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Jakub Zulczyk · Chapitre 16 sur 21

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Quelque chose de terrible

 

Transcription d’un enregistrement laissé sur le téléphone de Piotr Kania.

Salut… salut, papa, disons comme ça. Papa. Tout simplement.

Salut.

Même si on s’est déjà salués aujourd’hui.

Mais disons-nous encore une fois bonjour. La dernière.

Silence.

Encore une fois, il est arrivé quelque chose de terrible.

Je viens de t’en parler il y a quelques heures au restaurant. Je sais que tu as oublié, mais t’inquiète, papa, je vais tout te rappeler.

Essayer de parler avec toi, c’est, comment dire, vouloir enseigner la programmation à un chat. Tu répètes en boucle les mêmes phrases avec l’obstination d’un maniaque. Tu as peut-être oublié que tu viens de les dire il y a un instant. De plus, tu n’arrêtes pas de digresser. Tu changes de sujet, tu poses des questions à la noix. Tu finis par te lever, vexé, pour aller aux toilettes. Quand tu en ressors, tu es, on ne sait pourquoi, d’excellente humeur, tu te mets à raconter des foutaises parce que tu as vu un truc à la télé, que tu t’es souvenu d’un groupe. T’écouter n’a aucun sens. Tu ne comprends pas toi-même ce que tu dis, ni pourquoi tu le dis.

Même si tu ne buvais pas, je te détesterais pareil. Je pense que tu n’as pas besoin d’alcool pour être stupide.

Encore que ce soit difficile à dire, parce que je ne me souviens pas de t’avoir vu sobre.

Pendant un moment, je sais que tu as cessé de boire. Tu es allé en thérapie. Tu étais si énervé, si perdu, tellement stupide que parler avec toi n’avait aucun sens.

J’ai honte de toi. J’ai toujours eu honte. Tu es comme Mr Bean, sauf que toi, tu n’es pas drôle.

Je ne regrette pas de te dire ça. Je ne m’excuse pas. Tu ne t’es jamais excusé, pourquoi devrais-je le faire, moi ? De toute façon, ça n’a maintenant plus aucune importance. Tout ce mal, ta bêtise, ta façon de boire, ta violence, tes invectives, ton absence, ce stress permanent, cette peur horrible, ce dégoût… ça n’a plus d’importance.

Mais je vais te dire tout, pour que tu saches. Que tu vives avec. Tu vas peut-être me réécouter plusieurs fois, et alors tu finiras par comprendre.

Attends un peu.

Un silence d’une minute.

Je n’ai tout simplement jamais voulu exister. Je n’aurais sans doute jamais dû exister, voilà.

J’ai vu un jour une série comique sur internet. Un ado obèse, moche, dit à ses parents qu’il aurait voulu ne jamais naître. Coup de tonnerre, crac, le gamin disparaît ! Le père dit soudain à sa femme : regarde, chérie, j’ai récupéré mes cheveux. La femme : et moi une poitrine ferme. Le type : et moi le fric dans mon portefeuille.

Regarde, papa, tu aurais du fric, je veux dire, tu en aurais plus, parce que de l’argent, tu en as, tu aurais plus de cheveux sur la tête, tu pourrais séduire plus de filles, et tu pourrais aussi picoler, personne ne t’en empêcherait.

Stanislawa Bednarek, elle, voulait exister et vivre normalement. Tu ne sais pas qui est Stanislawa Bednarek. Je vais te le dire. J’ai essayé, aujourd’hui au restaurant, mais tu étais plus intéressé de savoir quand le serveur allait t’apporter ton alcool. Tu as dit que tu n’avais pas bu depuis trois mois. Ça m’a beaucoup amusé, parce que…

Voix inaudible, brouillage.

Stanislawa Bednarek avait quatre-vingt-deux ans. Ce n’était pas une héroïne, une soldate de la Résistance, elle n’avait pas caché d’enfants dans des caves sous l’Occupation, ce n’est pas elle qui avait fait la cuisine à Wał ęsa, le pape polonais n’était pas venu lui caresser la joue. Elle est née dans la région de Podlachie, après la guerre, ses parents sont venus à Varsovie après la reconstruction. Son père était un bourreau de travail, sa mère était prof. Ils ont reçu un appartement à Ochota après des années de démarches. D’abord en communauté avec une autre famille qui a fini par déménager, puis ils sont restés seuls.

Je t’ai raconté tout ça, mais tu n’as pas écouté parce que le serveur a fini par t’apporter ton alcool.

Je pense, en fait, que tu te détestes toi-même. Tu cherchais la mort, avec persévérance, et si je t’ai admiré pour quelque chose, c’est bien pour ça. Par exemple, la fois avec ton copain, comment il s’appelait… Robert ? Ça, ça été quelque chose, vraiment. Dommage que tu te sois arrêté à mi-chemin.

Une pause.

Pour en revenir à Stanislawa Bednarek, elle reste pour moi une étrangère. Je ne l’ai vue qu’en photo. Mais je sais qu’elle a fait un collège technique où elle a appris à taper à la machine, et elle est devenue secrétaire, d’abord au Bureau du travail, puis dans les Services de sécurité. Il devait y avoir quelques dizaines de femmes comme elle, là-bas. La Sécurité rassemblait des tonnes de documents, et il fallait bien quelqu’un pour tout copier, tu comprends.

Elle a rencontré son mari qui travaillait aux chemins de fer. Il est mort dix ans après le mariage, elle n’avait pas la quarantaine. Ils n’ont pas eu d’enfants. Ils avaient reçu un logement à Mokotow, mais après la mort de son mari, elle est retournée chez ses parents, elle ne savait pas vivre seule. Le temps passant, les parents sont morts. Elle est restée dans cet appartement pour toujours.

Je sais tout ça par son amie.

Tu m’as dit : fiston, pourquoi me racontes-tu l’histoire de cette vieille bonne femme, et tu dois encore te le demander maintenant. Tu vas tout comprendre. Enfin, j’espère.

Aujourd’hui, on regarde cette époque comme s’il s’agissait de La Guerre des étoiles . Sauf qu’il n’était pas question d’une planète fictive. Travailler pour les Services de sécurité, ce n’était pas non plus comme entrer dans une mafia, devenir criminel. Ça restait un emploi dans un service d’État légal.

Tu m’as coupé et demandé pourquoi je cherchais à justifier « ces putains de cocos » ?

Je ne justifie personne, je t’ai dit. Tout simplement, Bednarek avait eu droit à un logement, de quoi se chauffer et se nourrir comme tout un chacun, fût-il la pire des bourriques.

Écoute encore un peu. C’est une triste histoire. Je sais. Mais tout est triste. Toi aussi, tu es triste. Moi aussi, je suis triste.

Un rire sourd .

Et toi, papa, quels souvenirs tu gardes, en fait, de ce régime ? Tu avais quel âge, à l’époque de la table ronde ? Vingt ans, vingt et un, c’est ça ? Tu as voté pour qui ? Es-tu seulement allé voter ? Tu étais le fils d’un militaire qui t’avait obtenu la catégorie D. Vous alliez faire du ski en Slovaquie, passer des vacances à Sozopol et Mamaia. Tu portais des Levis et tu fumais des Camel. Il n’y a jamais eu de communisme, pour toi.

Stanislawa Bednarek. Réfléchis, papa. Quatre-vingt-deux ans. Problèmes cardiaques, respiratoires, difficulté à marcher. Diabète avancé. Problèmes de mémoire. L’autopsie a montré aussi une tumeur à l’estomac sur le point de se diffuser. Mais ce n’est pas la tumeur qui l’a tuée, elle ne l’aurait fait que des années plus tard.

Réfléchis, papa. Concentre-toi, sinon tu vas encore partir dans tes pensées, comme dans ce restaurant, comme toujours.

L’immeuble qu’habitait Bednarek avait été confisqué par l’État sur la base du décret Bierut. Sauf que quelqu’un a eu l’idée de le récupérer, en restitution de la part de l’État. Ce quelqu’un s’appelait Kamil Rosiak, le propriétaire de Gigaplex. Les constructions les plus laides et les plus bâclées de Varsovie, c’est leur travail.

Rosiak a racheté pour cent mille dollars, à une lointaine parente qui vit actuellement à Haïfa, les droits sur trois immeubles d’Ochota. L’héritière, presque centenaire, avait survécu à Auschwitz. J’ai vu tous les papiers, il en ressortait que les formalités avaient été expédiées à la va-vite. L’administration municipale s’était montrée favorable à l’opération. Tout bon Polonais aime l’argent et déteste le communisme.

Une pause dans l’enregistrement .

OK. Je reviens. J’ai voulu couper… j’ai coupé parce que tout ça est inutile… qu’importe. Mon Dieu, que c’est pénible.

Tu m’as demandé, au bistrot, à quoi tout cela pouvait mener.

Tu sais à quoi ça mène, parce que quand tu vas entendre ce que j’ai à te dire, je ne serai déjà plus là.

C’est drôle. Ça m’amuse. Ça devrait aussi t’amuser. Alors ris, imbécile. Qu’est-ce qu’il te reste ?

Et puis tout est devenu simple. Il a seulement fallu débarrasser l’immeuble de sa chair à saucisse. C’est comme ça qu’on parlait des locataires à la mairie. Réfléchis, papa. De la chair à saucisse. Va dans une station-service, demande un hot-dog. Croque dedans et regarde la collerette rose. Puis répète « chair à saucisse ».

Gigaplex a commencé par monter les loyers de trois cents pour cent, mille cinq cents zlotys. Les voisins ont vu Bednarek venir fouiller dans les poubelles du supermarché le lundi matin, quand on y mettait les produits périmés.

Mais ça n’a pas été assez. Les gens n’ont plus payé leur loyer parce qu’ils n’avaient plus d’argent. Il a fallu agir autrement. Les prix des logements se retrouvaient à un niveau historique. On ne savait pas ce qu’il allait arriver, si la bulle allait éclater, si on n’allait pas assister à une répétition de 2008 et à une chute express. Des foules d’acheteurs se sont présentées à Gigaplex avec du pognon en masse. Quand Varsovie a de l’argent, on y achète des logements à n’importe quel prix. Tu sais ça. Et que je déteste les communistes, et que je combats pendant l’Insurrection ! Oh, ça, putain, qu’est-ce que Varsovie n’a pas combattu !

