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Justice pour tous
Ils sont chez eux. Sûrement. Je descends de voiture, Marta derrière moi. Mais avant que j’ouvre le petit portail, elle me prend par le bras. Elle semble demander si nous savons vraiment ce que nous faisons. Je lui fais signe d’un regard que oui. J’en suis certain.
— Ils nous ont tout pris, les salauds, lui dis-je.
L’éclair d’une idée stupide me traverse la tête, je ne devrais pas entrer ici, chez eux il y a de l’alcool, des flacons de whisky, de la vodka, du Golden Loch. Imbécile de Marcin Kania. Abruti de Marcin Kania. Débile que tu es.
Je ne sonne pas, je me contente de donner un coup de pied dans le portail qui s’ouvre avec un grincement qui résonne dans la rue déserte, en bordure de bois.
Quelqu’un m’appelle, je sens les vibrations du téléphone dans ma poche. C’est Karlowicz. Va te faire voir, Karlowicz. Ici, tu ne me sers à rien. J’ouvre mon sac à dos, j’en tire des gants en caoutchouc, je les enfile, après quoi j’entre dans la cour. La porte d’entrée est fermée, j’appuie d’une main sur la sonnette. Je tiens mon sac dans l’autre. Je sens la sueur sur mes paumes.
La Bugajska ouvre, désorientée. Elle ne nous reconnaît pas, ne voit pas qui nous sommes. Nous entrons. Accueillis par une lumière pâle, de la poussière, de la naphtaline. Des vases, de la porcelaine, des boiseries qui luisent sous de vieux enduits. Des chaussures, des manteaux, des pantoufles. Une odeur de brûlé. Et de vodka, et de bière. Avec le boucan d’un téléviseur allumé. Bugajska dit quelque chose que je n’entends même pas. Pauvre vieille desséchée. Elle n’est, en fait, coupable de rien. Encore que. Nous lui passons devant comme à travers un brouillard, nous nous rendons au salon où Bugajski, son mari, regarde les infos. Marta hésite sur ce qu’elle doit faire. Je m’assois sur un canapé et lui fais signe de venir près de moi, l’entoure d’un bras. C’est ici qu’il a retenu Piotr toute une nuit, dans cette maison. Puis il a appelé les autres qui l’ont emmené en forêt. Est-ce que, la deuxième fois, il a encore été amené ici avant d’être pendu en forêt ?
— Est-ce qu’il a été retenu ici, la deuxième fois ? demandé-je.
— Qu’est-ce que vous fabriquez là ? Sortez ! Dehors ! s’égosille-t-il, essayant de couvrir le bruit de la télé.
— Est-ce que, la deuxième fois, tu le tenais aussi ? Avant d’aller le pendre à une branche, dans la forêt ? répété-je un peu différemment.
— Pourquoi les as-tu laissés entrer ? hurle-t-il à l’adresse de sa femme. Espèce d’idiote, imbécile, pourquoi les as-tu laissés entrer ?
Bugajska lui braille quelque chose en réponse, tout se fond dans un vacarme insupportable.
Je fonce sur la télécommande et coupe la télé. Le silence se fait. Tout s’arrête. Après quelques longues secondes, Bugajski se reprend et crie à sa femme :
— Appelle la police !
Sa femme comprend et réagit. Elle saisit le combiné du fixe et essaye de composer un numéro. Marta vient lui arracher l’appareil des mains pour le jeter par terre.
— Dégage, siffle-t-elle.
Bugajska file vers la cuisine où elle s’enferme. Nous restons à trois dans le salon.
— Du balai, ordonne Bugajski alors que je me lève pour lui envoyer mon poing dans la figure.
C’est la première fois de ma vie que je fais ça sans être saoul, et je suis étonné que ce soit aussi facile. Stupéfait, Bugajski se prend la joue, tourne la tête. Visiblement, personne ne lui a jamais rien mis sur la gueule.
— Quelqu’un est allé pendre notre fils dans la forêt. Nous n’avons rien à perdre. Nous n’avons peur de rien. Plus vite tu le comprendras, mieux ça vaudra pour toi, lui dis-je.
Il semble comprendre puisqu’il se calme. Je lui suggère de se rasseoir dans son fauteuil. Ce qu’il fait.
Nous nous tenons sur le canapé comme des invités venus partager un café. Les pleurs de Bugajska nous parviennent depuis la cuisine.
Je tire de mon sac un marteau et l’examine.
— Qu’est-ce que c’est ? demande Bugajski.
— Un marteau.
Je le lui fais voir.
— Un marteau pour quoi faire ? demande-t-il avec une curiosité de gamin.
— Je ne sais pas. Peut-être pour te casser un genou, lui dis-je en haussant les épaules.
Il essaye de se lever.
— Reste assis où tu es.
Il se rend compte que je le domine comme un maître son chien. Ça fait drôle d’être capable d’exercer un tel pouvoir sur un homme. C’est comme de boire ou de se droguer, la tête tourne sous l’effet de la dopamine. Je ferme les yeux et quelque chose me revient. Nous étions à table en train de déjeuner tous les quatre. C’était un dimanche. Événement rare. J’avais cessé de boire, raison pour laquelle j’avais mis une chemise blanche pour ce déjeuner. Une belle chemise, une Ralph Lauren, avec un petit cheval rouge sur la poitrine. Et sous le cheval, tout d’un coup une tache de soupe. De l’autre côté de la table, Piotr, les yeux fixés sur son assiette, touillait sa nourriture avec une fourchette.
Je me souviens que mon fils s’est excusé de m’avoir frappé avec une pierre.
— Tu n’as pas à lui demander pardon de quoi que ce soit, s’est indigné Ula.
— Je ne veux pas être comme toi, a dit Piotr en me regardant.
— Ça ne t’arrivera jamais, lui ai-je dit. Je t’aime beaucoup.
Bugajski a peur de moi. Il ne me regarde pas. Il garde les yeux rivés sur la télé éteinte. Il s’y voit et remarque qu’il a les mains qui tremblent.
— Quand vous l’avez enlevé la deuxième fois, quand vous l’avez pendu à cet arbre, est-ce qu’il est venu ici ? Tu as aussi appelé ces bandits ?
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Tu es allé dans la forêt ? Tu les as regardés l’assassiner ?
— Je ne vois pas de quoi tu parles, vieux !
Je me lève du canapé, je pose le marteau à côté de Marta. Je m’approche de Bugajski.
— La première fois, tu les as appelés, ils l’ont amené dans la forêt et menacé de le tuer. La deuxième fois, ils ont réalisé leur promesse.
— Et toi, qu’est-ce que tu ferais si quelqu’un pénétrait chez toi de nuit ? grogne-t-il.
— Vous l’avez tué parce qu’il vous avait enregistrés.
— Enregistrés, et mis dans la merde, répond-il.
Je vois au pied du mur une multiprise blanche avec plusieurs fiches, sans doute pour les lampes et la télé. C’est peut-être la même prise. Peut-être nous enregistre-t-il maintenant.
J’examine le salon à la recherche d’une idée pour la suite, je ne vois que de mauvaises reproductions de tableaux, quelques faux Kossak, des couchers de soleil, des chevaux, des fruits, des imitations de meubles d’antiquités, une pile de programmes télé, des lunettes, une carafe d’eau teintée. Et de petites taches de moisissure au plafond. Premiers symptômes de la dégradation.
— Si je te comprends bien, le jeune type qu’on a trouvé dans la forêt, c’est ton fils ?
— Ne me prends pas pour un imbécile.
— La deuxième fois qu’il est venu, c’est elle qui l’a laissé entrer, l’espèce de crétine, dit-il en indiquant la cuisine d’un mouvement de tête. Je n’étais pas là à ce moment.
Il regarde la carafe sur la table et remarque que je suis en sueur. À force de ne considérer que la carafe.
— Mais elle ne te dira rien, ajoute Bugajski. Elle laisse entrer n’importe qui, comme tu as vu. Aucune cervelle. Je la foutrais volontiers dehors, sauf qu’elle crèverait aussitôt de faim.
— Comment peux-tu parler de ta femme comme ça ? demande Marta.
— En quoi ça te regarde ? s’offusque Bugajski qui pointe ensuite un doigt vers moi. Tu parles sûrement toujours de lui comme du pape ?
Je m’imagine alors soudain en train de déboucher cette carafe, de la soulever et de la porter à mes lèvres, prendre une grande lampée goulue, me renverser du whisky sur la tronche, dans le cou, sur les vêtements.
— Quoi qu’il en soit, je regrette si votre gamin est mort, dit-il.
Et là je lui envoie ma main en pleine figure, bien à plat, c’est comme ça que c’est le plus fort, paraît-il. Je ne sais pas me retenir.
Il regrette ? Qu’il regrette, ce fils de pute.
Bogujska accourt de la cuisine, un couteau à la main, mais ne sachant qu’en faire. Elle tourne la pointe vers son propre nombril, comme si elle voulait s’éventrer. Elle s’immobilise et se met à crier. Bugajski lui intime de la fermer, mais elle n’en crie que plus fort, et on entend dans ce cri la moitié d’une vie de douleur accumulée. Le genre de cri qui se prépare et monte pendant des années, se développe en couches successives, mûrit. Rien de soudain dans un tel cri. Il a longuement fermenté, comme une boisson.
Marta se lève, s’approche d’elle et lui tend la main. Le couteau glisse des mains de Bugajska dans celle de Marta. Marta la repousse dans le canapé. Bugajska a cessé de crier, elle ne fait que secouer la tête, elle s’est déchiré la gorge. L’artère temporale craque, trop gonflée de vodka, la vodka se répand dans l’œil, coule dans les oreilles, inonde l’organisme, y prend la place de la lymphe et du sang.
— Je ne sais rien de ce garçon. Je suis désolé. J’ignore ce qu’il a pu se passer. Pas la moindre idée.
Quelque chose me commande d’attraper la télé et de la flanquer par terre, un demi-quintal s’effondre dans un grand vacarme sur le plancher juste à côté de Bugajski. Son épouse se met à hurler, elle s’agite d’avant en arrière et ne s’aperçoit plus de rien.
Cette télé, ça devait être quelque chose d’important pour eux.
— Il n’y a rien sur ces enregistrements, reprend-il. Nous parlions d’investissements. Je suis un homme d’affaires. C’est toujours légal en Pologne, même si maintenant, ce sont les bolchos qui gouvernent.
Je m’accroupis devant lui. Sa tête est plus haute que la mienne, mais il continue d’avoir aussi peur qu’avant. Il me regarde comme si j’étais un chien enragé.
— Brzezinska est une cinglée, je sais, poursuit-il. Elle a envoyé les enregistrements au parquet, mais le procureur s’est moqué d’elle. Il a dit que pour ces james-bonderies, elle serait condamnée, débile qu’elle est. Tous ces enfoirés auraient dégusté, direct et sans sursis. Ton gamin, le premier.
Je me rapproche de lui.
— C’est peut-être pour ça qu’il s’est pendu, il a eu peur d’être mis en taule, ajoute-t-il.
C’est comme si on venait de m’arroser les tripes avec de l’essence. Je lève par réflexe un bras, mais je m’arrête quand j’entends le cri de Bugajska, qui ressemble au grincement d’une craie au tableau.
— Arrête de parler !
Je me tourne vers elle. Elle a les yeux grands ouverts, ne cille pas, elle a le regard fixe. Un filet de bave lui coule de la bouche, mince comme une aiguille.
— Arrête ! Arrête ! Arrête ! Combien de fois il faut te le dire ! Comment peut-on dégoiser comme ça ? Pour ne rien dire ! Se vanter ! Délirer ! Mais comment, arrête enfin !
— Moi, je préfère quand votre mari parle, dit Marta.
