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Jakub Zulczyk · Chapitre 14 sur 21 · partie 1/2

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Homer Zork

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

 

Je vomis du vide, c’est exactement de ça que ça a l’air.

La seule chose qui me sort de la gueule, c’est une bave acide. J’ai le corps secoué par une vague de froid. Qui m’apporte un soulagement plus bref que le temps d’une respiration, mais c’est au moins ça. J’ai toujours dans la poche les petites flasques fermées. Alcool acheté ce matin.

Quelqu’un frappe à la porte des toilettes.

— Minute, dis-je.

— Tout va bien ?

C’est une voix de femme. Qu’au début je ne reconnais pas. Sauf qu’aujourd’hui, je ne reconnais personne.

Lorsque j’ouvre, c’est d’abord un nuage de tabac qui me fuse dessus. Sylwia me regarde avec une peine aussi profonde que la mer Baltique.

— Qu’est-ce que tu fabriques ici ? lui demandé-je, surpris.

— Tu as l’air d’un cadavre.

Elle colle son corps contre le mien.

Elle m’essuie la bouche, elle me donne une cigarette. Je suis tellement vidé, vidé de tout, liquides, nourriture, que tout mon corps absorbe cette fumée. Je vais peut-être attraper un cancer bientôt et adieu les soucis.

— Salut Kania.

Satan entre dans les toilettes. Il porte un costume noir admirablement coupé.

— Jarek est encore là, dit-il en indiquant la porte.

Je m’appuie contre un lavabo. Tout est horriblement épuisant, à commencer par ma respiration.

— C’est tellement triste, vieux, commence-t-il. Je n’ai vraiment pas idée de quoi te dire.

— Alors, ne lui dis rien.

Sylwia me pousse délicatement vers la sortie.

C’est plutôt bien qu’ils soient là. Je dis plutôt, car je ne saurais l’affirmer. Comment ont-ils appris où se passait l’enterrement ? J’en ai parlé à quelqu’un ? Peut-être. J’ai oublié. C’est épuisant de se souvenir, c’est peut-être la chose la plus épuisante.

On pourrait aussi bien tenir ici des conférences de stomatologie. Au plafond, des ampoules dans des appliques en métal et au mur, un crucifix solitaire. Ajoutez des chaises et des fleurs en plastique. Quelqu’un fait une prière à voix haute. Sans doute la mère de Marta.

Contre le mur, un cercueil.

Dans le cercueil, Piotr.

Je ne vois de lui que sa silhouette blême.

Je veux prendre une place au fond, n’ayant pas la force de m’approcher davantage, mais Sylwia me fait avancer pour que j’aille m’asseoir avec Marta et Ula. Elle-même reste avec Satan et Jarek qui me salue d’un unique et imperceptible hochement de tête.

Je passe entre les chaises comme si j’avais moi-même à m’allonger dans le cercueil. Comme si on allait m’enterrer vivant.

Ma place est entre Ula et Kinga. Ula n’est que sanglots, Kinga reste figée, Marta, je ne vois pas. Il y a peut-être des paroles que je devrais prononcer. Des questions que je devrais poser. Hier, j’avais encore la force de poser des questions. Avant-hier aussi. En fait, je n’ai rien fait d’autre, et Karlowicz en a eu assez de moi. Il n’a fait que répéter les mêmes choses en boucle et de plusieurs manières alambiquées, incapable de s’exprimer directement. Il a fini par me crier dessus alors que nous étions dans son bureau devant un paquet de photos. Je m’étonnais de pouvoir encore les regarder. Je continuais toujours à y chercher des indices. Ou plutôt, j’apprenais à regarder, et j’en voyais partout.

— Il n’y a rien, là, Marcin. Nous avons scruté, nous avons tout détaillé, vérifié. Il n’était même pas saoul.

— Quelqu’un l’a tué, redis-je sans doute pour la centième fois. Quelqu’un l’a pendu à cet arbre.

— Il a bien quelques égratignures et quelques bleus, mais ça n’est pas concluant.

— Que quoi ?

— Pas concluant. Je veux dire que quelqu’un aurait pu le frapper, mais il aurait tout aussi bien pu tomber en courant dans la forêt. Il n’a pas été torturé. Aucune trace de lutte. Personne ne l’a pendu de force à cet arbre.

— Il est donc parti courir tout seul avant d’aller se pendre ? Il y a des gens qui font du sport avant de se suicider ?

— Je n’en sais rien. Je ne fais que répéter ce qu’a montré l’autopsie.

— Et c’est tout ?

— Encore une chose.

Il a avancé vers moi des photos de l’autopsie.

— Deux blessures plutôt récentes aux poignets. Des entailles peu profondes. Légèrement cicatrisées. Avec ça, c’est vraiment tout.

Alors que j’examinais encore les clichés, il a ajouté :

— Je pense que l’opinion du légiste penche sans équivoque en faveur d’un suicide.

— Une opinion, comme tu dis, n’est jamais qu’une opinion et non un fait, les gens ont des opinions différentes, certains pour dire par exemple que la Terre est plate. Et il existe aussi des poisons indétectables, ai-je ajouté.

— Et si on l’a empoisonné avec une substance indétectable, comment irais-je le découvrir, dis-moi ?

— Ne te moque pas de moi.

Il m’a regardé avec encore plus de tristesse.

— Je ne me moque pas de toi, a-t-il répondu.

Mais quel est en fait son prénom ? me suis-je demandé. Karlowicz ceci, Karlowicz cela ?

— Et son téléphone ? Vous avez trouvé son téléphone ?

Il a fait signe que non.

— Alors tu vois, merde, tu vois ? ai-je crié. Ils lui ont pris son téléphone pour effacer les traces.

— Il a pu le perdre. Ou le jeter.

— Sûrement ! Ça t’est déjà arrivé de jeter ton téléphone ? Moi, même complètement bourré, je n’ai jamais jeté mon téléphone.

Il n’a rien répondu et s’est contenté de soupirer bêtement comme toute personne impuissante, par manque d’arguments.

— Tu te souviens de ce qu’a dit cette fille ? L’histoire dans laquelle il s’était embringué ? D’abord cette femme et maintenant lui, mon fils.

J’ai envoyé un grand coup sur la table. Karlowicz n’a pas réagi. La cendre de ses cigarettes est tombée sur les photos.

— Kalska a été assassinée.

— Mon fils aussi a été assassiné.

Le genre de conversation qui peut durer à l’infini. Nous ne sommes parvenus à rien. Il a fallu, enfin, coucher Piotr dans le cercueil.

Un cercueil qui se trouve devant moi. Je fais tout pour ne pas le regarder. Un peu plus loin, Lolek est assis contre le mur avec son copain. Et la mère de Lolek. Zbyszek est là avec sa nouvelle copine. Il y a encore d’autres personnes, sans doute de la boîte d’informatique de Piotr. Encore plus loin, les familles. La sœur de Marta. Mon cousin. Je ne les connais pas vraiment. Ils me sont tous tellement étrangers.

