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Jakub Zulczyk · Chapitre 12 sur 21

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Découvertes

 

Il est près de huit heures. Les fenêtres sont obscures, vides. Karlowicz m’écrit qu’il sera là dans cinq minutes. Je sonne à la porte. Personne ne répond. J’appelle Marta. Pareil. Je sors les clefs, et c’est là que je le vois.

Je pense d’abord qu’il s’agit d’un bout de moquette, d’une serviette, d’un paquet de tissu sale ayant depuis longtemps perdu son utilité. Mais je sais que quelque chose ne colle pas. J’entre dans la cour. Je m’accroupis. Il me faut un bon moment pour réaliser de quoi il s’agit, que je comprenne ce que je suis en train de regarder. La maison est dans le noir, silencieuse. Ula et Marta doivent être en train de dormir.

— Marcin ?

La voix de Karlowicz résonne dans mon dos. Je me retourne. Il est à la grille, cigarette éteinte à la bouche.

— Quelqu’un a tué mon chien, dis-je en regardant Capone.

Il est immobile, les yeux révulsés, la langue gonflée, une écume rouge autour de la gueule.

— Ah, les salauds.

Karlowicz s’accroupit à côté de moi. C’est la première fois que je l’entends jurer. Il sent les herbes médicinales, il a dû s’en tartiner.

Marta sort de la maison, emmitouflée dans sa robe de chambre. Elle ne comprend pas ce qu’il se passe. Je veux lui dire que quelqu’un a tué Capone, mais pas besoin, elle a vu, elle s’approche du chien et se met à pleurer de colère, sans bruit.

Rien de tout cela n’est arrivé sans raison. Jadzia à l’hôpital. Piotr. Et maintenant Capone. Des mains cachées armées de couteaux.

— Non mais, merde, ça suffit, ça suffit vraiment !

Marta frappe le sol de ses poings près du cadavre du chien. Elle est furieuse, et je commence à avoir peur.

— Tu as vu ? dis-je en regardant Karlowicz.

Il examine attentivement la maison, les vitres, la façade, il examine les alentours. Et, seulement après, allume la clope qu’il a au bec. Il me la passe pour que j’en tire une bouffée. Il a compris. Je n’ai rien besoin de lui dire.

Ula surgit dans sa longue chemise de nuit, en sandales, elle se précipite sur Capone et se met à sangloter bruyamment.

Toutes les deux sont en train de pleurer. Ula blottie contre Marta qui lui caresse la tête. Puis elles se redressent. Marta me regarde, difficile de dire de quelle manière. Je ne sais pas déchiffrer ses regards. J’ai su, mais ses yeux sont maintenant ceux d’une autre personne.

Nous avons eu ce chien très longtemps, et il serait de toute façon mort bientôt. Nous l’avons adopté quand Piotr est entré au lycée. Nous revenions de chez les parents de Marta. J’étais un peu pompette, juste un peu. Je conduisais, Marta avait peur. Les enfants étaient assis à l’arrière, silencieux, Ula perdue dans son iPod, Piotr dans une gameboy. J’ai d’abord aperçu la laisse en tissu, un ruban rouge qui traînait sur l’asphalte, puis Capone, sale et tout mouillé, tremblant de peur. J’ai arrêté la voiture, je suis descendu et me suis agenouillé devant lui. Il frissonnait de terreur, la gueule engluée d’une matière rose sombre, affreusement puante. Je me rappelle avoir ouvert le coffre à bagages, sans un mot, pour y ranger les sacs de courses, les filets de provisions, tout ce qui traînait à l’avant. Les gamins intrigués ont enlevé les écouteurs de leurs oreilles. Marta est descendue et m’a demandé ce que je fabriquais. Je lui ai expliqué que j’étais en train de sauver un chien. Elle a confirmé que j’étais vraiment malade. Elle avait encore assez de sentiments à mon endroit pour ne pas m’invectiver.

Un mois plus tard, Capone était devenu le meilleur chien du monde. Il a démoli le canapé, dévoré la moitié des chaussures. Son principal numéro était de « faire un gâteau » : il réussissait à ouvrir tout seul le frigidaire et les placards, à en tirer lait, œufs et farine qu’il portait jusqu’à notre lit pour s’y vautrer. Il savait également faire ses besoins sur le tapis du salon, et la quantité de merde répandue faisait penser qu’il avait invité tous ses potes du quartier à une grande partie de défécation collective.

Personne ne lui a jamais crié dessus. Il a été à nous dès le début, sans négociations. Nous n’avons jamais tenté de chercher son propriétaire, ni publié aucune annonce.

Il avait simplement attendu sur ce bas-côté de pouvoir venir habiter chez nous toutes ces années. Jusqu’à aujourd’hui.

— Marta, je ne sais pas si vous devez rester ici. Va chez ta mère. Ou bien je te donne les clefs d’un appartement.

— Pas besoin, s’indigne Ula. Je n’irai pas loger chez ta pute.

— Ula, reprend Marta en lui passant la main dans les cheveux.

Elle se tourne vers moi. Il me semble qu’elle acquiesce de la tête, je ne suis pas sûr.

— Je vais revenir l’enterrer, dis-je à Marta. Il faut qu’on y aille.

— Derrière la maison. Sous le pommier.

— Sous le pommier, répété-je.

J’essaie de les embrasser, très maladroitement, et c’est comme embrasser deux vieux arbres. Ula se dégage aussitôt pour revenir vers la maison, Marta reste un peu plus.

— Allons chez ma mère, déclare-t-elle finalement avant de s’en retourner à l’intérieur.

J’abandonne Karlowicz, qui m’indique qu’il m’attend dans sa voiture, et me rends dans une quincaillerie. J’y trouve rapidement ce que je suis venu chercher : une pelle et un rouleau de toile de tente. Je ne me rappelle pas comment, mais je sais où trouver ce genre d’objets.

Je pose la pelle à côté du chien que je recouvre avec la toile. Je me répète dans ma tête : sous le pommier.

La voiture de Karlowicz est une vieille Passat. Il a accroché un chapelet au rétroviseur, à côté d’une image plastifiée de saint Christophe. Nombreux aux AA sont ceux qui choisissent le catholicisme, notamment dans sa version extrême, ardente, sans réserve ni compromis. L’inquiétude est insupportable quand on devient sobre, surtout au début. Le cerveau nettoyé des bulles se rappelle quantité de choses. L’une d’elles est que bientôt nous attend le néant. On trouve aussi de nombreux amateurs d’herbes. Les pilules peuvent également en aider certains. Pour d’autres, c’est le crossfit.

Karlowicz brise le silence après un quart d’heure de route.

— Il n’y a pas forcément un lien, affirme-t-il sans quitter la route des yeux.

Il conduit d’une main sûre, mais il est un peu tendu, on voit qu’il a peur. Il se trompe de route.

— Il y a des gens pour empoisonner les chiens, dit-il en se tournant vers moi.

— Quelqu’un s’est introduit dans ma cour, dis-je. Ou y a balancé le cadavre. C’est ma maison qui était visée.

Karlowicz accélère. La route est curieusement déserte, nous croisons peu de véhicules, et il me semble d’abord que ce n’est pas un hasard, que c’est notre faute si le monde ne veut rien avoir à faire avec nous.

— Dans mon travail, il n’est pas bon de supposer au départ que l’on sait, de partir avec une conviction, de se montrer dogmatique.

Les mots craquent dans sa bouche comme du bois dans un feu, il a soif, cela s’entend à cent kilomètres.

En réponse, je tapote d’un doigt l’image plastifiée près du rétro.

— Je dis que je ne sais pas, répète-t-il. Mais c’est par précaution.

— Ces alcoolos. Ils traînent partout leur fardeau, fais-je en réponse, et nous nous mettons tous les deux à rire, sans doute pour la première fois.

Peut-être Karlowicz cache-t-il au plus profond de lui un type marrant. Faible, étouffé, mais qui vit encore.

Ce n’est que parvenu à Podkowa que je réalise que j’ignore la direction à prendre. Il faisait sombre, et Jadzia connaissait la route. Au bout de la rue principale, nous partons dans un sens puis dans l’autre, cherchant le bon croisement. Finalement Karlowicz appelle le commissariat et demande l’adresse à laquelle Elzbieta Brzezinska est domiciliée. On le rappelle une minute plus tard. Nous notons l’adresse sur la carte. Les rues de la petite ville sont désertes, une femme traîne avec son chien devant une boutique. Nous la dépassons lentement, elle nous salue d’un regard lourd.

À la lumière du jour, la maison de Brzezinska a un air encore plus sinistre. Son toit gris fait penser à un pelage sale, et les grillages qui barrent les fenêtres évoquent une petite prison privée. Je veux descendre de voiture pour me précipiter vers l’entrée, mais Karlowicz me retient d’un geste.

— En fait, on sait quoi ?

Il me regarde. Il tire une clope de sa poche.

— Nous savons que mon fils a quitté son boulot pour aller bosser, disons, pour cette organisation de locataires.

Je me sens comme un gamin appelé au tableau mais qui a oublié de se préparer.

— Si sa disparition a réellement quelque chose à voir avec ça, mais nous n’en avons aucune preuve…

— À vérifier, évidemment, le coupé-je, un peu agacé. Mais deux et deux font quatre.

Il secoue la tête. Il se met à parler lentement, calmement, on n’est plus en classe, c’est un cours particulier.