Elle revient vers le canapé, s’empare du marteau.
— Nounours, je t’en prie.
— Tu dis qu’il s’est pendu parce qu’il avait peur de la prison ? C’est bien ça que tu as dit ? demande ma femme en s’approchant de Bugajski.
Je fais un pas en arrière. Bugajski se contracte. Il comprend soudain qu’il n’a pas eu peur de la bonne personne.
— Tu as encore d’autres théories ? ajoute Marta.
Bugajski fait non de la tête.
— Je ne sais rien, affirme-t-il à nouveau. Je ne sais rien.
— Qui a tué mon enfant ?
Bugajski se protège d’un bras. Marta s’approche de lui, comme pour planter un clou dans un mur et accrocher un tableau. Je regarde Bugajska qui ne fait que remuer d’avant en arrière en continuant de bafouiller la même chose.
— Vous deux, là, vous ne pourriez pas tout simplement aller voir la police ? s’écrie Bugajski. Aller chez les flics et nous foutre la paix ?
— Qui a tué mon enfant ? reprend Marta.
Cette fois, c’est Bugajski qui se met à hurler.
— Je ne sais pas, putain, qui t’a zigouillé ton gosse ! Je m’en branle de qui a tué ton gamin ! Pour moi, c’est comme s’il n’était jamais né, merde, dans cette famille de dégénérés ! Vous nous tombez dessus, c’est tout ce que vous savez faire, nous tomber dessus au lieu d’aller consulter un psychiatre, putains de vos mères !
Il se tait, tandis que Marta prend de l’élan. Je voudrais dire quelque chose, l’arrêter, mais n’y arrive pas, je ne peux que voir le marteau filer dans l’air et atteindre Bugajski à la mâchoire. On entend un craquement, du sang jaillit de sa bouche, sur quoi Marta le frappe au visage, encore et encore. Son épouse n’y prête pas attention et se parle à elle-même tandis que Bugajski, ensanglanté, crie. Je finis par saisir Marta par le poignet.
— Partons d’ici.
Elle souffle lourdement en regardant Bugajski.
— Vous finirez en taule, gronde ce dernier.
Marta a dû lui faire sauter la moitié des dents du haut. Son visage est couvert de sang.
— Il ne dira rien à personne, Nounours, lui dis-je doucement. Il l’aurait déjà fait.
Marta tremble horriblement, le marteau lui tombe de la main. Je le ramasse et le range dans mon sac. Nous les quittons, les abandonnant, aussi vidés que nous, et filons à l’extérieur.
*
Marta me conduit jusqu’à l’appartement. Elle tremble encore et serre les mains sur le volant pour ne pas se décomposer. Je lui touche les cheveux, froids et secs comme du foin.
— Nounours.
— On a fait une connerie. On nous arrêtera et voilà. On aura des problèmes et ça sera la honte.
Elle baisse la tête et touche du front le volant. Le moteur tourne encore, nous vibrons légèrement comme toute la voiture.
— J’ai envie de rire, chuchote-t-elle.
Nous allumons chacun une cigarette. La rue est déserte, sombre, comme l’est d’ailleurs tout le reste, sombre et désert. Elle a raison, ça n’a rien donné. Quelqu’un aurait pu dire qu’il s’était agi de pauvres gens. De deux fantômes dans une maison hantée.
Comme nous deux, d’ailleurs.
— Toi, tu n’es pas comme ça. Tu es un homme ordinaire. Tu ne t’es même jamais battu.
— Mais j’ai tout détruit, dis-je.
Elle ne fait pas de commentaire. Elle fume sa cigarette, laisse tomber la cendre à ses pieds.
— Tu veux entrer ? lui demandé-je.
— Pour quoi faire ? L’amour ? Pas envie.
— Juste rentrer. Pour ne pas laisser ça en l’état.
— Pour ne pas te laisser, toi.
— Pour penser à la suite, Nounours.
— Ça ne donnera rien.
Elle secoue la tête.
— Il ne reste plus qu’un vide.
Elle a raison. Il ne reste qu’un vide après Piotr, après la boisson, après tous ces êtres invisibles qui dans le temps ont habité ici, un vide rempli de morts. Je n’ai même jamais su de quoi ils avaient l’air. Il ne restait que quelques fenêtres filtrant la lumière. Et là, dans ces logements, des histoires noires et vides comme la nôtre.
Je descends. Marta me suit. Je remarque que la cage d’escalier de Piotr est presque pareille, des murs citron sales, une vieille boîte aux lettres en fer. C’est peut-être chez lui que je me suis réveillé, ou bien me suis-je trompé d’immeuble ?
Miette assise devant la porte se lève à ma vue. Puis, apercevant Marta, elle s’immobilise. Elle ne sait ce qu’elle doit faire. Outrageusement maquillée, elle a un regard désorienté. Elle fait penser à une poupée.
— Bonsoir, lâche-t-elle.
Je n’ai pas la force de lui demander ce qu’elle fait là. Bien embêté, je me retourne vers Marta.
— J’y vais, dit Miette.
— Non, reste.
Marta l’attrape par un poignet, délicatement, mais cela suffit pour raidir Miette.
— Je ne vous ai rien fait, lance-t-elle rapidement.
— C’est exact, vous ne m’avez rien fait.
Marta lui lâche la main. J’ouvre la porte et attends que Marta entre. Mais elle continue à faire face à Miette, et toutes les deux s’observent.
— Tu pourrais être ma fille, dit-elle.
— Je n’aurais sans doute pas pu l’être, répond Miette et c’est peut-être la première chose intelligente que j’entends de sa part.
Non. Non. Attends. Ce n’est pas ça, imbécile de Kania.
C’est moi qui ne suis qu’un vieux clébard dégoûtant qui se venge sur une jeune femme, rien que parce que c’est une jeune femme, et qui se dégoûte d’autant plus lui-même que le dégoûtent ceux qui l’approchent et le touchent sans être dégoûtés.
— Je ne sais pas si vous savez qui je suis.
— Je savais qu’il y avait forcément quelqu’un comme toi.
Marta reste indifférente, comme devant la porte d’un appartement étranger. Comme si Miette n’était qu’une inconnue rencontrée dans une cage d’escalier.
— Je me suis fait beaucoup de souci, souffle Miette.
— À quel sujet ?
— Ça m’a fait beaucoup de peine.
— Pourquoi ?
Je sens alors qu’elle dégage une odeur de parfums et d’alcools, elle a dû arriver ici en sortant d’une fête où a dû se produire quelque chose de désagréable, et elle n’a plus su où aller.
— Je pense à tout ce qu’il vous est arrivé, rétorque Miette.
— Justement, ça nous est arrivé à nous, pas à toi, répond Marta.
Miette fait grise mine.
Lorsque je ferme les yeux, c’est Sylwia au lieu de Marta qui se tient devant Miette et fume en gesticulant comme elle sait le faire.
— Très bien, et pense à autre chose. Qui que tu sois, ta vie sera meilleure que celle-ci, dit-elle, se muant en une sorte de Jadzia en fourrure artificielle noire et portant un col orthopédique.
Puis Miette se change en Ula. Pantalon pailleté serré et chemisier court, avec l’image imprimée d’un personnage en vogue. Ça doit être comme ça qu’elle s’habille pour sortir.
— Le pire est derrière toi, dit Jadzia.
J’ouvre les yeux. La tête me tourne, les murs chancellent et s’écartent en faisant penser à un gigantesque accordéon. Tout se balance et tombe. J’ai de nouveau la gorge trop sèche, comme tout le reste de mon corps.
Miette se met à pleurer.
— Ah non, ne te mets pas à chialer maintenant, soupire Marta.
C’est ça, Miette, ne chiale pas. Va voir Arek. Marie-toi avec Arek. Arek te pardonnera tout. C’est un bon et brave garçon. Grand, bien fichu. Il s’est dernièrement fait blanchir les dents. Il a voté pour la Confédération lors des premières élections, aux suivantes aussi. Il aime bien boire avec des copains, mais il croit à la responsabilité envers la famille, et il est pour la protection de la vie dès son apparition, et il ne te poussera donc pas sur un fauteuil de gynéco comme moi j’aurais à le faire si ma capote venait à craquer, des fois que j’aurais encore quelque chose dans le fond du slip, petite Miette.
Va-t’en d’ici, mon enfant. C’est un monde de cadavres. Il n’y a rien pour toi.
— Je suis terriblement stupide, dit Miette doucement. J’ai fait tant de mal. J’ai débarqué dans une famille avec mes gros sabots.
— C’est ton problème. Tu es une adulte. En tout cas, tu as l’âge.
Marta se retourne et demande du regard que je lui ouvre la porte. Je la laisse passer et me retrouve brièvement seul à seul avec Miette dans la cage d’escalier.
— Je me suis seulement fait beaucoup de souci, reprend-elle.
— Retourne voir ton mec et ne m’appelle plus, lui demandé-je.
Sur quoi je disparais dans l’appartement, vite fait, comme un trouillard.
— Je ne veux pas faire de commentaires, affirme Marta en s’installant sur une chaise.
— Je…
J’essaye de parler, mais sans savoir quoi dire.
— Ça n’a aucune importance, dit Marta en secouant la tête. Vraiment pas la moindre.
Le silence est total. Puis on entend un bruit de talons dans l’escalier. Miette a bien dû discerner les paroles de Marta, et elle s’en retourne chez elle.
Je m’allonge tout habillé sur le matelas. Je n’ai pas la force de me lever, tous mes muscles me font mal comme si j’avais attrapé une grippe sévère.
Une gorgée ou deux régleraient l’affaire, au moins pour un quart d’heure, au moins pour me laisser le temps de m’endormir. Je m’imagine mourir, tandis que Marta surveillerait que je fasse ça correctement, proprement, sans chichi, sans offenser quiconque, fichant enfin la paix à tout le monde.
— Tu restes ? lui demandé-je.
Elle secoue la tête.
— Je vais me cogner la tête à faire des trous dans le mur.
Je ferme les yeux, une somnolence m’envahit en une vague qui déferle et me noie la tête.
— Tu ne vas rien arranger en faisant ça.
— Il n’y a rien à arranger.
— Il y a encore Ula. Elle souffre terriblement. Comme nous.
— Moi, je souffre…
Je retourne cette phrase dans ma bouche, elle est nouvelle.
Marta se lève de sa chaise. Elle s’enveloppe dans son manteau, comme s’il faisait très froid. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, que la fumée de sa cigarette. La fille que j’ai connue est morte sur une autre planète.
— Tu te souviens de quand nous étions proches ? lui demandé-je.
— Non, aucun souvenir.
Avant de sortir, elle me met quelque chose dans la main. Quelque chose de froid et de métallique.
— Les clefs. Viens quand tu veux. Mais sans avoir bu.
Le sommeil me prend vite, en prolongation de ma longue veille, les deux ne formant d’ailleurs qu’un seul état, une seule douleur.
Je suis de nouveau à la gare, courant dans le couloir et criant : « Piotr, Piotr, attends-moi ! » Je cours de toutes mes forces. Je sens que je ne vais pas y arriver, mais je cours de plus en plus vite. Des mains m’attrapent par mes vêtements, me projettent contre un rideau en métal. Je cogne dedans avec tout mon corps. Le choc est douloureux.
— Tu me croyais sans force ? demande quelqu’un qui, au lieu d’un visage, porte un masque.
Je ne suis plus que douleur, mais je réussis à me relever. L’inconnu a disparu, il est parti rejoindre Piotr. Le couloir se rallonge comme un accordéon. Il devient infini. Je comprends soudain que je dois faire demi-tour. Aucune idée d’où je sais ça. Peut-être du haut-parleur qui grésille dans une langue totalement étrangère. Ce charabia contient peut-être une information. Que je n’arrive pas à comprendre. Mais je sais ce que j’ai à faire.