Je me lève rapidement, je retourne aux toilettes, je ferme la porte, je débouche, je prends une petite gorgée, minuscule, moins qu’une cuillère à sucre, j’avale et me remets à vomir.

Plus personne ne va venir, désormais.

J’ai un moment de tranquillité.

Il faut maintenant porter le cercueil jusqu’à l’église. Je marche tel un zombie. L’église est un bloc de béton difforme, au-dessus de l’entrée, l’œil unique et balourd d’un vitrail nous regarde. Vierge Marie Reine du Monde, un truc comme ça. À l’intérieur, des bancs en bois clair, au-dessus de l’autel, une grande mosaïque dans les rouges qui représente la Mère de Dieu et le petit Jésus. Elle me rappelle un peu les portraits de Ceausescu faits en sucre que je voyais pendant les vacances en Roumanie. Mais ai-je seulement été en vacances en Roumanie ? Nous avons été en Croatie. Mais en Roumanie ? Pourquoi Piotr a-t-il un enterrement catholique, avons-nous jamais été croyants ?

Le prêtre bafouille des trucs, que nous nous retrouverons tous au ciel, qu’il suffit d’attendre. Maintenant, de fait, j’attends. La mère de Marta pleure. Tout le monde pleure. Le prêtre a fini, c’est le tour des proches de parler. Une seule couronne de fleurs blanches sur le cercueil. Vêtue d’une simple robe noire, tenant une feuille de papier froissée, Ula se dirige vers l’autel. Je vois combien elle est maigre, l’air anorexique, il faudrait l’aider, elle devrait manger quelque chose. Je n’entends pas ce qu’elle dit. Le micro est pourri et elle, elle est en larmes. Comme si on fabriquait ce genre de micros spécialement pour les églises. Elle se collerait aussi bien du papier à cigarettes sur la bouche qu’on ne l’entendrait pas plus mal.

Karlowicz a fini par ramasser les photos et les ranger dans une enveloppe. Je n’ai même pas eu la force de protester.

— Je suis désolé, a-t-il dit.

— Le meilleur frère que je pouvais avoir.

Je comprends que cette phrase vient d’Ula, et qu’elle s’élève dans l’air comme un vieux ballon plein de douleur.

Le bruit de l’arrivée d’un message est comme une grenade qui éclate. C’est mon portable. Je le sors de ma poche pour couper le son. Si c’est Miette, je la tue.

— Je ressentirai cette perte jusqu’à la fin de mes jours, dit Ula en pleurant.

Kinga reste toujours immobile, son visage est livide, figé comme un masque légèrement luisant, c’est comme si elle s’était enduite de cire.

Ce ne serait pas si mal de tuer Miette. Mais le message ne vient pas d’elle.

« Je sais des choses sur Piotr. Tu veux qu’on se voie ? » Le numéro m’est inconnu. Je dois sans doute émettre un drôle de bruit parce que les autres se retournent vers moi.

— Quelqu’un veut-il encore prendre la parole ? demande le prêtre.

— Tout est en ordre ? demande Sylwia.

Je pourrais lui répondre que nous sommes à l’enterrement de mon fils, qu’est-ce ça veut dire, être en ordre ? Mais je ne dis rien, d’abord je n’en ai pas la force, et deuxièmement l’estomac me brûle. Au moment où tout le monde se lève, je regarde encore mon téléphone.

« Je sais des choses sur Piotr. »

Je croise le regard de Marta et remets mon portable dans ma poche.

*

Après quoi est venue l’inhumation, le cercueil descendu en terre à l’aide de cordes.

Je ne m’en souviens pas. Je ne me souviens pas du cercueil descendu en terre à l’aide de cordes.

Au lieu de ça, un écran noir. Mon cerveau s’est révolté, il ne veut plus.

Je ne me souviens que d’un hurlement. C’est Marta qui hurle sans doute ainsi.

Maintenant, c’est le repas funéraire. Ce repas, je m’en souviens, parce que j’y suis, justement.

À partir de bribes de phrases saisies au vol, j’ai compris qu’Ula et Marta ont eu à ce propos un conflit. Probablement. Ula considérant qu’il était idiot de célébrer la mort. Il ne s’agit pas de célébration, lui a dit Marta. Les gens vont à des enterrements, ça n’a rien d’agréable pour personne, mais puisqu’ils viennent, il faut leur offrir quelque chose.

Ça doit être un restaurant de cuisine des Balkans. J’ai déjà dû venir ici, mais n’en ai aucun souvenir. Au mur, des photos colorisées de chiens et de chats. Un personnel entièrement vêtu de noir, silence complet, un piano quelconque en musique de fond. Pas d’alcool. Une nourriture certainement goûteuse, mais je ne peux rien avaler. Rares sont ceux qui le peuvent. Seul dans un coin, Zbyszek ingurgite une soupe.

Kinga s’est assise entre Ula et Marta, derrière qui se tiennent deux vieilles tantes ridées. J’ai oublié qui elles étaient. Elles ont dû arriver d’une autre ville. Elles accomplissent en l’air des rites comme des sorcières au-dessus d’un chaudron. Marta tient la main de l’une d’elles. Une autre femme tient aussi Kinga par la main, ce doit être sa mère, elle lui ressemble, même visage effilé.

— On y va. Si tu as besoin de quelque chose…, dit Sylwia.

— Il existe un groupe spécialisé pour ça.

La voix de Jarek résonne comme dans un haut-parleur.

— Il se réunit une fois par semaine. Un groupe de soutien spécial. Comment rester sobre en période de tragédie personnelle. Si ça peut t’intéresser…

— C’est maintenant seulement que tu le lui dis ? demande Sylwia.

Jarek se montre confus.

— Nous avions tous escompté que ça irait mieux. Vraiment, affirme-t-il enfin.

Il m’attire à lui, nous échangeons une embrassade contrainte.

L’idée me passe par la tête qu’il pourrait renifler l’alcool que je viens de boire. Mais au fond, quelle importance ?

— Il voulait divorcer, lâche soudain Kinga.

Sa voix étouffe les murmures et retient toutes les attentions. Les gens se tournent vers elle.

— C’est la raison pour laquelle nous sommes allés en thérapie. Pour laquelle il m’a envoyé cet argent.

Elle parle d’une voix morte et neutre. Comme venant d’un disque.

— Quel argent ? demande Ula.

Donc, elle ne sait pas. Rien sur le virement de cent mille zlotys avec « excuses » pour motif. Marta n’en a parlé qu’à moi.

— Il en a parlé à de nombreuses reprises.

Un petit groupe se rassemble autour de Kinga. Jarek, Ula et Satan observent la scène sans un mot. Seul Satan laisse échapper un « putain » en se passant une main dans ses cheveux ramenés en chignon.

— Vous n’êtes pas obligés d’écouter, leur dis-je.

