’ancienne première dame, dis-je. À elle aussi, on a caché le fait que son fils s’était crashé en avion.
— Ferme-la.
— Excuse, m’excusé-je.
Marta se tourne vers moi et me regarde dans les yeux pour la première fois.
— Tu n’as pas l’air bien.
— Mouais non, Marta. Je suis beau comme un dieu. Comme le jeune Depardieu.
Je tente de sourire.
— Depardieu n’a jamais été beau, réplique-t-elle après un instant avant de se tourner à nouveau vers le pare-brise.
Elle en a vu assez.
— Ma mère ne nous aiderait en rien à l’heure actuelle, m’explique-t-elle.
— La mienne non plus, dis-je.
— Ta mère est morte, me rappelle Marta.
Bien entendu, je sais que ma mère est morte. Mais il est bon d’échanger quelques phrases, peu importe lesquelles.
Quand je sors de la voiture devant le commissariat, je me sens tout engourdi. Des plaques de douleur voyagent sur tout mon corps. Des aiguilles invisibles me transpercent la peau, pénètrent mes muscles, s’écoulent par les veines, arrivent jusqu’au cœur.
En revanche, le lieutenant Karlowicz a l’air un peu mieux. Ses couleurs bouffies ont quitté son visage. Ses yeux sont plus concentrés, aucune douleur n’en émane. On constate aussi que son cerveau a dégonflé : il est plus vif, plus rapide que l’autre fois, en plus il ne pue pas, il s’est rasé et a mis du déodorant. Sur son bureau, je remarque une boîte d’aspirine et une tasse de café à la turque, ainsi qu’une assiette Arcoroc transparente, de celles dont on faisait la pub à la télé dans les années 1990. La pub était assez marrante, je m’en souviens encore : un couple se balançait des assiettes à la figure et celles-ci ne se brisaient pas, rebondissaient sur les murs. Arcoroc : la garantie de violences conjugales, sans perte de biens durement gagnés. Dans les années 1990, tout le monde picolait puis se foutait sur la gueule, on se balançait des objets à la figure, l’époque était trop dure pour l’amour. Martyna Jakubowicz en avait fait une chanson, Les Maisons en béton.
Le lieutenant Karlowicz prend une bonne gorgée, le marc lui entre entre les dents, il se détourne pour l’extraire.
— La chose principale que nous avons apprise, c’est que ça fait trois mois que votre fils ne va plus à son travail. Il a démissionné.
— Je ne comprends pas…, chuchote Marta.
— Moi non plus, je ne comprends pas.
— Il travaillait chez Darkcode, c’est ça ?
Ula hoche la tête. Moi non, parce que je ne sais jamais comment s’appelle sa boîte.
— Cela faisait trois mois qu’il n’y travaillait plus, nous ne savons pas pour quelle raison. Il a démissionné à sa propre demande.
Karlowicz nous l’annonce comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.
— Cela fait trois mois qu’il n’y travaille plus, le corrige Marta.
Elle n’autorise aucun verbe au passé.
— C’est tout ? Vous avez appris autre chose ? dis-je. Ça, on aurait pu le découvrir tout seuls.
— Mais vous ne l’avez pas découvert, réplique-t-il, agacé.
— Sois pas insolent, putain, dis-je en haussant la voix.
Karlowicz noue les mains sur son bureau dans un geste délicat qui sied mal à un policier.
— Nous en avons fait beaucoup, on pourrait même dire que nous en avons fait plus que pour une disparition standard.
Il répond d’emblée à une accusation qui n’a pas encore été formulée. Mais il suffit de bien regarder Marta. Je pense qu’elle n’a pas fermé l’œil depuis deux semaines, en dépit des pires médicaments qu’on lui administre par doses de cheval.
— Comme je vous l’ai signalé, je me suis longuement entretenu avec Mme Kinga. Il a fallu, permettez l’expression, que je fasse la fiche de votre fils.
— Faire sa fiche… une méthode digne de la police communiste, remarque Marta.
— Vous savez, c’est dur de retrouver quelqu’un si on ne connaît pas ses habitudes, son quotidien, ses amis. Mme Kinga m’a donc fourni une liste de personnes, de lieux, d’amis communs, de boutiques, cafés, salles de muscu. D’endroits que votre fils a régulièrement fréquentés, vous voyez…
Je l’interromps.
— Mais je t’ai appelé. Je t’ai dit que je m’étais souvenu de ce que tout ça avait eu lieu à la gare. Ces connards l’ont frappé et traîné derrière eux. Je les ai poursuivis. Je tenais son portefeuille à la main.
— Et qu’est-ce qu’il faut que je fasse avec ça ? Poster des gars à la gare centrale et attendre qu’ils se pointent ? demande-t-il en écartant les bras.
— Tu m’as dit que je devais m’en souvenir, alors je m’en suis souvenu.
Mes doigts tambourinent spontanément sur le bureau jonché de paperasse.
— Et est-ce que vous vous êtes rappelé comment vous vous étiez retrouvé là ?
Il ne me tutoie que lorsque nous sommes seuls. En dehors des réunions, on ne se connaît pas.
Mes doigts tambourinent toujours. Mais dans l’ensemble, ça va. L’essentiel est que les spasmes soient terminés. Ça fait presque deux semaines, alors tout revient à la normale. C’est juste que mon foie réclame du sucre au point qu’un trou noir s’ouvre dans mon ventre et aspire mon organisme entier. Pour les cas de ce genre, j’ai sur moi une barre chocolatée dont je déchire l’emballage et que je commence à manger.
Ula me regarde comme si je venais de sortir un chaton de ma poche et que je me mettais à l’étrangler.
— Il est obligé, dit Marta pour me justifier, à mon grand étonnement.
— J’ai parlé avec un tas de gens. La femme de votre fils allait régulièrement courir avec un groupe d’amis, ils choisissaient leurs horaires sur internet. Nous avons vérifié les trajets de ces courses, nous avons interrogé ces gens.
— Et notre fils courait avec eux ?
— En principe non.
— Alors pourquoi avoir vérifié ?
— Parce qu’il courait peut-être avec eux quand même. Nous vérifions tout.
En réalité, il me tape sur les nerfs.
— Nous avons aussi interrogé la famille de Mme Kinga.
— Pourquoi diable serait-il allé chez ses beaux-parents ? lui demande Marta.
— Si nous n’avions pas vérifié, vous nous l’auriez certainement reproché, à juste titre, d’ailleurs, réplique-t-il.
Grand silence. Karlowicz prend une gorgée de son café, moi, je règle le sort de la barre en deux bouchées, je froisse le papier d’emballage et, l’espace d’un instant, je ne sais pas quoi en faire, et là le lieutenant me présente sa poubelle.
— Et Mme Brzezinska ? dis-je.
— On est passés chez elle. Elle n’y est pas. Elle n’a aucune famille proche, on ne sait pas où la chercher.
— Et ces gens chez qui Piotr est entré par effraction ?
— Piotr n’est entré par effraction chez personne, grogne Marta.
— Ces messieurs-dames n’ont pas porté plainte, dit le lieutenant en secouant la tête.
Il tapote un temps le bureau de ses doigts.
— Allons-y encore une fois, à Podkowa, toi et moi, dis-je.
Il m’interroge du regard.
— Il nous faut du concret.
— Une femme avec la mâchoire cassée et une commotion cérébrale, ce n’est pas du concret ?
— Si vous nous fournissiez un portrait-robot, ça serait du concret.
C’est à toi de me fournir quelque chose, me dis-je, un espoir, juste un peu, il peut être bas de gamme et froissé comme ce papier de barre chocolatée. Donne-moi au moins une once de chance que Piotr soit quelque part, qu’il fasse quelque chose, qu’il attende, qu’il soit en vie. Il peut nous haïr tous les deux. Il peut ne plus jamais vouloir nous revoir. Il suffit d’une seule et unique trace, d’un appel, d’une information.
Je vis.
Je vais bien.
Je te déteste, papa, mais je n’ai rien.
— Ainsi donc nous avons tenté de parler avec quasiment tout le monde, reprend le lieutenant, mais pour certains, nous n’avons pas réussi. Et c’est peut-être là que j’aurais besoin de votre aide. Il s’agit de ses amis.
Il regarde ses fiches.
— Krystian Lolewski et Jan Kajdan, lit-il.
— Nous avons parlé avec eux, dit Marta.
— Mais nous, nous ne leur avons pas parlé.
Karlowicz a terminé son café. Il se lève, appuie sur l’interrupteur de la bouilloire posée près de la fenêtre. L’eau bout instantanément, et il complète aussitôt le niveau du liquide dans sa tasse. Il nous regarde avec une sorte de compassion. Il secoue la tête comme pour signifier que nous n’avons aucune chance.
— Parce que ?
— Parce qu’ils nous évitent. Il n’y a personne à la maison, personne ne répond à nos appels, le colocataire n’a rien vu, la copine a rompu, dit-il. Nous avons posté des convocations. Sans résultat.
— Alors Lolek avait une copine ? demande Marta.
— Oui, une Kasia, peu importe, répond Ula.
— Oui, cette dame soutient que M. Lolewski n’est plus son partenaire dans la vie, et elle n’a aucune idée d’où il se trouve.
Karlowicz sirote toujours son café. Le liquide ressemble à une eau qui coule soudain d’un robinet après des heures de panne du réseau de distribution.
— Je vous l’ai dit, nous leur avons parlé et ils ne nous ont rien appris, répète Marta.
— Je ne veux pas me disputer avec vous, mais ils pourraient nous en dire davantage, explique tranquillement le lieutenant.
Marta hoche la tête. Elle n’aime pas avoir tort, elle déteste ne pas savoir. Il fut un temps où elle n’était pas comme ça, il fut un temps où je lui laissais toujours avoir le dernier mot. J’étais incapable de faire autrement : son sourire était trop beau. Après quoi, assez vite, son avis a cessé de compter, elle est devenue une entrave, un obstacle, un déchet. Je me cognais contre elle, elle m’empêchait de boire. Elle a cessé de sourire et j’ai cessé de lui adresser la parole, au lieu de quoi, j’ai commencé à la déplacer d’un coin à un autre. Alors aujourd’hui, si elle a de l’influence sur quoi que ce soit, elle serre les poings et bande tous ses muscles pour que ce truc, ce quelqu’un, ne soit qu’à elle.