Je cavale devant des bars fermés, un McDo à l’intérieur duquel quelques sans-abri méditent sur un café, tout est clair, je fonce de toutes mes forces.
Une voix dans un haut-parleur annonce quelque chose à propos d’un « dernier départ ».
J’arrive sur le quai.
Justement, là, le train démarre, j’accélère, je trébuche et retombe sur mes mains, il faut que je le rattrape, que le vent me pousse dans le dos, qu’il m’enlève, pitié, et c’est ce qu’il se produit puisque me voici devant la porte qui s’ouvre, et que je me retrouve à l’intérieur.
Le train est long, pas de compartiment, un espace ouvert. Presque vide. Les gens sur leurs sièges font semblant de ne pas me voir. Tout est d’une clarté d’hôpital. Des jeunes recroquevillés sur eux-mêmes, éméchés. Une vieille penchée sur un sudoku. Un type en casquette, avec le logo d’une firme de construction, et en pantalon barbouillé de plâtre. Pas de Piotr, personne. Pas d’homme masqué. Ceux qui l’avaient tabassé à l’entrée de la gare ne sont pas là.
Je fonce jusqu’à l’extrémité du wagon. Je regarde par la fenêtre et vois que ce n’est pas la fin du train, qu’il y a encore un wagon, je n’ai qu’à ressortir sur le quai et remonter par la porte suivante. Tandis que le train roule.
— Hé ! Stop ! Arrêtez !
— Calme-toi, bonhomme, me fait la vieille en levant le nez de son sudoku.
Minute, comment est-ce possible ? Elle était assise tout à fait ailleurs.
— Arrêtez, arrêtez-moi ce putain de train !
— Du calme !
Cette vieille, c’est ma mère. Nous sommes devant la maison, je regarde un grand feu. Des disques, des affiches, une guitare, ou plutôt ce qu’il en reste. Comment je vais rembourser tout ça ? Je me touche le nez, j’ai du sang qui coule.
— Salopard, dit ma mère.
J’ai ses yeux, petits, marron. Et une mâchoire serrée, des lèvres minces, et le mensonge inscrit sur le visage.
Nous sommes en voiture, mon père et moi, nous longeons la Vistule, nous roulons vite, mon père conduit, il est habillé comme il préfère, en uniforme, en petit chef. La nuit s’étend autour de nous, de puissants éclairs frappent le ciel, faisant passer la couleur du monde d’un bleu marine à un blanc aveuglant.
Mon père est un monstre. Fabriqué dans un charnier à partir de corps d’hommes puissants, de culturistes, de dépouilles d’ours et de chiens enragés. Il fait trois mètres de haut, rentre à peine dans la voiture. Je commence à le battre. Avec méthode, à la tête, sur tout le corps, à coups de poing. Il ne réagit pas, mais je ne m’arrête pas, je frappe de plus en plus fort, au visage, sur le nez, faisant craquer les os. La voiture part en zigzag, mon père perd le contrôle. Très bien.
Il finit par lâcher le volant. Encore un éclair. La voiture à pleine vitesse enfonce une barrière, vient ricocher comme une boule de billard géante pour finir sur le toit, tout s’arrête, l’immobilité enfin.
Mon père n’est plus mon père, à sa place je vois Robert. On ne peut pas plier le dos avec un tel angle, impossible. Retour dans le train. Gare de Varsovie-Ochota. Je saute sur le quai, et vite dans le wagon suivant. Les portes sont ouvertes mais je donne des coups dans l’air, de toutes mes forces, et je rebondis, je chute sur le quai comme un cow-boy expulsé du bar dans un western.
Un type descend du wagon. Celui-là même qui se tenait à la porte de Brzezinska, celui qui avait frappé Piotr à l’entrée de la gare. Cheveux courts, gominés. Montre plaquée or. Un visage, ou plutôt une gueule de patate, une fureur lui barbouille les yeux, le nez et la bouche, et le fait ressembler à un bloc de pierre.
— Fiche-moi enfin la paix, dit-il d’une voix qui ne lui appartient pas, comme si une autre personne avait usurpé son corps.
— Calme-toi, salopard, dit ma mère.
Le train est toujours à quai. Je sais que Piotr est à l’intérieur. Mais c’est comme s’il n’y avait personne dedans, comme si par les fenêtres ne se voyaient que des cloisons, des poignées, un extincteur, des sièges, alors qu’il est là. J’essaye de me lever, de m’arracher, mais cet innommable fumier me frappe, encore et encore. Et encore une fois.
Signal de départ du train. Je finis par sentir quelque chose, une douleur, un froid sur le visage, une humidité. Des odeurs, des puanteurs de béton, de merde, de bière renversée, de peinture, d’ordures moisies débordant de corbeilles trop remplies. Des sons dans le lointain, pleurs sourds d’ambulances, sifflements perçants de voitures de police. Le type cesse de me frapper, il se retourne et indique le wagon. Je me relève, je tends une main, et je vois le train démarrer lentement, perdre ses formes, se changer en une grande chenille de fumées et de brouillards.
J’essaye de répéter le nom de mon fils, mais je l’ai oublié.
Lorsque je me réveille, il me faut des années pour m’en souvenir.
*
Je ne me souviens pas du petit matin. Parce que je ne me suis réveillé qu’une fois dans l’Uber. J’ai dans la bouche un goût de cendres amères. Je n’ai chez moi que le plus minable des cafés solubles, le moins cher, d’où le goût. J’en bois maintenant un autre, bien meilleur, sorti d’une machine à café. Je suis venu vérifier comment ça allait pour elles, et demander à Marta comment nous allions faire dorénavant. Je suis venu parce qu’elle m’y a autorisé. Parce que j’avais peur de rester seul.
Mais la maison est vide, probablement, on n’entend personne, et je ne veux pas crier, j’ai déjà crié tout mon saoul. Je me contente de boire un café, je regarde par la fenêtre, je fume une cigarette, je ne me souviens plus du jour que nous sommes. Après ce moment d’absence, j’appelle Jakub pour lui parler de Gigaplex. Il ne répond pas, mais rappelle cinq minutes plus tard. Il commence par s’excuser de ne pas être venu à l’enterrement. Je le rassure, personne n’avait envie d’y être.
— Je t’appelle pour un autre sujet, Jakub. Concernant Gigaplex. Tu en avais parlé, dans le groupe.
— J’en ai parlé parce que tu avais dit que tu leur avais acheté un appartement.
— Tu m’avais conseillé de bien lire le contrat.
— Non, Marcin, attends, je ne voulais pas suggérer que j’aurais eu des super informations. C’est seulement qu’on doit toujours lire les contrats. Tout le monde ne le fait pas. En particulier les alcoolos qui… tu vois ce que je veux dire.
— Mais que sais-tu d’eux ?
— Nous les avons accompagnés dans certains investissements. Ils avaient un jour voulu investir sur un terrain inondable, derrière le métro de Wilanow. Ils avaient réglé la question du permis en cinq minutes. Il y a là-bas une sorte de village, Szopy Polskie, et un bout de prairie. C’est drôle, soit dit en passant, que ça ait pu être préservé, au centre de Mokotow. Mais le temps était venu pour cette bourgade, comme pour tout terrain non construit dans cette ville. Les habitants ont vendu à Gigaplex leurs terres agricoles pour des clopinettes. À l’exception d’une vieille femme lucide, une comptable qui avait estimé à juste titre que si elle reclassifiait elle-même son terrain elle gagnerait dix fois plus d’argent, voire mieux. Elle ne voulait pas se faire avoir, elle avait toute sa tête. Il a fallu nous occuper d’elle.
— Vous lui avez fait des choses ?
— Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher ?
— Enfin, Kalska…
— Pour Kalska, ce n’est pas eux. Paraît-il que c’est Masarski, un trafiqueur de créances.
— Et ça s’est fini comment ?
— Personne ne lui aurait reclassifié son terrain parce que tout le monde était déjà dans la poche du promoteur. Il fallait le lui faire comprendre. Elle a reçu un appartement, plus deux cent mille en bonus. Compte tenu des circonstances, ce n’était pas malhonnête. Mais je ne vois toujours pas de quoi tu veux me parler.
Je me rends compte qu’il n’a rien à me dire. S’il avait su quelque chose, il m’aurait appelé de lui-même. C’est un type réglo. Tous sont réglo, ou le sont devenus pour ne plus se remettre à boire, ils se tiennent dans le droit chemin.
— C’est à propos de Piotr ? demande-t-il.
— Non, c’est-à-dire… Je te raconterai quand on se verra. Excuse-moi de t’avoir dérangé.
— Il travaillait pour eux ? Je croyais qu’il travaillait pour une boîte d’informatique.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
C’est Ula, dans l’encadrement de la porte. Non maquillée, les cheveux collés, en chemise à motifs japonais, débraillée, elle a l’air d’avoir dormi non-stop pendant trois semaines. Mais les grands cernes bleus sous ses yeux font comprendre que c’est le contraire.
— Non, il travaillait pour une association…
— De défense des locataires ? s’enquiert Jakub.
— Hé ! fait Ula en me traitant comme un cambrioleur, et non comme son père. Je te demande ce que tu fais ici !
— Excuse-moi, Jakub, une seconde, lui lancé-je dans le téléphone que je couvre d’une main.
Je regarde ma fille droit dans les yeux. Ils sont méchants et tout gonflés.
— Maman m’a donné les clefs, expliqué-je.
— C’est pour ça que tu entres ici comme chez toi ? fait-elle, furieuse.
Je veux dire quelque chose à Jakub, mais elle m’arrache le téléphone des mains.
— Ula, je t’en prie. Je suis en train de parler. C’est important. Ça concerne Piotr.
— Ah ! Ça concerne Piotr.
Elle hoche la tête.
— Oui, je parle avec un copain qui…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase, le téléphone vole près de ma tête et vient se fracasser contre le mur. Ula a le souffle court, je vois ses narines trembler.
— Ça concerne Piotr, tout comme votre visite stupide à Podkowa ! hurle-t-elle.
Je me redresse, avance les mains dans un geste de défense. Je fais un pas vers elle.
— Ne t’approche pas ! fait-elle, la voix pleine de menaces.
— Nous essayons d’établir ce qu’il s’est passé, nous…
— En faisant irruption chez les gens comme des bandits ? En les frappant à coups de marteau ?
Elle referme les poings. Si elle me frappe, je la laisserai faire. Hélas.
— Ula, lui dis-je.
— Maman m’a tout raconté. Vous êtes devenus complètement mabouls ? Il faut que j’appelle les urgences psychiatriques pour qu’on t’enferme enfin ?
Marta se montre à la porte, enveloppée d’une lourde robe de chambre grise. Elle vient de se réveiller. Elle se verse un café et allume une cigarette.
— Tu veux que je reste avec un frère mort et des parents en prison ? C’est ça que tu veux ? C’est ça que vous voulez, tous les deux ?
— Ma petite Ula.
Marta lui pose une main sur l’épaule, mais Ula la rejette.
— Et toi, dis-moi ce qu’il t’est passé par la tête pour aller là-bas avec ce psychopathe ! hurle-t-elle.
Marta se recroqueville, tente de capter son regard, mais Ula se détourne.
— Tu as une fois pensé à moi, un jour ? Est-ce que tous les deux vous avez pensé à moi ? Moi aussi, je suis là. Je suis encore là.
— Bien sûr que oui, ma chérie. Je n’arrête pas de penser à toi.
Marta s’approche d’elle, mais Ula la repousse à nouveau.
Je fais lentement quelques pas vers l’endroit où le téléphone est tombé, et je le ramasse. Il a survécu, mais le verre est cassé. Je le range dans ma poche.
