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Jakub Zulczyk · Chapitre 13 sur 21

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Peur et dégoût en Istrie

 

huit ans plus tôt

 

— Est-ce que tu as pris les masques de plongée ?

Est-ce que tu as pris les masques de plongée ? Et le matelas gonflable, tu l’as pris ? Les passeports ? Les cosmétiques, la crème solaire, le panthénol pour les coups de soleil, les serviettes, les sandales, est-ce que tu les as pris, et la nourriture pour la route, tu en as ? Oui, bien sûr, j’ai tout pris, je paierai tout, je vous amènerai sur place, je vous nourrirai et personne ne dira même un « merci, papa », « c’est cool, papa », « c’est super que tu prennes autant soin de nous, papa ».

Heureusement, il y a aura Zbyszek sur place.

— Marcin, allô ? Tu as pris les masques ?

— Mais on peut en acheter partout.

— Vraiment, tu ne peux pas bouger ton cul ?

Ils sont déjà dans la voiture, Piotr et Ula, je vois les sommets de leurs crânes dépasser au-dessus du coffre rempli à ras bord. Est-ce qu’ils ne sont pas un peu trop grands pour partir en vacances avec nous ? Ula, ça va encore, mais Piotr passe son bac dans un an. Dans un an ou dans deux ? Peu importe. Il devrait être quelque part avec ses potes, avec des filles, à vider des bières.

— Ils sont dans un sac en tissu près de la porte de la cuisine.

L’appartement n’est pas très grand, soixante mètres carrés, mais y retrouver quoi que ce soit, c’est de la physique quantique. Les gamins ont une chambre en commun, ils l’ont divisée eux-mêmes en deux par un paravent coloré. Du côté de Piotr, tout est rangé, tandis que la partie d’Ula ressemble à ce qui resterait après l’explosion d’une bombe. Mais au moins, ils ne se disputent pas.

On est un peu à l’étroit, mais la localisation, le quartier Powisle, est sympa. L’appartement, on l’a hérité de ma mère. Ça fait quelques années que Marta me dit : vendons-le, complétons par un crédit, bâtissons une maison. Au fond, je n’aurais besoin ni de vendre ça, ni de prendre un crédit. Dernièrement, les affaires marchent vraiment bien. En réalité, j’attends. Ce n’est pas la peine de se dépêcher. Ce sont les débiles qui se dépêchent.

Les clefs, les serrures, une, deux, trois. La lumière. Bah voyons… Marta a coupé le disjoncteur avant de partir. Elle a peur que la foudre ne frappe notre immeuble.

D’ordinaire, je rentre à la maison tard le soir, je me mets devant la télé, je mange ce qu’il y a. Après ma journée, je suis crispé comme un nœud, je n’ai pas la force de parler, j’ai même du mal à respirer. Et Marta veut toujours quelque chose. Il faut payer la piscine d’Ula et les cours d’anglais de Piotr, il y a une odeur bizarre de climatisation dans ma voiture, fais quelque chose avec ça parce que si je vais moi-même chez le mécano, il me rira au nez ou m’arnaquera ; ça schlingue les canalisations dans la salle de bains.

Un sac en tissu. C’est celui-là ? Je crois bien.

Je dîne et je bois, essentiellement le vin de Marta je veux dire, à moins que je prenne soin de moi, auquel cas j’ai du whisky ou de la vodka. Il y a le fauteuil, il y a la télé, il y a la décontraction. Alors, je la supplie : chérie, j’ai passé ma journée à appeler, à crier, à me disputer et à discuter, ne me parle pas, je t’en prie. Au moins une demi-heure. En règle générale, ça a l’effet inverse, mais parfois ça marche, à condition que je le dise d’une manière particulièrement agréable. Alors, je sors une bouteille fraîche, vraiment fraîche, avec un verre et le mieux, c’est un concert sur DVD : les Floyd à Pompéi, Led Zeppelin, un truc plus récent peut-être, Metallica avec orchestre, par exemple. Du concret. Du tangible. Le fauteuil, un verre, puis deux, et des pensées, des rêves.

De Varsovie jusqu’en Istrie, il y a mille deux cents kilomètres. Marta insiste pour que nous dormions quelque part en chemin. Moi, je n’en ai pas envie. C’est un épuisement inutile, se casser la tête pour diviser la route en deux. J’ai envie d’y arriver, de descendre de l’auto et d’aller sur la plage boire une bière. Et puis, là où la Pologne s’arrête, l’autoroute commence. Je vais foncer : Brno, Vienne, Graz, Ljubljana, tout droit, comme un couteau dans du beurre. Mais les quatre cents premiers kilomètres seront durs. Ça va me fatiguer et je vais m’irriter. Et elle va certainement n’en faire qu’à sa tête. Ralentis, tu roules trop vite. Pourquoi tu le doubles, t’es pressé ? Tu es fatigué, je ne suis pas d’accord pour que tu continues à conduire, il faut que tu trouves un hôtel.

Où sont ces masques ?

Bah certainement pas au frigo. Au frigo, il y a une binouze. Et même plusieurs binouzes, des bonnes, des espagnoles, p’tit Robert les a ramenées des Canaries. Une seule me suffira, même si elles ont toutes l’air sympa, le verre est brun et frais, et les capsules souriantes.

Elle est amère et très gazeuse, elle prend joliment d’assaut le palais, je me l’envoie en entier, culminant par un rot chantant, je m’appuie contre le frigo. La suivante m’appelle de la voix d’un enfant joyeux : prends-moi, maintenant, moi, hop, hop, joue avec moi. Non, je ne peux pas, chère binouze, il faut que je prenne… qu’est-ce que je devais prendre, déjà, putain ? Des masques. De plongée. Dans le sac. C’est ça. Je crois qu’ils sont là, trois identiques, mais de couleurs différentes.

C’est mille deux cents kilomètres, me répété-je en pensée. Il faut que je me récompense. Et me fortifie avant le voyage. Deux en un. Ça tombe bien.

La deuxième coule encore mieux et encore plus joyeusement que la première. Elle descend dans le gosier et moi, je m’imagine un toboggan que dévalent jusqu’à mon ventre de joyeuses étoiles souriantes qui crieraient en espagnol. Gardez-moi sous votre protection, chères étoiles. Une longue et difficile nuit m’attend. Je referme le frigo. Je prends le sac en main. Je suis prêt. Je sors des chewing-gums de ma poche, je mets trois pastilles dans ma bouche, je clique le disjoncteur, je verrouille la porte.

— Tu as bu, dit Marta quand je monte dans la voiture.

— Non, je n’ai rien bu, dis-je en secouant la tête.

— Tu pues la bière.

Je ne veux pas discuter et, par conséquent, hurler. On s’enfonce dans un bouchon dès le début du voyage.

— J’avais dit de partir plus tôt.

— Et moi, j’avais dit d’acheter les masques sur place.

— Arrête. Arrête de raconter des conneries.

— Toi, arrête.

— Alors arrêtez peut-être tous les deux ? dit Ula et elle soupire sur la banquette arrière.

Piotr porte des écouteurs et joue à la Nintendo ou à un autre de ses machins.

Dans le coffre, j’ai installé un échangeur plein de CD et j’en suis très fier. AC/DC, Thin Lizzy, Gary Moore, c’est-à-dire du rock assez classique, mais aussi Soundgarden, Pearl Jam, Korn, System Of A Down, de la bonne zic. Je mets Korn, Blind. C’est l’un des rares groupes avec un bassiste visible. En réalité, seuls les Red Hot et eux en ont un. Chez les Red Hot, il y a ce singe de Flea et là, ce Mexicain replet. C’est un cafard affreux, mais il joue d’enfer, il malaxe les cordes de ses grosses paluches comme s’il pelotait une nana. Ça donne une basse qui vous tombe sur le crâne comme des sacs de sable ; ça remplit joliment l’auto, ça vous pousse à accélérer, et ça vous isole.

— Non, s’indigne Marta, mais je ne l’écoute pas.

Ula geint depuis la banquette arrière un truc que la musique avale. Je me retrouve dans une bulle. Je n’écoute pas les klaxons non plus, je n’écoute pas la sirène d’une ambulance qui passe, je n’écoute pas la rumeur de la ville.

— Baisse le volume ! hurle Marta.

C’est vert. D’accord. On peut y aller.

C’est chouette de se fermer ainsi, de se déconnecter. Si je fais bâtir une maison un jour, ce sera juste pour m’y faire construire une super piaule où je pourrai passer de la musique, siroter une bonne vodka et ne me faire du souci pour rien, vraiment rien.