— C’est possible, répond-elle.
— Si vous parvenez à les joindre, s’il vous plaît, faites-les venir ici, dit Karlowicz. Je ne veux pas leur envoyer mes gars tant que ce n’est pas nécessaire. Sans oublier que je ne saurais pas trop où les envoyer.
— C’est tout ? demande Marta.
— Oui, c’est tout de mon côté. Si vous avez des questions…
— Non, nous n’en avons pas.
Elles se lèvent toutes les deux, simultanément.
— Moi, je vais rester encore un instant avec le lieutenant, dis-je à Marta.
— Et pourquoi ça ?
Parce que je veux lui parler en le tutoyant. Parce qu’une conversion reste en suspens entre nous. Parce que j’ai peut-être ma propre idée sur la manière de le retrou…
— Ce ne sera pas nécessaire, déclare Karlowicz.
D’accord. Si c’est non, c’est non. Je me lève aussi, en colère contre lui. Je lui grogne un « au revoir ». Tu ne veux pas être mon pote, ne le sois pas. Reste assis dans ton coin à siroter ta pisse d’âne, et n’en fous pas une, montre à tous le flic formidable que tu es.
Marta et Ula sortent en premier. Je vais les suivre. Je suis sur le pas de la porte quand il m’arrête quand même.
— Cette femme avec qui tu es allé là-bas, ta copine…
Je me retourne. Marta et Ula ne m’attendent pas, elles poursuivent leur chemin vers la voiture.
— Ma copine… de thérapie.
— Elle pourrait venir les décrire ?
— Je ne sais pas. Il faudrait qu’elle sorte de l’hôpital.
On se regarde, moi lui, lui moi. J’attends ce qu’il va dire. Il écarte les bras, probablement pour signifier que c’est vraiment tout.
— Viens avec moi à Podkowa. Demain. Aujourd’hui, maintenant. Allons-y sur-le-champ. Qu’est-ce que tu as à faire ? Faut que tu joues au solitaire sur ton ordi ?
Durant un long moment, il ne dit rien, mais me regarde dans les yeux.
— Pour poireauter devant chez elle ? me demande-t-il après ce silence.
— Mais putain, faut vraiment que tu sois comme un flic de film polonais ? Je ne veux pas, c’est impossible, je ne sais pas faire ?
J’étais censé ne pas m’énerver, mais ça jaillit tout seul. Parfois, j’ai l’impression qu’ils ont tous regardé la série Pitbull et soudain compris que c’était ainsi qu’ils devaient être, de tristes sots, avides de n’importe quel bifton qu’on leur fourrerait dans la patte, aussi gourds qu’un élève de maternelle aveugle, ils se disent que puisqu’on les montre ainsi à la télé, c’est que l’essence de leur travail s’y révèle. Vodka, vieux blouson moche, moustache en sueur – toi, t’es un flic. Toi, tu peux t’engager. Alors que moi, je suis un homme ordinaire. Un citoyen, comme on dit. Alors moi, je ne peux rien.
Il hoche la tête.
— Tu veux m’aider, tu veux collaborer avec nous ? Alors trouve-moi l’un de ces deux gamins.
— D’accord. Je vais les trouver. En une seconde, pas de problème, dis-je.
Dehors, Marta reprend son calme. Elle s’adosse à la voiture et allume une cigarette. Ula s’écarte de quelques pas et se plonge dans son portable. La rue est claire et déserte. Le trottoir devant le commissariat est jonché de détritus : des emballages de sandwichs de supermarché, de canettes de bière, et même une boîte de préservatifs vide.
— Et si on ne retrouve jamais Piotr ? demande Marta.
Quand elle pose cette question, elle en perd l’équilibre, tant l’idée est lourde.
La première chose que je ressens, ce n’est pas de la frayeur, c’est de l’étonnement. C’est la première fois qu’elle me dit un truc qui n’est pas une accusation.
— C’est impossible, dis-je.
— Bien sûr que c’est possible…, dit-elle si bas que ses mots sonnent comme un sifflement.
— Il y a tellement de possibilités, Marta. Il a peut-être perdu la mémoire. Ça arrive, tu sais, les gens, parfois y a un truc qui les coupe. Ils s’en sortent, mais ils sont désorientés, ils ne savent pas ce qui leur arrive. Il avait peut-être besoin de faire une pause, il devait peut-être couper. Tu sais ce qu’ils foutent dans ces boîtes d’informatique ? On y trime vingt heures par jour, c’est un enfer.
Le monde se réduit à ses yeux fatigués, aux repousses blanches de ses cheveux, à ses bras et ses jambes veineuses et horriblement maigres. Il fut un temps où nous étions des gens totalement différents. Elle m’avait pris par la main, voulait me mener vers l’aventure, marcher ensemble vers un jour ensoleillé, et moi, au lieu de ça, je l’ai traînée dans la fange, dans les ordures. Je lui disais toujours qu’elle avait raison parce que c’était toujours le cas. Je lui ai tout donné parce qu’elle le méritait. Je lui ai donné des enfants que je n’ai pas voulu connaître par la suite. Je l’ai fait affreusement souffrir. Je lui ai donné de la colère. Je ne pouvais plus la sentir, je n’arrivais plus à passer du temps avec elle. Je faisais tout pour qu’elle me haïsse.
— Il avait peut-être besoin de faire une pause… T’es con ou quoi ? ironise-t-elle.
— Tu en doutes ?
— Arrêtez ! Comment s’appelle cette femme de Podkowa, l’enseignante ? demande Ula.
— Brzezinska, dis-je.
— Tu l’as googlisée ?
— Je ne sais pas comment on googlise les gens, dis-je.
— On tape dans la barre de recherche « Brzezinska », puis « enseignante » et « Podkowa Lesna ».
Elle soupire et me montre son téléphone.
— Je sais, Ula, je sais comment on fait ça.
Son portable recrache une quinzaine d’articles au sujet de Brzezinska. Une enseignante de Podkowa Lesna fait partie des personnes interpellées après la manifestation de l’Association des locataires ; Elzbieta Brzezinska parle dans La Voix de Podkowa de la responsabilité et de l’engagement citoyens ; des élèves participent à des manifestations durant leurs cours d’éthique. La directrice soutient son enseignante. Je contemple sa photo : une femme de plus de soixante ans, en léger surpoids, des lunettes à montures épaisses et colorées, cheveux coupés court, lèvres fines et un cou enveloppé dans un foulard multicolore. Je ne l’ai jamais vue de ma vie, or c’est aujourd’hui l’une des personnes les plus importantes de mon monde, quelqu’un à qui je dois parler au plus vite.
Il pleut, une pluie fine, chaude, agaçante. Elle laisse des traces sur la peau, comme de l’acide.
— On rentre chez nous ? demande Marta en s’adressant à Ula.
— Non, je dois encore aller mentir à mamie, réplique Ula.
— Tu sais que c’est la chose à faire.
Marta s’approche d’elle et lui pose les mains sur les épaules. Celles-ci s’enfoncent dans le tissu mou de la doudoune. Ula hoche la tête. Elle tend les clefs à Marta. Je voudrais leur dire qu’il est peut-être inutile de mentir à qui que ce soit, mais je suis la dernière personne qui devrait dire un truc pareil.
— Je prendrai un Uber.
— Non, vas-y, j’irai en bus ou autrement. Vas-y.
— Je prendrai un Uber, maman. Tout va bien, répète-t-elle.
Elles se serrent dans les bras une fois de plus, très fort, comme si elles ne devaient plus jamais se revoir. Marta hoche la tête. Elle se détourne de moi, s’essuie les yeux. Pendant un bref moment, elle reprend ses esprits, se redresse, lève la tête.
— Je te dépose quelque part ? me demande-t-elle.
J’acquiesce.
— Quartier Bródno, à l’hôpital.
*
En chemin, nous échangeons peu, pratiquement pas : des demi-phrases, de minuscules conneries. Mais c’est la première fois depuis je ne sais combien de temps que nous sommes seuls, ensemble dans une même voiture. Toute cette douleur s’est suspendue autour de nous, dans l’air, comme une brume épaisse, et nous sommes coincés dedans, immobiles, nous ne nous débattons pas, nous ne luttons pas contre elle sans raison, à gâcher notre énergie. La haine, les griefs, les reproches sont trop pétrifiés et trop vieux, trop moisis pour déclencher un incendie. Du coup, c’est quelque chose de nouveau, une expérience différente.
— Je ferai tout ce qu’il faut, répété-je au moment de sortir de l’auto.
— Ce policier est un crétin, dit-elle sans me regarder.
— On va se débrouiller.
— Je ne sais pas, réplique-t-elle, je ne sais pas si on va se débrouiller, Marcin.
Elle repart en me laissant sur le parking devant la masse imposante, bleu sale, de l’hôpital, elle me laisse avec un soulagement translucide et écœurant. Pourquoi ont-ils transporté Jadzia jusqu’ici, à l’autre bout de la ville ?
Elle est dans l’aile de chirurgie, au deuxième étage. Il y a des lits éparpillés dans ce couloir qui pue le détergent et de pauvres gens dessus, des gens brisés, enroulés dans des bandages. J’avance doucement, tenant à la main des barres chocolatées et des mots croisés achetés dans un café ; les sacs en plastique enfilés sur mes chaussures glissent sur le lino. Je ne me souviens pas quand j’ai été dans un hôpital pour la dernière fois en étant sobre. Quand Ula est née, probablement.
Parce que quand j’ai rendu visite au p’tit Robert, la personne précédente qui avait atterri à l’hosto à cause de moi – un p’tit Robert enfoncé dans un corset, fracassé et bouffi, qui ne m’avait alors pas adressé la parole –, j’étais bourré comme un coing. Pas jusqu’à en perdre le fil, je me tenais droit, je savais où j’étais et ce que je disais. Mais pour le petit déjeuner, j’avais bu une grosse canette de bière et une demi-bouteille de vin, impossible de cacher que j’étais ivre de cette ivresse rayonnante qui rappelle la lévitation et qui aurait été agréable à la maison, sur un canapé, par une belle journée, mais pas lorsqu’on regarde dans les yeux un pote dont la colonne vertébrale s’est brisée à trois endroits au cours d’un tonneau qu’on a déclenché.