— Écoute, ceux qui ont organisé les privatisations à Varsovie ne sont pas une simple mafia, ils ne se contentent pas de faire dans les voitures volées ou la gestion de bordels. On n’est pas dans un film de Patryk Vega. Ce système dure depuis des années, a occupé des centaines de personnes, jusqu’à des fonctionnaires et des avocats. Ça concerne la ville entière. Et tout aurait été pour le mieux s’il n’y avait eu quelques vrais rapaces, tu vois, des salopards venus bousiller le marché, racheter pour cent zlotys des titres de propriété à de vieilles demeurées, avant de virer les occupants des logements, foutant le feu, coupant l’électricité, et, pour finir, tuant Kalska. Mais ces gens-là ne font plus ça, maintenant. D’abord, ce n’est plus aussi facile. Et puis l’affaire est terminée. Ils se sont tous gavés. C’est du passé.

Je frappe le plastique de la boîte à gants. Ma main le fait toute seule, pour passer ma colère. Résultat, ma tête commence à me faire souffrir, puis il y a cette sensation de sécheresse et, comme toujours, ma langue se change en papier râpeux, me brûle le palais et la gorge.

— Qu’est-ce que tu veux me dire ? lui demandé-je.

— De ne pas entrer là-dedans avec une théorie toute prête. Et de me laisser parler. S’il y a quelqu’un.

— C’est toi qui as une théorie toute prête ! lui crié-je. Foutu connard. Tête de mule.

Il ne me regarde pas, il se contente de fixer l’image plastifiée qui se dandine sous le rétro.

— Je ne te dis que ce que je sais. Que Kalska a été brûlée, je suis au courant. J’ai vu les rapports, les comptes-rendus des interrogatoires. Après quoi il y a eu les commissions, et tout est passé à la télé.

— Et vous avez attrapé celui qui a tué cette femme ?

— Sais-tu seulement qui est notre Premier ministre ? Qui est procureur général ? Qui gouverne ? crie-t-il à son tour. Tu sais dans quel pays on vit ?

Je l’examine attentivement. Il s’est mis à bouillir, il est tout rouge, il a le front qui suinte.

— Je te comprends. Tu dis que nous allons tomber sur un mur et que tu ne pourras rien faire. Tu vas te contenter de hausser les épaules et de dire sorry, nous avons essayé, mais ça n’a rien donné, hélas.

Il ne répond pas.

— Tu veux nous couvrir, ajouté-je.

— Marcin, je n’ai aucune obligation d’être ici, lance-t-il en ouvrant la portière.

Je veux me jeter sur lui, mais il est déjà sur le seuil, cherchant la sonnette, se mettant à frapper vigoureusement et à grand bruit. Miracle, après un temps, la porte s’ouvre, mais ce n’est pas Brzezinska qui se tient derrière.

— Bonjour, salue Karlowicz.

La fille est jeune. Les cheveux attachés en chignon, de petits yeux légèrement bridés. Elle est vêtue d’un sweat-shirt noir à capuche et de leggins, et elle tient dans une main une boîte de nourriture pour les chats qui tournent autour de ses jambes, comme des satellites de fourrure. Je ne comprends pas tout à fait ce qu’il se passe, je n’étais pas préparé à ça, et seul me tombe des lèvres un monosyllabe stupide.

— Cezary Karlowicz. Bureau des Affaire criminelles.

Il exhibe sa plaque.

— Maman n’est pas là et elle sera absente pour la journée.

La fille recule d’un pas dans le logement.

— Nous pouvons entrer ? demande Karlowicz.

— Vous êtes obligés ?

Elle est effrayée et nerveuse, mais pas autant que ses trois chats, gros et couleur de cendre, qui produisent des miaulements sonores.

— On est un peu obligés, dit Karlowicz en ajoutant : Cela ne sera pas long.

La fille nous laisse entrer. Les chats la suivent, empressés, craignant de la voir disparaître et de ne plus jamais, au grand jamais, recevoir de nourriture.

Des parois couvertes de boiseries, une moquette qui cache chaque parcelle de plancher, et aux murs des paysages de lacs et de forêts barbouillés par un seul et même artiste. Quantité d’objets sur les tables, des empilements de livres, de vêtements, de médicaments, de dvd. On entend le tic-tac d’une pendule et le bavardage feutré d’un téléviseur. La fille nous conduit à la cuisine. Et là, de nouveau, des bouteilles, des sachets de thé, de médicaments et d’épices encombrent tout l’espace au sol et sur les tables. Elle nous indique des chaises. Nous nous asseyons, et les chaises se mettent à craquer comme si elles avaient eu l’intention de nous chanter quelque chose, mais sans en trouver la force.

— Quelque chose à boire, peut-être ? propose la fille.

Sur quoi elle ouvre un sac et verse dans une grande gamelle de la nourriture aux chats qui se précipitent pour dévorer le petit tas marron.

— Un verre d’eau du robinet fera l’affaire, dit Karlowicz.

Elle prend deux verres qu’elle remplit. Elle se penche vers moi en les posant sur le coin libre de la table. Elle a un regard déplaisant, inquisiteur, des aiguilles lui sortent des yeux pour venir se planter dans mon visage.

— Vous êtes la fille d’Elzbieta, c’est ça ? demande Karlowicz.

— Je m’appelle Ewa.

— Ewa, nous souhaitons seulement parler un peu.

— Maman vous a déjà tout raconté. L’avocat l’a confirmé. Elle n’a pas fait usage de la force, elle n’a pas attaqué cet homme la première.

— Nous ne sommes pas ici pour ça.

Karlowicz prend une gorgée d’eau. J’ai pour ma part déjà vidé mon verre.

— Alors pour quoi ? demande-t-elle en s’appuyant contre l’évier.

— Ewa, je m’appelle Marcin Kania, dis-je pour me présenter, et il s’agit de mon fils, Piotr.

Elle prend visiblement peur. Le tic-tac redouble de force, il y a dans cette maison quelqu’un de caché qui vient d’accrocher au mur une nouvelle pendule.

Je lui ai coupé la parole, c’est inconvenant mais plus fort que moi. Elle n’est pas vraiment jolie, n’a pas l’air très maligne, un buste plutôt maigre, des jambes épaisses, et un teint désagréable. Un visage tiré, peu avenant. Elle est à l’image des problèmes accumulés dans cette maison, de la multiplication d’objets, de livres, de magazines, d’emballages de médicaments. Une copie de sa mère. Sa suite.

— Qu’est-ce qu’il a, Piotr ? s’inquiète-t-elle.

— Cela fait deux semaines que nous ne savons plus où il est, répond Karlowicz. Il a été déclaré disparu, mais nous avons des raisons de supposer qu’il a pu lui arriver quelque chose.

Elle reçoit ça comme un choc violent. Elle essaye de garder contenance, mais elle doit se cramponner des deux mains à l’évier.

— Vous le connaissez ? poursuit Karlowicz, et lorsque la fille fait signe que oui, il prend une cigarette. On peut fumer ici ?

La fille acquiesce d’un mouvement de la tête et ouvre la fenêtre. Karlowicz s’en allume une, je l’imite. Karlowicz lui en offre, et lui donne du feu. Elle aspire maladroitement et tousse. Il est évident qu’elle n’est pas fumeuse.

— Donc, en réalité…, commence-t-elle avant de soupirer et de se tourner vers le mur.

Cette fois, c’est moi qui ai envie de dire quelque chose, mais Karlowicz me fait signe de me taire. Même si la fenêtre est ouverte, un nuage de fumée suffocante s’installe dans la pièce.

— Vous êtes son père, c’est bien ça ?

Ewa se tourne vers moi. J’acquiesce.

— Il m’a parlé de vous.

Elle regarde sa cigarette comme un objet étranger, tire dessus un grand coup, voilà c’est fait, après quoi elle l’éteint sous le robinet.

— Sûrement pas en bien.

— Il m’a dit que vous étiez un drôle de numéro.

Elle hausse légèrement les épaules.

— Difficile d’en dire beaucoup plus à mon sujet, j’en conviens.

Je me sens bête d’avoir à me mettre à nu devant une étrangère, mais je n’ai pas le choix, je ne peux que la suivre comme un chien en laisse, faire ce qu’elle veut, parce qu’il faut l’amener à me parler.

— Nous savons que Piotr travaillait dans une organisation que dirige votre maman.

Karlowicz s’allume une deuxième cigarette avec le mégot de la première.

— Maman ne dirige plus aucune organisation. Elle est à l’hôpital, elle a eu une attaque.

C’est là que j’entends combien sa voix est glaciale.

— Je suis désolé. Nous avons appris que Piotr Kania travaillait pour l’Association des locataires. Ce qu’il cachait à sa famille, y compris son épouse. Vous confirmez ?

— Je vais vous faire un café.

Elle s’éloigne de l’évier pour prendre une boîte dont elle verse une partie du contenu dans un filtre usagé. La cafetière se met à gargouiller, puis l’eau commence à couler dans le pot.

— Toute cette organisation, c’était comme un troupeau de niais dans un brouillard. Moyenne d’âge : soixante-dix ans. Sans défense, ignorants de tout, leur vie entière passée dans des HLM. Certains même incapables de retirer de l’argent avec une carte à un distributeur. Maman les maintenait ensemble, coordonnait leurs actions. Elle parlait à chacun, tous les jours, expliquant ce qu’ils devaient faire. Pire qu’à l’école, vraiment, parce que personne n’était capable de faire quoi que ce soit, personne ne savait rien, et chacun avait son idée.

— Et comment Piotr s’est-il retrouvé là-dedans ?

Elle pose des tasses sur la table, approche un tabouret pour venir se joindre à nous. Elle a des gestes insupportablement lents, et je fais tout pour retenir mon exaspération.