Pour commencer, quelqu’un est venu brûler des ordures dans la cage d’escalier. Des voyous, c’est ce qu’on s’est dit. Puis quelqu’un a cassé les vitres du rez-de-chaussée. Puis mis le feu à la porte et écrit au spray DEHORS LES PUTES. Les habitants de l’immeuble se sont adressés à Mme Brzezinska, à l’Association des locataires. J’ai tout vu, des lettres manuscrites, des mails, de mauvaises photos prises avec des appareils bon marché.

Rosiak a envoyé dans la cage d’escalier de Bednarek des mecs qui travaillaient pour un certain Slawomir Kurzyna. Écoute bien, papa, ça devient intéressant, parce que c’est un type avec qui tu as travaillé et qui a investi dans ton portail internet. Je te le rappelle au cas où tu l’aurais aussi oublié. Il y avait là un certain Tomeczek, un petit marrant, l’air idiot, mais en fait très méchant, une brute. Lui et ses gars allaient cogner à toutes les portes, y donner des coups de pied. Ils lançaient des pétards. Ils se shootaient à la méphédrone et se faisaient des séances dans l’escalier. Ça durait jusqu’au petit matin. Bednarek est sortie pour leur dire de décamper, elle a appelé la police, ils ont donc filé. Ils sont revenus deux heures plus tard. La police n’avait évidemment laissé personne pour surveiller l’entrée de l’immeuble. Un des gars a commencé à défoncer la porte de Bednarek en hurlant : je vais te tuer, sale pute.

Il a fini par arroser la porte d’un produit et allumer… Les voisins ont dit que ça puait le brûlé, et il est resté une immense tache noire sur la porte. Personne n’a réagi, les locataires avaient peur.

Quelqu’un est entré dans l’appartement de Bednarek une semaine après l’incident, car ça commençait à puer autre chose. Elle était morte d’une crise cardiaque.

Les mois suivants, l’immeuble a été nettoyé, on a trouvé de quoi reloger les locataires, dans des conditions bien inférieures, dans ce qu’on appelle des cases communales.

Tu vois, papa, ces gens sont des assassins. Ils tuent aussi facilement que tu commandes une vodka au bar.

Et au printemps 2012, les appartements ont été disponibles à la vente.

Tout neufs ! Rénovés ! De super apparts, papa.

Une pause.

Rien d’autre à faire que s’y installer et mener la belle vie.

Toutes ces histoires… c’est quoi, au juste ?

C’est nous, Kinga et moi, qui avons repris l’ancien appartement de Bednarek. Tu m’as demandé comment nous allions.

Je te le rappelle, puisque tu as oublié.

Nous allons divorcer. Disons qu’il ne va bientôt plus y avoir besoin de divorcer. Mais nous avons entamé la procédure.

Tu m’as demandé si j’étais sûr de moi. Ça a été un des rares et courts moments où tu as été attentif. Mais tu as aussitôt recommencé à débiter tes conneries. Que le mariage, c’est tout un travail. Que maman et toi aviez des problèmes et des différends.

Rire.

Mon pauvre, personne ne se couvre autant de mensonges que toi.

Kinga… elle est pareille. Rien ne l’atteint. Elle se sent toujours obligée de parler, elle est incapable de la fermer, toute l’attention doit être concentrée sur elle seule. Plus jeune, elle a beaucoup souffert. Elle était grosse et, dans le fond, pas si belle que ça. Elle avait un défaut de prononciation. On se moquait d’elle, elle n’arrivait pas à parler avec ses camarades. Elle n’a vraiment commencé à avoir de fréquentations qu’au sein du fandom de fantasy. C’est là que nous nous sommes connus, lors d’une convention de RPG. Le RPG, c’est un jeu de rôles… mais ça n’a pas d’importance.

Après quoi Kinga s’est mise à maigrir, à faire de l’exercice, elle a trouvé un très bon travail, puis un encore meilleur. Elle a pris confiance en elle. Et vraiment beaucoup, histoire de compenser sa vie antérieure, tandis que moi, hélas…

Je suis un peu ce dont j’ai l’air, papa.

J’ai peur du monde. Je me sens tout petit, très faible. J’ai l’impression de devoir toujours porter une armure. Le superpouvoir dont j’ai toujours rêvé, c’est d’être invisible. Je n’en profiterais pas pour commettre des crimes ni faire de mauvaises blagues. Simplement, je me sentirais en sécurité.

Kinga ne le comprenait pas. Elle pensait que je deviendrais adulte dans la mesure où elle m’aboierait dessus.

Tout comme toi.

Quelle merveilleuse idée.

Si j’arrache la gueule à quelqu’un, ça va le rendre plus fort. Lui donner des ordres, le battre. Le harceler. Pour qu’il devienne plus fort.

Quelle drôle d’idée.

Les gens comme Kinga pensent que tout dépend du corps, de l’apparence, de ce que voient les autres. Que ta dignité vient de la perception qu’en a ton environnement. C’est complètement faux.

Je pense aussi que je suis né comme ça, faible, craintif, maladif, mais que tu as fait en sorte qu’il ne puisse en être autrement.

Oui, tout ça est ta faute.

Silence étrange, sons inarticulés, comme des pleurs.

L’enregistrement s’interrompt, puis reprend.

Nous sommes allés aux championnats d’échecs juniors, près de Varsovie, niveau régional, et j’ai perdu la finale. Tu sais pourquoi j’ai perdu ? Parce que tu t’es endormi au milieu du public et que tu t’es mis à ronfler horriblement, et que tout le monde t’a regardé et a vu que j’étais ton fils, et j’ai eu si affreusement honte que le gars d’en face, bien plus mauvais, m’a démoli en dix coups, échec et mat de débutant.

Mais tu te rappelles que j’ai gagné le tournoi de Quake, et qu’avec mon équipe j’ai remporté le championnat de Varsovie. J’ai gagné dix mille zlotys. Maman et moi sommes allés à la banque, nous avons ouvert un compte pour y placer l’argent. Quand je t’ai raconté tout ça, tu t’es contenté de rire, ils donnent des prix pour des jeux sur ordinateur ? Il devait s’agir des paralympiques, tu as dit.

Tu te rappelles peut-être aussi que la police a un jour débarqué à la maison parce qu’avec des copains nous étions entrés sur un serveur du ministère ? Nous n’avions pas l’intention d’y changer quoi que ce soit, seulement de voir comment ça fonctionnait. Je me souviens de ta réaction quand tu as discuté avec le policier, avec ta gueule de bois, tu l’as écouté et tu lui as dit : Piotr ? C’est tout juste s’il arrive à enfiler son froc. Et tu t’es mis à rigoler.

Bien sûr, ils n’ont finalement rien trouvé contre nous, mais ils m’ont confisqué mon ordinateur pendant deux mois, hélas. Quand ils me l’ont rendu, il était entièrement couvert d’un drôle de dépôt argenté.

Je me souviens de ce dépôt.

Il ne voulait pas partir.

Pour moi, tu es aussi une sorte de dépôt argenté.

Tu te souviens de la Croatie ? Ça, au moins, tu dois te le rappeler.

À moins que, depuis que tu as reçu ce caillou sur la tête, tu aies tout oublié.

En tout cas, la Croatie, ça n’a pas été le pire… Le pire est venu plus tard. Nous n’en avons jamais parlé. Tu n’as même jamais laissé entendre que tu t’en étais souvenu.

Eh merde… tu as peut-être vraiment oublié. C’était à Powisle, j’étais en seconde au lycée.

Je sais que je saute dans le temps, qu’on peut s’y perdre, mais tu ne peux pas te perdre davantage que tu ne l’es.

Écoute, écoute-moi, merde !

Tu pensais que, puisque je t’avais pardonné la Croatie, nous allions devenir les meilleurs copains du monde. Tu m’as obligé à regarder avec toi la télé, à regarder comment tu pouvais vider huit bières le temps d’un match de foot qui de toute façon ne t’intéressait pas. Tu as essayé, une fois, de m’obliger à regarder un porno avec toi. Je suis sorti.

Ça ne t’a pas plu. Tu entrais dans ma chambre quand j’étais avec des copains, ou quand je lisais un bouquin, ou quand je faisais de la programmation. Tu voulais faire ami-ami.

Moi, je ne voulais pas, ça t’a mis en colère.

Tu tournais dans la maison sans but ni raison, tu criais, tu donnais des coups dans les portes. Maman menaçait d’appeler la police. Ce qu’elle n’a jamais fait. Curieux de savoir pourquoi ?

Pendant tes beuveries du soir, tu as commencé à crier que je te détestais. Le plus drôle est que tu avais raison. À bout d’arguments, tu m’as accusé de choses fictives ou connues de toi seul, et de tes échecs. Tu m’as sorti que tu aurais pu devenir un extraordinaire guitariste, mais que tu y avais renoncé pour m’élever. Ça m’a paru très drôle, tu sais, je n’avais jamais entendu dire que tu avais su jouer de la guitare. J’ai entendu des chansons de ton groupe. Et c’est ton plus grand succès qui m’accueille chaque fois que je prends un Uber.

La pire des rengaines jamais écrites.

En un sens, tu as rendu service à la musique, personne n’a eu besoin d’enregistrer une telle merde après toi.

Piotr fredonne la mélodie, puis se remet à rire.

Un soir, pas loin du Nouvel An, tu as fini par faire irruption dans notre chambre, à Ula et moi, tu t’es mis à ramasser mes affaires sur les étagères, mes livres de programmation, des jeux dans leurs boîtes d’origine, des manuels. Complètement saoul, tu as tout fourré dans un sac-poubelle, et tu as foncé dans la cour en criant à tout le quartier qu’à partir de maintenant, putain, j’allais te respecter.

J’étais épouvanté. Ula aussi. Comme maman. Mais personne n’a réagi. Personne n’a cherché à sauver mes affaires. Tu es sorti de la maison, tu as tout vidé dans le bac en métal où on mettait les feuilles mortes à l’arrière de l’immeuble. J’ai regardé. Il y avait mes livres. Les manuels de L’Appel de Cthulhu, de Warhammer. Les cartes de Magic the Gathering . Le langage C++. Une biographie de Mitnick. Des romans, Gibson, Stephenson, Dukaj, Sapek. Tous mes livres préférés.

J’étais paralysé par la peur. Comme si j’avais eu trois ans. Je sentais que j’allais pisser dans ma culotte.

Et tu criais dans toute la cour que maintenant j’allais te respecter, que ça en serait fini de cette ignorance, de ce complot contre toi. Tu m’as attrapé par un bras, tu as commencé à me secouer. Tu répétais : putain, ce n’est pas pour ça que je fais tous ces efforts.