Tout cesse en un claquement de doigts. Elle l’éteint, sans rien demander.

— Putain !

— Ne commence pas.

— Je conduis, donc la musique est à moi, dis-je. Tu veux que je vous y amène ou pas ? Vous voulez y aller en bus ? La gare routière de Varsovie est juste là, au coin. Je suis sûr qu’on peut y trouver un autocar pour la Croatie. Je vous dépose ?

— Arrête, lance-t-elle, mais plus bas.

Et moi, je remets la musique. Mais un peu plus bas. L’art du compromis.

Quand nous quittons enfin Varsovie, la route devient fluide. Ça fait longtemps que ces deux binouzes se sont transformées en accablante soif d’autres binouzes, des binouzes appelant le renfort léger du whisky. Ou d’une vodka sucrée. Une Żolądkowa, par exemple. En guise de sympathique dessert.

Ula gémit encore.

— Ils ont faim, m’annonce Marta.

— Mais ils ont mangé !

Je ne devrais pas m’arrêter, pas maintenant. J’ai soif : toute ma gueule, tout mon gosier est comme du papier abrasif.

Au loin, je remarque des arches dorées du côté de notre file. Je mets le clignotant. D’accord, elle a gagné. Faut qu’ils graillent, qu’ils pissent et après, ils n’auront plus qu’à fermer leurs clapets jusqu’en Croatie.

Dans ma tête, j’essaye d’enlacer ces treize heures que je dois passer en voiture et de les compresser, de les condenser jusqu’à un temps possible à vivre ; je veux écraser cette éternité en un truc qui tiendrait dans la main, que je regarderai en me disant : oh, ce ne sont que treize heures, ça va passer, après quoi je sortirai, et je trouverai. La première gargote qui passe sur la plage fera l’affaire. Marta va se commander de la bonne nourriture, des choses qu’elle aime. Des crevettes ou un truc du genre. Des sucreries pour les marmots. Peut-être une petite bière pour Piotr, qu’il se sente comme un adulte. Moi, je commencerai certainement par une bière. Karlovaćko, je crois que c’est ça qu’ils servent, un peu trouble, mousse épaisse, douceâtre. Peu importe, tant que c’est frais, ça sera bon.

— Commande, dit Marta.

— Toi, commande, dis-je.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Un Coca.

Le Coca est affreux.

Un quart d’heure plus tard, toute la voiture sent le McDo. Marta me tend une frite. Je secoue la tête. Va prendre une portion de gras quand tu as soif. Le Coca est dégazéifié et tiède, comme si les glaçons qu’on y avait mis ne le concernaient pas.

— Est-ce qu’on va vraiment tous tenir là-bas ? me demande Marta.

Il faut encore que je baisse Korn pour suivre avec elle cette conversation stupide que j’ai déjà menée une dizaine de fois.

— Zbyszek dispose d’une maison entière.

— Mais il y sera avec sa famille.

— En ce moment, il a une famille assez réduite, je veux dire celle avec laquelle il part en vacances.

J’explique ça en tentant de me rappeler, comme à travers un brouillard, la jeunette qui était sur la couv’ du dernier Playboy, ou était censée y être, je ne sais plus trop ce que Zbyszek m’a raconté à son propos.

— Je suis triste pour sa femme, déclare Marta.

— C’est plutôt pour lui que tu devrais être triste.

— Ah oui ? C’est toujours le mec qui est à plaindre, c’est ça ? Comme toi. T’es le plus à plaindre.

— Tu ne te souviens plus comment elle était ? C’était l’archétype de la mégère, un crapaud immonde, un arbre de Noël gitan, des griffes rouges comme une bannière, des talons aiguilles comme deux escabeaux. Elle ne ratait jamais une occasion de lui prendre la tête. Et elle surveillait ses tunes comme un chien sa niche.

— Un chien ne surveille pas sa niche, dit Piotr. Un chien est attaché à sa niche. Un chien surveille la maison.

— Et c’était mal, qu’elle surveille les tunes ? me demande Marta.

Je n’ai pas envie de lui expliquer des concepts de base.

— Le truc, c’est que jamais de la vie je ne serais parti en vacances avec Jola, dis-je simplement.

La frontière est proche, on pourra appuyer un peu sur le champignon. J’aime ma caisse, une Volvo V70 de l’an 2000, moteur 2.3R, 250 chevaux, même si je n’aime pas sa couleur, gris métal. Les voitures grises ont l’air de bouses – le gris, c’est bon pour la chemise que tu mets pour un rendez-vous à la banque.

Une heure, deux, trois. Ça avance tant bien que mal. Après la troisième heure, il en reste dix, et il est plus facile d’en comprimer dix que treize. Dernière station-service en Pologne, il faut s’étirer, boire un café.

Je fais le plein, j’entre dans la boutique. Il fait déjà nuit. Dans le dos du vendeur, il y a une batterie de vodkas et de clopes. Des clopes, j’en achète, même si ça fait trois semaines que je n’en ai pas fumé et, au fond, il serait intéressant de poursuivre l’effort. Mais d’un autre côté, il me faut bien quelque chose en récompense, il faut que je tienne le coup jusqu’à cette Croatie. Pourquoi on n’a pas pris l’avion pour y aller, déjà ? Ça y est, je sais : Marta m’a dit qu’elle n’avait pas envie de me regarder me torcher la gueule à bord. Pour qui elle me prend, bordel ? Pour un alcoolique ?

— Autre chose ? me demande le vendeur.

Je prends aussi de quoi boire, trois bouteilles de Jack.

Il pourrait ne pas y en avoir dans les Balkans, ils sont quand même un peu retardés, là-bas. Il y a quelques années, ils foutaient que de la merde, comme les Boches cinquante ans plus tôt, on n’en pouvait plus d’entendre parler de ça et encore moins d’y penser. Et donc, ils pourraient bien ne pas avoir de Jack, seulement leurs gnoles de prunes au pétrole. Boire ça, c’est comme s’envoyer de l’alcool ménager.

Je suis sur le point de payer, mais Piotr surgit à côté de moi, sans un bruit, tel un spectre. Il tient un sneaker et des chips à la main. Il me regarde en biais, de derrière ses lunettes épaisses, ses cheveux gras s’emmêlent sur son crâne comme l’herbe sur un pré.

— Tu veux ça ? dis-je, devinant ses pensées.

Il hoche la tête. J’entends le verre tinter ; je ressens le bruit dans mes terminaisons nerveuses.

Je balaye la station-service du regard. Nous y sommes seuls, les filles ont dû aller aux toilettes, à moins qu’elles nous attendent dans la voiture. Je prends mon sac de courses, j’achète un café dans un gobelet en carton, puis je me penche vers Piotr et lui demande s’il veut une bière.

— Quoi ? fait-il.

Il recule d’un pas. Simultanément, il regarde ce sac comme s’il croyait que j’allais lui piquer ses friandises et partir en courant.

— Bah, est-ce que tu veux une petite bière ? Tu te la videras sur la banquette arrière.

Il secoue la tête. Et il me regarde comme si je lui parlais en mandarin. Quel garçon étrange.

— Ben quoi, tu ne bois pas de binouzes avec tes potes ?

— Avec mes potes, si, mais pas avec toi.

Je ne le comprends pas. Il pourrait se laver les cheveux. Et pourquoi il me fixe autant ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Peut-on vraiment parler ainsi à son père ? Je devrais lui dire que je ne lui permets pas de crâner de la sorte, surtout maintenant, quand je l’emmène pour des vacances géniales.

— Tu peux m’acheter un Coca, dit-il après un temps.

Alors je lui prends un Coca, et mon café, et mon sac de bouteilles, et je mets tout ça dans le coffre. Je m’adosse à la voiture, bois une gorgée de café, un goût affreux, après quoi, je tire une latte sur ma clope, elle a un goût encore pire ; je souffle la fumée dans la noirceur du ciel, elle reste en suspens, ne veut pas partir. Mon dos ne me fait pas souffrir, mais je fais semblant que si, et qu’ainsi Marta me permette de rester là quelques instants de plus. Ça fait longtemps que ces deux binouzes ont dû s’évaporer. Si seulement je pouvais prendre une gorgée de l’une de ces bouteilles et la faire passer avec un chewing-gum… Au moins une micro-gorgée.

Piotr reste devant la voiture, comme s’il m’attendait… ou comme s’il me surveillait.

— Tu es content ? dis-je.

— De quoi ?

— Des vacances ? dis-je sur le même ton que lui.