— Il avait rencontré maman sur Facebook.

— Mais il n’est pas sur Facebook, coupé-je.

Elle me regarde avec, brièvement, un air étonné, puis son visage redevient neutre.

— Piotr n’est ni sur Facebook, ni Twitter, ni rien de tout ça.

Je répète ce que je sais par Marta et Ula.

— Alors ça a été peut-être par le biais de l’association, j’ai oublié, répond-elle en esquivant. Il venait ici nous apporter son aide. Il savait que nous étions seules. Il disait avoir envers ma mère une dette qu’il ne saurait jamais rembourser. Maman l’avait soutenu pendant toute sa scolarité au lycée, et même après.

— Soutenu ? demande Karlowicz.

— Tous ceux qui vont à l’école publique ont besoin de soutien.

Elle esquive à nouveau, détourne le regard.

Elle ne me plaît pas. Je commence à bouillir, je la secouerais volontiers pour lui faire cracher le morceau.

On entend à l’extérieur une voiture s’arrêter. Ewa se lève et va voir, puis vient se rasseoir sur son tabouret.

— Maman se dépensait terriblement dans l’association. Elle ne voulait collaborer ni avec les mouvements gauchistes de Varsovie, ni avec Solidarność. Elle disait que tous avaient là-bas leurs propres intérêts. Elle était très méfiante et préférait tout faire par elle-même. Elle ne faisait confiance qu’au politicien Piotr Ikonowicz, mais lui n’était jamais là, il arpentait toute la Pologne. Maman a réussi à bloquer les expulsions de la rue Mokotowska, et peu après, Kalska a été assassinée. C’est de là que tout est parti. Tous les jours, des journalistes. C’est la raison pour laquelle je vais voir à la fenêtre dès que j’entends une voiture. Un réflexe.

— Nous connaissons l’affaire Kalska, intervient Karlowicz.

— Vous connaissez tous cette affaire parce que maman n’a pas arrêté d’aller vous voir, éclate-t-elle.

— Je lui ai peut-être même parlé.

Karlowicz reprend plus doucement et, curieusement, il est confus. Elle se fige.

— Maman vous a parlé. Elle a désigné des gens réels. D’ici, et de là-bas. Telle et telle personne, qu’elle a montrée du doigt. Toi aussi, tu as touché du pognon de la mairie ?

Elle ne crie pas, mais Karlowicz préférerait l’entendre crier que d’avoir à lui tirer les vers du nez.

— Calmez-vous, Ewa, dit-il.

— Et Piotr ? dis-je en revenant à lui.

— Il est apparu, lors des auditions de la commission, qu’ils n’avaient même pas d’alibi, ajoute-t-elle.

Elle reprend une cigarette et nous l’imitons. Je ne m’arrêterai jamais. Foutu tabac.

Karlowicz s’étire et examine cette cuisine sale et encombrée avec l’œil de celui qui vient d’acquérir une maison aux enchères et se demande quelles cloisons il va démolir. Je comprends en l’observant pourquoi les gens détestent la police. Pour se confronter à tous ces cadavres, toutes ces pathologies, à tous ces mensonges, les gens comme lui ont dû enfouir leurs sentiments au plus profond d’eux-mêmes, et pour éviter d’être contaminés, ils se sont mis à boire. Parfois ces contaminations et la boisson leur auront donné des fièvres qui les auront poussés à menacer leurs épouses avec leurs armes, à leur casser les dents parce qu’elles auront oublié d’éteindre la lumière du frigo puis de cacher ces dents parce que du monde va arriver, à donner des coups de pied dans les meubles, balancer la télé, casser toutes les vitres.

La police est un club d’âmes mortes, une congrégation de cadavres branchés sur batteries.

Karlowicz fume et la regarde. Du miel plein les yeux.

— Je suis un gentil. Je viens juste pour discuter. Je suis désolé pour votre maman, je suis désolé pour tous ces désagréments. La police a fait ce qu’elle a pu.

La fille pleure en silence, elle a les mâchoires qui tremblent.

— On nous a cassé des vitres. On a mis le feu à nos portes. Maman a été attaquée sur un quai un jour qu’elle descendait du train. L’employée, présente ce jour-là plus tard que d’habitude, les a vus et ils se sont enfuis. Il y a eu dans Gazeta Wyborcza des articles, payés par des promoteurs, disant que maman truandait la Sécu, qu’elle prenait des crédits sur le nom de sa grand-mère, qu’elle avait reçu des condamnations fermes.

Elle prend une respiration puissante.

— Vous saviez tout. Qui a tué Kalska. Qui a payé pour ça. Qui a écrasé des gens dans la rue. Tout était connu.

— S’il vous plaît, je suis ici pour vous parler simplement. Je pourrais vous obliger à venir me dire au commissariat tout ce que vous savez. Nous recherchons un homme à qui il a pu arriver malheur. Son père est ici. Vous leur faites du tort.

La fille se lève.

— Fichez le camp d’ici, siffle-t-elle.

Elle sort dans le couloir. Les chats en émoi se réfugient dans les coins les plus obscurs et poussiéreux de la maison.

— Piotr ! dis-je pour essayer une fois de plus. Je vous en supplie, que savez-vous ? Parce que moi, je ne sais rien de ce qui est arrivé à mon fils.

Je parle avec une voix qui tremble comme si j’allais me mettre à pleurer.

— Je ne sais rien de lui, et maintenant il a disparu.

Elle me regarde avec des poignards dans les yeux.

— Ma mère est en coma artificiel. Je ne sais pas si elle va se réveiller, si elle pourra se remettre à marcher et à parler. Elle va peut-être rester sur respirateur.

Elle ouvre la porte d’entrée.

Attends, me dis-je. Ne nous jette pas dehors. Je pourrais tomber à genoux devant elle, l’attraper par les jambes, me mettre à pleurer. Le désespoir me donne le sentiment d’avaler un oiseau vivant.

— Mon amie aussi est à l’hôpital. Nous avons été attaqués devant chez vous, lui dis-je.

— Qu’est-ce que tu racontes, mec ?

Elle sanglote maintenant, tremble de tout son corps, des larmes ruissellent sur son petit visage tout rouge.

J’aurais préféré ne pas lui en parler, j’ai peur de le lui avouer. Je ne voulais vraiment pas.

— Je vais vous envoyer une convocation, dit Karlowicz.

— Tu peux te l’envoyer dans le cul.

Je veux encore poser une question à propos de Piotr. J’ouvre la bouche, mais elle me regarde droit dans les yeux et fait non de la tête.

— S’il vous plaît, dis-je seulement.

— Qu’aurait fait Homer Zork ? demande-t-elle à voix basse.

— Qui ça ?

Je ne comprends pas.

— Rien, ce n’est rien, répond-elle en claquant la porte sur nous.

Je reste planté à contempler la porte comme un imbécile. Je m’imagine sauter sur Karlowicz, le frapper, le mordre, tuer cet abruti, ce chien poivrot, ce cadavre vivant, ce con.

— Imbécile, c’est une jeune fille, elle est terrifiée, tu ne pouvais pas lui parler normalement ?

Mon explosion de colère ne lui fait aucun effet. Il fume sa cigarette, promène son regard sur la cour déserte. Il crache.

— T’inquiète. Je vais lui envoyer des gars. J’aurai un mandat sans problème.

Il tire de sa poche un vieux smartphone chinois tout abîmé. Je m’approche et regarde l’écran. La conversation enregistrée fait vingt minutes.

— Elle sait où il est, reprend-il avant de cracher à nouveau et de se diriger vers la voiture.

*

— Ça va mal, commence Satan.

Et c’est bien l’impression qu’il donne. Gonflé, rougi, larmoyant. Toujours affalé comme un poussah, mais davantage prostré, il se tient le ventre à deux mains. Les autres non plus ne gagneraient pas à un concours de beauté. La piaule, pareil. Les murs sont encore plus sales que d’habitude, le café ressemble à de la pisse d’âne. Une atrophie est en marche, demain se décompose, perd de son importance, annonce qu’il n’y aura pas de surlendemain. Quand j’ai tourné la poignée de la porte, j’ai eu l’impression qu’elle allait me rester dans la main.

— Il y a les fringales, les ruminations nocturnes qui durent jusqu’au matin. J’enfourche mon bolide et je roule à travers la ville, à fond la caisse et bite au vent, pardon pour le langage, oui je sais. Je cherche une dose. J’arrive aux vieux points de deal. Le dernier était au Panorama. J’allais souvent m’installer là-bas pour attendre un dealer. Je n’avais pas à rouler loin.

— Et qu’est-ce que tu fabriquais devant ton Panorama ? demande Jarek.

— Je n’en sais rien, putain, je regardais le parking.

Satan secoue la tête.

— Tu attendais le dealer, dit-il.

— Peut-être. Comme Godot.

Ce qui leur pèse le plus, c’est la place vide laissée par Jadzia, à mes côtés. Ils pensent sûrement qu’elle a atterri à l’hôpital à cause de moi, même si personne n’ira le dire à voix haute, sauf peut-être Michal, éventuellement Sylwia. Je veille à ne pas poser ma main sur la banquette, à ne pas m’étaler, ne serait-ce que d’un millimètre. Par respect pour l’endroit. Respect et sentiment de culpabilité. Dans cette pièce, le sentiment de culpabilité, c’est notre oxygène. Pas besoin d’y penser, c’est aussi évident que la respiration ou la circulation du sang. Détacher un alcoolique de son sentiment de culpabilité serait comme de procéder à une euthanasie.