— J’en ai assez. Trop c’est trop. Et vous êtes là à en remettre. Vous voulez aussi que j’aille me pendre ? crie-t-elle derrière moi.
— Je soupçonne que quelqu’un a assassiné Piotr, dis-je.
— Moi, je sais qui, répond-elle.
Je me retourne vers Ula. Des larmes coulent le long de ses joues en feu et tombent sur le sol.
— C’est toi, souffle-t-elle.
— Ne dis pas ça, lui demande Marta.
— C’est toi qui l’as tué, toi, vieux salaud !
Son hurlement lui ravage la gorge, lui déchire les cordes vocales. Marta se précipite sur elle comme sur un animal qu’il faut immobiliser pour une piqûre.
— Non ce n’est pas moi. Je…
Je voudrais dire quelque chose mais chaque mot auquel je pense se réduit à des syllabes hachées.
Ula s’arrache de l’étreinte de Marta et vient me frapper la poitrine. Je perds l’équilibre et me rattrape à la table.
— Moi, je suis restée ! J’ai vécu toute cette merde ! Quand tu étais là, effondré dans ton vomi, conchié, braillant à tue-tête, nous poursuivant dans l’appartement, quand tu me battais, quand tu mettais le feu à tout, moi j’ai vécu tout ça ! Piotr n’y a pas survécu, Piotr était trop faible. Vous le saviez ? Qu’il était si fragile ? Vous avez parlé avec lui des fois ?
— Ula ma petite, je soupçonne…, commencé-je.
— Tu te souviens seulement de ce que tu lui as dit ? Là-bas, au restaurant ?
Je fais non de la tête. Je m’assois sur une chaise, je n’ai plus la force de me tenir debout. Je sais que si elle frappe encore, je vais tomber.
— Aucun souvenir, parce que tu étais bourré.
— Oui, dis-je en opinant de la tête. Oui Ula, j’ai oublié parce que j’étais bourré.
— Tu lui as dit des choses dont tu ne te souviens même pas, et lui est parti dans la forêt pour se pendre, connard.
— Non, je ne sais pas, Ula, je ne crois pas…
J’essaye de parler, mais seuls des restes de pensée sonnaillent dans ma tête, comme des dents arrachées qu’on lancerait dans un bocal.
— Et tu erres par-ci par-là pour trouver je ne sais quels coupables, alors que la police t’a directement dit…
— La police travaille peut-être pour eux, Ula.
Enfin une idée cohérente et claire. Ça s’arrête de sonnailler dans ma tête. La douleur s’efface. À la place surgit autre chose au creux de mon estomac. Une chose qui brûle. Une fureur ? Un sentiment d’injustice ? Difficile à dire. Je n’ai jamais réussi à apprendre ce que tous les autres savent faire, distinguer ces foutues émotions.
— Qu’est-ce que tu dis ? demande Ula.
— Je parle par exemple du fait que personne n’a retrouvé le téléphone de Piotr. Pourquoi ? Pourquoi personne ne l’a seulement cherché ?
Je me lève, je me sens déjà mieux. Cette idée cohérente et claire me redonne des forces. J’allume une cigarette.
— Écoute, Ula, tu es une enfant. Tu ne sais pas encore comment fonctionne le monde. Le monde n’est pas fait de couleurs joyeuses, comme le joli dessin sur ton chemisier, ou comme l’étui de ton téléphone. Non, le monde est un endroit mauvais, rempli d’hommes mauvais, et ces hommes mauvais ont attenté à la vie de Piotr. Réfléchis, Ula. Nous vivons une tragédie, une tragédie horrible, mais réfléchis, s’il te plaît.
Ula hoche la tête. Ce hochement est une négation de tout ce que je suis. Je me rends compte de ce qu’elle ne me pardonnera jamais.
— C’est toi l’homme mauvais, dit-elle.
— Non, les hommes mauvais sont ailleurs, je les trouverai, et je les punirai, Ula.
— Dégage.
— Je les trouverai. Ils iront en prison. Ce fumier de Podkowa aussi. Ils iront tous en taule.
— Sors, Marcin, implore Marta.
Comme il leur plaira. Je ne voulais rien faire de mal, je voulais juste venir boire un café, savoir comment ça allait pour elles. Tant pis, je comprends. Je les retrouverai tout seul, ces salauds, je les ramènerai ici, et on les tuera tous ensemble.
— Tu as tué mon frère, connard, s’écrie Ula avec une force redoublée. Tu m’as tout pris ! Je ne peux plus ni étudier, ni dormir, ni travailler. Regarde ce que tu m’as fait, regarde de quoi j’ai l’air ! Je voulais une vie ordinaire, putain de merde ! Une famille, des amis, des vacances, des fêtes, un boulot. Je voulais avoir un chien et un chat. Cinq chiens et cinq chats ! Je voulais que mon plus grand problème soit d’être plaquée par mon mec et d’avoir le cœur brisé. Je voulais une maison à la campagne. Que je n’aurai jamais. Et je n’aurai jamais cette vie parce qu’il faudra me soigner jusqu’à ma mort ! À cause de vous. À cause de toi ! Même si quelqu’un l’a attaqué, tout est arrivé par ta faute !
Elle s’affaisse lentement sur une chaise, saisie par une affreuse douleur. Elle remonte les genoux à son menton et les enserre entre ses bras. Des sanglots lui secouent le corps.
Marta me conduit à l’extérieur.
— Pourquoi dit-elle ça ? demandé-je. Pourquoi ne réagis-tu pas ? Et pourquoi lui as-tu parlé de Podkowa ?
Elle ne répond pas. Elle se presse un temps les mains sur le visage, très fort. Ça sent toujours le chien dans l’entrée. Des poils dansent encore dans la poussière sur le sol.
Au moment où j’ouvre la porte, Marta tend une main.
— Rends-moi les clefs, s’il te plaît.
Je lui envoie un regard interrogatif.
— Ce n’était pas une bonne idée, dit-elle en secouant la tête. Tout ça était une mauvaise idée, Marcin.
*
Je suis dans un magasin. Un grand. N’importe où.
Toutes ces allées sont belles. Tout ce qu’il y a de plus beau. De toutes les couleurs, des vitrines de grande qualité, même si le contenu l’est moins. On se soucie de nous. Personne ne se soucie autant de nous que les grandes surfaces. Je serre les mains sur la poignée de mon chariot. J’avance lentement.
Lors d’une réunion, un jour, un type a dit qu’il aimait arrêter de boire pendant six mois, un an, pour ensuite, en pleine forme, entrer dans un magasin, explorer les rayons et découvrir toutes les nouveautés. À la pause, on lui a demandé de sortir. J’ai oublié la tête qu’il a faite, mais il avait raison. Jack Daniel’s goût piment. Je n’en ai jamais bu. Allez, en avant, même si je n’aime pas le piment. Je saisis une bouteille, format standard, non, deux. Plus une Baczewski à base de pomme de terre, un litre. Cher, mais encore modique. S’il vous plaît. Une Wyborowa, ordinaire, bouteille arrondie, un litre et demi, welcome, oh la belle pute, oh la grosse pute. Quoi encore ? Qui encore, mes chéries ? Jim Beam, de l’ordinaire. Et du spécial, une nouveauté, goûteuse. Finlandia, non, pas encore ça. Smirnoff, banal goût d’essence. Kwadraciok, lire « alcool pur », vodka généralement associée aux travailleurs et aux hooligans, mais je considère que c’est un produit très sous-estimé. J’en prends une, comme ça, pour le goût. Quoi encore, histoire de lubrifier ? Encore une Becherovka. Je ne sais pas ce qui me prend. J’ai toujours considéré que la Becherovka n’était pas un alcool mais un médicament contre la grippe, et c’est en plus ce que buvait Pilch, le poète, dont je n’ai jamais réussi à lire les conneries. Conneries écrites et récrites sur ces pauvres nanas, des étudiantes hystériques aux cheveux longs jusqu’aux genoux, qui lui permettaient de se fantasmer en grand écrivain. Il sifflait et resifflait de cette vodka, pissait des trucs à propos de Dieu, entrevoyait des foutaises, des boutiques de cannelle à la Bruno Schulz, sur quoi il recevait des visites, des personnages venus d’autres livres, il se précipitait hors de chez lui, partait à la poursuite de personne, et rien n’en sortait. Il écrivait à propos d’enchantements, de métaphysiques. De quoi vous dégoûter de boire.
Il écrivait, le pauvre, sans savoir qu’à chaque séance de la thérapie, à chaque réunion des AA, on se moquait de lui. Encore, donc, quelque chose pour faire descendre tout ça. Un pack de six Miller. Non, deux packs. L’urine est un bon contre-poison, j’ai lu ça chez Władysław Reymont. Pourquoi est-ce que je pense tant à la littérature polonaise ? Un pack de six eaux minérales. Des pilules de vitamines, n’importe lesquelles feront l’affaire. Quoi encore ? Du Coca, deux litres. Et des citrons, un kilo. Et des sacs de glaçons, un, deux, cinq.
À la caisse, j’oublie le code de ma carte. Je reste comme ça une bonne minute à essayer de m’en souvenir, puis je tape un code erroné. La caissière me lance un regard fatigué, j’essaye de lui dire quelque chose, elle me répond en ukrainien puis me fait signe de frotter ma carte sur ma manche.
— Ça aide à se souvenir de son code ? lui demandé-je.
Elle ne comprend pas, mais ça me revient. L’année de la naissance de Piotr. 1993.
Devant le magasin, je commande un Uber qui arrive aussitôt. Le type porte une barbe et le nom le plus étrange du monde, Kahaladov, ou quelque chose comme ça. Il met à fond une fouterie de disco minable chantée dans une langue caucasienne. Je m’assois à l’arrière, je serre bien mes sacs. Les bouteilles sautillent comme des gamins tout excités.
Je descends en bas de mon immeuble. Entre des herbes rares et sales traînent des mégots, des bouts de cigarettes, des merdes de chien. De l’autre côté de la rue, deux enfants discutent sur une aire de jeux. Ça dessine tout un monde et me rappelle qu’il faut le fuir au plus vite.
— Marcin ! dit une voix.
Je me retourne. Deux types dans leur trentaine. Je ne les avais pas aperçus. L’un en jeans, l’autre en survêt. Le regard de types prêts, si on le leur demande, à aller défoncer une vieille. Deux bêtes.
— Salut.
À côté d’eux, Slawek Kurzyna en survêtement à logo de l’équipe de Pologne, et casquette à visière. Il me tend une main.
— Tu cherches quelque chose ? lui demandé-je.
— Et toi, qu’est-ce que tu cherches, Kania ?
Les deux autres se tiennent de chaque côté derrière lui. Les assassins de mon fils.
— J’appelle la police, fais-je doucement d’une voix piaillarde.
La peur me coince la gorge.
— Pour leur dire quoi, que tu t’es introduit chez le frère du maire de Podkowa pour le frapper à coups de marteau ?
Kurzyna mâche du chewing-gum. Il sent très fort un parfum, sans doute Armani Prive. Je reconnais les parfums comme si j’en buvais, je ne sais pas pourquoi.
Pendant un temps, personne ne dit rien, on entend juste un gamin qui s’adresse à un autre sur l’aire de jeux. Il a trouvé un ver de terre qu’il vient de gober, et ce ver qui maintenant vit dans son ventre lui raconte des choses.
Quel genre de choses ? demande l’autre gamin.
Plutôt terribles, répond celui qui a le ver dans l’estomac.
Slawek fait un geste, se retourne et se dirige vers le parking.
— Viens par là.
Je le suis docilement. Est-ce qu’ils vont aussi me tuer avant de me pendre à un arbre ?
— Vous allez aussi me tuer et me pendre à un arbre ?