Il m’observe comme le ferait un chat qui se demanderait qui je suis, au juste.

— Pas vraiment, dit-il et il monte.

C’est lui qui ne veut pas me parler. Il ne peut pas me sentir et appelle ça de la haine – tant pis, c’est la vie. Ça lui passera, comme à tous les morveux. J’éteins mon mégot et je monte moi aussi. Mon père ne m’a jamais proposé de bière, il ne m’a jamais demandé si ça allait, il ne regardait que mes carnets de notes, passait ses ongles sales dessus, il me cognait quand il trouvait des clopes ou des cartes dans ma chambre, et quand j’ai commencé à jouer dans un groupe, il m’a dit qu’il en avait honte parce qu’il n’avait pas élevé un troubadour.

Maintenant, après la mort de ma mère, ce gars qui a été troubadour, puis qui s’est occupé d’autres troubadours, paye à ce connard la meilleure clinique de Varsovie pour qu’il puisse confortablement écouter l’herbe pousser.

Je fais défiler les disques, je finis par tomber sur ce qui me convient pour rouler de nuit. Alice In Chains – une ambiance un peu déprime, mais en revanche, il y a des guitares fortes et sympas, un son concret, ça pèse sur le crâne et l’écrase agréablement. C’est dommage pour l’autre mec qui chantait chez eux, parce qu’il chantait vraiment bien ; il paraît que lorsqu’ils l’ont retrouvé, il pesait trente kilos. C’est ce que Zbyszek m’a dit. Si je découvre un jour que Piotr ou Ula se shootent, je les tuerai plus vite que leur drogue.

Après quelques heures, j’ai mal partout – le dos, le cul, la tête –, je ne sais pas si c’est toujours la Tchéquie ou déjà l’Autriche, il faudrait que je m’arrête sur une aire pour vérifier ce qu’il y a sur les étagères : de la Staropramen ou de la Zipfer, de la Becherovka ou du Stroh.

— Quelqu’un pourrait peut-être me dire un truc ? fais-je.

La musique, c’est sympa, mais si quelqu’un émettait un son, ça serait sympa aussi, je n’aurais pas l’impression de travailler dans une boutique de fringues et de conduire des mannequins en vitrine.

— D’où te vient cette soudaine envie d’interaction ? demande Marta.

— Et toi, faut que tu sois désagréable ?

— Écoutez, si vous comptez passer votre temps à vous disputer, je fugue et je rentre à la maison en stop, menace Ula depuis la banquette arrière.

— On ne va pas se disputer, Ula, dis-je. Il y aura une super ambiance.

— Alors essaye de rester sobre au moins une journée, par exemple.

Du coin de l’œil, je vois qu’en le disant, Marta ne prend même pas la peine de me regarder.

— Et après, c’est moi qui me dispute tout le temps ? dis-je. Bah voyons.

— Ne vous disputez pas ! crie Ula.

— Personne ne se dispute, putain !

— Et voilà, fait Marta en hochant la tête. Et voilà.

Bien sûr, elle est innocente comme du cristal, éternelle victime, elle n’a jamais commencé une dispute, toujours souriante et amicale telle une patrouille de jeannettes chez les scouts. C’est toujours moi le méchant, le monstre qui lui empoisonne l’existence. C’est à cause de moi qu’elle n’est pas devenue Madonna ou au moins Kayah. Tout ça, c’est ma grande et incommensurable faute, bien évidemment que si.

— Cela fait sept heures que je conduis cette voiture, vous ne pourriez pas avoir un peu pitié de moi ? Vraiment ?

Ma vie, c’est faire face à un tribunal. Marta est la juge, Ula la procureure, elles émettent tout un tas de verdicts, ou plutôt non, elles émettent toujours le même verdict : pas bon, mal, coupable.

— Mais c’est toi qui as un problème.

— Mon problème, c’est que personne ne parle.

— Bah justement, là on parle, alors c’est quoi le souci ? me demande-t-elle.

— Bordel de merde ! crié-je en tapant le volant.

Le silence. J’entends Ula et Piotr se tortiller sur la banquette arrière.

Marta me regarde désormais. Je me tourne vers elle. Elle a l’air paisible, méchamment paisible. Je préfère encore quand elle est furieuse ou quand elle pleure.

— Continue à écouter tes trucs.

Elle augmente le volume. La musique est trop forte, même pour moi. Down in a hole, feelin’ so small.

Encore un peu et ça sera la Croatie, la terrasse et Zbyszek.

Je fixe l’entonnoir de l’autoroute. Ininterrompu, incessant, identique. Le temps restant, peu importe combien, se regonfle à l’infini. Nous n’allons jamais atteindre notre destination.

Léger claquement, il fait plus sombre un instant.

— Attention ! hurle Marta.

Je crois que j’ai failli heurter la barrière – peu importe, ça y est, c’est bon. Tout va bien. Je me fous des claques, légères. Marta me dit quelque chose, mais ses paroles sont noyées dans le fond sonore, je cherche le disque suivant, Metallica, le dernier je crois, fort, pied au plancher, plus vite, plus vite.

Marta m’injurie assez délicatement, elle me traite plus de cinglé que de connard, mais je ne peux pas trop y prêter l’oreille pour le moment. On arrivera certainement à temps. Et tout ira bien.

L’éternité se contracte en une vidéo regardée en avance rapide. Il suffit de se concentrer.

Sur place, il fait chaud et tout est brillant. D’abord, nous tournons en boucle dans la ville, le GPS perd les pédales à cause d’un chantier sur un rond-point, le village s’appelle Medulin ou un truc du genre, tous ces trous paumés sur la côte se fondent en un seul agglomérat. C’est la canicule, les parois rocheuses sont couvertes d’arbustes aussi secs que de la sciure. Les rangées de pieds de vigne vert pâle, qui m’évoquent du papier sous ce soleil laiteux et aveuglant, sont entourées de grillage et de barbelés. Entre elles, des villages construits autour d’hôtels, des ensembles de maisons cubiques, deux étages minimum, énormes, souvent dépourvues de crépi. Tout est gauche, inachevé, suspect, kitch, brûlé par le soleil, d’apparence friable. C’est plutôt sympa mais un peu étrange ; c’est comme si des Polonais avaient conquis la Sicile et tout occupé, à l’exception du rivage. Le bord de mer, ici, c’est une promenade, de chouettes restos, des hôtels ; pour l’heure, on les voit de loin : des complexes blancs remplis de gens épuisés par trop de repos.

Je suis abominablement sobre, aussi sec que tous les arbres et les arbustes des alentours.

La maison de Zbyszek ressemble aux autres, elle aurait besoin d’une couche de plâtre, elle est faite de briques rousses cendrées, elle est immense et possède deux étages. Alors que nous approchons, nous distinguons sur la façade deux balcons en demi-cercle, les cubes métalliques des climatiseurs sous les fenêtres, leurs épais tuyaux recouverts de crépi. La porte d’entrée se trouve sur la droite du bâtiment et, à gauche, la fameuse terrasse à colonnade, sur laquelle on est censés s’installer sympathiquement avec Zbyszek – bizarrement, elle est construite côté cour, dos à la mer. Devant la maison, il y a un espace de terre battue et un bassin entouré de pierres, ainsi qu’un toit pour le barbecue. La plage n’est pas bien loin.

Marta descend de voiture en premier.

— C’est là ? demande-t-elle.

— Oui. Il nous l’a montré sur des photos, non ? dis-je.

— C’est comme à la campagne, grogne Ula. Il ne manque plus que les poules.

— Tant pis, moi, ça me plaît, dis-je en faisant un pas vers la maison.

Avant que j’y arrive, Zbyszek ouvre la porte et vient nous accueillir. Joyeux, comme s’il avait touché le gros lot dans un jeu à gratter, il avance vers nous les bras grands ouverts. Un vrai roi des tropiques : chemise colorée ouverte sur le torse, pendentif en perles de bois, bronzage, lunettes de soleil (bien entendu, je n’ai pas pris les miennes, il faut que je m’en achète, peu importe lesquelles, parce qu’encore un peu et ce soleil me cramera la rétine). Le sol poudreux crisse sous ses sandales.

Il nous conduit à l’intérieur, sa cocotte nous attend sur le pas de la porte. Je ne me souviens plus de son prénom, mais elle se présente à Marta, et ça y est, ça me revient : Marika. Elle pourrait être une copine un peu plus âgée d’Ula. Des cheveux noués en deux petites tresses, typée un peu de l’Est, bronzée et svelte, petite – une fleur sympathique. J’essaye de ne pas trop la regarder parce qu’elle ne porte qu’un haut de bikini et un short en jean très court.