Quelqu’un a ouvert une fenêtre pour t’ordonner de la fermer. Tu lui as braillé des insultes. Ça a été toute la réaction des gens, personne n’est venu nous aider, personne n’a pris notre défense, personne n’a cherché à sauver mes livres.

Et par-dessus tout, ça a été la honte. Tu n’as jamais de ta vie éprouvé une telle honte, tu ne sais même pas ce que c’est.

La honte est un monstre qui se tient derrière toi, garde ta tête dans sa gueule. Il ne te l’arrachera pas, mais il ne te lâchera jamais non plus.

Tu avais dans la poche un allume-feu, une sorte de liquide. Tu as tout arrosé, tu as lancé une allumette, et le feu a jailli. Je me souviens qu’il y avait là l’original américain de Donjons & Dragons. Un jeu complet de Magic the Gathering, et quelques raretés. Pas à moi, je souligne. À Lolek. Ça ne te disait rien. Mais ça valait dans les deux mille zlotys.

Je me suis mis à crier, à t’invectiver. Maman m’a dit de me calmer, elle m’a attrapé par les épaules.

Tu as commencé à t’excuser, aujourd’hui, dans le café. J’ai préféré couper court.

Ça ne sert à rien. Ni pour moi, ni pour toi.

Ce que je te raconte n’est pas tout. Il y a aussi Ula. Et maman.

Et plein d’autres gens que tu as rencontrés sur ta route, pourriture.

Bon, revenons à Bednarek. Et au boulot que j’ai perdu.

Le bruit d’une cigarette allumée, de la fumée soufflée.

C’est dégueulasse.

C’est drôle.

J’ai beaucoup aimé, au début, travailler pour Darkcode. Grâce à ce que je savais faire, j’ai bien gagné ma vie, et ça m’a fait vraiment plaisir. Je suis vite monté en grade, on m’a confié d’autres tâches. Pour le dire simplement, nous faisions des jeux, mais il y avait longtemps que je ne jouais plus, les jeux m’ennuyaient, je les voyais comme autant de génériques rhabillés de graphismes et de sons. Pas grave, tu ne peux pas comprendre. Disons plutôt que plus les autres s’échauffaient, plus ils paniquaient, et mieux je me sentais dans mon travail. Quand nous avons mis au point Dead Sun Ballad, c’est-à-dire un jeu à nous, c’est seulement grâce à moi qu’on a pu tenir les délais de la première.

Je connaissais ma valeur. Tout le comité de direction m’a invité à dîner et m’a dit qu’on avait sauvé des millions de dollars grâce à moi.

Sans pour autant me verser une prime quelconque, mais le dîner était OK.

On m’a ensuite confié plus de travail, c’était plutôt confortable d’avoir sous la main un type au niveau, et qui se dépensait dans ce qu’il faisait. Je leur ai sauvé les fesses à tous, mais personne, Lolek mis à part, ne m’a jamais plus invité nulle part. Je sentais qu’ils avaient peur de moi, que leur instinct leur disait que j’étais, comment dire, pestiféré.

Serait-ce possible qu’un complot ait été ourdi contre nous ?

Qu’en penses-tu ?

Que nous sommes les Usher du récit de Poe ?

La chute de la maison Kania.

Est-ce que tu lis seulement des livres ? Ce serait intéressant de savoir. Je ne dis pas que tu ne lis pas, simplement, je n’en sais rien.

Kinga n’avait que des reproches à me faire, elle ne savait que se plaindre. Quand nous étions seuls, nous ne parlions presque pas, et nous faisions chambre à part ; quand nous étions avec du monde, elle se comportait de façon horrible, quand elle avait trop bu elle étalait notre vie sexuelle, des choses intimes pour m’humilier, c’était vraiment épouvantable.

Le monde s’est ratatiné. Comme ce jour où tu as brûlé mes affaires dans une poubelle. Le monde s’est réduit à la dimension d’un Rubik’s Cube.

C’est là qu’est arrivé Zbyszek. Je ne sais pas où il a eu mon numéro. Nous nous sommes rencontrés dans un bar, genre nouveaux riches, et il m’a dit qu’il avait pour moi un boulot avec lequel je pourrais me faire de l’oseille. Beaucoup de pognon. Quand il m’a dit ça, j’ai d’abord été curieux, mais ce n’était pas du tout l’argent qui m’intéressait.

Il m’a dit qu’il avait été derrière tes achats d’appartements à prix bradé. Qu’il travaillait avec des gens qui, selon ses mots, « réalisaient des investissements dans l’immobilier ». L’expression paraît aujourd’hui d’une élégance comique. Et aussi, qu’ils avaient des problèmes parce qu’une organisation s’en prenait méchamment à eux, mettant des obstacles sur leur chemin, leur tendant des pièges.

Il a dit que ce serait chouette si un jeune qui « s’y connaissant en informatique » parvenait à les infiltrer pour récupérer des infos sur ce qu’ils faisaient vraiment. Voler des documents, comprendre les recours qu’ils préparaient. Pour que leurs avocats puissent en avoir connaissance le plus tôt possible. Il a dit que c’était une mission à la James Bond. C’était très drôle. Tout aussi drôle que les vieux de ta génération qui utilisent encore des formules du genre « s’y connaître en informatique ».

Nous offrons du travail à quantité de personnes, a-t-il ajouté. Alors que ces « putains de cocos », comme il les appelait, n’avaient eu d’autre motif que de tout nous piquer. Et il s’est mis à délirer sur le régime, tout comme toi, papa, et ça, bien que son père ait travaillé à la Centrale du commerce extérieur dans les années quatre-vingt, ce qui lui permettait d’aller en vacances à Londres s’acheter des disques. Il m’a offert le double de ce que je gagnais dans ma boîte. Au début, j’ai cru que je serais capable de tenir les deux emplois, de travailler pour Darkcode et de m’occuper de l’Association des locataires. Par ailleurs, j’avais plusieurs projets. Je voulais laisser l’appartement à Kinga, déménager et louer ou acheter quelque chose.

J’avais l’impression de vouloir vivre, et d’avoir trouvé les moyens de le faire.

Je croyais découvrir tout un monde, alors que je me contentais de faire joujou avec la bordure d’un rideau, tel un chat curieux.

Et un rideau finit toujours par tomber.

Tu connais le mot dépression ? Non ? Mais la dépression, ce n’est rien. À un moment, l’homme voit la vérité, et la vérité, c’est le vide. On comprend que tout ce en quoi on a cru n’a été qu’un instrument pour ne pas sombrer dans le désespoir face au non-sens général. Le vide est simple, papa. L’enfer, c’est un point perdu dans un infini tout blanc. Ce n’est pas juste un complot contre toi ou moi.

C’est un complot contre tous, putain, contre toute la race humaine.

Je voyais encore le rideau, papa. Pour un moment encore.

J’ai essayé de te dire ça, aujourd’hui, pendant le repas, mais tu t’es mis à crier que tu en avais assez, que tu étais à bout de forces. Tu m’as dit que je ne devrais t’appeler que lorsque j’aurais quelque chose de NORMAL à dire. Bon, moi aussi, je me suis levé, et j’ai crié contre toi.

Je t’ai ordonné de ne pas bouger.

Et je t’ordonne, maintenant, de ne pas bouger.

Nouveau bruit de cigarette qu’on allume.

Écoute encore.

De retour à la maison, je me suis remis à lire tout ce qui les concernait. Tous les documents possibles, tous les articles. Ils étaient impliqués dans un nombre incroyable d’affaires judiciaires, principalement des expulsions illégales de logements communaux. L’association servait parfois d’assistance juridique dans ces affaires, parfois elle en était partie, organisait des piquets de surveillance. C’était une guerre contre des moulins à vent. C’est là que je suis tombé sur le cas de Kalska. Zbyszek ne m’en avait rien dit. L’affaire avait été étouffée par la municipalité, mieux, elle avait été classée comme accident, comme si cette femme s’était suicidée en s’immolant toute seule.

J’ai écrit sur la page Facebook de l’association. J’ai reçu des centaines de like, ce qui reste peu pour une organisation aussi active. J’avais un compte sous pseudo, Homer Zork, et ils m’ont aussitôt répondu. Sur un ton laconique et prudent, mais je les sentais ouverts, ils avaient besoin d’aide. Ils ont été d’accord pour me rencontrer.

Nous nous sommes donné rendez-vous dans un Starbucks en centre-ville. Une fille jeune est arrivée, sans maquillage. Des cheveux clairs, couleur paille, noués en simple chignon. Ça m’a plu. Kinga n’aimait pas son propre visage, elle se le couvrait toujours d’une tonne d’enduit. La fille m’a demandé de parler de moi, et de ce que je cherchais, en fait. Je lui ai dit que je travaillais pour la société Darkcode, que j’étais programmateur, et que lorsque j’étais tombé sur un article concernant la mort de Kalska, j’en avais conclu que je voulais les aider.

Puisqu’on parle, c’est-à-dire, puisque j’enregistre… tu sais quoi, je vais te dire qu’aucune fille ne m’avait jamais paru belle. Tout au plus, un frémissement, du genre : je regarderais bien un peu plus longtemps ce visage. Je ne sais pas si tu vois de quoi je parle. À un moment, au lycée, je me suis demandé si j’étais gay. Mais quand je regardais mes camarades, les garçons, je n’ai jamais éprouvé le plus léger frémissement.

Là, j’ai ressenti un tremblement. Très fort.

Je ne vais pas m’étendre là-dessus. Je te raconte ça pour que tu comprennes ce qu’il s’est passé, et n’ailles pas te perdre dans des méandres.

Elle a dit que Kalska était pour elle comme une mère, ce qui m’a dérangé au point que je me suis senti mal. Ça a été un étrange sentiment, désagréable, une souffrance soudaine. Quand elle m’a demandé si je m’appelais vraiment Homer Zork, je me suis senti encore plus mal parce que j’ai pensé qu’elle savait tout.

J’ai rétorqué qu’il s’agissait d’un pseudo, qu’en réalité je m’appelais Piotr Kania, et elle s’est mise à rire si joliment, et j’ai compris qu’elle avait pris mon pseudo pour un vrai nom, et qu’elle se sentait gênée de passer pour une idiote.

Qu’importe, je me souviens de chaque phrase de cette conversation.

Elle avait pensé que « Homer » venait du nom de l’auteur de l’Iliade. Mais je lui ai dit que ça venait de Homer Simpson, parce que j’adore Les Simpson. C’est sans doute la seule chose qui m’inquiète dans la mort, ne plus pouvoir regarder de nouveaux épisodes.