Je les comprends, ils n’en peuvent plus. Si seulement… Ils ont perdu espoir que je leur dise quelque chose de positif, que j’arrive en criant : on a retrouvé Piotr, eh oui, tout va bien !

— Et ce mal-être, reprend Satan. Qui me revient encore, terrible. Je n’arrête pas, téléphone en main, de bigler sur Instagram sans savoir ce que j’y cherche, comme une toison d’or. Je ne suis pas son profil, je ne like rien parce qu’elle le remarquerait, mais je vais voir sans cesse, je rafraîchis la page. Elle en est au sixième mois, heureuse. Finalement souriante, elle aussi s’est remise, elle a cessé de picoler, sûrement, ça se voit au premier coup d’œil. Elle a l’air d’avoir cinq ans de moins que quand nous étions ensemble. Et le gars, je le connais, il jouait de la basse dans un groupe catho, maintenant il a son propre petit studio où il enregistre d’autres groupes. Je ne sais pas s’il l’a jésufiée, sans doute que non. D’ailleurs, c’est sans importance.

Il renifle. Jarek tend la main vers un carton de mouchoirs. Satan secoue la tête, pas besoin.

— C’est un type très correct, dit-il d’une voix étouffée comme s’il avait reçu un coup à la gorge.

La porte s’ouvre et entre Motus. Tout le monde le regarde comme un étranger, même Jarek, il faut chaque fois se réhabituer à sa dégaine. Grand, affreusement maigre, des cheveux noirs coupés très court et de longs favoris, type mécanicien de locomotive. Toujours en chemise froissée et en parka, des lunettes à la Lennon, aux branches en fil de fer, et des brodequins lacés très haut. Il traverse l’espace sans bruit, tel un fantôme. Il s’assoit toujours à la première place libre. C’est celle de Jadzia. Personne ne lui en fait la remarque.

Difficile de dire son âge, peut-être trente, peut-être cinquante ans. Entre schizoïde et éternel étudiant. Il s’est arrêté à temps, il est tombé dans la naphtaline plus ou moins à l’époque où je jouais encore dans le groupe, quand De Mono était le roi des tubes, et Walesa président, et quand le Premier ministre était l’autre type aux énormes sourcils, le koala du Zoo polonais. Je n’arrive jamais à distinguer ces bandits entre eux.

— Salut Pawel, dit Jarek.

— Salut.

Motus répond à voix si basse que ceux qui sont assis de l’autre côté de la pièce peuvent avoir l’impression qu’il s’est contenté de remuer les lèvres.

— Il y a longtemps qu’on ne t’a pas vu, ajoute Jarek.

Cette fois, personne n’entend ce que répond Motus.

Satan poursuit :

— Avec ma femme, ça va mal. Un peu comme chez toi, Michal. C’est-à-dire que Kamila ne connaît pas ma consommation d’alcool. Bien sûr qu’elle m’a vu en action, puisque nous vivons ensemble. Mais ça ne fait pas partie de sa vie. Maintenant, elle a une trouille terrible que j’aille faire le con. Elle me surveille, elle m’appelle, elle vérifie où je suis. Elle veut toujours me conduire en voiture là où je vais. Elle a même voulu m’amener ici. Des fois, elle se colle à moi, j’ai l’impression qu’elle veut m’embrasser, ou quelque chose comme ça, mais c’est seulement pour me renifler. C’est une putain de vie de merde, comme d’avancer dans un champ de mines. Il est clair que… J’ai déjà plusieurs fois raconté comment c’était avec Sandra. Grande pathologie, toxico. Des coups, les objets qui volent, des scènes comme si nous avions été mariés, comme si cela devait se terminer devant un juge… Mais nom de Dieu, il y avait au moins de quoi respirer. Tout pouvait arriver, mais on pouvait respirer. Je n’étais pas obligé de marcher sur la pointe des pieds. Je pouvais dire ce dont j’avais envie. Et la baise… pardon. Je voulais dire les rapports sexuels. Je ne sais pas comme il faut dire. Eh merde… excusez-moi.

Il se perd complètement.

— Le sexe, tout simplement, propose Jarek.

Satan approuve de la tête et regarde les autres.

— Le sexe était incroyable, finit-il par dire avant de souffler, après quoi il se recule sur la banquette. Le sexe me revient en rêve. Je me réveille la nuit et je dois aller aux toilettes pour, excusez-moi, me soulager. Et je n’arrive plus à me rendormir.

— C’est tout ? demande Jarek.

— Avec le groupe, ça va. Bien mieux. J’ai réfléchi à deux, trois trucs. Et je leur ai dit : Bloodspawn, c’est une famille. Alors j’ai introduit pour la première fois le partage équitable. Sauf pour les droits d’auteur, évidemment. Mais pour les exécutants et les concerts, honoraires à égalité. Tant mieux pour eux. Que dire ? Je me suis gavé. De toute façon, ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Et finies les beuveries dans les loges ou dans le bus, à l’hôtel chacun va gentiment de son côté. Moi, je vais nager dans la piscine, ou bien je fais de la muscu. C’est tout. Merci.

« Merci », répètent les autres à l’unisson, sauf Gus qui bafouille quelque chose en tirant le bout de la langue, et Motus qui nous examine par-dessus ses lunettes.

— Qui est le suivant ? demande Jarek.

Satan désigne Helena. Elle seule a l’air belle aujourd’hui. Comme toujours, des lèvres rouge sang, d’une nuance agréable. Elle a noué ses cheveux en chignon, a enlevé la moitié de ses bijoux, mais ceux qu’elle a gardés tintent toujours plaisamment à chacun de ses gestes. Elle porte une écharpe de soie autour du cou, comme pour dissimuler quelque chose, une cicatrice ou une blessure. Il y a très peu de femmes comme ça maintenant, me dis-je. Rien de vulgaire chez elle. Elle aurait pu être chanteuse dans les années 1980, comme Trojanowska ou Jurksztowicz, mais elle est plus légère, plus éthérée que ces deux-là. Je la vois très bien en photo de couverture d’un vieux vinyle chez un marchand d’occases. J’aurais facilement pu tomber amoureux d’elle. Nous, les alcooliques, nous tombons facilement amoureux. Souvent du premier être venu, d’un oiseau qui passe en volant, d’un chien qui court devant, d’une silhouette confuse à l’horizon.

— Helena, alcoolique. Je ne sais pas. Pour moi, ça devrait aller, mais ça ne va pas. Et c’est ça qui est le plus difficile, commence-t-elle.

Jarek prépare des mouchoirs. Helena pleure toujours.

Ses sanglots étaient plus bruyants au début, pendant les premières semaines de la thérapie. Elle est arrivée un jour disant qu’elle s’était saoulée, bien sûr avec sa maman. Tout le monde, Jarek compris, lui a dit que sa mère avait fait d’elle une alcoolique pour avoir une compagne de beuverie. C’est une malade, une contagieuse. Helena s’est mise à pleurer, à crier que personne n’avait le droit d’insulter sa mère. Elle a fini par se lever pour sortir en courant, en claquant la porte. Nous avons pensé qu’elle ne reviendrait pas, mais elle est revenue. Un mois plus tard.

— Je devrais me réjouir, et pourtant je ne me réjouis pas.

— Alors raconte, mon chou, l’invite Sylwia.

Elle lui pose une main sur l’épaule, comme à une enfant.

— J’ai fait la connaissance de quelqu’un, un type très bien. Sur Tinder, ne riez pas. J’étais farouchement hostile à ces rencontres sur Tinder. Le mieux qu’on peut y trouver, c’est le sexe. Si ça dure plus d’un quart d’heure, et que personne ne vient ensuite te fatiguer, c’est super. Mais là, ça a été autre chose, tout à fait différent. Un dîner exceptionnel, des fleurs, et un charme singulier, alors que c’est un type jeune, à peine plus âgé que moi. Qui sait vraiment se tenir. Au début, j’ai pensé qu’il était, comment dire… trop poli.

Elle sourit délicatement, par-devers soi, et le fait qu’elle se soit collé moins de fond de teint que d’habitude laisse voir qu’elle rougit, ce qui lui donne un charme terrible. L’idée de cet amour me fait penser à cette mousse rose que j’ai sentie un jour se glisser dans ma tête à la vue de quelqu’un, et il n’y avait plus que cette mousse, et une innocente et douce sensation de boire du mousseux pour enfants. Sans danger. La séance finit par durer quatre heures. Les participants parlent lentement. Il faut s’occuper la tête à quelque chose, on se concentre donc sur le plus évident, sur une écharpe, sur le rouge d’un maquillage.

— Deuxième rendez-vous, puis un troisième. Ça aurait dû être super, non ? Je devrais vibrer de bonheur, sentir des papillons voleter dans mon ventre, attendre de ses nouvelles toute la nuit. Et au lieu de cela, la peur. Car je n’ai jamais été avec quiconque plus d’un mois ou deux. Avec, à la fin, du dégoût, et parfois des douleurs. Et chaque fois, j’en parlais à maman qui me répétait : ton temps va venir, ne te précipite pas sur le premier venu, comme moi sur ton père… La crainte que je ne suis pas faite pour ça. Que je ne sais pas éprouver ce qu’il faut. Je n’ai pas ça en moi. Et lui, il m’écrit, il m’appelle. Il a peur, il pense que je le mène en bateau. Alors il fait des efforts, déploie un charme terrible. Il m’a envoyé des fleurs par express au bureau. Ça a donné aux collègues de quoi parler pour trois jours.

Elle se lève, va prendre un mouchoir, s’essuie le nez. Sylwia la regarde avec pitié.