— Tu as mon numéro, répond Sylwia.

— J’ai tous vos numéros.

Je suis en fait en train de m’en rendre compte.

— Il a dit : je ne t’aime plus, je te fais du mal, ce n’est pas ce que je veux, ajoute Kinga d’une voix troublée par l’émotion.

Marta retire l’assiette de soupe qu’elle a devant le nez, comme si elle craignait que la jeune fille y laisse tomber son visage ou la balance contre un mur. La mère de Kinga s’assoit près d’elle pour la prendre dans ses bras, mais celle-ci se dégage.

Satan m’attire à lui, m’embrasse en guise d’au revoir, me tape dans le dos à pleine force comme si j’avais avalé quelque chose de travers. Sylwia fait de même. Jarek se contente de me tendre la main. Qu’y a-t-il à recueillir la douleur d’autrui ? Plutôt peu de chose. Une once de courtoisie.

Je retourne aux toilettes. Cette fois, je ne referme même pas la porte.

Je vide la moitié de l’alcool à 90° dans l’évier et je le remplace avec de l’eau du robinet. Je referme la flasque et la secoue.

« Je sais des choses sur sa mort. Réponds. Baldur. » Je choisis de l’appeler. Une tonalité, deux, trois, quatre. Il ne décroche pas. L’incendie repart. Il m’emplit tout le corps.

Décroche, fils de pute.

Quelqu’un entre dans les toilettes. Marta. Elle regarde le téléphone. Regarde la bouteille d’alcool pur posée sur le lavabo. Elle a été mon Nounours, la fille dont j’étais tombé amoureux. Elle a maintenant cent quarante ans. C’est quand même moins que moi.

Elle désigne la bouteille d’un geste de la tête.

— Excuse-moi.

Je range mon téléphone et je me mets à vider le liquide encore écumant dans le lavabo.

— Qu’est-ce que tu pourrais faire d’autre ?

Elle s’approche de moi, nous sommes à un doigt de distance.

— Nous avons perdu notre fils, Marcin, dit-elle à voix basse et en se mettant à pleurer.

— Je… Je…

Je veux dire quelque chose. Mais pas à mon sujet. Sans doute. Je ne sais pas.

— Les autres parents vont à des mariages, à des dîners, à des anniversaires, ils vont sur Skype, reçoivent des lettres ou attendent des coups de téléphone, ils attendent trop longtemps, mais ils savent qu’à la fin, le fils va bien finir par appeler, les autres parents peuvent être fiers ou déçus, fatigués ou se réjouir de son départ de la maison, ils sont malheureux de le voir divorcer ou de perdre son travail, ou quoi que ce soit. Mais nous, merde, nous, c’est à l’enterrement de notre fils que nous allons. Marcin, nous sommes les seuls.

Nous nous rapprochons. Cela ne nous vient qu’à grand-peine. Nous sommes complètement écrasés. Nos corps sont fripés, secs, ratatinés comme si on nous avait passés au four. Possible que je l’aie mérité. Mais elle ? Qui a fait d’elle ce spectre ? Moi ?

Nous nous tenons ainsi durant dix ans. Nos muscles finissent par pourrir, par se décomposer, par se couvrir de champignons et de mousses. Quelque chose éclot, s’élargit entre nous, une nouvelle plante, un jeune arbre. Nous restons collés l’un à l’autre, et pleurons, hurlons, et il n’y a que cela, et cela dure toujours, nous sommes ensemble pour l’éternité même si nous nous haïssons, même si nous demeurons des étrangers l’un pour l’autre.

*

La nuit dure dix ans de plus. Et quand je regarde ma montre, il est toujours dix heures.

Je me masturbe en cliquant sur des combinaisons aléatoires, « gangbang », « blonde », « latex », « domination ». Ça ne donne rien. Je fume deux paquets de clopes à m’en brûler le gosier. Je tourne en rond dans l’appart’, je me couche sur le plancher. L’idée d’arracher les lattes me passe par la tête. Ou de me tuer. Je me trouve haut, au quatrième, pas besoin de réfléchir, il suffit pour être sûr de son coup de plonger tête la première comme à la piscine.

J’ouvre la fenêtre, simplement. Je lève même une jambe pour appuyer le genou contre le cadre. J’esquisse ce geste. Pas de problème. Il suffit de se pencher.

Je suis dérangé par le signal d’arrivée d’un message.

« Écris quand on peut se rencontrer. »

J’appelle, je veux lui gueuler dessus, mais il ne répond pas. Et sur le répondeur, j’entends une voix annonçant que l’abonné n’est pas joignable. Ah, le salaud, il a coupé. J’appelle Karlowicz. Qu’il vérifie le numéro, qu’il me dise qui c’est. Il est quand même flic, cet abruti. Mais Karlowicz non plus ne répond pas. Il est quatre heures du mat. Les idées me filent dans la tête comme des chevaux dopés. C’est peut-être Karlowicz lui-même qui me fait des blagues ? Dans trois heures, j’irai à la police. Soudaine douleur à l’estomac, comme une hernie.

Il y a un moyen. Dans le panier à linge sale. Le moyen suivant est au-dessus de l’évier. Le troisième près de la poubelle. Et dans la salle de bains, dans le placard sous le lavabo, avec les produits de nettoyage, je trouve le quatrième.

La thérapie ne soulage pas entièrement de l’envie de boire, mais elle la rend inconfortable. C’est l’un de ses commandements, une de ses règles sacrées. À partir de là, on a des remords pour toujours.

Mais que sont ces remords ?

Qui a inventé le mot « confort » ?

D’où viennent les mots ? Ils servent à quoi, et à qui ?

Golden Loch, le plus dégueulasse et le moins cher des whiskys, trente zlotys le flacon, mieux vaut boire de l’eau de Cologne.

Je porte la bouteille à mes lèvres. Je prends une gorgée, une deuxième, une troisième. Je ne sens pas le goût, ni l’odeur, rien. Ma gorge ne réagit pas à ce liquide. Quelqu’un vient d’accomplir un miracle à l’envers, il a changé la gnole en eau colorée. J’ouvre la bouteille suivante. De la Wyborowa. Un mince filet translucide passe directement du goulot dans mon gosier. Rien. Zéro soulagement. Zéro goût. Mon corps ne réagit même pas. Mes muscles restent tendus, durs comme du béton.

Même ceci. Même ça. Aucun message n’est arrivé à destination. Le téléphone de ce Baldur est toujours coupé. Je pleure sans larmes, je suis tout simplement secoué, rien de plus.

Je ramasse toutes ces bouteilles, l’une après l’autre. Je vide les contenus dans l’évier, et ensuite, je les lance contre le mur.

Aucune ne se casse.

*

— Mon fils est récemment venu me demander si je faisais l’amour avec sa mère.

Michal secoue la tête.

— Il a quel âge ? demande Sylwia.

— Sept ans.