Slawek s’arrête, rajuste sa casquette, me lance un coup d’œil et part d’un rire silencieux. Il désigne mes sacs de courses.
— Barti, prends les courses de monsieur Marcin, lance-t-il, elles sont trop lourdes pour lui.
Barti, celui qui avait brisé la mâchoire de Jadzia et poussé Piotr à la gare, vient délicatement me prendre les sacs, puis se dirige vers la voiture. Les bouteilles tintent les unes contre les autres, on croirait entendre des enfants implorer papa de revenir.
La voiture est une Range Rover Sentinel noire. On pourrait habiter dedans. Barti, celui qui a sans doute tué et pendu mon fils, pose doucement mes courses dans le coffre.
— Bande de fils de putes, leur dis-je.
— Calme-toi, Kania, vraiment, et monte devant.
Slawek ferme la portière. Il souffle et enlève sa casquette. Il reste une marque rouge sur son crâne chauve.
Je suis pris d’une fureur soudaine qui m’envahit, m’étouffe, je me mets à trembler, à pleurer.
— Il ne vous avait rien fait ! Rien fait, merde ! Rien !
Slawek démarre, la voiture roule, comme en lévitation.
— Bande de putes, qu’est-ce qu’il vous a fait, il ne vous a rien fait, mon fils, vous avez tué mon fiston !
Je fonds en larmes, de la morve me coule du nez jusque sur mes lèvres.
Plus rien ne m’intéresse, je me prends le visage entre les mains. C’est un autre que moi qui pleure. Je me dissous dans un brouillard gris.
Ils ne disent rien. Kurzyna prend la direction du centre. La ville est déserte. On dirait qu’on nous a ouvert la route. Une ambulance passe silencieusement.
— Écoute-moi bien, Kania. Tu me connais depuis un bon bout de temps, mec. Tu sais que je fais des affaires, c’est mon truc dans la vie. Tant que personne ne me dérange dans mes affaires, je suis le meilleur type du monde.
J’essaye de me calmer, mais chacune de ses paroles est comme une pierre brûlante que je reçois sur la tête. J’ai le crâne qui vrombit. Mes tempes vont éclater. Ma fureur devient une douleur sourde et insistante.
— Je ne me mets pas des bâtons dans les roues tout seul, tu comprends ? Ceux qui se retrouvent dans la merde l’ont toujours cherché. C’est ma théorie. Ils attirent les embrouilles, je ne sais pas pourquoi. Mais c’est la raison pour laquelle personne n’ira te dénoncer à la police parce que tu as tabassé mon associé. Si tu arrêtes de faire le con, tout ira bien. On a compris que tu étais désespéré. Ton fils est mort. Eh merde, Kania, moi qui ai deux filles, j’ai du mal à imaginer une chose pareille, mec. Mais toi, tu as survécu à ça.
— Bugajski n’est qu’un fumier, lui dis-je.
Il se retourne vers moi. Je n’ai même plus la force de l’invectiver.
— Tu as toute ma compassion, vraiment.
Un mélange de larmes et de morve forme une croûte molle et salée sur mon visage. Je retrouve lentement mon corps, je me sens sale et trempé de sueur. Je regarde mes Adidas tachées de boue, on dirait les chaussures de quelqu’un d’autre. Mes ongles sont rongés, cramoisis, comme si j’avais gratté de la rouille.
— Mais enfin, Kania, on se connaît, on a fait des affaires tous les deux. Et ça marchait. Chacun faisait son beurre, personne ne roulait l’autre.
Nous roulons en direction du parc Lazienki, de l’autre côté de la Vistule. Le stade national nous fait signe, une sorte de chapka stupide, trop petite, posée sur la ville.
— Tu as tué mon fils, répété-je.
— Personne n’a tué ton fils, Kania. C’est terrible que tu te sois mis ça dans la tête.
— Bande de fils de putes, dis-je d’une voix basse mais plaintive, comme le couinement d’une souris.
Le fleuve est une coulée de poix noire dont je fais désormais partie. Je tends la main et j’entends la voix du fleuve.
— Encore une fois, tout le monde comprend votre désespoir, à toi et ta femme.
Nous arrivons à Saska Kepa, dans une transversale de la rue Francuska. Les masses des immeubles se dressent dans l’air épais. Quelqu’un promène son chien.
Cette maison, je m’en souviens. Il y avait une fête. Avec de vieilles connaissances. Une pièce à l’étage. Un whisky au nom imprononçable. Puis Robert, le carambolage, la tôle enfoncée, le cou qui fait mal, et quelqu’un qui ne pourra plus jamais marcher.
Mais maintenant, plus de fête. Un type attend devant la porte. Je le reconnais au moment où je descends de voiture, c’est Tomek, le chauffeur.
— Tout va bien, fait-il à Slawek qui se gare devant la propriété.
— Je sais, répond Slawek.
Nous pénétrons à l’intérieur. Un des deux voyous porte mes filets de courses. Une fois entré dans la vaste cuisine brillamment éclairée, il les pose sur une table.
— Je peux ? demande Slawek en inspectant le contenu.
Je confirme de la tête. Il tire une bouteille de Jack pour l’examiner à la lumière.
— Tu bois ce genre de jus, Kania ? s’étonne-t-il.
— Je ne bois pas, je suis alcoolique.
Slawek éclate de rire et secoue la tête, sur quoi tout le monde part en rigolade. Il tire les sacs de glaçons qu’il range dans le congélateur. Je m’assois sur une chaise et observe la pièce. Environnement spacieux, clair, arrangé avec goût. Des murs crème. Aéré, a dû dire son décorateur d’intérieur.
— Allez regarder la télé, les gars, dit Slawek aux deux bêtes.
C’est l’un d’eux qui m’a projeté contre le rideau de fer à l’entrée du restaurant chinois, tandis que l’autre emportait Piotr pour…
— Je croyais que les alcoolos étaient ceux qui buvaient, et non ceux qui ne buvaient pas, lance Slawek.
Il écarte le bourbon et prend la bouteille de Baczewski.
— Ça, c’est meilleur.
Il sort deux verres du placard à vaisselle. En pose un devant moi, l’autre devant lui. Verse deux doigts. C’est une bonne vodka, dense, fluide, douce, qui ne râpe pas, ne repousse pas, qu’on peut boire tiède, sans rien à ajouter pour la faire descendre.
Je regarde l’installation de la cuisine. Je pense aux ustensiles et aux couverts qui reposent dans les tiroirs. Il doit sûrement y avoir un bon couteau. De ceux qui ne rouillent jamais. Je devrais avoir le temps d’en planter un avant d’être maîtrisé. Je suis en état de le faire. On peut toujours accomplir des progrès terribles en matière de violence.
Slawek ingurgite sa dose d’un coup. Il s’essuie les lèvres. Ne grimace même pas, émet juste un souffle silencieux.
— Bois, dit-il.
Je fais non de la tête.
— Bois, tu en as besoin.
J’essaye de penser à autre chose, je pense donc aux couteaux.
— Cette affaire est beaucoup plus compliquée que tu ne penses.
Il se ressert une deuxième dose, identique à la première.
— Dis-moi, Kania, pourquoi as-tu quitté le groupe ?
— Je ne sais pas.
Je secoue la tête, désarçonné.
— Tu le sais.
Le verre sur la table semble se mettre à remuer comme si s’approchait un tremblement de terre. Je l’attrape pour qu’il ne se renverse pas.
— Je n’étais pas assez bon pour jouer, dis-je.
— Foutaises, répond Slawek, tu étais le meilleur.
Il s’appuie contre le dessus de la table avec l’air d’un type qui pense peut-être à quelque chose, mais que ses propres pensées ennuient. Il sirote son deuxième verre, garde la vodka en bouche, il doit être en train de se passer la langue sur le palais.
— Tu étais le meilleur guitariste de rock dans ce pays, putain. Les morceaux te venaient comme une chiasse d’enfer. Tu étais meilleur que Holdys, si seulement il avait continué à jouer. Tu aurais pris quelques musiciens, tu aurais fondé ton groupe et tu aurais été le roi. Janson, et Gawlinski, et Borysewicz se seraient disputés pour aller te chercher des clopes au tabac du coin. Mais regarde, Kania, merde. Tu as pris ta retraite après un seul morceau. Un seul morceau de merde. Tu aurais pu faire un disque par semaine. J’ai vu comment tu jouais, comment tu travaillais.
Je porte le verre à mes lèvres. Je renifle l’alcool. Je me retrouve à l’entrée d’un tunnel de verre inondé d’une apaisante lumière laiteuse.
— Sauf que tu es un faible, Kania. Tu t’es laissé manipuler par un fils de pute. Il t’a d’abord relégué à la basse parce qu’il ne pouvait pas supporter qu’il y ait deux stars dans le groupe, mais il avait besoin que tu lui inventes ces airs qu’il continue à jouer jusqu’au festival du chou-fleur à Trifouillis, là où on lui permet encore de se produire. Tandis que toi, tu t’es mis à monter des affaires, puis à te saouler comme un cochon.
D’un geste imperceptible, j’approche le verre de ma lèvre inférieure, je sais qu’il n’y a rien de mauvais dans ce tunnel. Je sais qu’il vaut mieux se retrouver là que dans la mélasse.
— Soit dit en passant, ce gars qui était venu te chercher au moment où tu faisais le con, c’est terriblement triste.
— Robert, dis-je à voix basse.
— Peut-être. Le gars n’a paraît-il même pas touché d’assurance. Quelqu’un m’a dit que sa femme fait la quête pour acheter une meilleure chaise roulante. Mais ce n’est peut-être pas vrai. N’y pense pas, ne t’en fais pas pour ça.
La lumière laiteuse épouse une forme de mains amicales et invitantes. Un bruit de télé arrive de la pièce voisine. Ça doit parler de Czarnecki et de son expulsion possible du Parlement européen. Je me souviens de ce Czarnecki. Une grosse tête d’abruti. Je me demande ce qu’un type pareil fait en politique, il ne saurait même pas nettoyer des carreaux.
Et pourtant, je voudrais maintenant être ce Czarnecki, pouvoir me plaindre de ce qu’on voudrait me virer de quelque part.
— Zbyszek m’a aussi manipulé, tu comprends. Ce qui est arrivé à ton gamin, c’est aussi sa faute, en un sens.
— Je ne comprends pas.
— Bois un coup, Kania.
La furie qui revient. Il a tué mon fils, ce salaud. Cette fois, c’est trop.
Une petite gorgée, ça descend vite, ça brûle, c’est bon, c’est fameux, c’est plus que fameux, du petit-lait coule dans le tunnel, la lumière me tend la main, puis me précipite vers l’intérieur, je perds l’équilibre, je me raccroche à la table. Le désert se change en jungle.
— Très bien, santé !
Slawek me ressert, finit son verre, se ressert encore.
— Excuse-moi de disposer comme ça de ta bouteille.
Je veux lui dire que pas de souci. Mais Marta est à côté, un marteau à la main. Elle le brandit.
— Tu bois même avec l’assassin de ton fils, siffle-t-elle.
— Quoi ? lui demandé-je.
— Hé là !
C’est Slawek qui claque des doigts.
Je me retourne. Slawek est presque en double.
— Un seul verre, et tu délires. Tu vas mal.
Il hoche la tête. Il ne fait plus à nouveau qu’une seule personne.
— Ça va mieux.
— Écoute, Zbyszek et moi on se connaissait aussi bien qu’avec toi. Sauf que j’ai copiné un peu plus avec lui, excuse-moi, j’ai toujours pensé que c’était un mec plus sympa que toi. Plus marrant, tu comprends, pas le style relou, il racontait des blagues. Pour moi, tu as toujours été tordu, même si, je le répète, en affaires tu as toujours été réglo. Quoi qu’il en soit, pour ce qui est des appartements, ça faisait longtemps que j’étais dans le coup. J’ai toujours su qu’en Pologne, le plus d’argent à faire se trouvait dans les privatisations, et j’ai même essayé de participer à la privatisation d’Unitra, jusqu’à ce que la flicaille de Poznań ne s’en mêle. Puis, un jour, sur un yacht, Rosiak, un morveux de vingt ans et quelques, m’a parlé du décret Bierut.