— Et puis, cette abstinence. Il commence à se douter de quelque chose, il n’est pas bête. Je viens à chaque rendez-vous en voiture. Comme une idiote, je perds une heure à me garer, parce que c’est l’heure où ça coince, et puis je fais la tête, je me trouve des excuses, il faut que j’aille voir mes parents qui sont malades, ou je ne sais quoi encore. Il a une fois lâché qu’il y avait aussi Uber. Il aime le bon vin, moi aussi. Je vois que ça l’énerve de boire seul, et moi, ça m’énerve de le voir s’énerver. Mais quoi, je devrais tout lui avouer au troisième rancard ? Moi, Helena, alcoolique, toute une jeunesse imbibée, première désintox à l’âge de vingt-quatre ans, et même que j’en suis fière aujourd’hui, regarde-moi.

Sa voix se fait chantante, elle se met à jouer l’imbécile, ce qui chez elle est rare. Tous se mettent à sourire.

— Je ne saurais pas faire, dit-elle, ajoutant d’une voix très triste : je ne sais sans doute rien faire.

— C’est tout ? demande Jarek.

C’est tout. C’est le tour de Jarek. Mais il reste absent, déconnecté, il fixe quelque chose d’invisible. Puis on le voit revenir à lui, rassembler ses idées. Il y a en lui une sorte de faiblesse. Ce n’est pas son jour. Il regarde la bouteille de boisson isotonique, il s’apprête à en prendre une gorgée, puis renonce. Il n’a plus le goût à ça.

— Jarek, alcoolique, drogué. Terribles scènes avec la mère de mes filles. J’arrête de comprendre. C’est-à-dire que j’ai arrêté de comprendre il y a longtemps, justement quand j’ai divorcé. Puis il y a eu la relation séparée, pendant des années. Parfois meilleure, parfois pire. Attendrie, ou plus froide. Et maintenant c’est comme si je revivais tout ça depuis le début. De nouveau toutes ces émotions. Tu regardes la personne, et tu te demandes qui c’est. Que fait-elle dans ma vie ? C’est absurde. C’est une étrangère absolue.

Il ôte ses lunettes et les essuie. Il ne reste plus grand-chose du samouraï sévère. Le masque tombe, laissant apparaître un type normal, un gros ours chauve et barbu, un peu irritable et affamé. Sa normalité me fait me sentir encore plus mal. Errant dans le vide, privé de soutien.

— Comment tout cela est-il advenu ? Des questions, toujours des questions. Et trop de questions, comme nous le savons tous, ce n’est pas une bonne chose.

Il secoue la tête. Je n’aime pas ça. Il doit se montrer fort pour nous autres. J’ai envie de lui dire de cesser de se lamenter sur lui-même. Grâce à Dieu, il se reprend en main.

— Mais tout va bien se passer, ajoute-t-il en me regardant. Eh bien, maintenant, on dirait que c’est moi qui ai de vrais problèmes !

Son seul regard suffit à faire revenir le goût de l’eau-de-vie sur ma langue.

— Marcin ? me lance-t-il alors que dans la direction donnée par Satan, c’est Motus qui se trouve avant moi, et fixe de sa gueule pétrifiée le bout de ses chaussures.

— Et Pawel ? dis-je en le désignant d’un doigt.

— Pawel ? Tu veux bien nous étonner cette fois et dire quelque chose ? demande Jarek.

Motus remue les lèvres, et de là où je suis je crois distinguer le mot « d’accord ». Après quelques secondes, on comprend que ce sera tout pour aujourd’hui. Jarek ramène son regard sur moi.

— Je ne sais pas si j’ai envie de parler.

— Tu n’as peut-être pas envie, mais tu dois.

Il a raison. Je le leur dois. Je prends une inspiration. L’air a une odeur de poussière, de moisissure, de tapis jamais nettoyé.

— Tout d’abord… Tout d’abord, il y a Marcin, un alcoolique. C’est ma faute si Jadzia n’est pas ici aujourd’hui. C’est moi qui l’ai entraînée, et il se trouve que… Je promets de choper ces… J’y travaille. J’y travaille avec le meilleur flic pour ce genre d’affaires.

Je m’interromps et cherche un point auquel je pourrais accrocher mon regard.

— Mais Marcin, nom d’un chien, ne t’accuse pas, ce n’est pas toi qui l’as agressée, dit catégoriquement Sylwia. On sait ce qu’est devenu Piotr ?

On ne sait rien. Je ne sais par où commencer. Je regarde à gauche. Foutu drôle de Motus. Il ne pourrait pas, au moins une fois, une seule, sortir quelque chose de lui ? Pour me permettre de reprendre mes esprits. Il parle quand même le polonais, comme tout le monde ! Sinon, qu’est-ce qu’il fabrique ici ?

Je respire avec peine, l’air doit passer au travers des pierres qui m’obstruent la bouche et le nez. Jarek repose une main sur la boîte en carton. Je n’ai rien à foutre de ses mouchoirs.

Il fait sombre derrière les fenêtres, il n’y a rien en dehors de cette pièce, un vide tremble derrière les murs. Je commence, enfin :

— Je sais qu’on va le retrouver, je le sais. Au début, je me suis reproché de ne rien sentir, comme Helena. J’ai pensé que je devais souffrir davantage. Je me suis saoulé, par-dessus le marché, je n’ai donc plus été qu’un gigantesque remords. Et ensuite, soudain, peut-être lorsque j’ai trouvé ce portefeuille à la gare, ou peut-être un peu plus tard… il y a eu autre chose.

Je me tais. Un trou. Une pause. Je cherche des mots pour ce qu’il s’est passé. Évidemment, il ne s’est rien passé. Il y a juste eu ce mot que j’avais tout prêt et que j’ai soudain oublié.

— Sûr. Sûr, je suis absolument sûr, absolument, qu’on va retrouver Piotr. Qu’il est quelque part, qu’il a peur, qu’il a mal, que quelqu’un, je ne sais pas, l’a battu.

Je raconte ce que j’ai appris sur le travail de Piotr et l’Association des locataires. Et je dois encore m’interrompre, un blocage, ma gorge ne laisse passer que des hoquets. Je dois boire quelque chose. Jarek acquiesce de la tête. Je sors. Je bois. Ça n’aide pas. Je reviens.

— Je vais l’aider. Je vais aider Piotr. Je le sais. J’en suis sûr, putain… Je n’ai jamais éprouvé quelque chose de pareil. J’ai une lumière à l’intérieur, pour la première fois. Dans la picole, j’ai eu des moments où je n’étais pas sûr, par exemple, de comment je m’appelle, d’où j’habite. Comme si j’avais eu Alzheimer. Je ne reconnaissais plus… Qu’importe. Maintenant je sais que nous allons redevenir une famille, Marta, Ula, lui, moi, Kinga… Je suis tout près. Et ces gens qui nous l’ont pris…

Je dois à nouveau chercher mes mots. Je regarde autour. Ils sont peut-être accrochés en l’air, mais non, hélas. Je pense à Miette sur sa chaise. Je pense que je suis un menteur. Je n’arrête pas de mentir. Je ne fais rien d’autre.

— Tant que Piotr n’aura pas été retrouvé, je ne veux plus revenir ici, dis-je.

— Tu as dit la dernière fois que lorsqu’on retrouverait Piotr, tu te saoulerais la gueule, me coupe Jarek.

Pour me dire ça, il a enfreint la règle à laquelle il veille si scrupuleusement. Je ne sais que lui répondre. Oui, sa remarque est pertinente, mais Piotr peut aussi bien ne jamais être retrouvé.

Je mens parce que je veux que l’on me pardonne.

— J’ai changé d’avis.

Je mens parce que c’est tout ce que je peux faire pour que ça aille mieux.

Sylwia applaudit des deux mains et me sourit. Ça va peut-être réellement un peu mieux.

— C’est tout ? s’enquiert Jarek.

Je mens parce que c’est tout ce qu’il me reste.

— Merci, disent les autres en chœur.

— On fait le feedback maintenant, ou une pause ? demande Jarek, mais il n’écoute pas nos réponses, la pause sera pour plus tard.

Je me sens mieux. Mentir donne des forces, même au-dessus d’un abîme. J’ai en moi un énorme trou noir où l’on pourrait tout jeter.

Gus arrête de gribouiller et nous toise d’un regard de comique qui va se mettre à cracher sur le public, l’amenant ainsi à un orgasme collectif. Il fait signe à Motus.

— Ça fait du bien de te voir. Tout est dit. Rien à ajouter, rien à enlever.

Les autres s’efforcent de ne pas éclater de rire parce qu’il n’est pas exclu que Motus soit au fond de lui terriblement sensible.

Sur quoi Gus se tourne vers Jakub. J’ai oublié de quoi Jakub avait parlé. Quelque chose sur son père. Rien de spécial. Je ne l’ai pas entendu de toute la première demi-heure, je n’ai pu me concentrer sur rien, je pensais à la maison de Podkowa et à cette fille, Ewa. Maintenant, je repense à elle. J’y retournerais volontiers pour lui taper dessus. Au début, l’idée me fait peur, mais maintenant non.

Je m’imagine en train de lui crier dessus, de démolir cette cuisine, de défoncer cette porte en contreplaqué derrière laquelle se trouve la poubelle, un, deux, trois coups de pied, j’envoie valser les trucs du frigo, je balance les paquets de journaux, les emballages et les tas de merdes, je la bats jusqu’à ce que la peur lui fasse dire ce qu’il s’est passé. Personne ne nous voit, personne ne nous dérange. Je sais déjà où est Piotr, mais il faut que je la punisse. Je continue à la battre.