Long silence .

La mort n’a en soi rien de mauvais. Nous souhaitions ta mort. Si tu avais fini par crever, ça aurait été un grand soulagement pour nous. Vraiment. Quand je regardais la porte, je rêvais de voir entrer un policier venu annoncer qu’on t’avait trouvé ici ou là, et que je devais aller t’identifier.

Et maintenant, tu…

Maman n’a pas divorcé parce qu’elle ne te faisait pas confiance. Elle croyait que tu ne lui assurerais pas de moyens d’existence, que tu ne verserais pas la pension alimentaire. La société était toujours à ton nom, alors que c’était elle qui l’avait gérée pendant quinze ans.

Tu lui as interdit de chanter. Pourquoi ?

Elle avait une belle voix. Il lui arrivait de chanter pour nous, tu sais ça ? Quand nous étions petits. Pour nous rassurer quand nous avions peur que tu reviennes encore saoul.

Quand je t’ai dit ça, tu as envoyé un coup de poing sur la table, tu t’es mis à crier. Tu t’es indigné, je ne lui ai jamais rien interdit, as-tu dit. Le garçon est arrivé et a demandé de nous calmer.

Tu peux taper du poing autant que tu veux sur la table, contre le mur, sur qui tu veux, mais les choses sont ce qu’elles sont, et le resteront, papa.

Ewa. Revenons à Ewa.

Tout tournait en fait autour d’Ewa. Elle était fatiguée de l’association. Elle ne s’en occupait qu’à cause de sa mère, en réalité, elle aurait préféré passer son temps à autre chose. Elle était fâchée contre la vieille Brzezinska, ce qui allait dans mon sens, car cela soulageait mes remords. Si l’un des militants avait des sentiments contradictoires, toute cette Association de locataires avait-elle encore un sens ?

Et tout cas, je leur ai procuré un serveur, un nom de domaine, je leur ai créé une page internet, des comptes mail sécurisés, j’ai fait un hosting , un positionnement sur Google, les choses élémentaires. J’ai eu de la sorte accès à toute leur correspondance. Ensuite, j’ai acheté un programme masquant, installé des pare-feux, commandé un scanner. Je leur ai dit qu’il fallait archiver tout ce qu’elles avaient sur papier. Ça a permis de mettre sous forme de tableau online un « Livre noir des privatisations », une liste de tous les abus, turpitudes, crimes, infractions. Je savais qui était mon véritable client, mais je préférais penser qu’en dépit de toutes mes mauvaises intentions, cela servait à quelqu’un.

Je me souviens d’une réunion de l’association à laquelle je me suis rendu dans la maison où vivaient Ewa et sa mère, à Podkowa. Il est venu plus d’une dizaine de personnes, principalement des vieilles femmes. Certaines vivaient à Varsovie dans des logements municipaux au statut incertain. La vague de l’affaire Kalska avait stoppé les privatisations encore en cours à Varsovie. Ces pauvres femmes ne savaient pas si quelqu’un allait les jeter sur le pavé ou non, et si oui, si elles se verraient proposer un relogement. La mère d’Ewa servait du thé à tout le monde, elle écoutait toutes les histoires et promettait d’inonder de courriers la municipalité. Elles se plaignaient de tout, du temps qu’il fait, de leurs articulations, du prix des médicaments, des bêtises dans le journal télé, de Tusk qui les avait trahies, de Kaczynski qui devait les aider mais ne l’avait pas fait. De pauvres vieilles mystifiées. Grondant comme une file d’attente à la poste à midi. Ewa m’a raconté plus tard que l’association s’était naturellement désagrégée, que la majorité des dossiers avaient été bouclés, que les gens avaient été soit expulsés et transférés dans des locaux de substitution arrangés par la ville, soit forcés, quand ils étaient propriétaires, à déménager à la suite de hausses gigantesques de frais de rénovation de leurs appartements. Tu es chez toi, et soudain tu reçois une facture de quatre mille zlotys, et tu ne comprends pas de quoi il s’agit. Les gens n’avaient plus de raison de se battre. Il n’en restait qu’une poignée, terrorisée par la mort de Kalska dont ils avaient par ailleurs apprécié le comportement de manière critique, la trouvant trop radicale pour eux. Elle avait harcelé les fonctionnaires et provoqué des conflits improductifs, et c’est comme si elle avait cherché ce qu’il lui était arrivé. Brzezinska avait tenté de les rallier à la bataille qu’elle menait à Podkowa, à savoir la liquidation du refuge pour sans-abri du manoir Kasyno, qui devait être repris par Gigaplex. Mais ça ne les intéressait pas. Ils n’habitaient pas Podkowa. Ils étaient là par désespoir, solitude et ennui.

Tu sais le plus drôle ? Ces gens n’avaient pas idée que les promoteurs les prenaient pour une menace. Aveuglés par la peur et la misère, ils ne comprenaient pas une chose simple, que si Kalska n’avait été qu’une folle inoffensive, incapable d’obtenir quoi que ce soit, personne n’aurait levé la main sur elle.

Brzezinska m’a présenté comme le nouveau membre de l’association qui allait valoriser, selon ses termes, « toute la partie informatique ». Je la voyais pour la première fois, mais elle avait beaucoup entendu parler de moi par Ewa. Elle m’a traitée en messie. Ce qui m’a beaucoup gêné.

Ewa s’est ensuite excusée pour sa mère. Je me souviens du moment, nous étions dans le hall de la gare déserte, il faisait froid comme maintenant.

Bruits, paroles incompréhensibles .

Je me suis rendu compte que j’avais perdu le billet que je venais d’acheter au guichet, j’ai donc été en prendre un autre.

Nouveaux bruits prolongés.

Tu ne comprends pas, a-t-elle dit, que dans ce pays les gens sont traités comme de la merde, parce que toi, tu as été plutôt bien traité toute ta vie.

Tout dépend de la manière dont on voit les choses, oui ou non, papa ?

Dis-moi, est-ce que j’ai été aussi bien traité ? Ça n’a déjà plus d’importance. Elle m’a demandé alors où j’habitais, je lui ai donné mon adresse, et elle a répondu qu’il s’agissait aussi d’un immeuble privatisé. Ça m’a étonné, j’avais dû sauter ce dossier en faisant le relevé. Je m’étonne jusqu’à aujourd’hui d’avoir étrangement laissé passer mon adresse. Elle m’a demandé le numéro de l’appartement. Je lui ai répondu le cinq, et elle m’a alors raconté l’histoire de Bednarek.

Ça aussi, c’est important, parce que j’ai essayé de l’embrasser.

Putain, pourquoi je te raconte tout ça.

Mais passons. Je n’ai de toute façon personne d’autre… c’est-à-dire que j’aurais pu le raconter à Ula, mais…

Pause.

Je ne veux plus lui encombrer l’esprit. Je ne veux pas. Je ne lui ai pas parlé de tout ça, parce qu’elle a sa vie, et… c’est sans importance. Elle sera sûrement furieuse quand elle entendra cet enregistrement. Ne te fâche pas, petite sœur, je ne voulais pas en remettre une couche.

Ula a ses problèmes.

De ça non plus, tu ne sais rien. Tu n’es pas obligé.

Kinga, par contre…

Je n’ai rien pour elle, ni en bien, ni en mal. Je lui ai menti, j’ai inventé une histoire, que Brzezinska avait été ma prof au lycée. Qu’elle avait enseigné le polonais comme remplaçante en seconde, qu’on s’était beaucoup plu, et qu’elle était maintenant invalide et avait besoin d’assistance. Le mensonge a pris, je l’ai répété ensuite à Ula, à Lolek, à maman. Ça faisait de moi un homme meilleur, ça détournait l’attention de la vérité.

Zbyszek m’a versé un premier paiement en liquide. C’était beaucoup, je ne savais pas quoi en faire, d’autant qu’il m’avait demandé de ne pas le mettre à la banque.

Il m’a aussi invité à dîner avec ses complices. J’ai fait leur connaissance dans un drôle de bistrot, dans un immeuble de bureaux à Wola, visiblement ouvert pour nous seuls. Il y avait là cette espèce de Slawek avec toutes ces fripouilles, celles qui comme je l’ai compris plus tard avaient mis le feu et chié devant l’appartement de Stanislawa Bednarek. Dans ma cage d’escalier, devant mon appartement. Il y avait aussi un type qui prétendait être promoteur. Quand je leur ai dit comment se présentait la situation du point de vue de l’association, ça les a beaucoup amusés. J’avais avec moi tous les documents sur une clef USB au logo de Darkcode, toute l’histoire de leur activité. La collecte de ces éléments m’avait pris plusieurs heures : j’avais scanné les papiers qu’on m’avait remis en main propre, tout simplement. Je leur ai demandé si je devais continuer à travailler pour eux. Bien sûr, ont-ils répondu. Il fallait quelqu’un pour suivre leurs intérêts à Podkowa. Ces foutues bonnes femmes, comme disait Zbyszek, étaient capables de tout.

Foutues bonnes femmes. Toi aussi, tu pourrais dire pareil : foutues bonnes femmes.

Je me rappelle qu’Ewa m’a amené au refuge, installé dans le manoir. Un beau bâtiment, vraiment. Enchanteur. On aurait pu y organiser de vrais événements. Alors que les sans-abri pouvaient aller loger dans quantité d’autres endroits. Du point de vue des promoteurs immobiliers, il y avait là un vrai gaspillage.

Suivant la même logique, on aurait pu affirmer que ces logements communaux occupés par des pauvres, des malades et des vieux étaient aussi gaspillés. Farcis de chair à saucisse.

Je te parle de tout ça parce que tu veux sans doute savoir ce que j’avais dans la tête. Sans doute.

À l’intérieur, c’était propre, mais très pauvre, je me souviens des odeurs de désinfectant, ils devaient tout désinfecter, même la nourriture. Je me souviens de ces sans-abri qui erraient dans les couloirs comme des fantômes muets, et je me souviens de ce que m’a dit la gérante du refuge. Que tel était leur destin, qu’ils n’intéresseraient jamais personne parce qu’ils ne votaient pas. Que personne ne chercherait à les reloger, et qu’ils retourneraient tout simplement à la rue.