Il marque une pause. Nouvelle gorgée. Pour moi. Pour lui. Visions diverses.
Marta se tient toujours à côté. Avec le marteau. Piotr aussi est là. Mais il ne me regarde pas.
Un grand feu brûle devant la maison.
Le corps enterré de Capone couvert de larves.
— Il m’a dit que c’était simple comme bonjour. Tu repères un immeuble nationalisé après 1945. Rien que le terrain suffit, on sait comment ça fonctionne. Puis tu vas voir dans le cadastre, tu cherches qui a été le propriétaire, et tu cherches un héritier vivant. En règle générale, il s’agit d’une vieille personne au courant de rien. Tu vas la voir chez elle, tu lui expliques qu’elle a un droit à restitution, tu lui rachètes ce droit. Nous avons payé des sommes décentes. Mais pas ce fumier de Masarski qui a racheté à une mamie les droits du 20 de la rue Koszykowa pour cinquante zlotys. Nous, on donnait quelques dizaines de milliers, jusqu’à cent mille. Qu’est-ce qu’une vieille aurait à foutre de plus ? S’acheter une télé neuve, un fauteuil confortable, des stocks de médicaments. De quoi vivre en attendant la mort. Tu aurais donné davantage qu’elle aurait tout refilé à ce salaud de Père Rydzyk.
— Possible, dis-je.
Incapable de dire autre chose.
— Et des fois, il n’y avait personne. Il fallait donc inventer, fabriquer des documents, mais qu’importe. Ça roulait. Tout était légal. On n’a viré personne de ces logements. Ça, c’est des fariboles, Kania. Pas de passages à tabac, de fenêtres cassées, de pétards lancés dans les apparts. Ça, c’est plus tard, une invention de ces juifs de Gazeta Wyborcza .
— Possible, répété-je.
— Autre chose, ces gens n’étaient que des plaies, des infections comme tu n’en as jamais vu. Une bonne femme qui élevait des poules et des oies dans son logement. Un vieux qui avait répandu de la terre dans une chambre pour y faire pousser des carottes. Indescriptible. Tu appellerais ça des locataires ? Des gens qui ne se lavaient qu’une fois la semaine, dans un seau.
— Possible, répété-je plus bas encore.
Je me sens de plus en plus fatigué. La deuxième gorgée passe avec davantage de douceur.
— Pour en venir au fait. Zbyszek s’est assez rapidement rapproché de nous. Il cherchait un moyen de placer tout le pognon qu’il avait fait sur tes chansons. Je lui ai même dit, inscris Kania à la Société des auteurs et compositeurs, tu n’as rien à perdre, ce sont ses chansons. Je ne voulais pas te le dire, mais comme c’est à nous que tu as acheté tes appartements, tout cet argent est resté dans la famille.
Je le fixe des yeux. Mon regard doit être lourd parce qu’il commence à se défendre.
— Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Personne ne t’a roulé. Tu es tranquille jusqu’à la fin de tes jours. Tu te sens mal, Kania ?
— Continue, lui demandé-je.
— Tout allait pour le mieux jusqu’au moment où ils ont tué cette vieille. Je ne sais finalement pas pourquoi. Elle faisait le siège des tribunaux, têtue comme une ânesse. C’est triste pour cette Karulska…
— Kalska.
Le nom sort du brouillard, remonte à la surface.
— Oui, Kalska, confirme-t-il. Kalska. Ils ont paniqué, ces débiles, ils voulaient juste lui ficher la trouille, mais l’un d’eux a cogné trop fort.
Je vois Jadzia au sol. J’entends ses mâchoires craquer. J’ai terriblement froid, il faut que je boive quelque chose. Je lui demande d’un geste de me servir.
— En tout cas, cette Association des locataires s’est essoufflée après quelques années. Ils n’ont gagné aucune affaire. Ils étaient de moins en moins nombreux et finissaient par mourir l’un après l’autre. Des momies sans dents. Et voilà qu’après le meurtre de cette Karulska, pardon, Kalska, soudain ils reçoivent du vent dans les voiles. Sa meilleure copine, celle de Podkowa, a repris la tête de l’Association. Brzezinska ? C’est ça, Brzezinska. Les journalistes l’ont contactée et se sont mis à raconter ces foutaises sur des cadavres et des pétards lancés, et qu’on aurait fait ça pendant des années, et pas seulement nous, ils avaient constitué des tas d’archives. On a commencé à avoir le feu aux fesses, parce qu’on avait d’autres affaires en cours, on venait de conclure avec ce crétin de Bugajski la reprise du manoir de Podkowa. On avait, en plus, presque bouclé la reprise des manoirs Potulicki et Teichfeld, on avait trouvé des acheteurs, un fonds d’investissement suisse. Tout ce fric devait repartir vers d’autres investissements. Rosiak construit justement un nouvel ensemble à l’extrémité de Wilanow, vingt blocs, il a besoin de pognon. Cette foutue Brzezinska s’entêtait à mort pour ce manoir parce qu’il était sur son terrain, et qu’elle habitait là, dans ce foutu Podkowa. Et là, le fonds d’investissement reprend ses billes quand il voit se profiler un procès avec commission d’enquête. On s’est réunis tous les trois, Zbyszek, Rosiak et moi. Vodka, viandes grillées. Zbyszek a dit : écoutez, on ne peut plus se permettre de nouvelles conneries comme avec cette Kalska, mais il faut qu’on sache ce qu’ils préparent dans l’association. Le seul moyen est de faire entrer quelqu’un chez eux.
Nouvelle gorgée. Une très bonne gorgée. Lait et miel qui s’écoulent dans un tunnel.
— Je lui ai dit qu’il avait trop regardé de James Bond. Il me dit que non, d’ailleurs il ne voit pas de quoi je parle. Attends, dit-il, ce ne sont que des vioques. Pas un qui sache se servir d’un ordi. Il faut leur envoyer quelqu’un censé les aider avec internet et tout et tout, comme ça, il pourra tout contrôler, et veiller à ce que personne ne vienne nous salir. Il a dit qu’il connaissait un gars qui saurait faire.
Il me regarde.
Ça lui pèse d’avoir à me dire tout.
Si je ne lui avais pas apporté de vodka, il n’aurait pas sorti un mot.
— Le fils Kania, dit-il. Un certain Piotr.
Je suis pris d’une secousse violente. Toutes mes tripes se mettent à trembler.
— Je le souligne d’emblée, je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie. Je ne me suis même pas fait d’opinion. Un gars normal, réservé. Il a pris une bière, mangé des frites, salué, et il est parti.
Je prends la bouteille et je verse. Je soupèse le verre et examine la vodka comme Socrate a fait pour la ciguë, je gobe, gloup, direct, sans réfléchir, sans analyse. Elle me remonte aussitôt à la bouche, je la ravale avec son mélange de bile. Slawek me regarde avec dégoût.
— Alors il est allé faire des trucs là-bas, ton gamin. D’abord noter leurs données, adresses, téléphones, engagements de crédits, factures… On a récupéré toutes leurs infos, il a fait ça au petit poil.
— Mais vous… vous êtes venus le chercher, le jour où il s’est introduit chez Bugajski. Vous l’avez emmené en forêt. Vous l’avez menacé. Pourquoi donc, s’il travaillait pour vous ?
— Tomek ! lance Slawek.
Tomek rapplique en se grattant le crâne. Vêtu d’un survêt noir, il a l’air d’être chez lui. Il doit habiter ici. Il sent la sueur et quelque chose de chimique, de l’engrais, des médicaments, difficile à dire. Slawek lui montre la bouteille et le regarde d’un œil interrogatif.
— Je peux le servir ? me demande-t-il.
Boire, pas boire, quelle importance, me dis-je. Lors des réunions de thérapie, on en fait toute une histoire. Alors que ça ne veut rien dire, qu’un type boive ou pas. Slawek prend un verre qu’il remplit et tend à Tomek. Celui-ci le boit comme si c’était de l’eau.
— Raconte à Kania comment ça s’est passé le jour où son gamin s’est introduit chez Bugajski.
— Oh, putain…, dit Tomek et il tourne son regard vers moi. Bugajski a appelé, complètement bourré, un soir, quelqu’un venait de s’introduire chez lui, ça devait être un de ces journalistes de Gazeta. Il a dit qu’il l’avait coincé, ce qui…
— Bugajski fait une fixation sur les journalistes, ajoute Slawek. C’est parce qu’il voudrait qu’on parle de lui, c’est son rêve. C’est un malade.
— Comme il avait téléphoné, on y est allés. On arrive, tu vois, lui est tout excité, putain, comme un curé à la communion. Et le garçon qui reste assis sur le canapé et boit son jus comme s’il avait été invité. Moi, je vois tout de suite que c’est le jeune de chez Zbyszek, je ne savais pas que c’était ton gamin, putain, ce que le monde est petit. Mais Bugajski n’en savait rien non plus, alors nous on y va franco, mais une fois dans la voiture, on y va plus mollo, c’est quand même un gars de chez nous. On arrive à un McDo, on se gare au parking, et je lui demande : de quoi il s’agit, fiston. Pourquoi il est allé chez Bugajski ? Est-ce que c’est Zbyszek qui le lui a demandé ?
— Parce que j’ai dit que je n’en savais rien, le coupe Slawek. C’était Zbyszek qui s’en occupait, de toute cette affaire.
— Justement. Et le gamin nous dit : je ne travaille plus pour vous, je suis devenu votre ennemi. J’ai enregistré vos conversations, et tout ira chez le procureur, tout. Qu’il va dénoncer nos crimes, que Varsovie va se couvrir de sang d’innocents, des trucs comme on en lit dans les livres d’école. Excuse, je sais que c’est ton gamin, excuse-moi, Kania, ajoute-t-il en me regardant.
Tout tourne à l’intérieur de moi comme dans un tambour de machine à laver, les reins, les boyaux, les poumons, la vodka.
— Et qu’est-ce que tu lui as dit, Tomek ? s’enquiert Slawek.
— Je lui ai dit : ah bon. Et je lui ai demandé s’il fallait l’amener quelque part.
— Et tu l’as amené quelque part ?
— Il n’a pas voulu. Il est parti tout seul du côté de Podkowa.
— Tu l’as menacé ? Tu as voulu lui casser la gueule ?
— Qu’est-ce que tu vas chercher ?
Sincèrement étonné, Tomek regarde Slawek.
— Tu penses que je n’ai rien de mieux à faire que de menacer les gens de leur casser la gueule ?
Slawek me regarde avec un sourire. Il ouvre les bras.
— Il a bien sûr enregistré des choses, sur un site chinois, nos juristes ont écouté et vérifié. On nous entend discuter de la couleur dans laquelle on doit repeindre les murs. Qu’est-ce que ça peut foutre, et à qui ? Mais ces gens-là, tu vois… Cette femme est à l’hôpital, pas vrai ? Nous avons même réfléchi à une manière de l’aider.
Il fronce les sourcils, et pour la première fois j’entends de la colère dans sa voix.
— Je n’ai jamais rien fait d’illégal, putain.