Je me défais de cette idée, et prends une inspiration subite comme si je venais de refaire surface dans un marais infect.

— Je suis furieux de ce que tu viens de dire.

Gus regarde Jakub droit dans les yeux, au point de le clouer sur la banquette. Il n’est plus aussi gaillard qu’auparavant.

— Ce que tu as dit de ton père… Je compatis, ça oui. Mais tu me fais toujours pitié. Je ne pense pas que la vie soit la réalisation d’un quelconque stéréotype. Je ne pense à aucun stéréotype, Jakub. Quand quelqu’un te bat, te moleste, t’invective, ne te dis jamais que c’est une banalité, ni que tout est joué. Et ce qui me fait vraiment chier, c’est ton idée de ce à quoi un gay, un mec, doit ressembler.

— Ton langage, lui rappelle Jarek.

— J’emmerde le langage, dit Gus. J’ai mes sentiments à moi, avec mes erreurs et tout mon bordel. J’ai au moins appris ça pendant la thérapie, que c’est à moi, à personne d’autre. Et si je peux te donner un conseil…

— On ne donne pas de conseils, l’interrompt à nouveau Jarek.

— Toi et Jacek, vous êtes si réglo que vous allez bientôt vous inscrire au parti Droit et Justice.

Sylwia lève la voix et les tance :

— Eh ! messieurs. Du calme.

— C’était tout, merci, dit Gus.

— Merci, grogne Jakub, presque inaudible.

Gus passe son regard sur les victimes suivantes, sur Michal et Sylwia, qui n’ont rien dit d’intéressant. Gus est agressif et méchant aujourd’hui. Il se fait reprendre, mais il n’en a rien à cirer. Il est motivé, peut-être sous l’effet de drogues, peut-être sans le vouloir, ou à cause de nouveaux médicaments. Jarek va finir par le l’apaiser, mais pas tout de suite.

— Hela.

Helena fait la grimace, elle ne supporte pas ce diminutif qu’il a sciemment choisi d’utiliser.

— Helena, corrige-t-elle.

— Hela, écoute, ça va de toute façon mal finir, commence-t-il en montrant toutes ses dents, ce qu’il fait rarement parce qu’il porte un appareil qui lui donne un air de poupée Chucky.

— Merci, lui renvoie-t-elle pour l’interrompre.

— Non, attends. Ça va mal finir, parce que tout finit mal, c’est bien ça ? Il ne va pas forcément devenir sadique, alcoolo, violent… Mais regarde, si vous avez des enfants, puis des petits-enfants, vous vivrez cinquante belles années, et puis il y en aura un de vous deux pour casser sa pipe en premier, pas vrai ? À moins que nous n’avaliez ensemble un poison, mais ça ne fera pas pour autant un happy end. Tu comprends ce que j’essaye de dire ?

— Je ne comprends jamais rien de ce que tu essayes de dire, Gus.

Helena fait non de la tête.

— On n’intervient pas pendant un récit, lui rappelle Jarek.

Gus s’étale sur le canapé. Détendu, il pose ses dessins à côté de lui. Il se sait protégé par le règlement.

— Je veux te dire que tu n’as qu’une seule vie. Et que ça va mal finir, un jour ou l’autre. Le sexe, ça va ? Alors pourquoi aller chercher je ne sais quelle philosophie ? Tu devrais éprouver quelque chose, mais tu ne sens rien ? Arrête de penser comme ça, c’est débile.

— On ne donne pas de conseils, le coupe Jarek.

— Dans toute cette désintoxication, il y a trop peu de liberté, de joie de vivre, vous ne pensez pas ? s’adresse-t-il à tous.

Personne ne répond. Gus tire un paquet de chewing-gums de sa poche et se met à jouer avec.

— Ce n’est pas que j’essaye de pousser quiconque à boire ou à se shooter. Ce n’est pas mon intention, parce que ça serait la fin de tout. Mais il m’arrive de vous voir comme si vous n’étiez que des enfoirés, des toxicos. Alors que, croyez-moi, vous pourriez être autrement plus chouettes que vous ne l’êtes. Vous comprenez ?

Je comprends. C’est clair. Par contre, tout le reste me paraît vraiment bancal. Jarek l’observe par-dessus ses lunettes, tel un ornithologue examinant un petit oiseau rare.

— Je viens ici chaque semaine écouter vos malheurs, et chaque fois je me pose la question de savoir pourquoi nous nous infligeons tout ça. Tu as fait la connaissance d’un type bien, Hela, et te voilà maintenant à chinoiser, comme une bonne sœur qui aurait à rompre des vœux. Tu ne pourrais pas simplement baiser avec lui ?

— Tu n’as rien écouté de ce que j’ai dit.

Helena devient nerveuse, le rouge de ses joues traverse son maquillage, et ses mains s’agitent comme pour une danse désordonnée.

— La joie de vivre, les sourires, la liberté. Je comprends que Marcin a un vrai problème. Son fils, etc. Mais les autres ?

Un lourd silence se fait. Que vient rompre en rotant Michal, enfoncé dans un coin de la banquette, et qui pose trop tard une main devant sa bouche. Il s’excuse discrètement.

— Tu te laisses violer par un sadique, Gus, dit Jakub d’une voix basse.

Gus laisse passer la remarque et pose son regard sur Satan.

— Va retrouver cette fille. Qu’est-ce que tu risques ? Ça te fera peut-être une super partie de jambes en l’air, vous passerez une splendide soirée, et vous profiterez de l’occasion pour vous raconter quelques histoires. Peut-être a-t-elle aussi changé, peut-être est-elle devenue quelqu’un d’autre ? Tu veux rester coincé, minable, juste parce qu’il te semble qu’ainsi tu serais plus tranquille ? Parce qu’en couple, tu ne vas pas te remettre à boire ? Parce qu’elle te retiendrait de le faire ? Foutaise. Si tu dois boire, bois. Si tu dois ne pas boire, ne bois pas. C’est simple.

— Darek, on ne va pas y arriver, intervient de nouveau Jarek.

— Ça devrait pouvoir faire le sujet du jour ? La joie de vivre ?

Gus sourit. Il se fourre des chewing-gums dans la bouche. Trois plaquettes à la fois.

— C’est tout, Darek ?

Jarek essuie ses lunettes alors qu’elles n’ont rien d’embué. Il est mécontent. Il lui en veut. Tout le monde lui en veut. Sauf moi.

— Écoute, tu vas trop loin, Gus, soupire Sylwia.

Elle se penche vers lui et le regarde dans les yeux. Elle-même a dans les yeux une lueur de tristesse. À elle aussi est arrivé quelque chose dont elle n’a pas voulu parler. Rencontre ratée avec un amant, histoire de famille, un truc pénible. Ou tout simplement un peu de cette aigreur qui chaque jour nous ronge, s’égoutte en nous, sans cesse au même endroit, jour après jour, sur le plexus solaire.

— Je t’ai raconté que ma collègue m’avait un jour trouvée complètement pintée au bureau ? Je m’étais acheté une bouteille de vin parce que je venais de vendre une belle propriété avec une commission confortable. Mais une bouteille de vin, c’était trop peu. Alors j’ai acheté une purée de bouteille de vodka. Et là, j’ai connu la joie de vivre. Foutue purée de bonheur.

— Mon Dieu, Sylwia.

Gus roule de gros yeux.

— Pas Dieu, et pas Sylwia.

— On respecte les règles, dit Jarek.

— Mais il fout par terre tout ce dont on parle depuis des années. Qu’est-ce qu’il branle, là, Jarek ?

— C’est tout ? demande Jarek à Gus.

Et c’est moins une question qu’une façon de lui faire comprendre de la boucler.

— Splendide. J’ai compris. Censure.

Il applaudit et se rejette en arrière contre le dossier.

— On se retrouve bien ici pour parler de ce qu’on ressent, oui ou non ?

— Tu sens que tu n’as pas de joie de vivre, Darek ? demande Jarek.

— Non, je sens que cette situation et que cet endroit n’apportent aucune de joie de vivre, corrige Gus.

Ils se mesurent du regard, tels deux cow-boys dans la rue principale d’un patelin paumé dans un vieux western.

— Si tu veux, reprend Jarek, tu pourrais t’occuper d’installer des décorations, tu vois, des ballons, des guirlandes. Tu t’y connais. Allez, va acheter des gâteaux. Ou mieux, fais-en un toi-même. Ça va plaire à tout le monde.

— Continue à te foutre de ma gueule, piaille Gus. Je t’en prie, ne te gêne pas.

— Je ne me moque pas. Je ne me moque jamais. Tu me connais assez pour savoir que je n’ai aucun sens de l’humour.

— Ça sera tout.

Gus grogne comme un petit animal furieux, récupère ses gribouillis et s’y replonge. Tout le monde le regarde balayer sa feuille à grands coups de crayon, avant de l’arracher, de la rouler en boule, de se lever et de la lancer dans la corbeille, puis de prendre un paquet de papier d’une rame en haut de l’armoire.

— Est-ce que je peux ?

Sylwia lève la main, et quand Jarek lui fait signe que oui, elle me regarde. Elle porte dans les yeux une compassion chargée de fatigue. Le regard que l’on a pour le sale gosse qui se foule la cheville en envoyant des coups de pied dans les jouets des copains.

— À Marcin, dit-elle.

J’acquiesce plus vite que ne le fait Jarek. J’ai un instant l’impression que Sylwia veut se lever pour venir, que sais-je, m’embrasser. Son parfum et ses crèmes me remontent jusqu’au nez, je revois l’hôpital, la tête bardée de fils de fer de Jadzia.