Michal prend une gorgée d’eau, puis finit par boire la moitié de la bouteille.

Ils m’avaient dit que je n’étais pas obligé de venir. Ils voulaient peut-être même que je ne vienne pas. Mais ils ne peuvent pas me l’interdire. Je me suis lavé, rasé, parfumé, j’ai mis une chemise neuve que je n’avais jamais enfilée auparavant. J’en ai beaucoup des comme ça.

— Et tu lui fais l’amour ? demande Sylwia.

Michal rougit.

— On n’interrompt pas, rappelle Jarek.

Je fais tourner mon téléphone entre mes mains pour jeter à nouveau un œil sur l’écran. C’est contre les principes mais personne ne m’empêche de le faire.

— Je lui ai répondu que oui, Kajtek, ça m’arrive, dit Michal en se grattant la tête. Dans le cas contraire, tu ne serais pas venu au monde. Et lui de me dire, tu dois tout de suite arrêter de faire l’amour avec maman. Il se tient devant moi, le brigand, un bon mètre de haut, et il me donne des ordres en la matière. Des larmes lui coulent des yeux, il est vraiment secoué. J’ai eu envie de rire, mais je ne vais pas me moquer de mon gamin.

Tous l’observent, étonnés et curieux. Michal a dû maigrir un peu, à moins que ça soit l’effet d’une chemise plus ample.

— Alors je lui demande, qu’est-ce que ça peut te faire ? Et lui, tu dois arrêter de faire du mal à maman. Ça lui fait mal.

Nouvelle pause. Il est énervé, ses doigts dansent comme des vers de terre gros et gras.

— Je lui demande de quoi il parle. Et il finit par me dire que les copains lui ont montré à l’école un porno sur un portable. Des messieurs faisaient des choses avec une dame, et la dame criait horriblement parce qu’elle devait avoir très mal. Et les copains trouvaient ça drôle. Lui rentre à la maison en larmes. Je n’ai vraiment pas su quoi lui dire. C’est juste du cinéma, que je lui ai dit. Ça n’a rien à voir avec la réalité. L’histoire a l’air drôle, mais en fait, elle ne l’est absolument pas.

Mon téléphone me tombe des mains et j’ai l’impression que je viens de recevoir un message. Il ne m’a pas répondu, qui puisse-t-il être. Je vérifie tous les messages, le sien n’aurait-il pas disparu ? Est-ce que je ne serais pas devenu fou ?

— Je ne sais pas quoi en penser, mais maintenant, j’ai peur de l’idée qu’il va se faire de l’amour. Il est très sensible, ce gamin. J’ai peur qu’il devienne gay ou quelque chose comme ça.

Jakub se contente de sourire. Gus s’arrête un moment de griffonner.

— Et c’est ça ton plus grand problème ? Vraiment ?

Michal ne répond pas et détourne le regard.

— Qu’est-ce que tu feras dans quelques années, s’il vient vraiment te le dire ? Tu le mettras à la porte de chez vous ? Tu le renieras ? Tu lui diras : tu n’es plus mon fils ?

— Holà, dit Jarek. Du calme.

— Du calme ? Tu as entendu ce qu’il raconte ?

— Du calme, répète Jarek d’une voix plus ferme.

Michal se tortille sur le canapé, son ventre se balance sous la chemise. Il n’a en fait pas maigri.

— Premièrement, on suit le tour de parole établi. Sans quoi c’est la pagaille. Pas de guérison sans respect pour l’ordre. Je l’ai dit mille fois et je vous le dirai encore mille fois. Deuxièmement, nous restons dans le présent et non dans ce qui aurait pu se produire, nous ne sommes pas un cercle d’écriture. Vous ne considérez pas ça avec sérieux, c’est dommage. Moi, je vais continuer à vous traiter avec sérieux.

Jarek est fatigué et quelque chose l’énerve, pas seulement Gus. Il passe ses nerfs.

— Tu es un facho, comme lui, grogne Gus.

— Peut-être, dit Jarek en haussant les épaules. Moi, je ne vois ni gays ni hétéros, je vois des alcooliques.

— Je voudrais bien que mon fils vienne me voir pour me dire qu’il est gay. Vraiment. C’est mon plus grand rêve.

Entendant ces mots, je réalise qu’ils sortent de ma bouche. Un silence se fait. Tout devient sombre alors que personne n’a éteint la lumière.

— Ou alors qu’il ait de nouveau huit ans, ou je ne sais plus l’âge qu’il avait, et me dise que quelqu’un lui a montré un film porno, Michal, ajouté-je.

Le silence se fait encore plus lourd, un silence qui porte en lui quelque chose d’un pain encore chaud. Nous pourrions rester ainsi sans rien dire pendant quatre heures.

— Excuse, dit doucement Michal. Je ne voulais pas.

En vrai, je ne sais pas auprès de qui il s’excuse. En ce qui me concerne, il n’a pas besoin.

— C’est moi qui m’excuse d’avoir cassé ton tour de parole, conclus-je.

Personne n’a eu la force de me le faire remarquer, pas même Jarek. C’est peut-être pour ça qu’avant l’arrivée des autres, il m’a tiré de côté pour me rappeler l’existence d’un autre groupe spécial.

Mais je ne veux aucun traitement spécial, lui ai-je dit. Je sais que je suis différent. Je me promène le visage toujours sale. Tordu, cassé. Les gens me regardent comme un mutant. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin de ma vie, donc laissez-moi, ici au moins, un peu de normalité. Je lui ai dit que je voulais venir dans le groupe normal. J’ai promis de tout faire pour que les autres ne se sentent pas mal.

— Tu n’as pas besoin de t’excuser de quoi que ce soit, reprend Sylwia.

Par ailleurs, ma douleur n’est pas plus grande que toute autre. C’est un fait, elle est une et unique pour moi, désarmante, mais au-delà des limites de mon corps, dans ce film qu’on appelle la vie et le cosmos, elle n’a aucune importance.

— C’est tout ? demande Jarek à Michal.

— Oui, c’est tout.

— Dis à qui le tour.

Michal désigne Jadzia. Elle n’est plus assise à côté de moi, elle est allée occuper une place en face. Est-ce qu’elle regrette que je l’aie entraînée dans tout ça ? Si c’est le cas, je la comprends. Il y a un seul avantage à la douleur que je porte en moi : maintenant, je comprends tout.

Jadzia continue à parler doucement, indistinctement, elle est encore un peu bouffie.

— Tout d’abord, j’ai surtout beaucoup de peine pour Marcin. Je n’arrive même pas à m’imaginer ce qu’il traverse en ce moment. C’est difficile pour moi de dire quoi que ce soit.

Elle secoue la tête. Ce qui doit lui faire mal parce qu’elle s’arrête aussitôt. Elle se tait.

— Et chez toi, Jadzia ? Comment te sens-tu ? demande Jarek avec une chaleur inattendue.