Helena et Sylwia sont déjà dans sa chambre, elles sont assises sur le lit de Jadzia ; au moment où j’entre, elles lui racontent un truc de façon passionnée. Sur sa table de chevet, il y a déjà plein de mots croisés, de fruits et de chocolats. Le nez de Jadzia est cassé, toute sa tête recouverte de bandages, elle parle tout bas et indistinctement.
— Vous êtes nombreux ici, remarque une infirmière en pénétrant dans la pièce.
En plus de Jadzia, il y a dans la chambre une jeune femme avec une jambe suspendue à un câble, tout en plâtre, marionnette blanche n’émettant aucun son. L’infirmière remplace la poche de sa perfusion, et ressort.
— Elle s’est arrangée ainsi sur sa moto. C’est un miracle qu’elle soit en vie, nous explique Jadzia dans un chuchotement à peine audible.
— Un peu pourri comme miracle, remarque Sylwia.
— Ne réponds rien, Jadzia, tranquille, dit Helena en lui posant une main sur l’épaule.
— Je vais rester avec elle un instant, d’accord ? dis-je à nos deux amies.
— On attend en bas, lance Helena en sortant.
On reste seuls, Jadzia et moi.
— Comment tu te sens ? dis-je.
Elle ne répond pas. Elle me regarde comme si elle tentait de comprendre qui j’étais. Je suis très triste. Elle s’est laissé faire ça pour moi. Si j’avais été elle, je ne me serais jamais préoccupé du sort de Marcin Kania, parce que vraiment, il n’y a pas de quoi.
— Excuse-moi, dis-je. Excuse-moi de t’avoir entraînée là-dedans.
Elle secoue la tête. Elle tente de saisir les mots croisés et le stylo posés sur la table à côté. Elle n’y parvient pas, je les lui donne.
— Je retrouverai Piotr. Et je retrouverai ces connards. Je te le promets.
Et en fait, je crois en mes propres paroles.
Jadzia ne m’écoute pas, elle écrit quelque chose sur les mots croisés. Je ne comprends pas bien son attitude. La porte s’ouvre, je me retourne, une infirmière pénètre à nouveau dans la pièce.
— Est-ce que vous pourriez sortir ? Il faut que je pose une sonde urinaire à madame, lance-t-elle.
Jadzia me montre une page de mots croisés jamais résolus. En bas, sous les cases où on inscrit la solution, je remarque son écriture : MARCIN, TU AS BESOIN D’AIDE.
— Je ne comprends pas, Jadzia, dis-je.
— Monsieur, dit l’infirmière.
— C’est bon, c’est bon.
Je me lève en la regardant dans les yeux, et son regard est étrange, apeuré. Comme si quelqu’un se tenait derrière moi.
Mais il n’y a personne derrière moi.
— À plus, Jadzia.
Je prends l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée. Helena et Sylwia font une pause à l’extérieur, à côté d’un pauvre vieillard en pyjama et peignoir qui tremblote sur un banc. Son visage est violacé. On dirait qu’il va mourir dans l’instant.
— Putain, je ne voulais pas…
Je commence, mais je suis incapable d’achever ma phrase.
— Laisse tomber, dit Sylwia. Il faut juste découvrir le fond de cette histoire.
Elle me tend un paquet de clopes, fines, j’en prends d’emblée deux et m’en colle une derrière l’oreille.
— Comment c’est arrivé ? demande Helena.
Aujourd’hui, elle est encore plus jolie que d’ordinaire. Elle s’est coiffée en chignon, elle porte un tailleur, elle est menue, légère, on la dirait en porcelaine quand elle n’est pas alourdie par la pénombre de la salle de thérapie. Je pourrais tomber amoureux d’elle – cette idée danse dans ma tête. En ce moment, je pourrais tomber amoureux de n’importe qui. Si un pivert parlant volait jusqu’à moi et m’annonçait « Marcin, tu mérites une caresse, une parole agréable », je m’en amouracherais aussitôt.
— Elle ne vous a pas raconté ? dis-je car cela m’étonne.
— Elle nous a dit que tu prétendais que c’étaient deux types, relate Sylwia, deux costauds à capuche.
— Que je prétendais ?
Elles me regardent un peu étonnées, un peu embarrassées. Je cesse de comprendre. Le vieillard est pris d’une quinte de toux, d’une toux définitive, d’une toux qui ouvre les portes de l’au-delà.
— Elle ne se rappelle rien, constate Helena.
— Je ne comprends pas.
— Bah, elle dit que la dernière chose qu’elle se rappelle, c’est d’être sortie de la maison de l’autre couple. Quant au fait que quelqu’un vous aurait tabassés, et qui c’était, rien, le trou noir, explique Sylwia.
— Elle s’est cogné la tête, précise Helena.
— Commotion cérébrale, ça aurait pu être pire, ajoute Sylwia.
Je ne réponds rien. Je prends l’autre cigarette derrière mon oreille et l’allume.
Elles me contemplent avec une immense sollicitude. Mais à quoi bon ces regards, leur sollicitude ne m’apporte rien. Je n’irai pas voir Karlowicz pour lui dire : tiens, prends cette sollicitude et analyse-la, mon fils se trouve peut-être dedans.
Sylwia s’approche et m’enlace. Elle sent le tabac et, en dessous, un parfum et des crèmes. Assez agréables. L’espace d’un instant, le monde est plus supportable, mais ce câlin ne m’apporte rien.
Je commence à respirer sauvagement. Elle me lâche, je recule d’un pas. Je perds l’équilibre, Sylwia me rattrape par le bras. Quelque chose m’arrive. D’ici un instant, je vais me mettre à pleurer.
— Je ne sais pas trop quoi faire, dis-je difficilement.
L’idée que ce soit bien que je me trouve à côté d’un hôpital explose dans ma tête.
— Tu t’es laissé intimider. Mais tu peux les attraper, ces morveux. Et retrouver Piotr.
Sylwia me tient toujours par la main. Elle me conduit vers le bas et me fait asseoir à côté de ce vieillard qui crève et qui, en guise de bonjour, se remet à tousser. Très drôle. Encore un peu, et c’est moi qui vais clamser avant lui.
— Dans quoi il s’est embarqué ? dis-je tout bas.
Je ne sais rien de mon fils. Sous la crainte, sous la panique, sous une immense faim, une énorme envie de boire, il y a la conscience, soudaine et aveuglément claire, que Piotr est quelqu’un de complètement différent de ce que je croyais. Ce n’est pas un informaticien discret qui s’exprimerait comme un synthétiseur de parole. Ce n’est pas un autiste hypersensible et un peu tordu, incapable d’allumer une machine à laver. Pour je ne sais quelle raison, quelqu’un l’a secoué et tabassé au petit matin devant la gare centrale. Pour je ne sais quelle raison, il est entré par effraction chez des gens. Il a contrarié des types capables de casser la mâchoire d’une vieille dame comme on éteint un mégot du talon.
Sylwia m’en offre une troisième.
— Ne te laisse pas intimider, m’encourage-t-elle. Tu as vécu des choses pires qu’un passage à tabac.
— Je ne peux plus entraîner personne là-dedans.
Je l’allume, et ça va étrangement mieux.
— Nous, tu peux, déclare Helena.
— À cause de moi, elle…
Je n’ai même pas envie de finir ma phrase, j’indique juste le bâtiment du menton.
— Comment ça, à cause de toi ? demande Sylwia. C’est toi qui l’as frappée ?
Je souris et j’en profite pour la toucher, n’importe où. L’homme à la toux se lève et avance vers l’hôpital.
— Va faire un petit somme, prends une douche et agis, énumère Sylwia.
J’acquiesce. Je me lève du banc. Je ne sais pas si je vais agir. Mais je vais quelque part.
*
C’est comme si cette porte avait des doigts, et de la douleur dans ces doigts ; c’est comme si ces doigts enfonçaient cette douleur dans différentes parties du corps : dans l’œil, l’oreille, les dents, dans chacune des dents séparément. Ces portes sont lourdes, hautes, datant des années 1950, vernis brun profond.
Le promoteur avait ordonné que toutes les portes soient identiques.
Mais par je ne sais quel miracle, seule celle-ci possède des doigts.
Le cinq en chiffre romain au-dessus du judas ressemble à deux doigts morts disposés pour plaisanter en signe de victoire.
— Kinga, je sais que tu es là, ouvre ! crié-je vers la porte.
Elle a besoin d’un instant, mais finit par céder. Kinga est de l’autre côté. Elle baisse la tête et me regarde.
— On doit collaborer, dis-je.
Elle me laisse entrer. La pénombre règne dans l’appartement, les volets sont tirés, une lumière d’écran d’ordinateur, pâle et triste, émane du salon. Machinalement, j’entre avec les chaussures, comme si j’étais chez moi, je ne les enlève que près de la porte de la cuisine, je m’attable. Kinga retourne devant son écran. Elle boit du vin, elle a déjà presque sifflé la bouteille entière. La soirée est encore loin – je me demande à quelle heure elle l’a ouverte. On voit qu’elle pleure sans arrêt. Je ne lui adresse pas la parole, je regarde les murs. Les posters, les plantes en pot et les étagères de livres et d’albums photo se fondent en un kaléidoscope multicolore ; en dehors de cela, tout est blanc, disposé avec goût, joli, comme on fait maintenant. C’est elle qui l’a décoré ainsi ou c’est lui ? Il y a encore quelques jours de ça, j’aurais dit que c’etait elle, sans hésiter. Maintenant, je ne sais plus.
— Qu’est-ce que tu veux ? me demande-t-elle au bout d’un temps.
— On ne le retrouvera pas si on ne collabore pas.
Elle referme son ordi, se lève et me regarde, puis détourne la tête l’instant d’après, comme avec dégoût.
— Tu sais tout le mal que tu lui as fait ? demande-t-elle. À quel point tu l’as blessé ?
— Je ne sais pas si ça a du sens d’en parler maintenant, dis-je tout bas.
Elle abat sa main sur la table.
— Et qu’est-ce qui a du sens ?
Je ne connais pas la réponse. Je ne remarque qu’à ce moment-là qu’elle s’est habillée tout en noir. Comme s’il était déjà mort.
— Tu paniques, tu sens que ça pourrait être ta faute, alors tu veux montrer à tout le monde le père formidable que tu es, à quel point tu t’en préoccupes, dit-elle.