— Premièrement, personne ne t’en veut pour ce qui est arrivé à Jadzia. Mets-toi bien ça dans le crâne. Tout le monde est vraiment touché par ce qu’il se passe.

— Merci, chuchoté-je.

Rien de ce qu’elle dit ne changera ce que je ressens. Elle m’en veut pour ça, je l’ai vu dans cet hôpital. Ils en ont assez, maintenant, je le vois. De toute façon, tout s’enfuit vers le trou noir que j’ai au ventre.

— Mais je dois dire aussi…

Elle hésite, se retient.

— Écoute, si je t’envoie quelque chose de, tu vois, de stupide et d’insultant, tu me coupes, et tu me dis que je ne raconte que des conneries, OK ?

— OK, dis-je en opinant du chef.

— Tu sais, ce n’est peut-être que des scénarios de polar, comme j’en lis des quantités, une nouvelle addiction chez moi, mais… tu vois, pour ce qui est de la disparition de Piotr, je vois ça comme une sorte d’affaire criminelle.

— Il y a au moins toi, dis-je en souriant.

— Tu as dit que tu enquêtais avec un des meilleurs policiers, intervient Michal jusque-là silencieux dans son blazer trop étroit, enfoncé dans un coin de la banquette.

— Il n’est pas sûr que ce soit une affaire criminelle, dis-je.

— Donc, tu vois… j’ai commencé à réfléchir à tout ça. Toutes ces informations que tu as réunies. Il est probable que Piotr se soit embarqué dans une sale histoire. C’est lié à l’immobilier, l’affaire des privatisations, c’est ça ? Je sais que ça pue. Moi-même, j’en vis, je possède des appartements. Je connais le genre de types qui s’occupent de ça. Je ne me suis pas sali les mains, mais d’autres l’ont fait. Pour certains, faire du tort, démolir un bonhomme, ce n’est rien. Un vrai fils de pute, excusez l’expression, mais je ne trouve pas d’autre mot, a repris un immeuble à des vieux en leur coupant l’eau, l’électricité, en venant chier, excusez le mot, devant leur porte, en leur lançant des pétards par les fenêtres. Il y avait un fric incroyable à se faire, ils voulaient construire des gratte-ciel tout autour du palais de la culture, sur leur terrain. J’ai besoin d’en dire plus ?

— C’est clair, confirmé-je.

— Je vois les choses comme ça : il s’est embarqué dans une histoire dont il n’a rien voulu vous dire. Il a démissionné de son boulot, il a commencé à fréquenter Podkowa, cette militante et sa fille. Il est tombé sur un gros truc. Ils s’en sont alors pris à lui. Ils lui sont tombés dessus le soir où vous vous êtes rencontrés, peut-être justement à la gare centrale. Il y a eu la bagarre dont tu te souviens. Tu as essayé de le défendre, tu t’es débattu, tu en as pris plein la gueule.

— Je ne me souviens de rien, Sylwia, j’étais dans les vapes.

— Parce que tu n’avais pas tenu, mais ce n’est pas de ça que je veux parler maintenant. Regarde, jusqu’ici, ça colle, non ? Ça colle, oui, excusez-moi de le dire comme ça. Mais ça rentre dans le cours des événements. Il a dû leur échapper, à la gare. Ils le cherchent autant qu’ils te cherchent toi. Il a peut-être même laissé cette carte pour les induire en erreur.

— Je n’avais pas pensé à ça, reconnais-je.

— Mais tu t’es réveillé dans son appartement, ce qui est logique, puisque tu étais allé le chercher là-bas. Moi aussi, j’y serais allée. Tout le monde aurait fait ça.

— C’est possible, dis-je avant de soupirer.

Je me sens soudain fatigué. Elle commence vraiment à me courir. Elle se fait un scénario, tout un cinéma.

— Oui, mais une chose : les draps.

— Qu’est-ce qu’ils ont ?

— Sur eux, c’est le sang de qui ?

— Je l’ai dit. Le mien, ou le sien. Difficile à dire.

— Donc, tu t’en es occupé, c’est ça ? Et tu as essayé de les nettoyer ? demande-t-elle.

Tous les autres sont branchés comme sur une série Netflix. Il ne leur manque plus que des pizzas, et merde, je vais aller leur en commander. Une de mes jambes se met à cogner contre le plancher. Jarek devrait l’interrompre, lui faire des remarques, sauf que c’est lui qui a tout lancé, et il nous regarde tour à tour.

— Possible, dis-je avec calme. Il y avait beaucoup de sang.

— D’accord, mais supposons encore qu’il s’agisse du sang de Piotr, qu’il ait été blessé, qu’il ait saigné. Celui ou ceux qui ont fait ça auraient pris le drap pour l’apporter dans son appartement. Avec toi ? Pour quoi faire ? Ça n’a pas de sens, non ?

— Je ne sais pas, dis-je entre mes dents.

Que quelqu’un d’autre lui coupe la parole, car si ça vient de moi, ça risque d’être moche.

— Ce que je veux dire, c’est que peut-être que Piotr a fait ça tout seul ?

Ses yeux se mettent à briller, elle hausse le ton, excitée comme si Brad Pitt se déshabillait devant elle.

— Qu’a-t-il fait tout seul, Sylwia ?

Tout se met à vibrer comme l’air au-dessus d’un brasier, et tout devient clair.

— Apporter les draps ? Profiter de ce que tu étais bourré ?

— Pour quoi faire ?

Mon Dieu, qu’est-ce qu’elle me pèse. Incroyable.

Je me l’imagine dans un décor de série à l’ancienne, dans le genre qui passait à la télé, spécialement quand j’avais la gueule de bois, des intérieurs victoriens, Sylwia grimée en Sherlock Holmes qui entre, manteau et chapeau de chasseur, pipe au bec. Elle passe tout en revue, après quoi elle frise sa moustache postiche, étudie la tache de sang sur le tapis bourré de puces, et là, hors d’haleine et transpirant, surgit un Motus déguisé en Watson, sans que je sache pourquoi, mais passons. Sylwia Sherlock pointe un doigt vers la tache de sang et dit d’un ton satisfait :

— Je veux dire que Piotr a peut-être mis en scène sa disparition. C’est la seule explication, tu comprends ?

— Je ne sais pas. Peut-être que oui, peut-être que non.

Je reste impuissant. Le film commence à se brouiller dans ma tête.

Je n’ai en moi que les mensonges et les blagues que je me raconte, et qui dansent autour du trou noir en se tenant par la main comme un groupe de petits handicapés.

— Sylwia, c’est un feedbak que tu nous fais, là ?

Jarek souffle lourdement. On voit parfois à son attitude que, bien sûr, il se fait du souci pour nous, qu’il nous aime, mais qu’en même temps il nous prend pour des débiles complets. Moi, ça ne me dérange pas, dans mon cas il a grandement raison. Mais ça ne plaît pas toujours aux autres.

Peut-être même qu’on ne le supporte plus. Ou peut-être a-t-il provoqué en nous un petit syndrome de Stockholm.

— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, répond-elle.

Elle est un peu gênée par ce qu’elle vient de dire, mais en même temps excitée. Elle voudrait beaucoup avoir raison. Et aider.

— Ce que je sais des foutaises tirées des polars de Mróz et autres Larsson dont tu te gaves, dis Jarek en rajustant ses lunettes sur le bout de son nez, c’est que ça n’a rien d’un feedback.

— Et si les choses étaient comme je le dis ? lui renvoie-t-elle. C’est peut-être une façon de l’aider, non ?

— Peut-être. Mais il est aussi possible qu’il n’en soit rien. Ce que tu dis devient alors stupide et cruel.

— Je ne comprends pas, dit-elle en secouant la tête.

— Tu lui donnes un espoir, Sylwia, explique Jarek, un espoir sans fondement.

— S’il n’y avait pas d’espoir, aucun d’entre nous ne serait ici, répond Sylwia.

Jarek réfléchit un instant. Il prend un mouchoir et s’essuie le nez.

— J’ai un autre point de vue sur notre présence ici, dit-il à voix basse, comme à part lui, puis enchaîne plus fort : Je peux ? À moi, maintenant ?

Personne n’a d’objection.

— Ça ne me procure aucun plaisir, cette façon d’être sec, commence-t-il en nous regardant tous, souriant.

— Ah oui, sûrement, commente Sylwia.

— Parfois, peut-être.

Jarek sourit toujours. Sylwia s’ébroue. Jarek pose son regard sur Satan.

— Adam, en t’écoutant, et il me semble que cette fille dont tu parles n’est pas une vraie personne. C’est-à-dire qu’elle existe, qu’elle vit, respire, travaille, pense des choses. Qu’elle fasse attention à elle ou pas, on n’en sait rien. Mais la fille que tu as dans la tête, c’est une autre personne. Un visage sur une étiquette.

— Je ne comprends pas.

Satan hoche la tête.

— Quelle étiquette ?

— Comme sur une bouteille.

Satan se tait, il se raidit légèrement. Il s’énerve.

— Il me semble que tu n’as aucune nostalgie envers aucune ex. Que tu as tout simplement faim. La faim tourne autour de toi comme une grande ombre, comme dans cette publicité pour desserts, ou je ne sais quoi. Retourne-toi et regarde-la. Et lâche-toi un peu, parce que les autres ne vont pas te lâcher. Ta femme, tes copains, personne ne va te laisser tranquille, Adam. C’est à toi-même de te laisser en paix.

— Facile à dire.

La jambe de Satan recommence à tambouriner contre le plancher.