Je me suis mis à y revenir chaque jour. Brzezinska se préparait pour le procès suivant. Les réunions avec la municipalité de Podkowa étaient sans effet. Personne ne voulait l’écouter. Le juriste qui travaillait bénévolement pour elle, un jeune diplômé, était incapable d’expliquer aucune de ses démarches, il invoquait devant tout le monde quantité de paragraphes et d’articles que personne n’était en état de comprendre. J’ai vérifié ces articles du code pénal, j’ai googlisé les dossiers qu’il évoquait, et je les ai transmis à Zbyszek. Il m’a répondu que cela ne lui disait rien, mais que je faisais un bon travail.

J’ai remonté toute l’histoire du manoir, de sa construction, des affectations et des changements de propriétaires. J’ai lu à son sujet trois ouvrages que j’ai empruntés à la bibliothèque locale. Au bout d’un mois, j’étais devenu un expert du bâtiment, j’aurais pu servir de guide.

J’ai commencé avec Ewa… une relation, à couchailler avec elle…

Pause.

Eh merde, pourquoi je te raconte ça.

Rire.

J’ai compris combien j’étais horriblement seul. Elle aussi était très solitaire, c’est sans doute pour ça que c’est allé aussi vite. Elle n’était entourée que de vieux et de sans-abri.

Nouvelle pause.

J’éprouve une épouvantable fatigue, et je sais déjà qu’il n’y a qu’un moyen de me reposer.

Deux minutes de silence, on entend des bruits de pas et de respiration .

Ewa était la deuxième fille avec laquelle je couchais. Toi, tu as dû avoir des centaines de femmes dont tu ne te souviens même pas. Des désespérées, des paumées qui veulent s’offrir quelque chose, ce qu’on ne peut évidemment pas leur reprocher, notre pays n’est pas pour les femmes, qu’elles soient jeunes ou vieilles. Ou qu’elles fassent partie de la catégorie de perverses attirées par les gens comme toi.

Je me souviens de ce qu’elle m’a dit, que j’avais l’air d’un type qui vient d’installer le câble chez lui. Ça m’a amusé. Il n’y avait, dans ce qu’elle disait, aucune exigence à mon égard. Ce n’était qu’un constat. Kinga, et toi, et même maman, vous rêviez tous de me voir changer. Ce que j’étais vous inspirait de la colère ou de la peine. Pour Ewa, il était normal que je sois comme j’étais.

Je sais que ce que je dis n’a aucun sens, mais au moins… Écoute, l’essentiel est que j’ai changé. Que je me suis mis à penser aux autres. Devant toute la masse des hommes, j’ai toujours eu peur, la voyant si grande. Que les gens se comptent par milliards représentait pour moi une menace, la menace des grands nombres. Qu’il y ait des milliards de consciences plus ou moins semblables à la mienne, de machines programmées pour la vie… C’était pour moi salement terrifiant.

Puis j’ai soudain commencé à les regarder comme si je pouvais pénétrer en eux. Mes problèmes étaient incomparables aux leurs. Ce n’est pas qu’ils auraient été plus petits ou plus grands, c’est tout simplement qu’on ne peut rien comparer à soi-même.

Tu ne pourras pas comprendre. Tout est incompatible.

Longue pause.

J’ai senti qu’ici, près de moi, dans ce pays, il y avait quantité de gens que l’État regardait comme toi, tu me regardes. Avec rage, colère et dégoût de les voir si faibles.

J’ai toute ma vie été plus faible que toi. Tu le sentais, et tu m’as traité comme tu l’as fait. Mais il faut reconnaître que ta colère n’était pas totalement de même nature que celle qu’ont les riches contre les pauvres et les incapables.

Tu sais ce qui se cache derrière ton rideau, papa ?

Je vais te le dire.

Ta haine contre toi-même est si violente qu’elle fait jaillir des étincelles.

Tu m’as demandé aujourd’hui si je ne m’étais jamais aperçu que tu t’étais décarcassé toute ta vie pour que je ne finisse pas à la rue. Tu étais déjà complètement saoul et hors de toi. Les plats devant nous avaient refroidi. Je t’ai répondu que je préférais vivre à la rue qu’avec toi.

J’étais très amoureux d’Ewa. Elle… elle avait déjà beaucoup vécu. Elle avait eu dans le temps un partenaire plus âgé, elle avait habité avec lui. Elle était tombée enceinte, mais il était apparu que le type la trompait. Elle a mis un terme à sa grossesse, et dû pour ça aller en Tchéquie, emprunter de l’argent, subir quantité d’humiliations. Elle se félicitait de ne pas avoir eu d’enfant avec ce gars, mais elle n’a jamais réussi à s’en remettre. Son séjour à Podkowa chez sa mère devait durer un mois ou deux, mais elle y était depuis un an. Aider les gens n’était pas chez elle une vertu. Simplement, ça lui permettait de remplir un vide, lui donnait une raison de se lever le matin. Toutes choses qui me paraissent normales et humaines.

Je n’ai jamais cru aux héros, les gens ne sont pas des héros. Les gens sont ordinaires. Arrêtons de nous raconter des histoires.

J’ai lu un jour qu’on devait réaliser en Pologne un film sur la Westerplatte, mais la production avait été arrêtée parce que le scénariste avait introduit une scène où un soldat complètement bourré pissait dans un coin de son bunker. Tu imagines la bêtise de ces types ? Ça a aussi fait rire Ewa, même si elle a considéré que de tels héros nous seraient utiles, et que seul un Superman privé d’envie de pisser serait en mesure de nous sauver.

À ce moment-là, Kinga et moi… ce n’était déjà plus ça.

Elle m’a fait un jour une scène terrible, elle m’a frappé.

Je sais ce que tu penses, quelle patate, mais qui ai-je engendré là, il se laisse battre par une femme. En un sens, tu as raison.

Chez Darkcode, j’ai complètement merdé un truc important. C’était la première fois, j’ai poussé un cri que tout le monde a entendu. J’ai été sanctionné. Je ne suis plus arrivé à me concentrer sur mon travail, qui a complètement cessé de m’intéresser, j’ai perdu toute conscience professionnelle, perdu l’envie de provoquer l’admiration des autres. J’ai perdu mon seul atout, la seule chose qui me faisait respecter, la rigueur et le perfectionnisme. Je suis devenu une sorte de stupide programmateur ordinaire, comme les autres, mais bizarre et peu apprécié, sans aucun sens de l’humour, rigide. Eh oui, papa, j’ai été bizarre même en tant qu’informaticien.

J’ai vu un mème sur internet, l’histoire d’un fils qui demande à son père s’il n’aurait pas en fait été adopté, et le père répond : tu penses que j’aurais pu être assez con pour te choisir, toi ?

C’est comme chez nous, papa.

Un mème, au cas où tu ne saurais pas, c’est une sorte d’hashtag rigolo.

Lolek a été le seul à se faire du souci pour moi, un bon copain, fidèle comme un chien. Je ne pouvais pas tout lui dire. J’avais déjà pris certaines décisions, quant aux autres, je n’arrivais même pas à les formuler. Chacun de mes mouvements pouvait entraîner des conséquences que je n’étais pas en état de prévoir. Et il aurait fallu que j’en parle au copain avec qui j’avais toute ma vie discuté de codage et de créatures fantastiques ?

Ula aussi voulait savoir pourquoi j’allais aider on ne sait quelle prof de lycée. Sais-tu à quel point Ula est bonne ? Moi, je ne suis pas bon, j’ai trompé et trahi tous mes proches. Mais elle, elle est très sérieuse, elle tient parole, elle est tout ce qu’il y a de plus réglo. Tu ne sais même pas ça, la concernant. Nous ne la méritons pas, ni toi, ni maman, et pour ce qui est de moi…

Ula, si tu écoutes… excuse-moi, je ne voulais pas t’accuser. Je sais que tu ne me pardonneras jamais ce que je vais faire… ni le fait que je ne t’en ai jamais dit un mot.

En fait, Ula, je devrais enregistrer ça pour toi, pas pour lui.

Pause.

C’est bientôt le matin.

Pause.

Avec Ewa, je pouvais parler de tout. Elle ne me jugeait pas. Nous avions nos blagues, nos proverbes à nous. Nous aurions vraiment pu vivre ensemble. Ça aurait été bien, ça aurait pu être bien. Personne n’aurait crié sur personne, n’aurait humilié personne. Je n’invente pas, je le sais, ça ne vient pas de nulle part. Merde, ça ne vient pas de nulle part.

Pause, on entend trois coups sourds.

Il est possible d’être chaleureux, on peut toucher quelqu’un avec de la chaleur. C’est ça, ma découverte !

Nouvelle pause.

Et je voulais… je voulais mettre fin à ce travail pour Zbyszek. J’avais peur de le lui dire. J’avais peur de ces gens. Je me souvenais d’eux, de cette rencontre dans le restaurant fermé, on voyait à leurs têtes qu’ils étaient capables de terroriser une vieille à mort, de la jeter sur le pavé.

J’ai donné à Brzezinska tout l’argent qu’il m’avait remis.

Je pensais que ce serait le début d’un grand changement, vraiment. Maintenant, tout ça paraît ridicule. Maintenant, je sais que j’ai confondu le début avec la fin.

J’ai voulu tout distribuer. Sans le lui dire, j’ai transféré sur le compte de Kinga l’essentiel de mes économies, ça faisait dans les cent mille. Elle ne l’a sûrement pas remarqué, elle n’a jamais été du genre à vérifier l’état de son compte, elle payait toujours avec une carte de crédit, étant certaine d’avoir un solde positif. Mais elle finira par s’en apercevoir.

J’ai pensé que je ressentirais de la peur. J’ai toujours économisé, ça me donne un sentiment de sécurité. Personne ne m’ayant jamais donné de sentiment de sécurité, j’ai essayé de le faire par moi-même.

C’est ce qu’a dit ma thérapeute. Je t’ai dit que je suivais une thérapie ? Non, je n’en ai jamais parlé à personne. D’ailleurs, ça a été bref. Quelques rencontres qui n’ont mené à rien, ne m’ont fait prendre conscience de rien, même si j’ai essayé de tout dire à cette femme.

Après le transfert de mes économies à Kinga, j’avais à peine de quoi payer deux mois de loyer d’un studio paumé pas trop loin d’une ligne de métro.

J’ai pris un congé. J’ai dit à Kinga que je partais quelques jours dans une chambre louée à Kazimierz pour me reposer. Elle s’en foutait, elle m’a juste harcelé de questions, savoir si je n’aurais pas attrapé la tuberculose. Ça l’arrangerait. Elle a lâché qu’il fallait qu’on parle, mais c’était plutôt pour sauver les apparences, et me montrer qu’elle gardait le contrôle sur moi. J’ai pris un sac à dos avec mon ordinateur, des sous-vêtements et une brosse à dents.