Je ne peux pas regarder ce vin. Pourquoi il reste là ? Ne pourrait-elle pas le finir ?
— Non, Kinga, je veux le retrouver, il s’est fourré dans un truc pas net, il se peut que quelqu’un lui ait fait du tort. Alors, j’ai une demande, comporte-toi normalement l’espace d’un instant.
— Normalement ? répète-t-elle en ricanant.
— Moi, je le cherche, mon fils, ton mari.
— Tu le cherches, répète-t-elle, sarcastique.
— Oui, je le cherche, putain. Tu savais que ça faisait trois mois qu’il ne travaillait plus dans ce, machin…
J’ai encore oublié.
— Darkcode, dis-je.
— Non, je ne le savais pas, réplique-t-elle. Et ça a de l’importance ?
— Oui, ça en a.
Je songe à un truc sottement agressif, comme lui attraper la tête et la cogner contre la table ; je chasse cette idée, je tente de me concentrer sur la respiration, selon les conseils de Jarek. Va te faire foutre, Jarek, et fourre-toi ta respiration dans le derche.
— Et moi, je pense que non, dit-elle tout bas.
Ce n’est pas la peine de lui hurler dessus, c’est ce que je me répète dans ma tête. Ça n’aurait aucun sens. Je finis par me calmer.
Je ne me rappelle pas grand-chose de leur mariage. La mairie – là, ça allait encore à peu près. Des photos, des fleurs, des flashs. Puis le resto, le verre brisé dehors, le pain et le sel, selon la coutume, sur un plateau d’argent, les invités, la famille. Ils n’avaient pas voulu des bricoles, du kitsch, des vieilles voitures. Il y a eu de la bonne musique des années 1980, une danse. Marcin, lève un peu le pied, d’accord ? Papa, tu en as bu assez, vraiment. Papa, arrête. Dégage d’ici, même au mariage de ton fils… Au fond, il n’y a pas grand-chose à dire. Ce n’était rien de particulier.
— Nous devons établir où il y a des zones d’ombre, les trucs qu’on ne sait pas sur lui.
Elle a une haine vive dans les yeux. Enfin, elle se relâche et ne restent que son irritation et sa fatigue. Ce ne sont que des changements minimes, on ne les perçoit qu’à peine, mais moi, je les ressens de tout mon être.
— Je sais tout de lui. C’est mon mari.
— Tu ne savais pas qu’il avait démissionné de son travail, tu viens de l’admettre. Donc ne raconte pas de conneries.
— Je ne le savais pas, mais ça ne m’étonne pas, réplique-t-elle.
— Est-ce qu’il se comportait bizarrement ces temps-ci ?
Kinga se met à rire, artificiellement, désagréablement.
— Qu’est-ce qui te fait marrer ?
— Tu penses avoir posé la question qu’il fallait, mais en réalité, tu l’as entendue à la télé, dans une série policière sur Polsat, ou sur un autre truc débile que tu mates, et tu as l’impression que grâce à cela tu vas passer pour quelqu’un d’engagé et, je ne sais pas, moi, de lucide.
— Non. Ce n’est pas l’impression que j’ai, dis-je.
— Toi, tu ne sais même pas ce que ça veut dire que Piotr se comporte bizarrement ou pas. Cela fait combien de fois que tu passes chez nous, la deuxième ?
— La quatrième, au moins.
Mais j’y inclus mon réveil par terre et ma venue avec la police.
Kinga pouffe à nouveau de rire.
— Nous ne parlions pas beaucoup, dernièrement. Nous ne passions pas de temps ensemble, admet-elle après un temps, et alors, sa voix change. Nous regardions des films, nous dormions dans le même lit, c’est tout. Je crois que nous nous sommes noyés dans nos boulots.
Il y a quelque chose d’étrange dans cette voix, une sorte de mollesse. Des remords ?
— Combien de temps ça a duré ?
— Plusieurs mois, dit-elle. Cette fois-ci, ça a été exceptionnellement long.
— Cette fois-ci ?
— Piotr traverse des périodes comme ça. Rien ne l’atteint et rien ne sort de lui. Et c’est très dur. Je pense qu’il a un Asperger non diagnostiqué, précise-t-elle. Je l’ai supplié plein de fois, va voir un médecin, un psychiatre. Laisse-le t’aider.
— Le plus simple, c’est de persuader quelqu’un qu’il est malade, dis-je, irrité, parce que c’est la vérité.
Le plus simple, c’est de coller une étiquette sur quelqu’un et de l’enfermer dans une case. Un malade, un barjot, un alcoolo.
— Non, Marcin, le plus simple, c’est de picoler.
Elle s’empare de son verre mais ne le boit pas et le repose sur la table. Le silence se fait, aussi épais que de la graisse pour moteur.
— Pourquoi Piotr se rendait-il à Podkowa ?
— Pour aller chez cette prof. C’est tout ce que je sais.
— Tu y es allée avec lui ?
— Je ne m’en mêlais pas.
Elle recommence. Lève le verre et le repose. Vide-le, bordel de merde.
— Il me disait qu’elle était malade, qu’il lui faisait les courses et l’aidait à payer ses factures. J’étais furieuse contre lui, qu’on trime autant, qu’on ait si peu de temps l’un pour l’autre, et qu’au lieu d’en profiter, il le gâchait pour une vieille bique. Mais… mais c’est ce qu’il voulait… Il voulait être bon. D’accord. Pigé.
Elle se lève et disparaît dans la cuisine. Elle ramène une deuxième bouteille de vin et un second verre. Ce n’est que lorsqu’elle s’assoit qu’elle réalise ce qu’elle vient de faire. Elle me regarde, embarrassée.
— Je la remets à sa place.
— Tu peux m’en verser, dis-je.
Elle ne comprend pas, étonnée.
— Je plaisantais.
Parce que je plaisante, bien sûr.
Elle se relève, sort et lorsqu’elle revient, elle tient un verre d’eau à la main qu’elle pose devant moi. Je le lève, mais ne bois pas, je le repose.
Nous ne savons pas encore – moi, Marta, Ula et elle – à quel point nous sommes malheureux. Nous ne savons pas encore à quel point nous avons besoin d’aide.
— Ses potes du boulot…, dis-je avant de me racler la gorge. Le policier nous a dit qu’ils font leur possible pour ne pas se rendre au commissariat.
Kinga soupire, saisit son téléphone.
— Tu les as vus, tu leur as parlé. Ces mecs sont soudés à leurs ordis, du soir au matin. Ils sont pris de panique quand ils font leurs courses, ils voient des dessins cachés dans les plaques de trottoir, tu vois le genre, quoi.
À présent, elle répond avec calme, concrètement.
— Faut croire qu’ils ont tellement paniqué qu’ils se sont évanouis dans la nature.
— Évanouis ?
— La copine de Lolek soutient qu’il a déménagé et n’habite plus avec elle. C’est en tout cas ce que déclare la police.
— Je ne suis pas au courant, dit-elle en secouant la tête. Cette fille, j’ai dû la voir une fois dans ma vie.
— Il faut que je le retrouve, dis-je.
Elle tambourine sur la table du bout de ses ongles. Elle cherche quelque chose dans son téléphone. En fin de compte, elle tombe dessus.
— Essaye chez sa mère, dit-elle. Voici son adresse.
Elle me montre un itinéraire mémorisé dans la barre de recherche de Uber. Quartier Mokotów, rue Wiśniowa. C’est l’une de ces barres d’habitation à côté du club Stodola.
— Tu y es déjà allée ?
— Elle nous invitait régulièrement. Les amis de Lolek sont ses amis. Au fond, ça serait une femme sympathique, mais elle déteste les hommes adultes. Ils l’ont maltraitée, alors elle fait tout pour que son fils ne mûrisse jamais.
Je hausse un sourcil. Je ne suis pas sûr de comprendre.
— Qu’est-ce qui t’étonne tant ? Ta femme est pareille. Mais en moins sympathique, précise-t-elle.
Je ne sais que répondre. Marta est désagréable lorsque quelqu’un le mérite. À moins qu’elle ne soit devenue odieuse en permanence. Elle a ses raisons.
— Cela fait un an qu’on ne se parle plus. On ne s’est même pas souhaité joyeux Noël ou bonne année.
— Parce que ?
— Parce qu’on a eu une conversation violente et que pour l’heure, ça a été notre dernière.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Qu’elle se mêle de ce qui la regardait.
— Elle ne mérite pas qu’on lui parle comme ça, dis-je, indigné.
Après tout, c’est toujours ma femme.
— Elle le mérite, crois-moi, réplique Kinga sans une once d’émotion dans la voix.
Je prends une gorgée d’eau, mais peu importe combien je boirais, j’aurai quand même soif.
— Je ne sais pas si ça va te remonter le moral, mais… putain, quel moral. Qu’est-ce que je raconte comme conneries… Rien, du coup, laisse tomber.
— Bah maintenant, dis-moi.
— Tu n’es pas le seul à lui avoir fait du tort. Le fait qu’il soit comme il est, c’est vous deux.
— C’est-à-dire, comment ?
Elle ferme les yeux, tente de se maîtriser. Oh, qu’est-ce que je boirais bien de ce vin. En entier, cul sec. Je m’imagine cette acidité et cette amertume m’inonder la gorge d’une vague rouge. Le goût doit être atroce. Un goût de soupe chaude, de peau, de sang. Je déteste le vin. Mais à l’heure qu’il est, je pourrais en vider une caisse entière.
— Très peureux. Il flippe de tout et pour tout. Il se lave les mains trois fois avant de manger et une fois après. Il envoie ses déclarations fiscales chez trois comptables différents, rien que pour être sûr. Il fait réviser sa voiture tous les trois mois, il n’a jamais perdu de points sur son permis. Il garde les tickets de tout ce qu’il achète. Ils sont là-bas, dans le tiroir, tu peux vérifier. Oui, il a un tiroir dédié à ses tickets de caisse. Je ne lutte pas contre ça, c’est peine perdue. Et je pense que jamais de la vie il ne serait entré par effraction chez des gens, et jamais de la vie il n’aurait généré une situation où il serait sous la menace des mafieux dont tu nous parles.
Elle se verse du vin et soudain, elle a l’air d’avoir dix ans de plus. C’est une pleureuse, un spectre funéraire, une masse noire à tête triste.