— Bon, ça ne va pas trop bien, pour être sincère, j’ai encore des suites de tout ça, j’ai des vertiges, j’ai mal à la mâchoire. Quelque chose s’est visiblement détraqué. Mais le pire est que je ne me souviens plus. Je sais que pour Marcin, ça peut être une information clef. Mais j’ai tout fait, je suis même allée à une séance d’hypnose, et rien. Je me rappelle que nous marchons devant cette maison, à Podkowa, et puis, c’est le trou noir, et je me retrouve à l’hôpital. C’est épouvantable de perdre la mémoire comme ça, c’est comme de s’être remise à boire. Ça ne m’était arrivé qu’avec de l’alcool.

Ce disant, elle me regarde en massant sa mâchoire endolorie. Elle ne me quitte pas des yeux. Que veut-elle de moi ? Difficile à dire. Que j’en dise davantage ? Que j’en rajoute ? Que je nie les choses ? Que je lui raconte encore une fois ce qui s’est passé ?

C’est difficile à supporter. Je détourne le regard.

— Pour le reste, ça va plutôt mieux. Je me repose, je promène mes chiens. Je fais le ménage, toute ma vie se résume à faire du ménage. Je n’ai bien sûr pas vendu la maison. C’est tout.

Elle indique le suivant, Gus qui est assis à côté d’elle.

— J’ai rompu avec lui, déclare Darek à voix basse, comme honteux, après un temps.

— Tu étais encore avec lui ? demande Jakub sincèrement indigné, mais Jarek le calme d’un geste.

— Je pouvais ne pas le voir, mais j’étais avec lui. Ou c’est plutôt lui qui était avec moi, comme un fantôme, répond Gus doucement en faisant tourner son crayon entre ses doigts.

Il fait penser à un petit garçon qui doit expliquer à ses parents un zéro sur son bulletin.

— Il m’est à nouveau tombé dessus. Dans ma tête, je veux dire. C’est lui, tu as raison, Jarek. Sa gueule est dans ma tête, collée à des bouteilles, à des boîtes de médicaments, à des dealers de coke. Il me tombait dessus le soir, j’étais seul à la maison, j’essayais à nouveau de passer du temps tranquille, sur Netflix, je me commandais des trucs à bouffer, je m’achetais des bières sans alcool, même que ça me faisait rire tout seul. Il me sautait dessus dans ma tête, je ne pouvais plus me concentrer sur rien. Je tournais en rond, je fumais des clopes, la bouffe refroidissait, finalement, c’est le chat qui allait s’en occuper. Le film que je devais regarder passait tout seul, sans le son. Ça empirait à chaque seconde, je me disais que j’allais m’arracher la gueule. Et soudain cette idée, que ça suffit, je n’ai qu’à passer un coup de fil et commander une dose au dealer, et merde. Ou plus simplement, m’acheter une bouteille. Je mets ma veste, je sors. J’étais en route pour la boutique, je le jure, j’avais cinquante zlotys dans la poche. J’étais décidé. Et au lieu de ça, je suis allé le voir, à pied. Autopiloté. J’étais porté. De chez moi, rue de Saxe, jusqu’à la rue Koszykowa. J’ai marché et marché. Devant chez lui, j’ai pris les cinq billets de dix et j’ai vu que j’en avais fait une boule.

Il s’interrompt, il sourit. Il se souvient de quelque chose d’agréable.

— Je suis entré sans crier gare. La porte était restée ouverte. Il était avec deux garçons qui s’envoyaient en l’air sur le canapé, lui devait mater. Toujours cette robe de chambre, un verre de champagne à la main. Il avait des gestes souples, les yeux perdus, shooté avec une dose à cent zlotys. Je lui ai envoyé mon poing dans la gueule, sans prévenir, sans un mot. Ça a craqué, il a eu le nez cassé, il s’est couvert de sang, je ne savais pas que je pouvais cogner aussi fort. Les deux autres se sont levés, mais ont rapidement réalisé qu’ils étaient à poil, bites à l’air, eux aussi shootés, et comme ils avaient sûrement été payés, ils n’en avaient rien à foutre. Ils sont partis se rhabiller. Il a essayé de se relever. Je lui ai envoyé un coup de pied. Un deuxième. Je lui ai craché dessus. Il était comme un cafard couché sur le dos. Il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Il ne savait peut-être même plus qui j’étais.

Il sourit pour lui-même. Les autres, effrayés, le regardent avec dégoût. Je lui en suis reconnaissant. L’espace d’un instant, ils ont arrêté de penser à moi.

— Il y avait de l’argent sur la table, des billets pliés, il n’y avait qu’à se servir. Je m’en suis mis dans la poche. Je suis sorti.

Un bip du téléphone, un message. Mon portable tombe par terre. Je m’excuse, je coupe.

— Maintenant, quand j’y pense, putain, il aurait pu appeler la police. Agression, vol, je serais allé en taule pour ça. Une bêtise absolue. Je me demandais ce que j’avais foutu. Mais quand je suis parti de là-bas, je me suis senti léger, soulagé.

Je regarde mon téléphone. « Dans une demi h devant les magasins Centrum. Baldur. »

Tout en moi se met à bouillir.

— Mais j’ai au moins fini par donner un nom à mon chat.

— Lequel ? demande Sylwia.

— Abcès.

Gus se met à rire.

— C’est un diminutif pour Baron d’Abcès de Lafesse. J’avais imaginé un personnage comme ça, j’en avais fait des bandes dessinées… Peu importe.

Jadzia se met à sourire.

— Excusez-moi, mais je suis obligé de sortir.

Je regarde mon téléphone.

Nouveau message : « Tu dois venir seul. »

Personne ne proteste. Visiblement, on considère que tout ce que je fais l’est par nécessité.

Sylwia me demande de faire attention à moi. Les autres me font des signes d’adieu maladroits. Ils me regardent comme si je partais à la guerre. Seul Motus m’ignore, enfoncé dans un coin du canapé, il étudie ses ongles.

Avant de sortir dans le couloir, il me vient à l’esprit que je ne reviendrai peut-être plus jamais ici.

*

J’ai couru jusqu’ici avec la certitude que Piotr aussi était encore en train de courir et que si j’accélérais, je le rattraperais. Dans le passage souterrain, j’ai bousculé des gens et failli renverser quelqu’un qui s’est mis à me crier après.

Ce foutu Baldur ne décroche pas. La rue Chmielna est presque vide, sombre, les gens ne font qu’y passer ; une mère et sa fille sortent d’un centre commercial les bras chargés de sacs, un homme seul appelle à l’interphone d’une tour dont la moitié des appartements sont loués par des prostituées. Je ne me souviens d’aucune des prostituées avec qui j’ai couché.

Je regarde autour de moi, mais ne vois personne qui pourrait être lui. Je compose son numéro, comme dans un film. Aucun des rares passants ne réagit.

Dieu merci, je trouve un paquet de cigarettes dans ma poche.