Je me sens horriblement faible. Comme si ce n’était pas de la vodka mais mon propre sang que j’avais bu. Slawek se calme. Puis il poursuit :
— Je me suis ensuite engueulé avec Zbyszek. Pour être clair, je l’ai viré franco de port. Il n’était pas plus investisseur que toi négociant, et il se comportait comme s’il avait lui-même construit ces immeubles. Et il se trompait dans les comptes, mais toujours à son avantage. Il a essayé, mais il a vite compris, parce que ce n’est pas à moi qu’on apprend à faire des grimaces. Ton gamin nous a un peu bernés, mais on savait qu’on n’avait pas de soucis à se faire. Les gens ont cessé de s’intéresser à Kalska. Et d’ailleurs, si ce péquenaud du PIS a créé une commission, personne pour le moment ne s’intéressait à nous. Le plus drôle est la façon dont l’abruti qui a tué cette pauvre femme a avoué. Il transpirait, ce foutu toxico, et il gémissait. Tu peux le voir sur internet.
— Quel abruti ?
— L’amant de Masarski. C’est Masarski qui lui en a donné l’ordre, parce qu’il lui avait rayé sa voiture avec un clou et lui avait balancé de la merde dans son bureau.
— Et il lui est arrivé quoi ?
— À ton avis ? Personne n’ira le mettre en taule, il se ferait pendre dans sa cellule. Il tenait tout le conseil municipal. Il avait contre eux tout un stock de casseroles.
— Piotr, chuchoté-je.
— J’ai vu ton gamin pour la dernière fois devant ce McDo, assure Tomek.
— Et je regrette, Kania, vraiment. J’ai deux fils. Mais si personne n’a liquidé ce salaud de Masarski, personne non plus n’a tué ton fils.
Je me sens comme un bouffon. Je pense que je pourrais me couper les mains. Poix épaisse, brouillard, rien d’autre. Calme-toi, me dit ma mère.
— Je vais te tuer, dis-je à voix basse.
Piotr, mon fils chéri.
Slawek s’approche de moi. Il me pose une main sur l’épaule, puis me prend dans ses bras. Comme une femme. Ses parfums me défoncent le nez.
— Je vais te tuer, grondé-je.
— Tu ne vas pas me tuer, Kania. Et tu as besoin d’aide.
— Et qui, alors ? demandé-je presque sans voix. Qui a pendu mon fils à un arbre ?
Slawek se dégage.
— Je ne veux rien dire que tu pourrais mal comprendre. Mais Zbyszek était en rogne contre nous. Terriblement. Tu devrais aller lui parler.
— Oui, tu devrais, ajoute Tomek.
— Mon fils chéri, répété-je.
Je me lève mais trébuche sur mon ombre et tombe en arrière, sur le cul, dans un bruit sourd. Personne ne réagit.
— Je sais que ton gamin avait pris contact avec lui, pas avec nous. Et c’est à lui aussi qu’il a pris de l’argent. Je ne sais même pas combien Zbyszek l’a payé. J’étais pour ton gamin un copain de rencontre. Il était pour moi un collègue en informatique. Rien de plus.
Je tente de me relever. Mes coudes glissent sur le plancher. La vodka gronde dans ma tête, quelque chose se met à danser dans mon estomac, quelque chose de répugnant et de vivant, des ailes gluantes qui s’agitent. Mon corps est ivre, mais pas mon cerveau. C’est un état répugnant, comme une paralysie succédant à une attaque. Je me redresse, retombe, vomis, m’excuse, vomis sur ce beau plancher, rien que de la vodka et de la bile. Ai-je mangé quelque chose depuis l’enterrement de Piotr ? Ça piaille et ça ronge mon estomac. J’aperçois brièvement le reflet de quelque chose dans la flaque jaune. Qui remue, bouge. C’est Marcin Kania dans son vomi, sur un autre plancher. Un homme qui n’a jamais existé.
— Ramène-le chez lui, fait Slawek.
Tomek me ramasse. Il montre la flaque à Slawek.
— Nadejda nettoiera ça.
Un des deux voyous, Wrona ou Barti, se joint à nous alors que nous traversons la maison. Il récupère au passage mes sacs de bouteilles et nous emboîte le pas. Minute. Je ne peux pas sortir juste comme ça. Je m’arrête brusquement et me tourne vers lui.
— Je vous ai poursuivis dans la gare, dis-je. Vous étiez en train de tabasser mon fils, vous le tiriez vers les quais, vous l’avez jeté dans le train. C’était vous. Je vous ai poursuivis dans la gare. Tu m’as balancé contre le rideau de fer. Tu avais ses papiers. Toi.
Je pointe un doigt sur sa poitrine.
— C’était toi. C’est toi que j’ai poursuivi. Toi.
Il ne répond pas, il se contente de regarder Slawek adossé au mur. Il a les yeux tristes de celui qui vient de piquer son vieux chien.
— Ensuite, tu as donné des coups de pied à Jadzia. Devant chez Brzezinska. Tu lui as démoli la mâchoire. Une vieille femme. Salopard que tu es.
— Je ne sais pas sur quoi il délire, dit le type à Slawek.
— C’est lui qui l’a fait, dis-je, et je me remets à pleurer. Barti ou Wrona ? Wrona ou Barti ?
— Lui, c’est Barti, explique Tomek.
Va pour Barti. Que je vais aussitôt oublier. Barti est là, immobile. Je vais l’oublier, mais d’abord je vais lui arracher la gueule. Je perds l’équilibre. Tomek me rattrape. Délicatement, avec égards, comme avec une femme.
— Jadzia, c’est qui ? C’est ta copine ? demande Slawek.
Mais pourquoi, merde, ne comprend-il pas ? Pourquoi il ment ?
— Je ne vois pas de quoi il parle, pas la moindre idée, Slawek, dit l’assassin, cette espèce d’ogre.
— Ramène-le chez lui, dit Slawek déjà loin.
Me voici, Marcin Kania, moi jobard, couille molle, pochtron à la naissance duquel s’est constitué le Collectif International du Crachat à la Gueule de Marcin Kania, petite bite venue au monde pour montrer par son existence jusqu’où il est possible de dégringoler, existence dont l’essentiel a déjà été bu, oublié, existence encore existante mais pas pour longtemps.
Tout ce qu’elle a de précieux parti en gadoue.
J’ai encore envie de vomir.
Tomek me guide jusqu’à la voiture. J’ai quand même la force de lui donner mon adresse. Il me passe un sac que, je ne sais pourquoi, il gardait sous son siège. Il me dit qu’au cas où, je n’ai qu’à vomir dans ce sac.
Nous roulons longuement, sans mot dire, dans la ville déserte et silencieuse.
Nous arrivons à Wawer. Une fois sur place, je réalise que je lui ai donné l’adresse de Marta. Notre adresse. Dur. Je n’ai pas la force d’aller plus loin. Je prends les sacs avec les alcools, je les pose à terre, je pousse le portail.
Je tombe à genoux dans l’herbe, et je vomis.
J’ai fait ça tant de fois.
Je me relève, je m’essuie la bouche. Je retourne aux sacs avec les alcools. Je balance le tout dans un container à ordures.
La porte est ouverte. Le rez-de-chaussée est sombre, il sent la literie qu’il vaudrait mieux laver, mais on peut encore y passer une nuit ou deux. Je m’arrête, je renifle l’odeur. C’est l’odeur de chez moi.
Il y a toujours une couverture sur le canapé. Il fait sombre mais je sais m’y retrouver à tâtons. Au moment où je me couche, un hélicoptère vient vrombir dans mon crâne, mais je devrais réussir à ne plus dégueuler.
Quelqu’un descend l’escalier, s’approche et me touche la tête. C’est Marta.
Je me soulève et me mets à roter.
— Excuse-moi, excuse d’être revenu, c’est que je me suis trompé.
— Ça ira, ça ira, viens dormir.
— Non, je rentre. Ula ne veut pas me voir.
Je tente de me lever.
— Reste couché.
Marta me repousse sur le sofa.
— Ula n’est pas là, elle est allée chez une copine à Gdansk. Je le lui avais demandé.
— Tant mieux, fais-je doucement. Tant mieux.
Elle disparaît tandis que je m’enfonce dans un sommeil lourd. Elle me réveille pour un bref instant. Elle pose quelque chose à côté de moi.
— Tiens, de l’eau et des cachets.
— Merci.
— De rien. Dors, répond-elle en s’éloignant.
Je m’endors avant qu’elle n’arrive à l’étage.
*
Je suis sous l’arbre auquel Piotr est pendu. Tout est rouge dans la forêt. Le ciel est rouge. Un grand incendie.
Piotr est accroché à l’arbre, Zbyszek se tient devant moi.
— Kania, je t’aime comme la Russie, dit-il.
Il saisit Piotr par les jambes et le pousse. Piotr commence à balancer d’avant en arrière. Je me mets à crier. On n’entend rien. J’ai la gorge arrachée.
— Un bon garçon qui ne buvait pas, fait Zbyszek en riant.
Il part dans des éclats de rire alors que tout se met à brûler. Piotr aussi brûle. La fumée forme une brume grise.
— Un bon garçon, répète Zbyszek, hilare.
*
Nous avons bien plaisanté, Marta et moi. Pour la première fois depuis dix bonnes années.
— Regarde, nous sommes un couple tellement minable que nous n’avons même pas réussi à divorcer convenablement, a-t-elle dit.
Je me suis mis à rire. Elle aussi. Nous étions dans la cuisine en train de fumer des cigarettes. Deux loques humaines. Marta a fait à dîner, un ragoût de tout ce qu’elle a trouvé dans le frigo. Délicieux. Il y avait longtemps que je n’avais pas mangé quelque chose ayant une saveur quelconque. En me servant, elle m’a délicatement touché l’épaule. J’ai sursauté comme sous le coup d’une décharge électrique. Après quoi j’ai dormi des heures et rêvé que j’avais bu et que maintenant j’allais le tuer. Pas d’autre solution. Je ne peux pas passer ma vie à ramper comme un vieux rat aux pattes arrachées.
Désormais, Marta est dans l’escalier et me supplie de n’en rien faire. Pourtant, c’est ma Mission. Nous en sommes arrivés là.
Je m’appelle Marcin Kania, et je suis – sans doute – un assassin.
Je vais aller tuer quelqu’un.
Nous avons une fille. Et un fils. Oui, nous l’avons toujours.
Je mets mes chaussures de montagne, parfaites, jamais utilisées. Je viens de les retrouver quelque part. Je ne me rappelle pas quand ni pourquoi je les achetées. Marta descend les marches et vient se tenir devant la porte.
— Non, dit-elle.
Elle dit et redit ce mot en boucle, vite, vite et à voix basse, mais je sais qu’elle va bientôt se mettre à le crier. Elle a l’air d’un spectre, elle a maigri de quinze kilos ces dernières semaines. Son survêtement sale pend sur elle comme une traîne noire.
— Nounours, que nous reste-t-il ?
— Il nous reste Ula.
Je tiens à la main un sac de sport avec le logo d’une chaîne de salles de muscu, difficile de dire d’où il me vient, je n’ai pas souvenir d’être jamais allé suivre un entraînement. Le sac est petit mais pratique, on peut y ranger une bombe de gaz poivre, un ensemble de couteaux de cuisine, un hachoir à viande, une agrafeuse de bureau, des tenailles, un tournevis, une bobine de fil, une mince corde en plastique.
— On vivrait alors ensemble, en couple marié, après tout ça ? lui demandé-je.
Je dépose un baiser sur sa tête. Elle sent la cigarette.
— On ne va jamais s’en tirer, Nounours.
— Ula a raison. Nous devons penser à elle, nous ne pouvons pas lui faire ça, implore-t-elle encore.
Je n’ai pas besoin de beaucoup de force pour la repousser. Elle est si faible.
— Je prends tout sur moi.
Elle ne répond pas.
— Tous ces foutus appartements sont à vous. Vendez-les. Vous aurez de quoi vivre.
Elle ne répond pas.