— Peut-être que vous pourriez tous cesser de faire de moi une mégère qui le surveille sans cesse comme un putain de radar routier, et lui gâche la vie !
Elle se met à pleurer, tombe en mille morceaux. Elle se plaque les mains sur le visage et se recroqueville.
Je ne sais pas quoi faire. Je devrais me lever et venir la toucher, mais je me dis que si je faisais ça, elle me frapperait.
— Personne ne fait de toi une mégère, allez, calme-toi, dis-je.
Même si je lui mens un peu parce que je crois savoir de quoi elle parle.
— Je me rappelle que Piotr m’a dit qu’il était arrivé quelque chose de terrible, dis-je. Tu as une idée de ce que ça pouvait être ?
Elle ne répond pas.
Je me lève, mais je me fige ; je crois que j’ai peur de sortir.
— À ton avis, pourquoi il a voulu me voir, déjà ?
— Toi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne vois pas pourquoi quelqu’un aurait envie de te voir.
— Merci, dis-je.
— Pas de quoi, dit-elle en haussant les épaules.
Elle ne me dit plus rien, ne me raccompagne pas, elle reste à la table, avec son vin, dans la pénombre. Je la laisse, je sors sans un mot, tandis que les doigts cachés dans la porte s’enfoncent dans mon dos.
*
Je n’utilise pas l’interphone. J’attends que quelqu’un ouvre la porte de la cage d’escalier pour entrer avec lui. Ça tombe sur une vieille dame avec un caddie à roulettes.
— Je m’occupe de l’appartement d’un pote. Il ne m’a pas donné la clef de l’entrée de l’immeuble, dis-je pour expliquer.
— Il y a des codes ici, réplique-t-elle, et ses petits yeux étonnés me scrutent à travers d’épaisses lunettes.
— Bah, il ne m’a pas donné le code non plus.
Elle soupire, secoue la tête, continue son chemin. Tout ça, c’est parce qu’elles regardent trop la télé. Toutes ces séries, ces journaux du soir, le danger partout, les voleurs, les bandits. Elles sont aux aguets, autant que possible, mais finissent quand même, durant une excursion organisée par la paroisse, par acheter des marmites à dix mille balles dans lesquelles même l’eau finit par cramer.
Quatrième étage. Les couloirs sont longs, sinueux, labyrinthiques. Ça se traverse comme un tunnel. Une femme m’ouvre, en surpoids, en leggins, environ soixante ans. Ses lunettes épaisses aux montures bigarrées agrandissent risiblement ses yeux. Une musique techno martèle à l’intérieur de l’appartement et j’aperçois un matelas d’exercice et de petits haltères posés au sol.
— Oui ? dit-elle.
— Est-ce que Lolek est là ?
— Qui ça ?
— Krystian.
— Et qui le demande ?
— Le père de Piotr.
— C’est à quel sujet ? aboie-t-elle, impatiente.
— Piotr a disparu. La police le recherche. Je voudrais m’entretenir avec votre fils. Si je ne réussis pas à le convaincre de se rendre au commissariat, ils vont venir le chercher ici.
Elle referme la porte, mais je suis plus prompt, je glisse un pied dans l’entrebâillement.
Cette femme a, quand elle bat de ses grosses paupières, l’air d’une grenouille.
— Ils vont lui passer les menottes. Les voisins vont le voir. À quoi bon ? dis-je.
Elle se tient toujours dans le vestibule, tourne la tête et crie vers l’intérieur de l’appart.
— Krystian, y a quelqu’un pour toi !
Lolek porte un jogging étiré et un tee-shirt marqué XGAMES ARENA 2014. Sa face est couverte de touffes de barbe rachitiques. Maigre et petit, il a l’âge de Piotr, mais on dirait un adolescent famélique. Et comme dans mes souvenirs, il est un peu roux, mais d’une étrange et sombre façon. C’est comme s’il s’était teint tout entier avec les produits de sa mère.
— C’est bon, maman, tout va bien, dit-il avant de sortir sur le palier et de refermer la porte. Je vous écoute.
Il s’est adressé à moi, mais il regarde sur les côtés. On voit que dans sa tête, il trace des centaines de scénarios improbables.
— C’est cool d’habiter avec maman, non ? dis-je.
Je me demande si Piotr habiterait avec nous, avec Marta je veux dire, si je ne lui avais pas donné un appartement.
— C’est temporaire, m’explique-t-il tout bas, embarrassé à l’extrême.
— Je ne te juge pas, je pose juste la question. Je vivrais bien avec maman aussi. Mais elle est morte.
— Ah oui.
Lolek hoche la tête, et il le fait d’une manière qui me donne envie de rire.
— Tu as vraiment cru que personne ne te retrouverait ici ? Que maman te protégerait ? dis-je pour le railler.
— Ici, je suis au calme, répond-il.
Je jette un œil à la porte. Le matraquage de discothèque s’en échappe toujours, couplé au halètement de sa mère.
— Sans déc’, dis-je en hochant la tête. Viens. On va aller prendre un café.
— Moi… moi, je n’ai pas le temps, balbutie-t-il, aussi convaincant qu’un ivrogne au volant dans sa conversation avec un policier de la route.
Je fais un pas vers lui et il se recroqueville de peur. Il zyeute de partout à la recherche d’un interstice dans lequel il pourrait se cacher. Maintenant, j’en suis sûr. Ça monte brusquement en moi, le courroux, le rouge, le mercure – je le plaque contre le mur, je l’attrape par le cou jusqu’à ce qu’il râle tout bas mais, derrière la porte, sa mère qui essaye d’atteindre la crise cardiaque avec son cours de gym en ligne halète de plus en plus fort et recouvre les sons. Sa mère fait tout plus bruyamment que lui.
— Tu as des tonnes de temps, dis-je.
— Je suis en pantoufles.
Il me montre ses pieds dans des chaussettes colorées qu’il a certainement reçues à Noël, et des sandales Kubota.
— Il fait chaud, dis-je, puis je le pousse vers l’ascenseur.
Une demi-heure plus tard, on est devant le commissariat, je suis éreinté, j’ai une soif de tous les diables, mais je suis encore plus satisfait de moi. À la vue du bâtiment, Lolek grimace et se renfrogne comme un gamin devant une clinique, d’ailleurs, c’est précisément ainsi que je me sens, comme un père qui emmène son minot se faire vacciner.
— Je leur ai dit que je ne savais rien, gémit-il.
— J’ai l’impression que tu joues les nigauds.
— Piotr m’a fait jurer de ne rien dire à personne.
Cette phrase se déverse de lui en une fraction de seconde.
— Tu ne crois pas que l’avis de Piotr compte peu, maintenant ?
Il ne répond rien. Je pense qu’il ne croit rien. En revanche, il se met à chialer.
J’ai envie de l’attraper par le cou et de serrer fort, jusqu’à ce qu’un truc craque, discrètement mais définitivement, qu’il glisse sur ce trottoir devant le commissariat, sur ces déchets, que le concierge vienne avec sa balayette et le pousse sur un tas de détritus.
Mais au lieu de cela, je le bouscule vers l’intérieur du commissariat où nous croisons plusieurs personnes épuisées, figées dans l’attente d’une justice oubliée.
— On vient voir le lieutenant Karlowicz, lancé-je vers un jeune homme chauve en chemise d’uniforme assis au guichet d’accueil.
Il joue avec son stylo-bille, le regard absent. Il lève le combiné, répète un truc, puis se tourne vers moi et me dit que le lieutenant n’est pas là et que je dois revenir demain.
— Demain…, dis-je, et il confirme.
Bien sûr. Demain. Tout demain, bordel. Demain, tout ira mieux. Demain, on rendra le monde meilleur. Minute. On est jeudi. Je regarde ma montre. Oui, je sais où est passé Karlowicz.
Devant moi, il y a une route claire, pas la peine de chercher, il suffit d’avancer.
— Ma mère vient déjà de m’appeler, j’ai une légère angine et demain matin, je travaille, on code un script hyper important en ce moment…, balbutie Lolek.
Je n’ai pas la force de l’écouter. J’attrape un taxi en jaillissant devant son capot. J’enfonce le gamin dans l’habitacle sans demander au chauffeur s’il est libre.
— Où est-ce qu’on va ? me demande celui-ci.
— Rue Poznanska.
Je sais ce qu’il faut faire. On démarre.
— Où est-ce qu’on va ? dit Lolek répétant la question du chauffeur.
Il est si nerveux qu’il s’essuie le visage sans cesse, encore un peu et il s’arrachera les touffes de poils pubiens collés sur sa tronche. Je trouve un paquet de vieux chewing-gums dans ma poche. Je lui demande s’il en veut. Ça occupe toujours un peu. Il commence à mâcher, ce qui le calme un brin. Moi aussi, j’essaye de me calmer, de laisser mon moi bon et gentil s’exprimer.
Quand on arrive sur place, il fait déjà nuit. En fait, au centre de Varsovie, il ne fait jamais nuit, mais le soleil s’est couché, les bureaux ferment, on change de quart aux réceptions des hôtels. La fête commence, les rapaces sortent se nourrir, il devient facile de s’en prendre une.
Les alcoolos s’entassent devant l’entrée. Ça doit être la fin. J’attends que Karlowicz sorte, je salue d’un signe de la main ceux que je reconnais.
Je n’aime pas les Alcooliques Anonymes. Je n’aime pas leurs rencontres. Peut-être que si je me mettais à les apprécier, je guérirais enfin, je ne retomberais pas dans la picole et ne rêverais pas de vodka tout le temps, avec chaque cellule de mon corps. Mais bon, je ne les aime pas. Je déteste tenir des inconnus par la main, des mains souvent moites, nerveuses, couvertes de miettes de chips, gluantes et qui te serrent de toutes leurs forces. Je n’aime pas cet ordre, cette discipline, ces suggestions de sujets, cette lecture mécanique du règlement. Ça en aide peut-être certains. Moi, ça me rappelle les journées du service militaire, quand on devait faire des saluts et essayer des masques à gaz.