Un goût desséché et désagréable.

Des idées tambourinent dans ma tête. Qui puisse-t-il être, il se moque de moi. Il s’amuse. C’est peut-être un camarade d’études d’Ula. Un malade qui a entendu parler de l’histoire, il a trouvé mon numéro dans le téléphone de ma fille et se fait une petite séquence qu’il mettra sur YouTube. Une déconne sur un crétin dont le fils est mort. Regardez comment je fais marcher cet abruti d’ivrogne .

— Hé !

J’entends une voix derrière moi.

— Quoi ?

Je me retourne.

— Salut, dit Lolek, le visage caché derrière le col de sa polaire.

Il m’observe de ses yeux cernés, on dirait Capone quand il veut qu’on lui lance un bâton. Je ne sais que lui dire. Il est la dernière personne dont j’aurais besoin ici.

— J’attends quelqu’un, expliqué-je.

— Oui, c’est moi.

Pendant une seconde, je ne comprends pas. Puis j’ai envie de le frapper. Il s’en aperçoit. Il recule, puis prend la direction de la rue Nowy Swiat. Je le suis. Je dois courir pour le rattraper.

Il disparaît sous un porche qui mène à une série de pavillons. Je le revois, il est en train de descendre dans un boui-boui, une niche étroite, éclairée façon bordel.

— Paye-moi une bière, dit-il avant que j’aie le temps de lui expliquer que je n’ai pas le droit d’acheter de l’alcool.

Il se dirige vers le sous-sol. Je paye, je lui prends une bière, et un Coca pour moi. Une machine surchauffée va d’un moment à l’autre exploser en moi, déferler, projeter de la vapeur, du métal, faire sauter l’établissement, tuer des innocents.

Je descends les marches. Une pénombre règne en bas, ça pue les égouts. Deux jeunes filles sont assises dans un coin de la salle. Je pose avec précaution les boissons sur la table.

Je me penche vers Lolek. Je le regarde dans les yeux.

— Qu’est-ce que tout ça veut dire ?

— Je voulais m’assurer que tu ne viendrais pas avec ce policier, répond-il en retirant sa polaire et en me montrant sa sale gueule fatiguée.

— Tu m’avais déjà écrit à l’enterrement, lui dis-je. Tu t’étais posé devant le cercueil et tu m’envoyais ces sms. Imbécile. Tu joues à quoi ? Ça t’amuse ?

— Appelle-moi comme tu voudras, répond-il.

Je lui attrape la tronche avec l’idée de la lui écraser de toutes mes forces contre la table. Mais je le relâche. Il se masse la mâchoire. Puis prend une gorgée de bière en faisant un bruit d’enfer, comme si elle était brûlante.

Allez retrouver les gens pendant la journée, de préférence dans des salles de café appartenant à une chaîne, là, c’est plus sûr, pas d’alcool, disait Jarek.

Hélas. Jarek disait des tas de choses. Je n’en ai sans doute jamais tenu compte.

— Piotr avait démissionné de sa boîte. Ça, tu le sais. En plein milieu d’un crunch. Offense suprême à Sa Majesté. Avant, déjà, il avait foiré une tâche primordiale, mais on lui a offert une deuxième chance, puis il a démissionné. Les gens étaient furieux, tous sauf moi. Après tout, on se connaissait depuis toujours. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas.

— Tu m’as déjà raconté ça, lui rappelé-je.

Je m’efforce de prendre de grandes respirations. Jarek répétait, si plus rien ne marche, fais de grandes inspirations, trois fois plus profondes que d’habitude. À dix reprises, ou à vingt, pour te shooter à l’oxygène et te calmer.

Il écluse à nouveau. Il voit que cela me dérange, mais il continue.

— J’ai dit aussi que j’avais essayé de garder le contact avec lui. Je le considérais vraiment comme un ami. Je savais qu’il s’était entièrement dévoué à l’association. Quand on se rencontrait, il me racontait que les gens qui avaient tué Kalska avaient aussi certainement tué beaucoup d’autres personnes, mais qu’ils étaient intouchables. Il monologuait à l’infini, c’était difficile de s’y retrouver. Il a parlé d’une femme qui avait habité dans son appartement avant lui.

— Quelle femme ?

— J’ai oublié.

Il hoche la tête.

— Une vieille qui est morte.

— Kalska, celle qu’on a brûlée ?

— Non, j’ai oublié son nom.

— Fais un effort.

— Ça n’a pas d’importance, coupe-t-il. Ici, il est question de Piotr.

Il laisse passer un silence. Il a l’air pire qu’au début, comme si une pompe refoulait l’eau, le sang et la graisse de son corps. Il se fait de plus en plus blême, de plus en plus maigre.

— Il avait sa théorie, que Varsovie se construisait à partir de sang humain. Celui des juifs, des insurgés, des victimes de Staline, et maintenant des HLM. Ce sont ses mots. Que lui aussi, disait-il, avait profité de ce sang, qu’il s’était enrichi. « Un grand vampire sommeille sous Varsovie et je suis moi aussi au service de ce vampire. »

— Je ne comprends pas, avoué-je. Qu’est-ce que c’est que ce délire ?

— Il parlait de cette femme, entre autres. L’immeuble où logeait Piotr avait aussi été privatisé, au sens où il avait appartenu à la ville, ça avait été un HLM, mais dès que des gens ont compris qu’on pouvait attaquer au tribunal les nationalisations des appartements à l’époque du communisme…

— Je connais le procédé, dis-je en l’interrompant.

— Ils jetaient les habitants à la rue, de force. Ils leur coupaient l’électricité, leur cassaient des vitres, leur lançaient des pétards sous leurs portes. Ils les agressaient chez eux la nuit, ils les passaient à tabac.

— Qui les expulsait ?

— Je ne sais pas.

Je hoche la tête à nouveau. De quoi me parle-t-il ?

— Écoute, Lolek, je possède trois appartements dans cet immeuble. Dans l’un, c’est Piotr qui y habite, et les deux autres ont des locataires. J’en ai quatre autres un peu plus loin, dont un où je vis moi-même. Je n’ai jamais entendu parler de choses pareilles.

Il hausse les épaules.

— C’est cette institutrice de Podkowa qui lui en a parlé ? demandé-je.

— Je n’ai jamais rencontré cette femme.

— D’où savait-il tout ça ?

— Je m’en tape. Tu te comportes comme tous les pères. Quand les enfants font des choses qui ne sont pas dans l’idée des parents, ceux-ci les voient en moutons bêlants, manipulés, dévoyés par quelqu’un…

Il éclate de rire.

— Mon fils est mort, le coupé-je.

Il cesse de rire.

— Ce n’est pas un secret. L’association a rassemblé des infos sur le sujet. Je sais aussi que Piotr a tout mis en forme et l’a publié sur internet. Il croyait vraiment à ce qu’il faisait.

— Oui, mais pourquoi faisait-il ça ? demandé-je.