Nous passons dans un salon avec cuisine américaine. Au milieu, un grand canapé en cuir disposé devant une télé aussi imposante qu’un totem, et, près du mur, une guitare avec ampli. On sait que Zbyszek tiraille les cordes de temps à autre, même si tout le monde se portait mieux quand il ne composait rien et se contentait de chanter. Sa voix a été et est toujours aussi puissante qu’une cathédrale.

Progressivement, ma mauvaise humeur me quitte.

— Sentez-vous comme chez vous, nous dit Zbyszek, puis il s’adresse à sa copine : Marika, montre les chambres à nos invités.

Marika se dirige docilement vers l’escalier, je m’efforce de regarder à côté de ses pieds. Je m’appuie sur l’évier. C’est joli, cette cuisine américaine, surtout le frigo, grand, en inox, avec une machine à glaçons : une salle aux trésors splendide et moderne. Soulagement. Les muscles se relâchent, la tension redescend.

Dans un instant, ça ira mieux.

— Comment va, tu veux faire une sieste ? demande Zbyszek en m’observant. Rouler jusqu’ici en une fois, ça vous épuise un homme.

Marta me demande de monter les affaires à l’étage. Je crie que je le ferai dans une minute. Piotr prend la valise la plus lourde, se contracte, il se met à la traîner dans l’escalier, il tremble tout entier, encore un peu et sa colonne vertébrale va lâcher. Ula lui dit de laisser tomber, mais il continue à la monter.

— Tu veux un truc ? me demande Zbyszek en désignant le frigo.

Je hoche la tête.

— Binouze ? me demande-t-il encore.

— Pour commencer, une binouze, ça ira.

— Ça fait plaisir de te voir, me dit-il et il m’offre un verre.

Quel beau liquide doré !

— Ça fait plaisir de te voir, dis-je au verre.

Ça ne se fait pas trop de le boire cul sec, mais je le fais quand même.

L’étau qui enserrait ma tête durant les quinze dernières heures relâche enfin son étreinte. Soudain, toute la maison est bien plus grande. Zbyszek se tient à cent kilomètres de moi. Il crie pour me demander si j’en veux une autre. Bien sûr que j’en veux une autre.

Je remarque que dans un coin de la pièce, à côté de la télé, il y a une guitare. Chouette. Une Telecaster, en palissandre, Keith Richards jouait sur une guitare comme ça. L’ampli est petit, orange, mais si on la frappe un bon coup, elle balancerait certainement du lourd. Durant un instant, j’ai envie de la prendre et de jouer, mais non, je ne vais pas me couvrir de ridicule.

— Quoi de neuf, d’ailleurs ? me demande Zbyszek.

— Ça va, Zbyszek, ça va. Et c’est grâce à toi si ça va si bien.

Je me retourne.

— Laisse tomber, Kania. C’était mon devoir de remettre de l’ordre là-dedans. Un producteur est arrivé, parce que c’est comme ça que ça se passe aujourd’hui, il n’y a plus tous ces Jeannots avec leurs chaînes en or, aucune Josiane Trucmuche, frangin… tout simplement, un gars de chez Sony débarque, un mec en costard, tu comprends, et il dit : messieurs, c’est un sacré bordel ici dans vos papiers, la moitié des morceaux au piano n’a pas été déposée pour les droits d’auteur, alors qui a écrit quoi ? Le Théâtre de Poupées, d’accord, mais le groupe a déjà eu une vingtaine de formations. La vérité est que, toutes ces chansons du premier album, c’est toi qui les as inventées, Marcin. La Russie aussi.

Il m’observe. On dirait le roi de Hawaï, mais avec les yeux du Père Noël.

— Et Borek ne l’a pas mal pris ? Après tout, c’est lui qui jouait de la gratte.

— Rien à foutre de ce gars, ni de comment il le prend, réplique Zbyszek, cinglant.

Effectivement, je ne l’ai jamais particulièrement aimé. Zbyszek avait envie de faire de lui un nouvel Angus Young, mais Borek était aussi mauvais qu’un singe qui composerait des poèmes. Il savait jouer, certes, mais il avait une personnalité de disco-polo et, une fois ivre, il s’émouvait devant des morceaux aussi kitch que Bielyje Rozy.

— Vraiment, je te suis redevable. Un tas de fric est tombé dans mes poches grâce à ça. Et puis, j’ai vendu ma p’tite affaire.

— L’internet ?

— Oui, Zbyszek, l’internet tout entier.

— Tu sais de quoi je parle.

— Je sais. Il y a vraiment de quoi se remplir les poches.

Zbyszek s’approche de moi et me tape sur l’épaule, puis il sort du frigo une bouteille de vin blanc.

— Moi, je me prendrais bien un cocktail, si possible, dis-je tout bas, aussi timidement qu’une vierge.

— Tes souhaits sont des ordres.

Il rit et prend une gnole locale, complète avec de l’eau minérale et ajoute une tranche de citron.

J’en prends une gorgée, sans la renifler. On dirait de la limonade, mais ça monte à la tête.

Acidulé, vivifiant, merveilleux – au soulagement de sentir la muselière se desserrer s’ajoute un chant intérieur. Le crissement de la glace, quel son merveilleux, plus beau que le timbre de n’importe quel instrument, il me remplit en entier, du haut jusqu’en bas.

— De mon invention. Rakija club, dit-il en riant de plus belle.

Je reprends une gorgée. Une puissante traîtrise pulse dans cet Orangina made in Zbyszek, des courants profonds, des esters étranges, c’est à la fois bon et dangereux. Je me demande si ce n’est pas trop fort, pour commencer.

Ils descendent, ils ont déjà défait leurs valises.

— On veut aller à la plage ! annonce Ula.

Zbyszek répond que bien sûr, il va nous montrer les environs, on va faire une jolie promenade et on se posera sur la plage parce que, mine de rien, c’est essentiellement pour ça qu’on vient dans les parages, pas vrai ? Zbyszek dit à Marta qu’elle est jolie. Marta n’est pas du tout jolie.

Je reprends une gorgée, doux Jésus, qu’est-ce que ça cogne ! Mais la suivante est meilleure ; après tout, quand ça fait mal, le mieux est encore de faire passer avec la même chose. En règle générale, les cocktails sont sympas. Je n’aime pas cette picole à la polonaise, cette façon de manifester à quel point on est balèze, toutes ces conneries comme quoi les boissons colorées, c’est pour les dames, et les mélanges seulement pour les malades, et qu’il n’y a que la pure de vraie, et cul sec, sans soft, et qu’après le second, on fait ses prières. Ce sont des discours bons pour les alcooliques, pour les clodos. Le cocktail donne un meilleur effet, permet de réguler précisément le résultat, mène à une douce amplitude, agréable et plate, au lieu de voler par monts et par vaux. Je bois des mélanges – je sais quand j’en ai assez. Je bois responsable. Je bois en homme. Mais parfois, on peut se permettre un peu de folie.

— Tu sais quoi, Zbyszek, c’est bien bon, mais verse-nous de la pure, dis-je.

— T’es sûr ? demande-t-il hilare.

— On n’est pas des gamins.

Il m’en verse et vlam ! Ô Saint-Esprit, c’est comme avaler un incendie. Au début, il y a cette violence, ça ne fait aucun doute, mais l’instant d’après, tout devient léger et mystique.

— On veut aller à la plage, répète Marta.

— Oui, on va à la plage, lui dis-je et, avant qu’elle n’ait le temps de grogner autre chose, nous voici dehors.

Je regarde ma montre, il est dix heures. Tout est affreusement chaud et blanc. Comme au beau milieu d’un désert. L’air frémit comme s’il était en feu.

— Zbyszek, tu aurais des lunettes ? Je vais m’en acheter, promis, mais excuse-moi, je n’ai pas pris les miennes.

Il m’en apporte, dans le genre Texas Ranger, et tout devient immédiatement plus supportable, plus mat, plus frais. J’ouvre le coffre et j’ai besoin d’un moment pour réaliser que ce que je cherche se trouve pile devant moi. Je sors du sac une bouteille de Jack, fier de pouvoir rendre un ami heureux.

— Je me suis dit que tu n’avais pas ça dans les boutiques du coin, dis-je en lui offrant mon cadeau.

— Dans celles où j’achète, si.

Il me sourit. Il n’est pas foncièrement réjoui. Je range donc la bouteille dans le coffre.

Très bien, on y va, sur une terre qui crisse sous les sandales, à travers un paysage sec. Soudain, une mollesse m’envahit, l’environnement n’est plus que brise.