Sur le chemin de Podkowa, je suis passé par Darkcode où j’ai remis ma démission.

Brzezinska savait tout de moi. Que j’avais une épouse, que j’étais sur le point de divorcer, que j’étais tombé amoureux de sa fille. Elle n’avait rien contre, elle m’a seulement dit de faire attention. Qu’Ewa avait traversé des épreuves, et que ça pouvait être délicat. Ce sont ses propres mots, que ça pouvait être délicat. J’ai peut-être voulu ne pas savoir. Mais si ça avait été le cas, ça n’aurait rien changé. Elles avaient une étrange relation, forte, que j’observais sans vraiment comprendre, c’était… une proximité très tendue, deux personnes très attachées l’une à l’autre, qui s’efforçaient de paraître indifférentes. Un peu comme entre Ula et maman, sauf que maman avait fait d’Ula une sorte de lavabo où vider ses douleurs, sachant qu’Ula avalerait tout bien gentiment et ne se révolterait jamais.

L’avocat de Brzezinska a fini par renoncer. Se disant incapable de tirer quoi que ce soit du dossier du manoir, qu’il n’y avait aucune preuve d’actions illégales de Gigaplex et de la municipalité. Il lui aurait fallu disposer de documents, d’enregistrements. Mais il avait contre lui tout un système, dont le juge aussi faisait partie. Gigaplex s’était entouré de garanties, d’expertises juridiques portant sur la réforme agraire de 1944, de réclamations légales de propriété venant de descendants de Lilpop, le premier propriétaire, et dont j’ai compris, à ce que m’a dit Zbyszek, qu’ils allaient devenir des associés dans le projet. Brzezinska s’est effondrée. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il valait mieux mettre son énergie à aider le refuge à trouver un nouveau lieu. Du point de vue des autorités municipales, loger des sans-abri venus de toute la Pologne dans un tel immeuble était un gaspillage absurde.

Brzezinska est partie en furie, elle s’est mise à crier que je lui parlais comme si j’étais l’un d’eux. Je suis habitué à la furie, grâce à toi. Je lui ai dit qu’elle exagérait, et qu’elle devait se demander ce qui était le plus important dans tout ça. Elle m’a braillé de ne pas lui faire la leçon.

J’ai alors demandé à cet avocat quel genre de preuves il avait en tête. Il m’a dit : des documents ou des enregistrements, encore qu’il ait eu des doutes pour ces derniers, savoir s’ils seraient recevables devant un tribunal. Je me suis rappelé que Lolek m’avait parlé du type d’espionnage industriel pratiqué en Pologne. Des moyens simples : programmation de surveillance des claviers, caméras installées dans les radiateurs ou les barres de rideaux, parasurtenseurs montés avec des systèmes d’écoute. Toutes choses disponibles sur le darknet.

J’ai vérifié. C’était possible. Le darknet, si tu ne sais pas, c’est l’internet des criminels.

Quand je t’ai raconté ça, ce soir, tu étais déjà très fatigué.

Les parasurtenseurs coûtaient dans les cent dollars. Ils sont arrivés une semaine plus tard. Je me rappelle qu’ils avaient été expédiés par une firme du nom d’Orientpol Epices Exotiques, enregistrée au nom de Jan Kowalski.

J’ai failli m’embrouiller quand Ewa m’a demandé où je voulais les installer. J’ai répondu, dans la maison des Bugajski. Elle m’a demandé comment je savais qu’ils se réunissaient là. J’ai eu froid dans le dos, parce que c’est Zbyszek qui me l’avait dit. J’ai bluffé, prétendant avoir joué au détective, disant que s’ils devaient décider de choses illégales, ils le feraient dans un endroit sûr.

Je me souviens encore de sa réponse, que leur objectif, ce n’était pas d’agir dans l’illégalité, mais de rendre légal ce qui ne l’était pas.

Je n’ai pas discuté. Elle m’a demandé comment je comptais m’y rendre. J’ai dit : normalement. Elle trouvait elle-même que j’avais une tête de technicien du câble.

Pour ce qui est de mes tentatives d’intrusion chez Bugajski, il y aurait de quoi tourner une comédie, et je n’en aurais pas été le personnage le plus drôle. Bugajski est un idiot complet, un misérable énergumène alcoolisé. Il n’a pas douté une seconde que je venais de la société de télécom alors qu’aucun des éléments de ma tenue n’en témoignait, ni veste ni sacoche officielles. Bugajski arpentait sa maison en gesticulant violemment et en criant. Sa femme aussi était dans le coin, j’entendais des bruits de hachoir dans la cuisine, et elle écoutait la radio.

Ça a été simple comme bonjour, j’ai simplement échangé contre un neuf le vieux parasurtenseur auquel étaient connectés son téléviseur et le décodeur. Ce n’est qu’une fois à la porte qu’il m’a demandé ce que j’avais fait, au juste. Je lui ai dit qu’il avait fallu updater le rootkit du routeur, sans quoi il aurait perdu son accès. Il m’a demandé quel accès, et j’ai répondu l’accès à quoi il avait accès.

Ça a été vraiment très drôle.

Ewa s’est étonnée parce qu’elle ne me croyait pas capable de ce genre de choses. Personne, en fait, ne m’en aurait cru capable.

Brzezinska s’est excusée de sa colère.

Courte pause.

Elle m’a préparé un gâteau, et dit que j’étais comme un fils pour elle.

Bruits de pas.

Tout aurait été pour le mieux, sauf que le parasurtenseur n’a pas fonctionné. Il fallait l’activer au niveau du téléphone avec une application Android à télécharger elle aussi depuis un forum du darknet. La communication entre l’application et l’appareil enregistreur était irréprochable. Mais celui-ci n’enregistrait rien, et n’arrivaient sur le téléphone que des messages vides. C’était sans doute le micro qui était en panne. Il a fallu que je retourne chez Bugajski une fois de plus. Je savais qu’un tribunal pourrait ne pas accepter de preuves recueillies par écoute, ce que Bugajski ne manquerait pas de mettre en avant dans la procédure. Mais sait-on jamais ? Faire impression, se faire accepter et aimer, rend plus rapidement dépendant que la vodka. Tu as déjà entendu quelqu’un te dire que tu étais merveilleux ?

Rire.

C’est sûrement pour ça que tu t’es rendu dépendant à la vodka. De toute façon, je n’ai rien à foutre des raisons pour lesquelles tu es comme tu es. Dans le temps, je me suis imaginé qu’il y avait derrière ça un terrible secret. Un malheur que quelqu’un t’aurait infligé, un mauvais génie, que sais-je ?

Mais maintenant, je sais qu’il n’y a aucun mystère.

Pause.

Tu n’es qu’une ordure, papa.

Rire, brouillage.

Je savais que mon numéro de société du câble ne passerait pas deux fois. Bugajski n’était pas idiot ni bourré à ce point. Il fallait s’introduire en douce.

Je suis allé surveiller la propriété plusieurs jours de suite en essayant de déterminer ses habitudes, le rythme de sa journée. Une fois, sa femme est sortie pour me demander ce que je cherchais. Elle ne m’a pas reconnu. Cette mission d’observation n’a pas donné grand-chose. J’ai eu du mal à déterminer quand Bugajski était réellement chez lui et quand il n’y était pas. Le temps passait, nous avions besoin d’enregistrements, la fenêtre se refermait. J’ai finalement décidé d’entrer chez Bugajski de nuit, quand il dormirait, de changer le parasurtenseur et de filer.

Je ne pensais plus à Zbyszek. Je ne prenais plus ses appels téléphoniques, je ne répondais plus à ses messages. Je voulais rompre au plus vite avec lui. Il était étonné que je le snobe, d’autant qu’il avait pour moi, comme il l’écrivait, encore de l’argent. J’avais complètement cessé de penser à lui. La seule chose qui comptait était ce que j’avais à faire ici et maintenant.

Je n’étais plus seul.

Pour la première fois de ma vie. Chez nous, j’avais toujours été seul. La seule chose qui me liait à maman avait été cette douleur à laquelle tu nous avais condamnés.

Il devait être, je ne sais plus, une heure du matin. Les Bugajski avaient depuis longtemps éteint les lumières. Je me souvenais qu’ils avaient une serre avec des ouvertures sur un balcon. J’avais trouvé chez Ewa une lampe frontale et des gants. C’était complètement idiot, je sais. Le deuxième parasurtenseur fonctionnait, j’avais vérifié avant de partir.

Je me souviens du silence total, puis des aboiements d’un chien quelque part au loin. J’avais sauté depuis la rue par-dessus la clôture dans le jardin de Bugajski. Trébuchant sur un muret, je me suis étalé de tout mon long. Le chien s’est mis à aboyer de plus en plus fort. La lumière s’est allumée dans le salon de Bugajski. Il m’a aussitôt repéré. Quand il s’est approché, je suis resté pétrifié, ne sachant que faire. Il était furax, mais aussi effrayé. Il m’a secoué, il s’est mis à hurler, mais il ne m’a pas frappé. Sa femme aussi hurlait, qu’il appelle la police. Au lieu de cela, il a appelé Kurzyna. Criant qu’il avait chez lui une espèce de youpin, une sorte de pédé de la Gazeta Wyborcza, viens vite, je ne sais pas quoi en faire. J’ai eu peur, parce qu’ils étaient tous les deux clairement imprévisibles.

La suite de la soirée a été toute bête et ennuyeuse. Les ogres de Kurzyna ont débarqué devant la maison de Bugajski une demi-heure plus tard. Ils m’ont conduit sans un mot à leur voiture. À la question de Bugajski, de savoir s’ils allaient me régler mon compte, l’un d’eux, Tomek, a confirmé de la tête.

Nous nous sommes arrêtés à une station essence en dehors de la ville, nous sommes descendus de voiture, et le plus grand m’a envoyé une gifle, ce qui m’a fait un peu saigner du nez. Tomek a dit à celui qui me tapait d’arrêter.

Il m’a demandé ce que je trafiquais. J’ai répondu que je ne travaillais plus avec eux.