Et je déteste ceux qui débarquent direct d’un trip, ils repartent au milieu de la réunion, à demi conscients, tremblants comme des animaux sauvés d’un transport pour l’abattoir, ils schlinguent encore la vodka, toujours avec un boniment pathologique à raconter. Bah, c’est parce qu’elle m’a foutu à la porte, alors je suis passé par la fenêtre et je me suis battu avec son père ; je lui ai volé ce fric, ouais, je l’ai volé, bah quoi, je me sens mal, très mal, je ne sais pas quoi faire ; j’ai passé la nuit au poste et j’ai décuvé, j’ai rêvé de démons, ils ont des couteaux à la place des doigts… Toujours la même rengaine.
Et leurs douze étapes, quelle galère. J’ai essayé de me les faire plusieurs fois, mais je me plantais toujours à la cinquième – la première où il ne suffit pas d’« admettre » un truc, de « croire » à un truc ou de « décider », mais où il faut réellement accomplir quelque chose. « Nous avons avoué à Dieu, à nous-mêmes et à un autre être humain la nature exacte de nos torts. » Il faut donc avouer à qui, pardon, parce que Dieu n’existe pas trop, et un autre être humain qui comprendrait la nature de mes torts, ça n’existe pas non plus, pas vrai ? Parce que si quelqu’un connaît la nature de mes torts, alors ça veut dire qu’il en a été victime, et donc il ne veut probablement plus rien avoir à faire avec moi.
— Vous avez fini ou vous êtes en pause ? dis-je.
Dans cette lumière blafarde, ils ont tous l’air pareils.
— En pause, me répond quelqu’un. Viens.
Je cherche Karlowicz des yeux. Je sais qu’il fréquente ce lieu. C’est là que je l’ai rencontré. Il est depuis peu au sec, alors il veut certainement se maintenir. Il doit bien être quelque part.
Je finis par l’apercevoir, il sort et s’empare de son paquet de cigarettes.
— Salut, dis-je comme si je m’adressais à un pote.
— Bah salut, réplique-t-il en m’interrogeant du regard.
Un moment passe avant qu’il ne me serre la main.
— Je te l’ai amené, dis-je en désignant Lolek qui se recroqueville.
Il fronce les sourcils, ne comprend pas.
— Mais je ne suis pas au boulot, là, se défend-il.
— Ne me raconte pas de conneries, dis-je, et tout le monde se retourne vers nous.
Maintenant, je ne le lâcherai pas. Il le constate et il cède.
— Viens voir une minute.
Nous nous écartons. Il allume sa cigarette, forte et puante, et contemple Lolek.
— C’est lequel ? me demande-t-il.
— Lolewski, dis-je.
Il le toise et secoue la tête ; il a le regard d’un garagiste à qui on vient d’apporter à réparer une épave enroulée sur un tronc d’arbre.
— Viens demain au commissariat, commande-t-il. Il faut qu’on discute de la disparition de Piotr Kania.
— Je ne sais rien, gémit-il.
— Il ment parce qu’il sait. Et demain, il ne viendra pas, à moins qui tu ne lui envoies des types qui l’emmèneraient. Mais moi, je ne veux pas que tu lui envoies qui que ce soit. Je veux qu’on discute là, maintenant. Parce que mon fils a disparu depuis deux semaines. Et je sais qu’il est quelque part, je sais qu’il est en vie et qu’il attend de l’aide, putain.
Et ce n’est qu’à ce moment-là que je me rends compte que je parle beaucoup trop fort.
— Messieurs, du calme ! crie quelqu’un du groupe entassé devant l’entrée.
— Pardon, dis-je en levant la main.
Karlowicz indique aussi d’un geste que tout va bien, puis il se tourne vers moi et déclare :
— Ça ne sera pas une discussion officielle. Je n’en ferai aucun rapport.
J’acquiesce. Comme il veut. Peu importe.
— Mais dis-moi un truc, tu ne l’as pas frappé ni rien ? me demande-t-il en observant le jeune homme.
— Ça n’a pas été nécessaire, dis-je en secouant la tête.
On zone à la recherche d’un endroit, on atterrit dans le premier local venu d’une chaîne de cafés, on se planque dans un coin, on commande trois grands cafés et des gâteaux, peu importe lesquels, tant que c’est frais. En dehors de nous, il n’y a à l’intérieur qu’un couple de collégiens, et un gars en chemise, collé à son ordinateur portable, personne d’autre.
— Tu as reçu ta convocation.
Le jeune fixe l’espèce de seau de café qu’on a posé devant lui. Après un temps, il répond en tapotant son mug du bout des doigts.
— Je ne veux rien avoir à faire avec ça. Je vis normalement. Je n’ai jamais voulu de choses bizarres dans ma vie.
— Je crois que personne n’en veut, dis-je.
— Mais sérieusement. Je tiens à ma tranquillité.
Il prend une gorgée de café. Bien que celui-ci ne soit pas brûlant, selon toute évidence, il lui brûle la langue.
— Cela fait trois mois que Piotr ne travaillait plus sur Dead Sun Ballads , commence-t-il, avant de s’interrompre aussitôt.
— Sur quoi ? demande Karlowicz sans comprendre.
— Un jeu vidéo, précisé-je.
— Dead Sun Ballads, répond Lolek. La version PC est prête, maintenant, on fait le portage sur PlayStation…
— Nous savons qu’il a démissionné. On a réussi à joindre les ressources humaines, le coupe Karlowicz.
— Bon, d’accord, mais qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ? dis-je.
Lolek prend une petite gorgée de café, il siffle – ça l’a brûlé. Tout lui fait mal, à cette mauviette.
— Depuis plusieurs mois, Piotr venait au travail en pointillé. Il arrivait en retard. Il ne livrait pas à temps. Il éteignait son téléphone. Chez nous, c’est assez libéral de ce côté-là, mais on était en période de crunch.
— En période de quoi ? demande Karlowicz.
— Bah, c’est quand on fait un dév et qu’il y a encore beaucoup de bugs à corriger…
— Parle en langage humain.
— Quand il reste beaucoup de travail, dit-il en soupirant.
J’enfonce une fourchette dans un gâteau qui semble sculpté dans une masse de papier mais prétend être un cheesecake. Je me mets un large morceau en bouche. C’est plutôt bon. Le sucre fait en sorte que, durant un instant, mon foie me démange un peu moins.
— Et donc Piotr a foiré un truc très important. Dans les faits, son erreur a causé le décalage de la date de sortie du jeu. Pour vous, c’est peut-être risible, mais on parle en millions de dollars.
C’est sans doute vrai, on parle peut-être vraiment de millions de dollars, je ne vais pas remettre ça en doute ; on peut gagner des millions sur des chansons stupides, on le peut certainement aussi sur de stupides jeux pour enfants.
— Eh quoi, ils l’ont foutu à la porte ? demande Karlowicz.
— Non, chez nous, ça ne se passe pas comme ça, et puis, Piotr était… je veux dire, il est vraiment un excellent codeur, hors pair. D’après moi, c’était le meilleur problem solver de Pologne. Le chef l’a convoqué pour un entretien, il lui a dit de prendre des vacances, de se reposer, peu importe ce qu’il traversait.
— Et ?
Le lieutenant s’obstrue lui aussi la bouche avec un gâteau.
— Et alors, il a démissionné, réplique Lolek.
Ça y est, je sais pourquoi je ne lui parle pas tout seul. Bêtement, je l’aurais étripé, je lui aurais cassé la figure – de rage, de frustration, d’impatience. De colère contre sa stupidité et contre le fait qu’il en sache davantage sur Piotr que moi, qu’il sache qui est Piotr.
— Il a simplement ramassé ses affaires et quitté la boîte le jour même. Il n’a voulu parler à personne. D’un autre côté, les gens n’avaient pas trop envie de lui parler.
— Toi non plus, tu n’en avais pas envie ?
Il se tait, devient hésitant.
— Dans les boîtes comme la nôtre, il y a une espèce de code d’honneur. Dans l’entreprise, la production de ce jeu est la valeur supérieure. Nous sommes un peu comme des samouraïs, du moins, c’est ainsi que nous nous percevons. La famille, la vie privée, ce sont des questions secondaires. Donc, si quelqu’un fait ce que Piotr a fait…
— Alors, c’est un traître, dis-je.
La rage cède la place à des scénarios fantaisistes. Qui courent dans ma tête comme une nuée d’araignées, s’éparpillent sous mon crâne.
— Est-ce que tu crois que…, dis-je.
— Non, je ne crois pas, m’interrompt-il aussitôt.
Les araignées cessent de courir et, l’instant d’après, elles disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues.
— Mouais non, arrête, n’exagérons pas, ajoute-t-il.
— Vous êtes amis…, dit Karlowicz, comme pour s’en assurer.
— Depuis l’école primaire, précisé-je.
En réalité, je le sais par Marta et Ula. Personnellement, je ne me souviens pas du tout de ce garçon. J’essaye d’imaginer un enfant roux qui s’amuserait avec Piotr, déjeunerait chez nous, jouerait à l’ordinateur avec mon fils, mais au lieu de cela, je n’ai que du vide. J’ai un verre de glaçons dans un liquide transparent.
— J’ai tenté d’aller boire une bière avec lui, de discuter. Il ne décrochait pas. Il ne répondait pas aux messages écrits, même si je voyais bien qu’il les avait lus. Il lui a fallu quelques jours pour me faire signe, pour me dire qu’on pouvait se voir. Mais pas dans un bar, pas de bière, pas de bouffe, pas dans un lieu public, pas à la vue de tous. Chez lui non plus, Kinga n’était pas au courant, et il ne voulait pas l’exposer. Pour finir, il est passé me chercher, il m’a ordonné de laisser mon téléphone à la maison. On a roulé longtemps sur la rocade, puis il a tourné vers le quartier de Praga. On s’est assis dans la cour de je ne sais quel immeuble, tard en soirée. C’était très… bizarre.
— Je n’en doute pas, constate Karlowicz.
Les mains de Lolek tremblent, il renverse un peu de son café. Il veut se lever, il feint de chercher des serviettes pour essuyer, mais je le devance, je me lève en premier et j’essuie.
— Hé, tranquille, lui dis-je. Tu as fait une bonne chose.
Il secoue la tête.
— Il m’a dit qu’il avait commencé à travailler pour une organisation, l’Association des locataires ou un truc du genre, qu’il le faisait pro bono parce qu’ils n’ont presque pas d’argent, et des dizaines de dossiers au tribunal.
Il expulse tout cela en apnée, s’efforçant de ne pas nous regarder.
— Et c’est ça, le grand secret ? demande Karlowicz en me contemplant.