Nous nous engageons sur une chaussée étroite. Mais il nous faut bondir sur le côté parce qu’un idiot bourrine sur cet asphalte troué comme si c’était un circuit de formule 1. Ils sont comme ça, dans les Balkans : soit ils se font la guerre, soit ils meurent dans des accidents de voiture. Des deux côtés de la route, des rangées de maisons entourées d’arbres desséchés aux branches tortillées, tendues vers le ciel comme de vieilles mains. Les maisons sont davantage achevées que celle de Zbyszek, clôturées, un peu plus décentes, peintes avec cette chaux blanche qui s’embrase au soleil. C’est à en perdre la vue. Des arbres, enfin, apportent une fraîcheur agréable, des cailloux s’incrustent dans mes tongs.

Dans l’eau, à quelques mètres du rivage, une montagne de caoutchouc haute de plusieurs mètres, avec des poignées, dérive ; les gamins grimpent dessus et sautent dans l’eau. Zbyszek se tapote le ventre, ravi comme s’il venait d’avaler un tas de friandises. Marta, Marika et les enfants s’installent sur les pierres. Je perds l’équilibre. Je le retrouve.

— Encore une fois merci, Zbyszek, dis-je.

Zbyszek répond quelque chose, mais à la fin, mes genoux fléchissent. Je vais dans l’eau. J’enlève mon tee-shirt et mon pantalon. L’eau est si froide qu’elle me coupe le souffle. J’avance en direction de la montagne en caoutchouc, finis par trébucher, je me mets à nager.

Marta me crie je ne sais pas quoi, certainement un truc du genre arrête de déconner. Je nage jusqu’au but, je saisis les poignées, je me hisse. Les enfants grimpent et sautent sur les côtés. Mes mains me font mal, j’ai de faibles paluches, mais suis déterminé comme s’il y avait un trésor en haut. Enfin, j’arrive au sommet. Mes yeux picotent, j’ai le nez plein d’eau salée. Je me couche sur la gomme froide, l’eau s’évapore au soleil.

Je ferme les yeux, je m’endors, je ne me réveille que le soir.

Seul, dans un lit double. Les draps sont frais, ils crissent comme de la neige. La clim pilonne la chambre. Je n’ai pas la moindre idée de l’heure qu’il est, mais il fait sombre, c’est donc le soir ou la nuit. Je touche ma caboche, je vérifie si elle est entière. Elle l’est. Je n’ai rien fait. Des voix étouffées me parviennent d’en dessous. En me levant, je tangue à cause du mal de crâne. Je m’appuie contre les murs. Ils sont en bas. Je regarde ma montre. Vingt-deux heures.

— La belle au bois dormant ! dit Zbyszek en riant lorsque je descends.

Piotr et Ula sont sur le canapé, Marta et Marika devant une bouteille de vin. Alors, qui est-ce qui picole, ici ? Parce que ce n’est certainement pas moi ! Zbyszek s’est changé et a mis une chemise aux motifs encore plus tapageurs. J’ai des vertiges. Il faut que je boive, tout de suite, peu importe quoi.

— Binouze ? me propose-t-il.

J’acquiesce.

— Ne lui donne pas de bière, le supplie Marta.

— On sort dîner, commande Zbyszek. Pour fêter votre arrivée. Je connais un super resto.

— Il y a des pizzas ? demande Ula.

— Des coolissimes, répond Zbyszek en souriant de toutes ses dents, et Ula sourit aussi parce que c’est cool qu’un oncle cool vous dise que quelque chose est coolissime.

Cool, il faut juste que je calme ce moteur qui vrombit dans ma tête. J’ouvre le frigo, je prends une bière. Je lève un toast vers Zbyszek, m’excusant par la même occasion de le faire sans demander sa permission.

— Mi casa es su casa, dit-il en riant.

— Un bon Serbe est un Serbe mort, dis-je sans savoir pourquoi, je crois que j’ai l’impression que c’est drôle, puisqu’on est en Croatie.

Gloup, gloup, gloup, gloup, gloup…

— Va simplement dormir, me dit Marta. On ira tout seuls.

— Bah quoi, t’as honte de moi ? dis-je pour la provoquer.

— Pitié…, chuchote Ula, tandis que Piotr approche sa Nintendo de son visage.

Zbyszek donne le signal de sortie. Je ne sais quoi faire avec la bouteille vide, alors je la pose dans l’évier.

Le soir, les environs semblent menaçants, il y a peu de lumière, les voies deviennent plus claires près du rivage, mais le rivage est de l’autre côté de la maison. Et ce son exaspérant – le ronronnement d’une petite hélice, d’un étrange hélicoptère, un signal crypté sur des fréquences radio cachées, qui rampe dans ma tête, par l’oreille, telle une perceuse. Qu’est-ce que c’est que ça, bordel ?

— C’est le pays des cigales, m’explique Zbyszek.

— Est-ce qu’elles peuvent nous faire du mal ?

— Ça t’a joliment cramé, Kania, me lance-t-il pour toute réponse.

Les cigales nous accompagnent jusqu’au resto en question, le long de la côte. La lumière des lampadaires s’étale sur l’eau noire, en taches claires, des gens se promènent tout autour et on entend de la musique au loin, ça ressemble à du Bregović, violon, rythmes nuptiaux, peut-être qu’on célèbre un mariage pas loin d’ici, difficile à dire. Santé.

— Comment on dit santé en croate ? m’enquis-je auprès de Zbyszek.

— Pour un toast ? Zivjeli.

— Zivjeli ! crié-je en direction de la musique.

Marta et les enfants accélèrent. Qu’ils y aillent, santé, zivjeli. Zbyszek fait exprès de les laisser partir devant.

— Marika va leur montrer le chemin, dit-il en balayant l’air de la main. Parlons un peu avant de nous en mettre une vraie, Kania.

Soudain, il devient très sérieux.

Il prend dans sa poche un paquet de cigarillos et m’en propose un, j’accepte, j’allume, ô sainte mère, qu’est-ce que ça vous agresse la gueule. Le monde grince, indigné ; c’est un vieux manège qui s’active soudain.

— Alors, il y en avait combien, de ce fric, au bout du compte ? me demande-t-il.

— Doux Jésus, je ne sais plus. Tout ne m’est pas encore parvenu, tu sais. Mais quelques millions.

— Tu as vendu seulement ce site web ou l’agence aussi ?

— L’agence, je me la garde. Mais je crois que quelqu’un d’autre devrait s’en occuper. Marta, par exemple.

— Donc, la majeure partie du magot, ce sont les tantièmes de nos chansons.

— Oui, la grosse part.

— Le coup d’une vie.

— Bah ouais, le coup d’une vie.

— Zivjeli, dit-il.

— Zivjeli, dis-je en riant.

Il me contemple, plisse les yeux, il me sonde comme un putain de scientifique. Des fumées mordantes s’échappent de nos gueules et s’emmêlent dans l’air.

— Et qu’est-ce que tu comptes en faire ? me demande-t-il.

Je hausse les épaules, que veut-il que je réponde ? Je n’y ai pas encore réfléchi. Je n’ai pas encore eu le temps de vraiment me torcher pour fêter ça, ni d’en parler à qui que ce soit. Seule la comptable est au courant. Ah oui, les gens de la boîte aussi. Qu’est-ce qu’il faut que j’en fasse ?

— Je crois que je vais faire construire une maison. Marta insiste beaucoup.

Quand je dis ça, je réalise que nous sommes seuls sur cette promenade, sous les lampadaires, que les autres ont déjà disparu dans l’obscurité.

— Une maison à quelques millions ? Déconne pas, tu vas faire une villa à la Blake Carrington ?

— Non, une maison normale. Ordinaire.

— Alors qu’est-ce que tu veux faire du reste ?

— Je ne sais pas, Zbyszek, putain. Quoi, tu commences à jouer au conseiller ?

Il secoue la tête. Il rit.

— Kania, tout doux, sinon y a un truc qui pétera dans ton cul, et tu vas mourir de chiasse. J’ai un bien meilleur deal pour toi. Il y a des apparts à acheter. Beaucoup, pas cher. Dans dix ans, tu vas te faire le double dessus.

— Des appartements.

— Quartier Ochota. Cinq immeubles. Voire mieux, jusqu’à sept peut-être. Je ne m’en souviens plus. Mes potes ont fait une telle affaire que c’est pas croyable.

Il relâche encore plus de fumée. Les taches blanches des rares lampadaires frémissent sur l’eau.