Ils sont restés un moment sans savoir quoi dire. Puis Tomek s’est frotté les mains, après quoi il m’a envoyé quelque chose du style : arrête de faire le con, et il m’a relâché. Je suis reparti dans l’autre sens pour faire un détour vers Podkowa. Quinze minutes plus tard, Zbyszek a appelé. Je n’ai pas répondu. Je voulais bloquer son numéro, mais je ne l’ai pas fait pour une raison qui m’échappe. Cela m’avait-il semblé trop radical ? Encore maintenant, je m’interroge sur cette seconde pendant laquelle mon doigt est resté au-dessus de la touche « bloquer le numéro ». Tout aurait été différent. Ou peut-être pas du tout ? En tout cas, je n’avais plus eu aucun contact ni avec Zbyszek, ni avec Kurzyna et ses gars.

Nouvelle pause, une cigarette qu’on allume, des bruits de pas.

Oui, je sais que cette histoire te paraît invraisemblable. Pourquoi aurais-je dû faire tout ça ? Maintenant, je le sais. Il fallait déchirer le rideau pour que je puisse tout voir, en totalité. Dépression, c’est l’autre mot pour dire vérité, papa. Ni plus, ni moins. Les pilules peuvent agir sur la chimie du cerveau, encore que dans les périodes où j’en ai pris… qu’importe. J’étais encore moins un homme qu’aujourd’hui, si c’est possible. En allant à Podkowa, j’avais l’espoir que la réalité serait différente. Qu’il y aurait en elle ce que nous appelons du sens et de l’amour. Mais il n’y a rien de tel. N’existe rien d’autre qu’un grand gouffre. Tu connais cet endroit, papa. C’est là que tu te trouves. Tu te crois en sécurité, au bord, mais il y a longtemps que tu es tombé.

Elle a fini par tout apprendre.

J’ai cru un moment à diverses choses, mais l’imagination n’est que ce qu’elle est. Le cerveau est une sorte de bouillon qui glougloute sur le gaz, avec des bulles qui viennent éclater à la surface, et dans ces bulles, des visions, des projets dénués de sens, et nous nous noyons dans ce bouillon avant de mourir pour de vrai, salut la compagnie.

Quand je suis arrivé à la maison, je les ai trouvées mortifiées, Brzezinska et Ewa. Elles m’attendaient dans la cuisine, fumant et regardant pas la fenêtre. C’était mignon à voir, des gens qui t’attendent en se faisant du souci. Je leur ai raconté ce qu’il s’était passé, mais je leur ai menti, prétendant que les gars de Kurzyna m’avaient traîné en forêt et menacé de mort, disant qu’ils allaient m’enterrer là. Le sang séché sur mon nez et les bleus sur les joues ont donné de la vraisemblance à mon récit. Le lendemain, j’ai dit que j’allais retourner une troisième fois chez Bugajski. Cette fois, c’est Brzezinska qui me l’a déconseillé. Elle doutait que je puisse réussir, et par ailleurs, le maire de Podkowa venait de lui proposer une rencontre. J’ignore si cela avait un lien quelconque avec mes visites chez Bugajski, en tout cas elle a mis sa plus belle robe, et elle y est allée. Elle est revenue avec des sentiments mitigés. Apparemment, le maire l’avait assurée de ce que le refuge allait être transféré dans un bâtiment communal de Pruszkow.

La troisième fois sera la bonne, me suis-je dit. Il suffira d’attendre dans un endroit propice que Bugajski s’en aille pour de bon. Il ne peut quand même pas rester bourré vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant sa télé. Sa maison était proche d’un petit bois, et je me suis installé derrière la première ligne d’arbres sans perdre le bâtiment de vue. J’ai attendu plusieurs heures, et Bugajski a enfin pris sa voiture et démarré. J’ai foncé à la clôture que j’ai escaladée avant d’aller cette fois jusqu’à l’entrée principale de la maison. J’ai frappé et dit que j’étais des télécoms. Bugajska n’en revenait pas. Elle n’était sans doute pas ivre, mais voir la personne qui était entré chez elle par effraction réapparaître en plein jour était de trop pour sa comprenette.

Je suis entré et j’ai même eu le culot de demander du thé. Je me suis ensuite contenté de récupérer le parasurtenseur défectueux pour le remplacer par un neuf, de vider ma tasse de thé et de repartir.

Ce n’était qu’une pauvre femme malheureuse. Elle me faisait de la peine.

Je me rappelle que nous avons fait la fête le soir même. Ewa a été chercher un gâteau chez Weranda, l’unique café de Podkowa. Nous avons bu une liqueur et joué aux cartes. Brzezinska a raconté des blagues stupides et osées, dont aucune n’était drôle, mais nous avons ri. Ce fut notre dernière belle soirée.

Le lendemain, Slawek Kurzyna et le maire de Podkowa se sont rendus chez Bugajski. Comme si de rien n’était, ils ont tenu une longue conversation où ils ont développé tout le schéma de la cession du manoir Kasyno par la commune. Toute la conversation est enregistrée sur mon téléphone. L’équipement était vraiment de bonne qualité.

Pause.

J’étais à ce moment-là aux toilettes, je m’en souviens.

Pause.

Putain, si je l’avais mis sur la liste des numéros bloqués. Mais étant donné que tout, dans notre vie, dépend de détails aussi minces, cela veut dire que… nous sommes tout simplement condamnés à endurer ce qui nous arrive.

Pause.

Le téléphone a commencé à lire l’enregistrement et émis une forte tonalité. Ewa a regardé l’écran où, par un fait exprès, s’est inscrit le sms de Zbyszek. « On en reparle. Ne fais pas de bêtises. Gigaplex a encore des ronds pour toi. Ils tiennent à toi. »

Rire.

C’est aussi bête que ça.

Lorsque je suis sorti des toilettes, elle pleurait. Elle m’a demandé de partir. Je me suis mis à lui expliquer que ç’avait été une erreur, que j’avais rompu notre collaboration, que je n’avais plus rien de commun avec eux, que je l’aimais, qu’elle était ma seule amie. Toutes ces choses que j’avais eu peur de dire, et que j’ai envoyées comme des balles à blanc.

Elle m’a lancé sa tasse qui est passée près de ma tête et est allée se fracasser contre le mur. Je ne sais pas si j’ai jamais vu quelqu’un d’aussi hors de soi, toi-même compris. Elle crachait en parlant, et elle est devenue rouge au point que j’ai cru qu’il lui arrivait quelque chose de grave. Elle a fini par se taire. La tempête était passée. Je me suis remis à parler, je lui ai tout avoué depuis le début, jusqu’à la fin.

Elle m’a dit que je la dégoûtais.

Je lui ai dit que je me dégoûtais moi-même.

Elle a répondu que j’avais raison.

Il n’y avait plus de rideau. J’avais enfin tout compris. Il ne s’agissait plus de mon bonheur, d’un nouveau début, d’une nouvelle chance. Il ne s’agissait que de mettre un point final.

Elle m’a dit qu’elle s’était promis de ne plus jamais se laisser abuser et trahir ainsi. Tu es la seule personne avec qui ma vie a encore un sens, lui ai-je dit.

Je n’existe plus, m’a-t-elle répliqué.

Je… je rentre à Varsovie et je t’appelle plus tard, lui ai-je dit encore.

Tu ne m’appelleras plus jamais, a-t-elle répliqué. Et si tu ne disparais pas dans la minute, c’est moi qui appelle les flics.

Pause, sanglot étouffé, deux minutes de silence.

C’est terrible, le fonctionnement des circuits élémentaires du cerveau, papa. Le chien de Pavlov. Pose une gamelle de nourriture devant un chien. Puis pose une gamelle vide. Et essaye avec une orange, pour voir.

Personne ne m’a jamais dit que j’étais OK tel que j’étais.

Personne ne m’a jamais accepté tel que j’étais.

Je t’ai tout raconté, et tu es parti dans ton délire, papa. Tu as essayé de me donner une sorte de bon conseil débile. Tu ne savais même pas ce que tu disais, tes mots roulaient sur la table. J’ai commencé à me fâcher et à me fatiguer. Tu n’entendais plus rien. Tu m’as dit : essaye encore une fois avec Kinga, il y a peut-être eu un loupé, on peut toujours se retrouver après quelques épisodes.

Pause.

Pauvre con.

Pause.

Je ne trouve même pas d’insultes à la hauteur, je n’ai jamais été bon pour insulter, j’ai toujours dû me forcer pour ça, même maintenant, je me force.

Une telle solitude, c’est comme d’être empalé.

Ce que je dis est peut-être prétentieux, je ne sais pas. J’ai toujours été un peu prétentieux. Raison pour laquelle je ne sais pas raconter de blagues. Pas comme toi.

Bien sûr, j’ai essayé de l’appeler. J’ai téléphoné plus d’une dizaine de fois, je lui ai envoyé des messages. Mais elle avait bloqué mon numéro. Tout était terminé.

Il s’est passé quelque chose de terrible, papa.

Tu m’as demandé ce soir si une telle bêtise, tu as utilisé le mot « bêtise », était quelque chose de terrible.

Bien sûr, que pouvais-tu dire d’autre ?

Non, ce n’est pas ça, ai-je répondu.

Tu ne m’as pas compris. Tu m’as regardé comme si j’étais stupide. Tu me regardes toujours comme si j’étais stupide.

Les événements sont allés vite. J’ai encore téléphoné, encore envoyé des messages. Mais je ne pouvais plus rester à la maison, la douleur était devenue insupportable.

Kinga était partie assister à je ne sais quelle conférence. C’est drôle de penser que je ne la verrai plus jamais. Je pourrais m’excuser. Mais en vérité je ne lui dois rien. Personne ne doit rien à personne, papa, c’est ce qu’il me semble. Pour qu’il y ait des dettes véritables, des obligations, il faudrait qu’existe un seul point de référence objectif, absolu. Mais ce genre de chose n’existe pas.

Revenir au point de départ, c’est la seule chose que l’on puisse faire.

Rentrer chez soi.

C’est très bien pour toi, de boire. Tu n’as jamais eu l’occasion de te poser des questions, de regarder autour de toi. De voir qu’il n’y aura toujours que du noir, un goudron de néant dans le fond de l’œil, partout, qui nous suit, papa, parce que nous sommes faits de lui.

Plusieurs minutes de silence.

Je n’ai même pas su, merde, me couper les veines. Je n’ai jamais su couper comme il faut du pain en tranches. Alors mes veines… Des médicaments, j’en ai avalé une quantité. Ils ont vite agi, je me suis tout ramolli. Couché sur le plancher, j’ai regardé le sang couler, j’ai compris que ça allait trop lentement. J’étais peut-être allongé à l’endroit où Stanislawa Bednarek était morte. J’ai regardé le plafond.

Elle était pendue là, accrochée comme une araignée. Je jure que je l’y ai vue.