— Il m’a dit qu’il devait s’y investir à plein temps, qu’il avait un peu d’économies qui le feraient vivre un moment. Et puis, Kinga avait un travail, il irait le lui dire en temps voulu.
Karlowicz semble déçu. Moi, j’attends toujours ce qu’il expulsera d’autre, ce nabot.
— Et pourquoi tu n’as pas voulu aller voir la police ? demande le policier au jeune homme.
Lolek hausse les épaules.
— C’est quoi, l’Association des locataires ? dis-je en m’adressant à Karlowicz.
— Ils luttent contre les reprivatisations, contre l’accaparement des logements communaux, contre le fait de jeter les gens à la rue, m’explique-t-il.
— Il m’a dit qu’il devait les aider, sinon il y aurait d’autres cadavres chez eux, que Kalska, ce n’était qu’un début.
— Kalska ? dis-je.
Il se peut que j’aie entendu ce nom quelque part, il sonne familier comme l’écho d’une voix, mais il a dû s’échapper par l’un des nombreux trous de mon cerveau.
— C’est cette femme brûlée vive dans la forêt de Kabacki.
Karlowicz tambourine des doigts sur la table.
— La police a conclu que c’était un suicide, dit Lolek et une espèce de succédané de sourire apparaît sur son visage.
Il regarde le lieutenant, dans l’expectative, mais celui-ci hausse simplement les épaules.
— Comment voulait-il les aider ? demande-t-il.
— Je vous l’ai déjà dit, c’est un codeur hors pair et un problem solver. D’après moi, c’est l’un des trois meilleurs en Pologne. Il peut être utile à tous ceux qui utilisent un ordinateur pour quoi que ce soit.
Piotr est exceptionnel dans un domaine. Intéressant. Quand il allait à l’école, Marta s’occupait de tout. À la fin de l’année, elle me montrait ses notes. Elles étaient bonnes et je souriais. Parfois, elle me parlait de choses relatives aux enseignants, à son assiduité. Je hochais la tête. Au fil du temps, elle m’en a dit de moins en moins. Une fois, elle m’a envoyé à un conseil de classe. Je sortais d’une grippe, je me suis endormi au milieu de la réunion et elle ne l’a plus jamais fait.
Karlowicz achève son café et regarde sa montre. Il est énervé d’avoir raté la seconde partie de la rencontre. Il s’était peut-être porté volontaire pour parler. Ou alors, il avait une médaille à récupérer ou je ne sais quoi.
Il se penche vers Lolek et le regarde droit dans les yeux. Le silence est complet, quelqu’un a éteint cette musique couinante qui passe toujours dans les chaînes de cafés.
— Et de quoi tu as peur ?
— C’est lui qui avait peur, réplique Lolek.
— Cette prof ! dis-je tout haut, et j’abats ma main sur la table si fort que les serveurs se tournent vers nous. Celle chez qui il se rendait…
Je précise parce qu’ils n’ont pas l’air de savoir de qui je parle.
— Celle devant chez qui on t’a tabassé ? demande Karlowicz. Qu’est-ce qu’elle a ?
— On vous a tabassé ? demande Lolek.
Je ne lui prête plus aucune attention. Je n’ai plus besoin de lui, il peut s’en aller. Maintenant, il ne fait que m’irriter. Il nous a dit tout ce qu’il savait, même moi je suis capable d’en juger. Quel moutard inutile. Il est là et il vit, perpétuellement terrifié, on dirait un cochon d’Inde.
— Bah oui, elle travaille dans cette Association des locataires. Elle a même été interpellée durant des manifestations.
— Je ne sais rien au sujet d’une prof, dit Lolek.
Il nie, mais c’est inutile, personne ne lui demande plus rien. D’excitation, je termine mon café d’une seule et grande gorgée.
— Viens avec moi, dis-je en regardant Karlowicz.
Durant un long moment, il garde le silence, mais finit par se lever.
— Il me reste une demi-heure de réunion.
— Je peux y aller ? supplie Lolek en se levant de sa chaise.
— Oui, oui, vas-y, va, dis-je, et il s’enfuit du café en courant comme s’il tentait de partir sans payer. Et maintenant, tu viendras ?
Il hoche la tête et il pose sur la table un billet de vingt zlotys froissé.
— Demain. Demain à huit heures, viens me retrouver au bureau, dit-il avant de partir.
Il me laisse seul avec des tonnerres de pensées qui claquent dans ma caboche. La maison à Podkowa Lesna, le visage de Piotr, la mère de Lolek, Marta, le grillage, le gars qui donne un coup de pied dans les dents de Jadzia, l’homme sans visage, la porte fermée, la porte ouverte – ce sont des autocollants sur un Rubik’s cube, chacun d’une couleur différente.
— Où est mon fils ? fais-je à ma tasse vide.
Ici, personne ne répondra à ma question, alors la tasse est un aussi bon interlocuteur que n’importe qui.
— Où est-ce que je suis ? dis-je.
— Dans un café, idiot, réplique quelqu’un du fond de la salle, et je me mets à rire.
*
Elle se fait encore une photo pour Instagram. Rien ne l’excite plus qu’elle-même. Je devrais afficher sa photo sur l’écran télé, l’attraper par le cou et la caresser pendant qu’elle se regarde en train d’envoyer des bisous vers l’objectif. Elle jouirait en deux minutes. La prochaine fois peut-être. Dans cet appartement-ci, je n’ai pas de télé.
Elle dit qu’elle fera en sorte que ça soit joli, ici. Des plantes vertes, du papier peint, des images, et puis, maintenant, la mode est aux meubles de l’époque communiste, le genre que les gens mettaient aux encombrants ; les plus chouettes, ça fait longtemps qu’ils les ont jetés, mais elle observe sur Instagram une entreprise qui en fabrique de presque pareils. Une bouteille de vodka au-dessus de l’évier de la cuisine, un jack dans la corbeille – je ressens la chaleur qu’ils émettent, comme des radiateurs dissimulés dans différents coins de l’appartement.
Elle m’a apporté je ne sais quelle nourriture. Des légumes de supérette sans goût, mélangés avec du gruau de sarrasin en bouillie incolore. Ça ressemble aux excréments d’une personne à l’estomac malade ; le goût pourrait y ressembler, aussi. Miette appelle ça un « bowl ». C’est plus joli dans un bol, mais elle l’a mis dans un récipient en plastique, elle s’excuse, fallait bien qu’elle le transporte. Impossible d’avaler ça.
Au lieu de manger, je me jette sur elle, j’enlève son haut, son soutien-gorge, je la pelote, je l’attrape, je la serre, je la renifle, elle sent la sueur et les crèmes de beauté, je glisse la main entre ses jambes, mais je n’arrive pas à bander. Je la retourne et la presse contre le mur, je descends sa culotte, je lui donne une claque sur les fesses, elle piaille, ça ne lui plaît pas.
— Tu seras une gentille fifille à son papa ? dis-je en essayant d’avoir une érection.
— Ne me parle pas ainsi. J’aime pas ça.
— Mais moi, j’aime ça.
Ma rage commence dans le ventre et jaillit dans ma gorge comme un vomi invisible.
— Arrête, supplie-t-elle.
Je m’agenouille et me mets à la lécher, elle soupire, mais artificiellement, je suis totalement mou, quelconque. Je ne suis plus un homme.
— Papa t’aime. Papa est un bon papa.
Dans les pornos, des mecs aux bites puissantes parlent ainsi à des filles comme elle, mais plus maquillées.
— Ne me parle pas comme ça, Marcin !
Elle se libère de mon étreinte. Sur son cul pâle, il reste des traces de ma salive.
Je me lève. Je l’observe. Elle tente de se couvrir avec la couette jamais lavée posée sur le matelas, elle regarde l’appartement comme une cellule de prison. À ce moment-là, elle m’excite autant qu’un policier qui m’arrêterait pour un contrôle d’identité. Je ne sais pas si je suis encore un homme.
— Arek, lui, peut te parler ainsi, n’est-ce pas ?
Elle se met à pleurer et se rhabille à la hâte.
Je n’arrive pas à regarder la scène. Je parie que lorsqu’elle partira et que j’allumerai l’ordi pour mater des pornos, je vais bander aussi sec et jouir en trente secondes.
Elle se tient déjà près de la porte, dépareillée, mascara étalé, et elle me dit :
— J’ai rompu avec Arek, si tu veux tout savoir.
Je l’attrape par le poignet et la traîne à nouveau vers l’appartement, le plus délicatement possible. Elle se tient devant moi et sanglote tout bas. Ses cheveux collent à son visage, je les écarte, je lui touche délicatement le menton, je l’oblige à me regarder dans les yeux. La brise légère et chaude qui arrive des bouteilles dissimulées commence à me tenter.
— J’ai rompu avec Arek parce que je veux être avec toi.
— C’est pas très malin.
J’ai des touffes blanches sur le torse, j’ai du ventre et des seins qui pendouillent. Je suis répugnant. Je suis allé deux fois de ma vie à la muscu, par erreur, j’avais confondu les portes. Qu’est-ce qu’elle est bête !
— Attends, on va faire autrement, dis-je et je commence à me l’imaginer en web-cam.
Je lui désigne une chaise.
— Assieds-toi là.
— Je veux être avec toi, répète-t-elle en passant le bout de son index sur ma carcasse grise.
Je suis un grand vieux chien mal rasé.
— Assieds-toi.
Je lui indique une nouvelle fois la chaise et m’approche du placard au-dessus de l’évier.
Je l’entends s’asseoir. Je sors une bouteille du placard. Je la soupèse en main. C’est précisément le poids qui manquait à ma main. Mes muscles cessent aussitôt de me démanger. Tout est en ordre. Mon corps est gris et moche, mais au moins bien calibré.
— Qu’est-ce que tu fais ? me demande-t-elle.
— Déshabille-toi, Miette, lui dis-je.
L’appartement se fait deux degrés plus chaud et deux tons plus sombre. La sueur me coule sur le front. Un petit pétard explose dans mon ventre.
Elle me demande encore une fois ce que je fais, mais je l’entends ôter son jean. C’est bien. Dans mon imagination, elle est plus maquillée, moins précise, et elle s’enfonce un gros dildo rose dans la chatte. Je n’en possède pas, mais je devrais en acheter un, spécialement pour elle.