— De très bons appartements. Dans des immeubles anciens. De prestige. De quarante à cent mètres carrés. Pour toi, sept mille cinq cents le mètre.

— C’est pas cher, je crois ? dis-je en réfléchissant à haute voix.

— C’est vraiment pas cher, Kania.

— Tes potes, là, ils ont quoi, hérité du truc, ils l’ont racheté ?

— Ils l’ont récupéré.

— Récupéré ?

— Ils ont récupéré ce que cette pute de communisme a volé, Kania. Toi, elle ne t’a rien volé ? Sans ces truands rouges, tu serais comme Lennon aujourd’hui.

Zbyszek s’emballe souvent sur la politique. Il faut laisser passer l’orage. De l’endroit d’où provenait la musique, on entend à présent un chant choral, tonnant ; il y a peut-être vraiment une fête de mariage par là-bas. L’espace d’un instant, tout devient plus frais.

— Moi, j’aurais bien acheté tous ces apparts. Je te promets, d’ici dix ans, ça vaudra deux fois plus.

— Ça sonne bien, dis-je en montrant la direction d’un mouvement de la tête.

Nous bifurquons à droite dans un étroit sentier qui monte. Nous marchons à nouveau entre deux rangées de maisons protégées par des portails métalliques derrière lesquels des chiens aboient.

Fumer et grimper ne s’accordent pas très bien, j’éteins mon cigarillo.

— Il doit y avoir un hic, Zbyszek.

— Le hic, c’est qu’après l’achat des apparts, il faut attendre un peu avant de les récupérer. Parce qu’il y a encore des gens qui vivent dedans.

— Tu veux que j’achète des appartements avec des occupants ?

— Ça ne prendra pas longtemps, dit-il impatiemment.

— Qu’est-ce qui ne prendra pas longtemps ?

Je vois qu’il ne sait absolument pas comment s’expliquer. Je lui laisse le temps de rassembler ses idées.

— Ce sont des connards, des minables, des fainéants, Kania. Des clochards. C’est logé dans des apparts communaux, ça vit des aides sociales et ça sniffe de la colle avec ton fric et le mien. En fait, les communistes ont fauché ces immeubles à leurs propriétaires juste après la guerre, tu comprends ? Ils devaient loger la populace qui débarquait de tous les coins du pays. Mais ces logements appartenaient à quelqu’un.

— À tes potes.

— Non, pas à mes potes. Mes potes les ont juste récupérés.

— Je ne suis pas sûr de comprendre, dis-je.

Un resto émerge au coin – un bâtiment bas, en bois, flanqué d’une terrasse qui émet de la chaleur et de la lumière. Il y a beaucoup de gens sur la véranda : du mouvement, du brouhaha, des odeurs de bouffe, et un unique morceau de charbon incandescent à l’endroit d’un feu de bois consumé.

— Combien de temps faut-il attendre ?

— Peu, dit-il. C’est déjà en train d’être géré.

Nous nous approchons de la terrasse. Je les vois près du mur, à tenter, sans résultat, d’entrer en contact avec un serveur qui court entre les tables, un chauve imposant à la chemise trempée de sueur et en tablier Lavazza café. Les odeurs de bouffe m’étouffent : de la pâte chaude, grillée, de la viande, des légumes, des épices.

— Si tu achètes dix appartements maintenant, t’es paré pour la vie. Le prix ne baissera jamais.

— Paré, dis-je.

C’était vrai, la Russie tournait toujours sur toutes les radios, une quinzaine de fois par jour, toute la Pologne en avait assez de cette chanson, mais n’arrivait pas à s’en défaire. Nous avons créé un élément de l’héritage culturel, disait Zbyszek en riant, et il avait raison, on était comme Kozakiewicz faisant un bras d’honneur aux Russes aux JO de 1980, comme les sketchs de Smoleń travesti en paysanne, comme Olbrychski agitant son sabre dans ses films de cape et d’épée. Des icônes. Par la faute du piratage de cassettes vendues dans les marchés et les bazars, une plaie qui touchait tout le pays, nous n’avions pas touché un kopeck, à l’époque, c’est à peine si chacun de nous avait pu s’acheter une voiture d’occasion, récupérée dans une casse auto allemande.

Zbyszek a raison. Il faut se prémunir, faire ça à notre façon.

On s’attable, le serveur nous tend des menus plastifiés, imprimés sur ordinateur ; il pose sur la table l’huile d’olive, les sauces et les couverts. Des odeurs de sueur et de pâte émanent de l’ensemble. Le serveur a l’air d’un mec à la coule.

— Une bière, dis-je rapidement avant qu’il ne s’en aille.

— Alors du vin pour moi, dit Zbyszek.

Marika veut du vin aussi, et Marta aussi, après tout. Et tant mieux, personne ne va me prendre la tête.

— Et toi, tu veux une bière ? dis-je en m’adressant à Piotr.

— T’as perdu la tête ? s’insurge Marta.

— Oui, Nounours, j’ai perdu la tête, ça fait dix-huit ans que je suis avec toi. Je suis devenu majeur en ta compagnie. Ce n’est pas normal, ça.

— Alors divorce. Personne ne t’en empêche.

— Mes chéris, retenez vos élans amoureux jusqu’à demain, au moins, nous supplie Zbyszek.

— Je ne veux pas de bière, me répond Piotr.

— La meilleure pizza, c’est celle aux fruits de mer, déclare Zbyszek en tapotant le menu plastifié du doigt.

— Maman n’aime pas les fruits de mer, nous rappelle Ula.

— À moins qu’elle ne tente le coup, cette fois, dit Marta en me regardant.

Le serveur nous apporte les boissons. J’aurais pu commander deux bières. Jolie chope, belle contenance, gracieuse. Bière âpre, peu de mousse, tant mieux. Je ne sais même pas laquelle c’est. Je ne me rendais pas compte à quel point j’en avais besoin.

Le serveur, sans qu’on le lui demande, m’en apporte une autre. Quel homme merveilleux, et qu’est-ce qu’il a l’air sympathique, familier ; un visage joufflu, des cheveux noirs et clairsemés noués en petite queue-de-cheval, une moustache à la Lech Wał ęsa.

— Merci, mon ami, lui dis-je.

Il me sourit, et je ne réalise qu’à ce moment-là que j’avais déjà fini la première. Je lui rends mon verre, Marta n’en saura rien. Piotr est plongé dans son jeu vidéo, de toute manière.

— Zrinko, écoute, quelque chose de plus costaud, peut-être ? dit Zbyszek au serveur. Možda jesto nače ? T’aurais pas ta travarica ? Tu sais laquelle. Mon pote ici est un connaisseur. Et des pizzas, les meilleures. Autant qu’on est.

Zrinko nous adresse un clin d’œil et disparaît.

— Un chouette gars, vraiment, dis-je.

Je l’apprécie, et je vide la moitié de la bière.

— Les Serbes ont violé sa mère, tué son père.

— Un bon Serbe est…

Il me fait taire d’un mouvement de la main.

— Ils ne veulent plus de ça par ici. Et ils sont les seuls à avoir le droit de parler comme ça.

Durant un instant, on garde le silence. Soudain, Zbyszek se retourne vers Piotr. Il l’étudie comme un spécimen zoologique. Il ne comprend absolument pas ce qu’il y trouve, à ces jeux. Moi non plus, d’ailleurs, je ne comprends pas.

— T’es bon avec les ordis, pas vrai, Piotr ? lui demande-t-il.

— Il est tellement bon qu’une fois, la police a débarqué chez nous, dit Marta.

— Sans blague ? Et qu’est-ce que tu as piraté, Piotr ? Le site du ministère de l’Éducation ?

— Je n’ai rien piraté, nie Piotr. C’était une erreur.

— Ils voulaient voir en avance les questions d’un concours, répond Marta.

De quoi elle parle, quelle police ? Cette situation ne me dit absolument rien.

Bon, d’accord, je vais faire un tour aux toilettes.

Je me fraye un chemin à travers la salle, encombrée par des rangées de clients penchés au-dessus d’immenses assiettes de bouffe. J’essaye de demander à la serveuse, en mimant, où sont les toilettes. Belle jeune femme aux yeux noirs, joliment rondouillarde. Quand je balbutie enfin un « toaletten » à l’allemande, elle me montre la direction, à côté d’un bar recouvert de bois.

Tout devient flou autour de moi, mais Zdrawko ou Zenko, peu importe son prénom, devient très précis. Le bar porte en lui quelque chose de notre jeunesse, il sent la vieille oléine, les bouteilles poussiéreuses se dressent en rangs serrés comme des vétérans le jour de la fête des forces armées, et au-dessus est suspendu un néon Marlboro jauni, plus vieux que la guerre.