Elle m’a fait signe de la tête. Elle aussi était au courant.

Y compris pour le goudron dans le fond des yeux.

Le plus drôle, c’est que j’ai encore regardé mon portable, avec l’espoir que, peut-être, malgré tout, Ewa allait appeler. Me dire qu’elle s’était trompée. Que nous avions encore une chance, mon petit fantasque. Tu t’es peut-être trompé, mais je connais ton cœur fantasque.

Ce qu’elle pourrait dire.

Mais est-ce que cela me sauverait ?

Je me suis posé la question, et je dois te dire que je n’en sais rien.

C’est Lolek qui m’a sauvé, il voulait savoir pourquoi je ne prenais plus ses appels depuis deux semaines. Alors que j’avais laissé l’appartement ouvert. Tu vois ma bêtise. Il était encore plus perdu et chaotique que moi. Il a défait les draps de mon lit et m’a bandé les bras avant d’y appliquer des choses tirées du congélateur, puis il m’a collé un poulet entier sur le coin de la tête.

C’est le moment de mon récit où tu t’es levé pour te mettre à brailler dans tout le restaurant, en te balançant d’une jambe sur l’autre. Tu as été répugnant, pitoyablement bourré.

Imbécile de mes deux, que tu criais.

Qu’est-ce que tu racontes, de quoi tu parles !

Comment peux-tu dire des choses pareilles à ton père ! À ta mère ! Comment peux-tu !

Tu crachais en criant, papa.

Nous t’avons tout donné, tu n’as jamais su rien respecter ! Ni ta famille, ni ton travail, ni ton mariage ! Tu as pris mes paroles pour un attentat à ta personne. Une pique, une attaque, un chantage. À tes yeux, tout tourne autour de toi.

Je n’ai plus eu de place pour aucun sentiment. Sous ma veste, je portais encore les pansements noués à la va-vite par Lolek sur mes poignets. Tu aurais pu les voir si tu l’avais seulement voulu. Mais tu ne les as même pas remarqués tout au long de ces deux bonnes heures.

Tout m’était égal. Je voulais simplement que tu la fermes. J’ai fini par monter sur la table. Tu as sans doute oublié.

J’ai balancé les assiettes avec les plats refroidis, les verres, les couverts. Je ne sais plus si quelque chose s’est cassé.

Je t’ai demandé de te regarder toi-même, et tu l’as vraiment fermée pendant un moment. Tu as levé la tête, et là je t’ai dit que c’était fini. Tu as couiné, tout ton visage s’est décomposé comme si ton organisme avait décidé de lâcher. Tu avais enfin compris. Ton rideau venait aussi de tomber. Tu as dit une phrase tellement bizarre, maladroite, sans doute une première dans ta vie : tu as besoin d’aide, fiston.

Un employé du bistrot est venu à nous, un bonhomme asiatique. Il m’a tendu une main. Je suis descendu de la table, prudemment. J’ai senti en moi quelque chose d’étrange, je ne sais pas si c’était de la force ou de la fierté. Plusieurs clients se sont levés, comme s’ils avaient eux-mêmes voulu monter sur leurs tables, emportés par un élan sans raison, mais ils se sont retenus devant la peur de passer pour des idiots. Le bonhomme nous a très poliment demandé de ne plus jamais revenir.

J’ai acquiescé d’un geste de la tête. J’ai sorti de l’argent de mon portefeuille, et je suis parti du restaurant avant toi, sans te regarder. J’avais une corde dans mon sac à dos. Je l’ai toujours. Elle m’attend.

Je l’ai achetée chez un marchand de meubles. Quelques mètres d’une épaisse corde de jute bon marché, trois zlotys le mètre.

Le plus simple et le plus expéditif.

Tu t’es précipité à ma suite, tu as crié. Des exclamations incohérentes, arrête, stop, qu’est-ce que tu fais. J’ai accéléré, je suis monté dans un taxi qui passait, j’ai filé vers la gare en te laissant hurler au bord du trottoir. Clown minable, pitoyable. Terminé, papa.

Le trajet jusqu’à la gare n’a pris qu’un moment, mais suffisamment pour que mes idées se parent d’une clarté effrayante. Ma tête est devenue comme une pièce vide illuminée. Tu ne connais sans doute pas le test attribué à Jung. Il n’a l’air de rien, mais fais attention, parce qu’il contient une vérité.

Écoute, c’est vraiment drôle.

Imagine une couleur. La première qui te vient à l’esprit. Puis pense à un animal. Ensuite, à une étendue d’eau, comme une rivière, un océan ou une piscine. Et enfin pense à une pièce blanche privée de portes et de fenêtres, et complètement vide. La couleur symbolise la façon dont tu te vois toi-même. L’animal, celle dont tu vois les autres. L’étendue d’eau symbolise ta vie sexuelle. La pièce blanche est ce que tu ressens quand tu penses à ta mort.

C’est Ula qui m’a fait ce test, il y a des années.

J’ai répondu gris, cochon, flaque, calme.

Quand je suis descendu à la gare, j’ai entendu ta voix. Tu avais été assez lucide et terrifié pour te mettre à me suivre. Stupéfait, je t’ai regardé courir dans ma direction, tu me demandais de t’attendre.

Tu m’es tombé dessus, et tu as commencé à me secouer. Ne raconte pas ce genre de conneries, tu criais. Tu t’es mis à délirer, que tout allait s’arranger et revenir dans l’ordre. Qu’il fallait « s’asseoir tranquillement et parler ». Tu as été d’une vulgarité pénible. Je t’avais déjà consacré tant de temps, pour tout te raconter alors que tu ne le méritais pas, et voici que tu avais décidé de me suivre, complètement saoul, pour venir me brailler dans la gueule.

Je t’ai rembarré, je t’ai tourné le dos, et je suis parti dans la gare. Tu m’as poursuivi. Nous avons recommencé à nous battre, cette fois près d’une porte. Un vigile est arrivé et nous a crié de nous calmer avant l’arrivée de la police. C’était encore plus pitoyable que la scène au restaurant. Tu as essayé de me frapper, tu avais l’air éberlué d’un chat à qui on vient de jeter un pétard. Tu jurais, tu agitais les pattes dans tous les sens. Tu as fini par m’atteindre au visage, un grand coup, quelque chose a craqué sous mon œil, le vigile s’est interposé et t’a demandé ce qui t’avait pris, et en t’appelant « mec ».

J’ai foncé vers les quais, j’avais mon train dans cinq minutes. Tu t’es dégagé du vigile pour revenir à moi. J’en avais assez, j’étais furieux contre moi d’avoir eu l’idée de te retrouver.

Je te l’ai dit : je te rappellerai tout ça un jour.

Tu m’as suivi dans un couloir désert, sans personne pour t’arrêter, personne contre les pieds de qui tu aurais pu trébucher. Tu es arrivé à ma hauteur devant un bar chinois fermé. Tu m’as encore agrippé. Nous avons commencé à nous bagarrer, tu m’as renversé à terre. Je suis peut-être plus faible que toi, mais j’étais sobre. Je me suis dégagé de ton poids, tu t’es relevé pour essayer de me remettre à terre. Tu m’as tiré par ma veste, de toutes tes forces, tu m’as arraché un bouton.

Tu as bafouillé que tu voulais me rendre mon portefeuille. Mais je n’avais plus besoin ni d’argent, ni de papiers. Je t’ai attrapé par ton sweat et repoussé contre un rideau métallique. J’ai été étonné par la facilité avec laquelle ça m’est venu. Je t’ai laissé là et j’ai couru vers mon train en tenant mon sac à dos, qui ne contenait qu’une corde et un téléphone.

Brève pause, rire.

Un téléphone qui va bientôt être déchargé. Je me sentais léger et sûr de ce que je faisais. Le train était à quai. J’ai dépassé le premier wagon et suis monté dans le second. Ce n’est qu’à la station suivante que j’ai compris que tu étais monté dans le premier. Quand le train s’est arrêté à Ochota, tu es sorti sur le quai. Tu as essayé de monter dans mon wagon, tu t’es précipité sur le contrôleur qui se tenait à la porte et qui t’a renvoyé sur le quai. Je t’ai vu pour la dernière fois à travers la vitre, essayant de te relever, pitoyable comme d’habitude.

Comme un chien.

Je n’ai pas de peine pour Kinga. C’est mieux pour elle. Si je n’avais pas décidé de disparaître, elle serait restée avec moi encore quelques années.

Je ne sais pas si je regrette pour maman. Ça va être terrible pour elle, mais je ne peux pas continuer à souffrir en pensant à elle.

J’ai de la peine pour Ula. Elle aura à vivre à jamais avec ma décision. C’est une bonne personne, à qui je n’ai pas consacré assez de temps. Comme si je la punissais à ma place.

Pause.

Sœurette, pardon, vraiment.

Il faut que je m’arrête, papa.

Pause.

Finalement, ça ne m’intéresse pas de savoir si tu vas écouter ça. Ou si quelqu’un va trouver ce téléphone.

Ma haine pour toi m’a épuisé. Parce que je ne t’ai pas tout dit assez clairement. Tout le mal qui m’est arrivé vient de toi. J’ai parlé de toi à Ewa, je lui ai dit que mon père était un homme qui ne faisait que boire, nous martyrisait, hurlait, nous épouvantait, nous détruisait. Rien d’autre. Dont toute la vie se résumait à nous faire un mal obstiné, buté, tonitruant.

Elle m’a répondu que quand son père était saoul, il se mettait au lit avec elle, lui posant ses pattes sur le dos et le ventre. Il n’allait pas plus loin, mais ça a suffi pour qu’elle le haïsse, qu’elle se réjouisse de sa mort, elle n’est pas allée à son enterrement.

Tu ne t’es pas glissé dans mon lit, mais tu as toujours gardé tes pattes sur moi.

Tu m’as obligé toute ma vie à regarder ta bêtise, faisant d’elle un grand spectacle. Je n’ai jamais pu détourner le regard.

Tout ce grâce à quoi j’ai essayé de m’éloigner de toi, tu l’as brûlé dans ce bac à ordures.

Il y a sûrement quantité de haines comparables à celle que j’éprouve, de fils qui haïssent leur père, de filles leur mère. Le malheur coule à flots. L’homme n’est capable que de ça.

Pause.

Je n’attendais rien de personne. Et certainement pas de toi.

Pause.

Tout est fini.

Pause, brouillage.

On rentre à la maison. Je rentre à la maison.

Salut.

Fin de l’enregistrement.

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