Des araignées courent sur le plancher, des grandes, des noires. Chacune porte sur son dos une petite pièce du puzzle. Les pièces se mélangent pour former un nuage. Le mec de Podkowa enfermé dans sa grande maison avec son épouse pour prisonnière. Des piles de livres et d’emballages de médicaments dans le couloir de la maison de Brzezinska. Une montre de pacotille, plaquée or, au poignet d’un voyou posté à l’entrée, et m’attendant, moi et Jadzia.

— Parce qu’il s’était engagé ?

— Oui, mais pourquoi ? ajouté-je. Parce qu’il avait soudain appris quelque chose à propos de l’appartement que je lui avais donné ? Parce qu’il avait toujours été, je ne sais pas, moi, socialement engagé ? Parce qu’il avait fait la connaissance de quelqu’un ? Parce que cette institutrice l’avait approché ?

— Tu ne savais donc pas qui il était ? À ce point ? demande Lolek.

Je serre un poing que je lève dans un geste avorté qui ne produit aucun effet sur Lolek.

J’entends des bribes de la conversation des deux filles dans leur coin. « Mais je l’aime », « Mon cul que tu l’aimes, viens avec moi en Italie, tu verras », « Non, il me tuerait », « C’est moi qui vais aller le tuer ».

— Piotr avait de très grands problèmes, explique Lolek.

— Je n’en savais rien. Personne ne m’en a jamais parlé. Sa femme non plus.

— Parce que Kinga en était en grande mesure elle-même la cause.

Il prononce ces mots avec précaution. Comme s’il avait peur de ma réaction.

— Parce que ? demandé-je.

— Tu sais comment elle est.

— Non, je ne sais pas.

Les filles se lèvent et passent à côté de nous, elles ont l’air de versions plus moches de Miette.

— Je sais qu’elle s’est disputée avec mon épouse. Il y a eu aussi des choses avec la sœur de Piotr.

— Elle n’est pas la personne la plus merveilleuse sur cette terre, commente Lolek.

— Je ne sais pas. Sans doute que non.

Je la revois au dîner d’adieu à Piotr, devant son assiette qui refroidit, silencieuse et pâle comme de la cire.

— Par exemple, elle n’arrêtait pas de lui donner des ordres.

— C’était un mari popote ? dis-je en essayant de trouver le mot juste.

Lolek pouffe.

— Elle le traitait comme une merde. Il faisait tout ce qu’elle voulait, il avait peur d’elle, elle était capable de venir à une soirée pour crier devant tout le monde que, je ne sais pas, moi, qu’il buvait ce qu’elle lui avait dit de ne pas boire. Ils partaient à l’heure qu’elle décidait, ils allaient là où elle voulait. Ou bien, elle se moquait de lui en public, disant qu’il était maigre et moche, et nul au lit. Au début, c’était drôle, après plus du tout.

— Je n’en savais rien, répété-je.

Je la vois devant l’aéroport, pleurant alors qu’elle montait dans la voiture.

— Elle m’a dit un jour, si tu veux faire encore plus ami-ami avec Piotr, tu dois comprendre qu’il est avant tout mon mari. Si tu veux convenir de quelque chose avec lui, tu auras d’abord à le faire avec moi. Je lui ai ri au nez. Elle m’a écrit quelques jours plus tard, en plein milieu de la nuit, que je n’étais plus le bienvenu chez eux.

Il s’interrompt pour un temps.

— Je connais beaucoup de gens bizarres, il y a une catégorie comme ça. Mais elle était vraiment un modèle dans le genre.

Je finis par regarder sa bière. Il en a bu la moitié. Une bière comme ça me ferait du bien, elle me rafraîchirait, car j’ai la langue collée par le sucre. Mon Coca est tiède, bulles évaporées, imbuvable.

— Je pense que c’est la raison pour laquelle il s’est si fortement investi dans tout ça, poursuit Lolek. Son travail lui pesait, mais c’était sa femme qui lui pesait le plus. Je n’aurais jamais tenu le coup avec quelqu’un de pareil. Même si tu vas sûrement te moquer en disant que je ne suis pas concerné, étant donné que je suis incel.

— C’est quoi, incel ?

— Un type qui n’a jamais eu de femme, alors qu’il en aurait voulu. Célibataire involontaire.

— Ce ne sont pas mes oignons.

— J’ai eu une nana dans le temps. Pendant longtemps. J’habitais avec elle, dit-il en élevant curieusement la voix.

— Ce n’est pas mon affaire, Lolek.

Il finit sa bière d’une seule grande lampée.

— Tu m’en payes une deuxième ? demande-t-il.

— Va te l’acheter tout seul.

Il hausse les épaules, sort, et revient un peu plus tard avec une nouvelle bière de meilleure qualité que la première.

— Tu m’as fait venir ici, tu m’as envoyé ces sms pour me dire je ne sais quoi. Alors, vas-y, parle.

J’essaye de prendre un ton sévère. Mais il n’est plus si godiche que tout à l’heure, il a compris que je ne lui ferai rien, il voit que je suis désespéré. Ça le fait jouir.

— J’ai tout de suite su qu’il était mort. Mais si je vous l’avais dit, alors… Interrogatoires et tout ce qui va avec. Ma maman…

Il se met à bafouiller, c’est sans queue ni tête. Cette fois, je l’attrape par la gueule, je balance sa bière sur le plancher, on entend le bruit du verre brisé, le liquide se répand. Je le tire à moi.

— C’est mon gamin, dis-je. Mon fils.

— Lâche-moi, gémit-il.

— Salopard dégueulasse.

— Lâche-moi, répète-t-il.

Je le renvoie en arrière, il s’affale sur sa chaise et se frotte la mâchoire.

— Piotr a essayé de se suicider et c’est moi qui l’ai sauvé, lance-t-il sans me regarder en face.

— Raconte…

Je dis cela si doucement que c’est à peine si mes lèvres bougent pour former le mot.

— Je me faisais du souci pour lui. Je sentais qu’il voulait couper les liens avec moi, comme avec tout le monde. Je l’ai obligé à se manifester une fois par jour au moins sur notre canal IRC.

— Sur quoi ?

— C’est un vieux tchat internet. Qu’on utilisait il y a vingt ans. C’est sans importance. Donc voilà qu’un jour il n’écrit rien et j’ai tout de suite su que quelque chose n’allait pas. C’était quelques jours avant qu’il disparaisse. Je suis allé chez lui. Je savais que Kinga était en Espagne, il me l’avait écrit la veille. J’ai pris un Uber, je me rappelle qu’il y avait d’horribles bouchons. Et je me rappelle que je lui ai encore écrit sur cet IRC, et puis une fois en route, depuis mon portable. Je fonce vers l’entrée. La porte était fermée mais je savais qu’il y avait une clef de secours dans un pot dans le couloir pour le cas où quelqu’un aurait oublié la sienne. Piotr était couché tout habillé dans la salle de bains, dans la baignoire vide. Il s’était tranché les veines, grâce à Dieu il s’y était mal pris, mais il y avait du sang partout. Il s’était complètement barbouillé de ce sang, toutes ses fringues, y compris son portefeuille.