Je me verse un petit quelque chose dans un verre. Le liquide est doré, il brille légèrement dans l’obscurité, évoque de l’ambre fondu. Je l’approche de mon nez et renifle. L’odeur du petit Jésus quand il est né.
— Marcin ?
Je me retourne. Elle est nue. À huit heures, je vais à Podkowa, avec Karlowicz. Piotr. Il est quelque part. Je verse tout dans l’évier. Je me verse de l’eau. La renifle. L’eau sent toujours le whisky. Je range la bouteille dans le placard. Ma main retombe, inerte. Je me verse de l’eau encore une fois et rebois avidement.
— Écarte les jambes, dis-je.
— Mais ne me parle plus comme avant, me supplie-t-elle.
— D’accord. Écarte les jambes, dis-je et je sors ma bite de mon pantalon.
Je la masse lentement, au niveau du gland. Je bois de l’eau.
Elle écarte les jambes, elle s’est rasée pour moi, à zéro, elle n’a pas laissé un poil. Il faut que je lui dise que je préfère un peu différemment. Une chatte aussi nue a l’air trop jeune.
Une rage explose, une fois de plus, parce que tout ça, c’est pour rien. Tout cela disparaîtra dans un instant, et ça me fait peur. J’ai toujours porté cette crainte en moi tel un second estomac métallique, et je l’ai noyée sous une telle quantité de vodka que l’estomac a fini par se transformer en torchon sale greffé sur mon corps, en « organe inutile » supplémentaire qui ne fait pas mal, mais qui ressent, sans arrêt. Je me touche, elle aussi. Elle tente de maintenir les jambes en l’air, mais je lui montre d’un geste de les poser par terre ; jouer la comédie avec son cul, c’est humiliant.
Elle s’assoit de sorte à se sentir confortable et trouve enfin son rythme, cesse d’être maladroite, finit par gémir pour de vrai, ses pupilles se contractent, son corps se met en arc de cercle, et vite elle se met à hurler.
— Ça te plaît ? me demande-t-elle.
— Ça me plaît, dis-je.
Enfin, je deviens dur, j’en ai la main pleine, je suis un homme.
Je lui enfonce mon pouce dans la bouche. Elle gémit encore plus, mordille un peu, sa salive me coule le long de la main. Sa peau semble enduite de cire. Son corps est dur au toucher, élastique comme du caoutchouc. Elle me mord plus fort, je lui mets deux doigts, elle bouge dessus comme le long d’un rail. Nous ne méritons pas ça. Dehors, la nuit tombe. Elle crie tout bas, je ne sais pas si c’est un orgasme ou si c’est quelque chose d’autre. Elle m’enfonce tout en elle. J’ai soif. Dehors, il fait gris, et il n’en sera jamais autrement. La fin arrive par un douloureux coup de pied dans le dos. Pas en elle, je me retire au dernier moment, comme un gamin, je gicle sur son ventre.
Après quoi, on reste couchés sur le lit, nus, elle blottie contre moi, son corps me brûle un peu, elle est si chaude, mais je ne la chasse pas, je ne veux pas de nouvelles larmes, je veux qu’elle soit paisible.
Elle me demande quelque chose, je n’écoute pas, je ne réponds pas.
Elle se blottit plus fort.
Je somnole.
Un coup de fil me réveille. C’est Marta. Je ne sais même pas quoi dire en décrochant – « Allô ? », « J’écoute », « Salut » ? Je me sens bête de lui parler nu, alors j’enfile mon caleçon, à la va-vite et gauchement. C’est toujours ma femme.
— Kinga m’a dit que tu étais allé voir ce garçon.
Dehors, c’est une nuit varsovienne ordinaire. De l’eau, où est l’eau ?
— Oui. Oui, je l’ai vu. Il m’a dit que Piotr s’était engagé dans une association de locataires.
— Tu ne l’as pas frappé ? me demande-t-elle.
— Je ne comprends pas ta question.
Elle se tait, encore. Je jette un œil à Miette qui m’observe de ses yeux de biche terrifiée ; elle essuie mon sperme sur son ventre avec la couette. C’est là que je me rappelle que ça fait une semaine que ma machine à laver est en panne.
Je me retourne et regarde la nuit derrière la fenêtre. Je dis à Marta tout ce que je sais, aussi clairement que possible. Après un temps, je réalise que Miette ne devrait pas écouter ça. Mais d’un autre côté, qu’est-ce qu’elle ferait de ces informations ? Elle dirait tout à Arek ? Non, elle ne lui dira pas. Elle a rompu avec lui.
Marta se tait, elle a besoin d’un instant pour digérer les nouvelles.
— Je n’avais pas la moindre idée de ça, chuchote-t-elle.
On l’entend à peine, surtout qu’une télé tinte en bruit de fond. Je ne lui dirai pas de baisser le volume. Je ne veux pas perdre ça.
Miette se lève et va à la salle de bains. Je la suis des yeux.
— Tu pourrais avoir raison, admet Marta.
— Oui, je pourrais avoir raison.
J’entends Miette ouvrir l’eau. Au moins, la douche fonctionne. Je pourrais laver mes draps sous la douche. Mais à quoi je pense, bordel ?
— Kinga m’a aussi dit que sur leur compte joint, il y a soudainement eu cent mille zlotys en plus. Le virement venait d’un compte privé de Piotr dont elle n’avait pas connaissance.
Je ne suis pas un homme et je n’en ai jamais été un. Une ambulance, gyrophare allumé, passe dans la rue.
— L’intitulé du virement, c’est « excuse-moi »…, chuchote ma femme.
Elle parle de notre fils. Miette sort de la douche. Je lui fais signe de s’habiller.
— Il paraît que ces derniers temps, vous ne vous parliez plus beaucoup avec Kinga, dis-je.
Elle se tait. J’enfile mon pantalon.
— C’est elle qui n’arrivait pas à me comprendre, dit-elle. Moi, je voulais que tout soit pour le mieux.
— Je comprends.
Mais je ne comprends rien. J’en sais autant à leur sujet qu’au sujet des chauffeurs dont je vois les phares dans la rue.
— Je voulais seulement les aider. Arranger leur cuisine par exemple. Et j’ai demandé une clef pour surveiller leur appartement quand ils ne sont pas là. J’ai proposé qu’ils fassent leurs comptes chez notre comptable. Des trucs normaux, quoi.
— Comptable…, dis-je sans réfléchir.
Il y a toujours une société qui s’occupe de manager je ne sais quels artistes. Il y a toujours un comptable. Mais tout cela repose sur les épaules de Marta. Je lui ai tout cédé. Je ne sais même pas comment elle s’en sort.
Ce matin, j’ai regardé le compte Instagram d’Ula. Sur les vidéos, elle était avec un mec teint en multicouleurs et avec un rappeur. La musique était affreuse, ses vêtements encore pires, mais il avait l’air d’un gentil gars. C’est peut-être leur nouvel artiste. Je n’en ai pas la moindre idée.
— En tout cas, j’ai proposé tout ça et Kinga m’a insultée. Ma propre belle-fille m’a insultée. C’est ça, ma vie.
— Elle t’a insultée…, dis-je.
Miette a déjà enfilé son tee-shirt et son jean, elle a attaché ses cheveux. Elle a l’air de partir pour l’université.
— Tu sais de quoi elle m’a traité ? De manipulatrice. De dictateur. Un truc comme ça.
Je ne réplique rien.
— Elle m’a dit que Piotr lui appartenait maintenant et qu’elle n’avait pas l’intention de partager. Alors, c’est qui le dictateur, ici ? que je lui ai demandé. Et elle m’aboie à la figure qu’elle ne sait pas, mais qu’elle sait qui devrait aller se faire soigner.
Quelques secondes passent et elles me font comprendre que Marta attend certainement que je lui dise que je suis navré.
— Je suis navré, dis-je.
Elle ne répond pas.
— J’y vais demain matin, à Podkowa. Alors, je passerai chez toi.
Chez toi, c’est-à-dire à la maison, une maison que j’ai moi-même construite et dans laquelle je n’habite plus. C’est probablement ce que j’ai voulu, être un rentier sans domicile.
— D’accord. Excuse-moi de t’avoir dérangé, dit-elle et elle raccroche.
Elle a certainement dû avaler une poignée de cachets pour pouvoir mener cette conversation.
— Je crois que je vais y aller, dit Miette.
En disant ça, elle veut me demander de la retenir. Mais je n’ai pas envie de ce genre de petits jeux lycéens, qu’elle fasse ce genre d’approche avec Arek ou un autre Czarek, parce qu’il y en aura certainement un dans les parages d’ici peu. Je lui ouvre la porte. Elle comprend qu’il n’y aura aucune demande pour qu’elle reste. Une fois de plus, elle rentrera chez elle en Uber en se sentant comme une catin, bien qu’elle ne sache pas mettre des mots sur ce comportement, et tant mieux, j’espère qu’elle ne le saura jamais. Elle videra un Gato Negro avec une copine, puis elle se mettra au lit et rafraîchira compulsivement l’Instagram d’Arek sur lequel celui-ci soulève cent kilos sur une military press, montre ses nouvelles baskets ou pose avec le bull-terrier d’un pote.
— Je ne t’ai pas demandé s’il y avait du neuf pour Piotr, fait-elle, repentante.
— Et tant mieux.
La situation est encore pire. Très délicatement, assez tendrement même, je crois, je la pousse dans le couloir et retourne sur le matelas. De l’hydroxyzine, je dois en avoir quelque part, dans les draps roulés en boule, de sorte à en avoir toujours sous la main ; après quelques minutes, j’en trouve enfin, un cachet, deux, trois. Je fais passer avec de l’eau.
Dehors, des voitures filent, une, deux, trois, une moto, un dingue qui roule à deux cents à l’heure, une ambulance juste derrière, comme pour l’escorter. Quelque part dans cette obscurité, il y a Piotr. À un point précis de la couette, à hauteur de cuisse, il y a de l’humidité, c’est mon sperme. Miette a dû s’essuyer le ventre précisément avec ce bout de tissu-là.
Je m’endors en sentant la chaleur qui émane du placard au-dessus de l’évier, du panier à linge sale, de la machine à laver. Quand il fait trop chaud, je rejette la couette et m’endors, étalé nu sur le matelas, ventre vers le bas et légèrement fiévreux.
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