— C’est ma faute, excuse-moi. Mais je l’ai déjà dit, c’est l’unique issue.
Je pose une main sur la poignée, j’ouvre la porte.
Cette ville. Noire, déserte. Dans le brouillard. Je conduis la voiture de Marta, sans permis. Le sac de sport sur le siège passager me dit : tu vas t’en sortir, tu vas improviser. Je l’écoute, je roule en casse-cou, je brûle les feux, je grille les priorités. Je veux sans doute que la police m’arrête ?
Qu’importe ce que je veux vraiment.
L’important est de déterminer la sanction.
Pour moi ? Pour lui ? Aucune idée.
C’est lui qui a fait ça. Il a pendu Piotr à un arbre en se servant des bras de ces deux voyous, Wrona et Barti. Ils l’ont chopé à la gare, tabassé, accroché à une corde, après quoi ils ont frappé Jadzia devant la maison de Brzezinska. Ils n’ont pas voulu le reconnaître devant Slawek parce qu’il leur aurait arraché la tête. Il serait allé lui-même à la police. Slawek, qu’est-ce que je dis, il est réglo. Slawek n’a pas menti. Il doit maintenant être en train de leur parler, sévèrement, en homme, il crie, il leur demande, tas de débiles, qu’est-ce qu’il s’est vraiment passé avec Piotr Kania ?
Zbyszek était furieux contre Slawek d’avoir été viré de l’affaire. Le fumier, le salaud. Combien d’années a-t-il fallu pour qu’il me reconnaisse les droits sur ces chansons ? J’aurais maintenant trente et non pas sept appartements. Cent appartements. Piotr serait vivant, et il vivrait comme un roi. Zbyszek a vécu sur son dos. Le dos de mon fils.
Je n’ai aucune idée de la façon dont je vais le tuer. Je vais d’abord lui envoyer du gaz dans la gueule. Puis je vais essayer avec le couteau, mais je ne sais pas si j’en serai capable. Plus facile sans doute de cogner que de poignarder.
J’ai appelé Zbyszek ce matin, comme ça, en ami. Je lui ai dit que je voulais le rencontrer pour discuter, et que je préférais un endroit discret, pas dans un café. Il m’a invité chez lui, sans hésiter. Il a proposé une heure, ajoutant qu’il serait seul, que sa petite copine, je ne sais pas qui c’est, serait dehors à traîner dans les galeries marchandes.
Mon fils n’ira plus jamais traîner nulle part. Mon fils chéri brandit une pierre sur une plage de Croatie. Il est assis en face de moi dans un café. Il dit qu’il est arrivé quelque chose de terrible.
Mon brave et bon fils.
Pourquoi ai-je pensé toute ma vie que tu étais un trouillard, mon fils ?
Le ciel est rouge, tout est en feu.
L’immeuble est au bord de la Vistule, à proximité de la rue Dobra. Je me gare devant, il y a de la place. Tous ces immeubles d’habitation ressemblent à des hôpitaux de luxe.
J’ouvre le coffre et sors le sac.
Je le jette sur mon épaule et me dirige vers le bâtiment.
Je m’appelle Marcin Kania, et je m’en vais aller tuer un homme.
Sur quoi j’irai boire.
J’entre, je dis au concierge chez qui je vais. Pas la peine de rien cacher. Je vendrai les appartements, elles auront de quoi vivre, je ne serai plus utile à personne.
Je sonne à la porte. Il ouvre presque instantanément.
— Salut, Kania.
— Salut, Zbyszek.
— Tu reviens de la muscu ? fait-il en montrant le sac.
— Ah, oui… non, enfin… oui, oui.
— Et tu veux continuer les exercices chez moi ?
— Je n’en sais rien. J’ai pris le sac par réflexe, dis-je en m’efforçant de sourire.
Nous nous tenons l’un devant l’autre, et il finit par dire :
— Qu’est-ce que tu attends ? Entre.
Je serre fort le sac. Il est chaud au toucher. Je franchis le seuil.
Il est venu à l’enterrement de Piotr, le salaud. Il était là à faire semblant de pleurer.
Toute sa vie, il a fait semblant. Toute sa vie il n’a pensé qu’à bouffer, se pavaner, baiser, picoler, faire du fric. Il n’a pensé qu’à lui-même, qu’à frimer, voyez quel type chouette je suis, et tout ça rien que pour bouffer, se pavaner et baiser encore.
— Tu bois quelque chose ? me demande-t-il.
— Je voudrais parler de Piotr.
Des guitares alignées contre le mur. Principalement des Gibson, des Les Paul, ES-336, une Flying V, en évidence, pour la frime. Il n’a au fond jamais bien joué. C’est moi qui lui ai appris les accords de base.
— C’est terrible, vieux. On n’a même pas eu le temps de parler à l’enterrement. C’est affreux, merde. Le pire qu’on puisse imaginer.
Le sac me brûle, comme s’il était chargé de charbons ardents. Zbyszek me fait signe de m’asseoir.
— Je voulais parler de Piotr, de Slawek et de l’Association des locataires, précisé-je.
Il essaye de dissimuler, en vain, son visage est lisible comme un livre de maternelle. Il n’a jamais su jouer, il l’a fait une fois dans un film, une comédie à la noix, Les mecs ne pleurent pas 3, ou un truc comme ça, minable. Il était censé jouer son propre rôle, celui d’une star du rock, mais sous un autre nom.
— Et à propos de quoi, exactement ?
— Tu as engagé Piotr pour les espionner.
Il s’assoit sur le canapé. Il hoche la tête. Regarde encore une fois le sac. Il n’est pas si bête. Il vérifie par réflexe s’il a bien son téléphone dans sa poche. Il le sort et le garde sous la main.
Quand j’ai quitté le groupe, il m’a appelé plusieurs fois et demandé si je ne voudrais pas lui écrire quelques chansons. J’ai toujours refusé.
— Slawek cherchait quelqu’un, explique-t-il à voix étrangement basse, comme s’il avait une tumeur des cordes vocales. Ces gens faisaient un tort terrible à Slawek et l’accusaient de choses qui n’avaient jamais eu lieu. Ils lui crevaient ses pneus, couvraient de merde ses poignées de porte. Ils accumulaient des tonnes de plaintes, bloquaient les chantiers et les investissements qui étaient légaux. Ton fils s’est intéressé à l’affaire, et je lui ai promis qu’il toucherait une belle somme. Il m’a répondu qu’il en avait assez de son boulot et qu’il voulait faire autre chose que des jeux.
J’ai la gorge soudain horriblement sèche. Mes poumons se vident. Tout devient rouge.
— Tu dis qu’on vous bloquait les chantiers…
— Je faisais du business avec Slawek. Rien de secret. Je t’en ai parlé il y a des années. C’est moi, Kania, qui t’ai parlé de ces appartements.
Est-ce que quelqu’un va entendre ? Quand je vais l’asperger de gaz, lui planter le couteau, s’il se met à crier ?
D’un autre côté, est-ce que je pense m’enfuir et disparaître ? Non. Je n’ai l’intention d’aller nulle part. Dès que j’aurai fini, j’appellerai Karlowicz et lui raconterai tout. Sans attendre. On viendra me chercher, on me passera les menottes, j’irai en prison. Terminé. Jusqu’à la fin de mes jours. C’est clair. Je suis d’accord.
Pourvu que les journaux et les sites internet ne se mettent pas à parler de ma famille. Je vais y veiller. Je vais demander à Karlowicz qu’on leur fiche la paix.
— Piotr ne m’en a jamais rien dit.
— Excuse-moi de te le dire, Kania, mais il était déjà adulte, répond Zbyszek en serrant la main sur son téléphone.
— Et Piotr a renoncé.
— Exact, il a renoncé. Il me l’a dit au téléphone juste après s’être introduit chez Bugajski.
— Et tu as fait quoi, Zbyszek ?
— Tu as quoi dans ce sac, Kania ?
Je pose le sac à terre et m’accroupis devant.
— Tu n’es jamais allé en muscu. Tu serais bien le dernier à aller en salle de sport.
Je me sens faiblir, la tête me tourne. J’essaye de me relever, sans y parvenir. Je me crispe, je sens que si je fais le moindre geste, je vais m’effondrer.
— Tu as quoi dans ton sac ? reprend-il.
Je ne sais plus de quel côté est la fermeture du sac. Je ne la vois pas. C’est à peine si je vois quelque chose.
— Qu’est-ce que tu as fait, Zbyszek ?
— Je lui ai dit qu’il faisait des bêtises, qu’il pourrait avoir des ennuis, que ce qu’il faisait pour l’Association des locataires était illégal.
— Slawek t’a foutu dehors. Tu as voulu te venger.
Je finis, tout embrumé, par trouver le poussoir. Je presse. J’ouvre le sac.
Zbyszek se penche pour jeter un œil.
— Mais non, Kania, je n’ai jamais voulu me venger de personne. Pas de temps à perdre. Slawek n’est qu’un tas de merde, et il n’est malheureusement pas le seul. J’ai mon groupe à moi, ma vie, des immeubles. Fuck it, man.
Je plonge la main dans le sac.
— C’est quoi dans ton sac, qu’est-ce que tu veux faire, Kania ?
Je prends la bombe de gaz, je me redresse. Mon téléphone sonne. C’est Karlowicz. La sonnerie est si violente que j’en perds l’équilibre.
— Réponds, dit Zbyszek.
Je réponds.
— Salut, fait la voix claire et forte de Karlowicz.
— Salut, dis-je.
Je pourrais ajouter que c’est bien qu’il ait appelé, mais je passe.
— Écoute, les techniciens ont trouvé son téléphone. Je veux dire celui de Piotr, ton fils. Désolé que ça arrive aussi tard. Toujours cette incompétence. Ils ne sont allés fouiller le terrain que maintenant. Encore mille excuses.
L’appartement de Zbyszek devient flou, très flou. Il en profite pour écarter mon sac du bout du pied.
— Il y a dedans quelque chose que tu devrais écouter, ajoute Karlowicz.
— C’est-à-dire ? demandé-je.
— Un enregistrement, dit Karlowicz. La dernière chose qu’il a faite avec ce téléphone, c’est cet enregistrement. Je pense que tu devrais venir l’écouter.
Zbyszek s’approche de moi. Il me regarde dans les yeux. Puis me guide jusqu’au canapé pour que je m’assoie. Bien obligé, je n’ai plus la moindre force, je ne peux plus respirer, je n’ai plus rien de rien.
Si ce n’est ce brouillard.
— Tu peux passer au commissariat ? demande Karlowicz.
— Oui, j’arrive.
— C’est hors procédure, je fais ça un peu illégalement, d’homme à homme, normalement tu devrais attendre un mois que la machine ait le temps de mouliner, ajoute Karlowicz. Le mieux serait que tu arrives le plus vite possible.
Zbyszek disparaît pour revenir avec un verre de liquide transparent. Ce n’est que de l’eau. Il regarde dans le sac, secoue la tête, soupire. Il s’assoit, se prend le visage entre les mains.
— Kania, tu n’es qu’un con, un sale con, dit-il.
Il allume une cigarette, se dirige vers le bar, prend un verre et une bouteille de whisky et se sert. Il me demande d’un geste si j’en veux. Je fais non de la tête.
— J’arrive, lancé-je dans le téléphone.
Zbyszek se lève. Il me regarde dans les yeux. Je ne sais pas ce qu’il y voit. Mon sac est contre le mur. J’ai toujours la bombe de gaz dans la main. Je la laisse tomber.
— Kania, aie un peu peur de Dieu, espèce de cinglé.
— Dieu n’existe pas.
— Non seulement il existe, mais il te déteste, putain.
J’avale une gorgée d’eau. Je ferme les yeux. Je finis par répondre :
— Ce n’est pas une vie.
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