La gnole s’écoule dans le verre, appelé stakan, comme tombée du ciel. Je lui montre deux doigts, alors il en pose un second. Un splendide feu de bois me brûle l’intérieur.

Vlam ! Et un autre pour la route. Bam ! On dirait un peu les herbes médicinales Amol. Mais ça crame. C’est bon. Oh putain. Je me soulève un peu, je vole jusqu’au plafond, je retombe dans un immense ballon mou.

— C’est ça ? C’est ce que Zbyszek voulait ?

Il hoche la tête.

— Mets-m’en deux autres.

Il plisse les yeux.

— Allez, envoie.

Quelqu’un me tape dans le dos. Piotr.

— Qu’est-ce qu’il y a, Piotr chéri ?

— J’y crois pas…, me répond-il.

— Qu’est-ce tu as dit ?

Il m’agace.

— Non rien, grogne-t-il, mais il ne bouge pas.

— Non, non, qu’est-ce tu as dit ?

Ça suffit comme ça. Je l’ai amené ici. Je vais lui acheter un appartement. Et tout ce qu’il sait faire, c’est tirer la tronche et fixer son jeu vidéo comme un âne contemple sa clôture.

Je m’envoie le troisième. Cette fois-ci, je le garde en bouche plus longtemps. À l’intérieur, j’ai soudain plus de place pour respirer, beaucoup de place, avec des murs molletonnés.

— Mais qu’est-ce que tu racontes comme conneries, mon Piotrounet, dis-moi ?

Je le lui demande parce que ça m’intéresse.

— Tu as des trucs à raconter, au moins ? fais-je. T’as dix-sept ans.

Il fait ma taille, mais il baisse les yeux comme s’il était deux fois plus petit. Des touffes éparses de poils poussent sur son visage. Il pourrait enfin les raser.

— Tu veux être un homme, Piotr ?

Il ne répond pas. Il prend peur. Je lui pose une main sur l’épaule. Je le secoue un peu. Rien de grave. Je veux simplement qu’il s’éveille.

— Tu veux la ramener ? dis-je.

Il ne répond pas. Je le tape sur la joue. Légèrement. Quelqu’un nous observe, c’est inutile, je souris, il arrête.

— Tu devras faire plus d’efforts pour la ramener, fiston, tu sais ?

Il respire plus vite, son nez a rougi, sa main forme un poing. Qu’il s’énerve, c’est bien. Énerve-toi, Piotr. Les nerfs façonnent l’homme.

Toilettes, vite, chewing-gum, deux ou trois peut-être. Quand je reviens à table, ils ne me prêtent aucune attention, ils sont occupés à manger. Elle est vraiment bonne, cette pizza, je crois. Elle est certainement chaude et pleine de fromage.

Le silence est interrompu par notre ami croate qui abat sur la table une bouteille en grès et trois verres.

C’est un bon ami. Un bon Serbe. Non, un bon Croate. Un bon gars, quoi. Bon, allez, vlam ! vite fait, avant que ça ne s’évapore.

— Peut-être qu’on devrait se construire une maison en Croatie également ? Qu’est-ce que tu en penses, Marta ? dis-je.

Elle lève les yeux au ciel, ne répond pas.

— Moi, je n’ai rien fait construire ici, tu plaisantes, dit Zbyszek en riant. Même si tu ne sautes pas sur une mine avec ta parcelle, trouver une équipe de chantier ici, c’est la mort. À part ça, c’est un peu l’Italie par ici. Maniana.

Je crois que « Maniana », c’est de l’espagnol, mais peu importe, qu’est-ce que j’en sais.

Un autre silence.

— Vous connaissez l’histoire du gars à l’asile de fous de Tworki ? leur demande Zbyszek.

Non, je ne la connais pas. Qu’il la raconte, qu’il raconte tout ce qu’il veut. Vlam ! Je crois que j’ai besoin d’un soft, ça brûle trop, un homme en flammes saute à l’élastique au fond de ma gorge et, une seconde plus tard, repart dans l’autre sens, vers le haut, je me plaque la main sur la bouche. Tiens, tiens, Zbyszek me montre un truc d’un geste, il me passe une bière. Ça va mieux.

— Et donc, il y avait ce gangster, reprend Zbyszek. Je le dis tout de suite, je ne sais pas s’il appartenait à l’un de ces fameux gangs, j’en doute, je crois plutôt qu’il menait ses affaires tout seul. Il a déjà eu des ennuis, il avait une tentative de meurtre à son actif, mais il avait aussi des connexions, alors il s’est débrouillé pour être déclaré irresponsable et ils l’ont enfermé à l’asile de Tworki, justement. Et donc, il faisait son temps avec les cinglés, il s’ennuyait ferme, même si, au fond, il les aimait bien.

— Pourquoi ? demande la copine de Zbyszek.

Elle ouvre enfin la bouche et, en guise de récompense, Zbyszek lui caresse la joue.

Je l’aurais bien caressée moi aussi.

— Je ne sais pas, je crois que c’est facile de les apprécier.

Soudain, il y a deux Zbyszek, durant une fraction de seconde. Il y a aussi deux Piotr et deux Marta, je ne sais pas comment je vais supporter ça, je ne vois plus Ula, mais il y a deux Marika aussi. En fait, c’est sympa de s’imaginer deux Marika. Je pourrais en caresser une sur la joue et Zbyszek l’autre.

— Il voulait être sympa avec eux, il a donc tenté de leur commander des pizzas. Il avait des tunes, plein de fric planqué ici et là. Eh bien, imaginez le truc, ça n’a pas été possible. À chaque fois qu’il appelait une pizzeria et donnait l’adresse, 2 rue Partyzantow, Pruszków, hôpital psychiatrique Tworki, le gars à l’autre bout du fil raccrochait aussi sec. Après un certain temps, aucune pizzeria dans le coin n’a plus répondu à ses appels.

Marika rit. Il n’y en a plus qu’une, malheureusement. Moi aussi, je ris. Et je crois même que Marta sourit. Elle aussi, elle est unique, Dieu merci.

Encore une fois : vlam ! Je verse une tournée, je vise juste. Cette Croatie n’est pas si pire que ça. Non, pas si pire. Il fait chaud, c’est agréable, ça sent le four, il y a des mecs et des nanas partout.

— Et vous, vous voudriez une maison en Croatie ?

Je leur demande soudain à eux tous. Parce que j’ai de l’argent maintenant. Je vais leur faire construire un palais. Deux palais même. Trois, putain.

— Non, réplique Piotr. Nous n’en voudrions pas.

Il est là, assis, dans son tee-shirt avec ces bonshommes jaunes, Les Simpson. Quel âge il a, pour regarder des dessins animés ? Pourquoi est-il sorti aussi mal fini ?

— Hé, Piotr, repose ce jeu. Parlons.

— Laisse-le tranquille, me dit Marta.

— Piotr, tu n’as pas envie de parler ?

— Non, réplique-t-il. Je n’en ai pas envie.

— Alors de quoi tu as envie, mon petit Piotr ? Dis-moi. Allez, dis-moi. Je peux te donner tout ce que tu veux.

Il se tient coi. Qu’il me respecte enfin, ce morveux ! Ce débile mal fini me traite comme un moins que rien. Et je ne mérite pas ça.

— Kania, tu t’es déjà administré un truc au bar, non ?

La voix de Zbyszek me parvient de loin, comme s’il avait changé de table.

Qu’est-ce qu’ils me veulent ?

— Et vous, qu’est-ce que vous voudriez, les filles ? dis-je à Marta et Ula. À vous aussi, je donnerai tout ce que vous voulez. Absolument tout. Je vous offre mon cœur sur un plateau.

Qu’elles le prennent, elles doivent le savoir.

Quelqu’un se retourne et s’adresse à moi.

— Est-ce que vous pourriez parler un peu plus bas ?

Parle plus bas toi-même, salope polonaise, touffe blonde avec des repousses, triple menton, face horrible, ça gonfle et ça gonfle, ça se détache de son corps, ça enfle jusqu’à atteindre la taille d’un ballon, l’espace d’un instant, ça remplit tout mon champ de vision.

— Parle plus bas toi-même, dis-je.

— Hé ! crie quelqu’un assis en face d’elle, probablement son mec.