— Son portefeuille, répété-je.

— Il avait cinq cents zlotys dedans, des billets tout rouges. Il s’était shooté avec je ne sais quels médocs, il était inconscient. Je ne savais pas quoi faire. Il y avait des draps dans le panier à linge, je lui ai bandé les mains pour stopper le saignement.

— Et ensuite tu as mis ces draps dans la machine à laver.

— Oui, confirme-t-il.

— Pourquoi ?

— Pour les nettoyer, non ? répond-il sur le même ton.

Je ne comprends toujours pas.

— Un sauve-qui-peut total, de ma part comme de la sienne. J’ai ouvert le robinet, j’ai commencé à lui verser sur le front de l’eau froide avec la pomme de douche, et il a fini par reprendre conscience. La première chose qu’il a faite a été de vomir, j’ai dû le retourner en vitesse sur le ventre et lui tenir la tête pour qu’il ne s’étouffe pas. J’ai voulu appeler les secours, mais Piotr s’est mis à crier qu’il ne voulait pas de ça. Je lui ai dit : Piotr, tu vas mal. Il faut t’aider. Il a insisté, puis il a commencé à me menacer. Que je n’avais pas à bouger, ne rien dire à personne sinon il me ferait des ennuis, il ressortirait des trucs.

— Quels trucs ? demandé-je.

— Des conneries, répond-il.

— Quelles conneries ?

— Des conneries que j’ai faites. J’avais écrit trop de choses à une fille de notre section. Des choses diverses. Elle m’avait, comment dire… embrouillé. Piotr l’a convaincue de n’en rien faire. Il a fait, comment dire… le médiateur. Mais si tout ça était sorti, tu comprends…

Je ne veux pas le regarder tellement il me dégoûte. Il faut qu’il disparaisse un moment, sinon je vais lui faire sa fête. Je sors un billet de dix de ma poche et je le lui mets sous le nez.

— Va-t’en acheter une autre, dis-je en montrant le verre cassé sur le plancher.

Il file aussitôt, et alors que j’ai peur qu’il ne revienne plus, il réapparaît avec une nouvelle bière. Quand il s’assoit en face de moi, je lui demande :

— Et tu as cru qu’il allait le faire ? Tu l’as laissé comme ça ?

— J’étais mort de trouille.

— Tu avais peur de perdre ton boulot, crétin. C’est de ça que tu avais la trouille.

— Si tu veux savoir, laisse-moi parler.

Il hausse le ton.

— Piotr n’était pas le type le plus joyeux, mais il était mon meilleur pote, et j’étais sous le choc de le voir aller aussi mal. Il ne voulait rien me dire, même à l’époque. J’ai fourré les draps dans la machine, sous l’émotion, j’ai oublié de la mettre en marche. Je suis resté encore quelques heures avec lui, le temps qu’il reprenne ses esprits. Il ne voulait pas aller voir de médecin. Il m’a dit que ça allait cicatriser. Il était à demi conscient, toujours sous l’effet des médicaments, même s’il en avait vomi l’essentiel. C’est de ça que je voulais te parler, qu’il avait voulu se tuer, et que ça a marché la deuxième fois.

— Il s’est dit menacé ?

— Non, rien dans ce genre. Il a juste dit quelque chose de bizarre… à propos d’un rideau. Mais ça ne veut rien dire.

— Quel rideau ?

— Je me souviens qu’il m’a dit : il n’y a plus de rideau, Lolek. Le rideau est tombé, et je vois tout. Tout est clair. Quelque chose comme ça.

— Le rideau est tombé, répété-je machinalement sans comprendre.

— Il était shooté, il avait essayé de se suicider. Je n’ai pas fait de lien.

— Alors pourquoi tu en parles ?

— Je ne sais pas. Peut-être que ça te dira quelque chose ? Je veux que tu saches tout, tu comprends ?

J’empoigne le verre et regarde Lolek à travers la bière. Son visage n’est plus qu’une caricature informe noyée dans une lumière jaune sale. Je renifle. Une odeur de forte amertume qui, à elle seule, communique une étrange force volatile. Je repose le verre et le pousse à grand-peine vers lui.

— Et tu penses que quelqu’un le menaçait ?

— Je ne sais pas. Tu as bien été tabassé, toi ? Tu me l’as raconté toi-même. Et cette Brzezinska, elle est bien à l’hôpital pour quelque chose. Je ne sais pas.

— Moi, je sais que quelqu’un l’a tué, dis-je sur un ton qui effraye à nouveau Lolek.

— Je t’ai dit tout ce que je savais, vraiment. L’autre fois j’ai eu peur de ce policier. Et puis Piotr m’avait interdit d’en parler. Maintenant, tu comprends…

— Maintenant quoi ?

Il hoche la tête.

— Excuse-moi si tout a tourné comme ça. J’aurais pu faire plus. Sûrement.

— Tu aurais pu, ou pas, constaté-je.

Quand il se lève, il marche dans la flaque de bière renversée et le verre crisse sous ses chaussures.

Amour. Haine.

Je comprends maintenant que j’avais l’espoir de voir le mystère résolu par ces nouvelles informations. L’espoir d’entendre qui était coupable. Que je pourrais retrouver et amener à Karlowicz. Cet espoir est perdu, tombé en chemin, brisé comme ce verre, disparu dans un trou noir, dans un cloaque poisseux et sans fond. Je comprends aussi que j’avais peur d’entendre quelque chose qui me briserait en deux, ferait que je ne pourrais plus marcher, que je ne pourrais plus que ramper. Mais même cette peur s’évanouit et se fond dans le noir.

Je reste sans rien.

Je souffle. Je le regarde une dernière fois et je remonte en le laissant dans la pénombre.

*

Karlowicz finit par décrocher, il est une heure du matin. Il boit. Ça s’entend. Il n’a pas encore vidé son verre, il est retenu par des remords mais il a une voix humide qui pue même dans le téléphone. Il a craqué. Il se sent bête. Il fait semblant que tout va bien.

— Je vais peut-être rappeler demain, dis-je.

— Non, non, c’est OK, reprend-il.

Rien n’est OK. Ni chez lui, ni chez moi.

Je suis allongé, en slip, je ne bois pas, je viens de regarder du porno pendant deux heures, j’ai giclé un bon coup, ce qui ne m’a pas empêché de continuer à regarder. C’est la seule chose qui arrête le flux de mes pensées, ne serait-ce qu’un temps. Des filles blanches, des petites Blanches avec de grands Noirs. Je me demande ce que ça fait de toujours bander avec une aussi grosse bite. Comme si on t’avait greffé un avant-bras sans la main.

Continuer : partie 2 sur 2