— Vous voulez une maison ? dis-je aux miens. Un palais ? Vous voulez la meilleure caisse ? Vous voulez partir quelque part ? Où ça ? En Afrique ? Aux États-Unis ? Sur la lune ? Vous voulez que je vous décroche la lune ?

Ils ne me répondent pas. Peut-être qu’ils ne m’entendent pas ? Je tape du poing sur la table.

— Qu’est-ce que vous voudriez tous, bordel ?

— Que tu la fermes, répond Marta.

— Que je la ferme…, dis-je.

— Oui, que tu la fermes.

Je lui souris. Je ne veux pas me disputer avec elle. C’est toujours ma merveilleuse épouse. Je l’ai amenée en vacances, je lui ai promis que ces vacances seraient sympas, et elles le seront, parce que je sais faire en sorte que ça soit sympa.

— Dansons, Nounours, dis-je en tendant mes bras vers elle.

Elle ne répond pas ; elle me regarde comme si j’avais un truc répugnant sur la figure.

— Allez viens, dansons, dis-je encore une fois.

— Dégage, réplique-t-elle. Dégage et ferme-la.

Oh non. Tu ne vas pas me parler ainsi.

— Qu’est-ce que je t’ai fait ? C’est parce que je t’ai amenée ici ? Quoi ?

— Doux Jésus…, dit-elle en soupirant.

Elle secoue la tête et se la joue outragée.

Qu’est-ce que je leur ai fait, putain ?

— Je t’ai fait un si grand tort en t’amenant en vacances en Croatie ?

Qu’elle me réponde. Je ne veux pas me disputer, mais qu’elle me réponde.

— Kania. Tranquille, dit Zbyszek en me tapotant l’épaule. Viens, on va faire un tour.

Qu’ils arrêtent tous de me mater de la sorte. Des hommes-caméras. Regardez ailleurs. Laissez-moi vivre. Vlam, un nouveau. C’est bon. C’est bon, bordel ! C’est comme avaler une pierre sortie du feu.

— Tu lui donnes une chouette leçon de comment respecter son père, dis-je à cette sale pute. À cause de toi, il devient nigaud, un minable. Des jeux et des dessins animés, chez un mec adulte ? Regarde. Regarde-le, Marta. Regarde-le.

— Ferme-la ! hurle Piotr en balançant son jeu sur la table. T’es sourd ? Tu comprends pas ce qu’on te dit ?

— Comment tu me parles ? Tu te crois si grand ? Tu te crois si fort ?

Ça m’indigne.

— Kania, laisse ce garçon tranquille. L’addition ?

Zbyszek devient nerveux lui aussi.

— Tu fais quelque chose, à part fixer des écrans, Piotr ? Tu parles avec des gens ? Dis-moi, est-ce que tu as déjà parlé avec quelqu’un ? Fiston ?

— Dégage, connard ! hurle-t-il.

Et avant que je lui demande encore ce qu’il vient de dire, il ajoute :

— T’es un minable, un déchet.

Il se lève, prend son jeu et quitte le restaurant.

Alors c’est comme ça. Je me lève aussi. Piotr marche vite, il fuit dans la nuit, mais je suis plus rapide, sauf que je renverse une chaise.

— Kania ! fait Zbyszek derrière moi.

Des cigales et des chiens. Ils me crient des trucs, je ne comprends pas quoi. Piotr court sur le trottoir, droit devant.

— Attends ! crié-je.

Qu’est-ce que je veux lui dire, au juste ?

Je le vois. Je ne peux pas le perdre de vue. Un crissement, ma main cogne bruyamment contre le métal d’une carrosserie. Je contourne un jeune mec bodybuildé en short qui vocifère des trucs en croate.

J’ai pas mal bu, c’est sûr, et il est bigrement costaud, ce machin, mais maintenant, je suis totalement sobre.

— Piotr ! crié-je.

Je cours dans la rue principale. À gauche, sur la colline, il y a les lumières des hôtels, à droite la plage, une promenade de lampadaires éteints, des bancs, des cailloux. Il serait facile de se casser la gueule sur cette pierraille, me dis-je, et l’instant d’après, je me casse la gueule. Quand je me relève, du sang coule de quelque part, mais seulement un peu, et quelque chose me fait mal, mais je ne sais pas quoi.

— Piotr ! Putain, parlons ! crié-je.

Il n’est pas là. Des gens observent la noirceur qui, au matin, se remplira de ciel, de roches et de mer. Quelqu’un est assis sur un banc. Un chien, quelque part. Une fête de mariage, non loin de là, faudrait peut-être y aller, à cette fête ? Piotr, t’es là ? Qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu m’insultes comme ça, sale morveux ? Je ne peux plus marcher aussi vite qu’avant. La jambe. Quelque chose m’est arrivé. Tant pis. Il faut que j’accélère. Sous les parasols, il y a des gens, je crois qu’ils boivent des trucs, je vois des boissons, des verres, est-ce que je ne devrais pas boire un truc moi aussi ? On pourrait appeler ça un voyage touristique.

— Piotr ! crié-je. Piotr !

La musique de la fête de mariage est de plus en plus proche. J’ai une tache sombre sur la chaussure. Je ne comprends pas vraiment. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il se tient sur la plage. Presque sans bouger. Il lance des galets dans l’obscurité. Je l’appelle une nouvelle fois. Quand il m’aperçoit, il se crispe, se fige. Il a une pierre à la main.

— Bah quoi, tu vas la jeter sur moi ? lui dis-je.

Il reste là, sans bouger. Je m’approche précautionneusement. Il y a un truc qui cloche avec mon pied.

— Tu n’arriverais même pas à viser juste, dis-je.

Et alors, c’est comme s’il se rappelait soudain qu’il tient cette pierre, et il lève le bras.

Il me dit quelque chose, mais je ne l’entends pas. Je m’approche, m’approche encore. Il a affreusement transpiré, il empeste le vestiaire. Il n’est même pas capable de se laver correctement. Il n’est capable de rien. C’est la faute à l’autre pute.

— N’aies pas peur, je ne vais rien te faire, dis-je.

— Laisse-moi tranquille.

— Excuse-moi, dis-je et j’écarte les bras pour signifier que je n’ai aucune mauvaise intention.

Après tout, c’est mon fils. Je l’aime. Je t’aime, mon petit Piotr. Ça va être chouette, ces vacances, tu vas voir.

Je te l’ai promis.

Il ne bouge pas.

— Pourquoi nous ne parlons jamais ? dis-je.

Il ne répond pas, il réfléchit sans doute. Peut-être ne me parle-t-il pas parce qu’il réfléchit tout le temps, qu’il songe à tout. C’est ma faute s’il en est ainsi. Ça y est, je comprends. Je le réalise ici, sur cette plage, sur ces galets, au milieu des cigales, des chiens et des arbres secs comme de vieilles paumes, après cette vodka qui me rend sobre, et mon ventre qui se remplit de braises. Je dois commencer à m’intéresser à qui il est.

— Pourquoi on n’est pas potes ?

Je ne les connais pas, Piotr, Marta, Ula… Or je veux tout leur donner.

— Tu devrais… être quelque part avec tes amis, vider des bières… peloter des nanas sous une tente. Pourquoi tu ne le fais pas ? Pourquoi t’es aussi bizarre ?

— Tu n’es pas mon père, dit-il.

— Kania !

Quelqu’un m’appelle. Ça doit être Zbyszek. À moins que ça ne soit la mort ?

— Tu n’es pas mon père, répète Piotr. Et laisse-moi tranquille, putain.

Tout virevolte, brûle, s’empourpre. Sale morveux. Je l’emmène à l’autre bout de l’Europe, ce puceau, et il semblerait que ça ne le réjouisse pas.

— Laisse-moi tranquille.

Un homme, c’est celui qui respecte son père.

— Tu veux que je te laisse tranquille ?

Je lui en fous une dans la gueule. Et une autre, plus fort. Et encore. Ces bruits, c’est comme si je dépoussiérais un tapis.

— Laisse-moi tranquille, putain ! hurle Piotr.

Un grincement, très proche de ma tête, non, dans ma tête, une douleur sourde submerge tout.

— Laisse-moi tranquille ! Laisse-moi tranquille, laisse-moi tranquille, laisse-moi tranquille !

Je perds l’équilibre.

— Laisse-moi tranquille !

Il se tient au-dessus de moi, une pierre à la main, il tremble tout entier.

— LAISSE-MOI TRANQUILLE, SALE CONNARD !

— Kania ! hurle Zbyszek.

Les galets s’enfoncent dans mon corps, j’ai des vertiges, je me mets à vomir, ça ne finira probablement jamais.

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