— Alors, vas-y, dis-le. Moi, je me relâche. Je suis fort et je suis calme. Je me laisse du mou et du temps. Je bois, je mange, je dors. Je fais la différence entre les idées qu’on se fait et la réalité. Merci.

Jarek s’arrête avant que Satan n’essaye de le couper. Il tourne son regard vers Helena.

— Helena. C’est normal d’avoir des craintes. Je n’arrête pas de le répéter. Il est très difficile d’entrer dans une relation érotique, dans une aventure. D’abord, c’est une grande libération. Avec ces rendez-vous, ces numéros, tout le cinoche. Avec, toujours, du vin, du champagne, des cocktails. Faire ça à jeun, c’est, comment dire, comme de se laver avec du savon sans eau, non ?

Helena hoche la tête.

— Avec toutes ces émotions. Cette honte. J’ai l’air de quoi ? Est-ce que je me suis bien habillée ? La peur de ne pas lui plaire. Est-ce que je dis des bêtises ? C’est sûr que je dis des bêtises parce que je suis tendue, parce que je n’ai rien bu. C’est bien ça ?

— C’est ça, répond Helena.

— Je vous le rappelle. Dites-le d’entrée. Je suis alcoolique, une alcoolique.

Jarek rajuste ses lunettes.

— Si quelqu’un se démonte, fuit, ça veut dire que ça n’a pas fonctionné.

— On ne pourrait pas faire autre chose ?

— On peut.

Jarek hausse les épaules.

— On peut se remettre à boire. Tu veux te remettre à boire ?

Helena fait signe que non.

— Parce que si c’est ce que vous voulez, personne ne vous retient. Allez-y, buvez. La voie est libre. Mais puisque vous êtes ici, c’est que vous ne voulez pas, c’est bien ça ?

Tout le monde approuve. Même moi. Alors que je donnerais tout pour boire. Un bout de mon corps pour une lampée. Un doigt. Que dis-je, une oreille, un œil. Tout un organe pour une lampée. S’il vous plaît, et ce n’est pas ma dernière offre.

Sales gosses handicapés, à danser dans un trou noir.

— Darek, regarde-moi. Laisse tes gribouillages, mets-les de côté. Voilà.

Jarek lui parle comme à un enfant.

Gus finit par obéir, de mauvais gré. Il essaye de regarder le mur, mais les yeux de Jarek sont inflexibles et l’obligent à le fixer comme deux petits aimants.

— Sylwia a bien dit les choses. Tu sais de quoi tu parles, quand tu parles de joie de vivre.

— Je ne veux pas me faire curé, répond-il, mais Jarek l’interrompt.

— Je sais de quoi tu veux parler, maintenant. Je le sais mieux que toi. De joie de vivre, de liberté, de normalité. De boisson contrôlée. Un petit vin par-ci, un petit vin par-là. Et d’ailleurs, tu ne souffrais pas de l’alcool. Tu as suivi un traitement pour coke, Xanax, spécial K, crack et tout ce qui se gobe dans les clubs.

Gus avale sa salive. Il baisse le regard humblement, comme un gamin qui considère ses nouvelles baskets.

— C’est dur d’être moi-même sans boire, tu sais ? reprend-il après un temps.

— Sûr que c’est plus difficile pour toi. Sûr qu’on est gouvernés par des connards qui veulent laisser les types comme toi en dehors de la légalité. Mais ce n’est pas ton plus grand problème. Ton plus grand problème, c’est que tu te détestes toujours.

Gus s’effondre, éclate en sanglots, sanglots de rage, sanglots d’un enfant floué par ses parents.

— Comment pourrais-je ne pas me détester quand tous ici me détestent ?

Jarek lui passe des mouchoirs. Gus chiale à tout va, secoué comme une eau qui bout au fond d’une casserole.

— Je ne te déteste pas, dit Jarek. Pas plus que les autres.

Sylwia vient se coller contre Gus qu’elle étreint. Il se laisse faire. Je ne supporte pas ces pleurs, ils me laissent impuissant, un sentiment de culpabilité et de panique me monte à la gorge en vague amère, et je me dis que c’est à cause de moi, que tout ça est ma faute.

— Ce que nous apprenons ici, c’est à ne pas se cacher, ne pas fuir. Regarder en face. Parer les coups quand il le faut. Mais aussi tendre la main. Sourire. Et toi, tu viens tout foutre par terre, cachons-nous, fuyons. Et pourquoi ? Parce que tu es allé en boîte et que tu as voulu boire, mais que tu n’as pas pu. Parce que quelqu’un t’a proposé une ligne que tu as dû refuser ?

Gus fait un geste vague de la tête.

— Ta vie n’est pas dirigée par la faim. Tu n’es pas obligé de te balader l’air penaud parce que je t’ai interdit quelque chose, parce que quelqu’un t’a interdit quelque chose. Ta vie est une vie de vérité, Darek. C’est comme habiter dans un appartement bien rangé. C’est travailler. Aucun risque que qui ce soit te déteste. Quelqu’un peut ne pas te comprendre, quelqu’un peut se moquer de toi, mais aucun risque qu’on te haïsse, c’est impossible, tu me comprends ?

Jarek est calme mais sa voix résonne comme s’il criait à faire trembler les murs. Il a en lui une force monstrueuse, comme un moteur caché, qu’il ne met en marche que rarement, mais quand il le fait, nous comprenons pourquoi nous sommes là.

— Personne ne peut te haïr parce que tu vis dans la vérité. Et toi, et toi, et toi, et toi aussi.

Il nous désigne d’un doigt, l’un après l’autre.

— Tous, merde, vous vivez dans la vérité.

Nous acquiesçons tous d’un mouvement de la tête, Gus compris. Seul Adam dit :

— C’est clair. Mais ton langage.

Jarek se met à sourire.

— Ça oui, putain, ton langage !

L’immense et invisible bulle de tension éclate. L’air se fait plus pur, plus rafraîchissant. Gus arrête de pleurer. Il s’essuie les yeux. Sylwia lui donne un baiser sur une joue, et il tente de sourire, réussit même. Mais Jarek se retourne vers moi.

— Je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé à ton fils, Marcin. Je n’ai envie de rien deviner ou prédire. J’ignore si tout va bien se passer. Ce que tu dis sonne étrangement. Comme si tu racontais une histoire irréelle, un film que tu viens de voir. Non, ne t’offusque pas, je ne suis absolument pas en train de dire que tu mens. Ce que je veux dire, c’est que j’ai du mal à le sentir. En t’écoutant, mon sentiment est d’espérer ne jamais vivre une chose pareille. J’ai deux filles. Tu sais de quoi je veux parler ?

— Que jamais tu n’aies à éprouver une chose pareille, dis-je.

Dans le trou noir où dansent de petits mutants, je vois quelque chose d’encore plus sombre, du noir dans le noir, une tache plus épaisse que le reste, comme une pourriture.

— Peut-être cette situation ne se terminera-t-elle jamais, peut-être allez-vous rester ainsi dans l’ignorance, ta famille et toi. De telles histoires se sont déjà produites. Ça existe. Il faut se le dire, haut et fort, ça aide, reconnaître que la pire des versions est possible. On peut alors faire place à de l’espoir, se donner une force qui ne sera plus seulement de l’attente. Je t’y invite avec pudeur et humilité.

La pièce se met à tourner au rythme d’enfants qui dansent. Je saisis le regard de Michal. Il n’a pas dit grand-chose aujourd’hui, pas fait l’objet de feedbacks, il est resté affalé sur la banquette, frappé de lassitude comme à la cinquième heure d’un long opéra. Il me regarde droit dans les yeux, puis tourne son attention vers l’écran de son téléphone. Je m’attache à ce regard, à sa gueule blasée, taillée à la serpe, pour ne pas tomber dans le trou de cette obscurité qui me dévisage, me dit des choses encore plus simples que ce que j’entends de la bouche de Jarek, quelque chose de plus lisible, de plus terrible.

— Et parfois, le plus difficile est simplement de se souvenir de ce pour quoi on vit encore. Mais nous, ici, ne sommes pas fans de la facilité, ajoute Jarek.

— Non, nous ne le sommes pas, confirme Sylwia en opinant de la tête.

— Nous ne le sommes pas, répété-je après eux pour montrer que j’ai écouté.

Ma voix remonte des profondeurs d’un grand puits.

Tandis que mes mensonges se prennent à rire tout seuls. D’une hilarité qui m’emplit la tête, remplit toute la pièce, tout Varsovie, tout l’univers. Non, ça ne va pas bien.

Ça n’a jamais été.

Et ça n’ira jamais.

*

Je suis réveillé par mon propre mugissement, sourd et difforme, j’ouvre les yeux, je ne sais pas où je suis, empêtré dans mon drap trempé de sueur. « Rien de spécial » est la première idée qui me vient à l’esprit. Rien de spécial. J’ai dû rêver, ça cogne dans mon crâne, de grands coups de marteau sur la surface rouillée où est gravé « rien de spécial ».

Ça me revient. Mon Dieu, ce qu’il fait sec.

Je suis dans l’appartement. Le mien. Je tâte le matelas dans l’obscurité. Je sens la forme d’une bouteille en plastique, vide hélas, je dois me lever pour aller boire au robinet. Je colle les lèvres au filet d’eau tiède, je bois, je ne sais combien, affreusement longtemps, je bois, je bois, je bois jusqu’à ce que mon estomac me fasse mal. Je bois, j’ai envie de pisser. Je me pisse dessus et je continue à boire. Mon estomac éclate, une bile jaune gicle sur le plancher, puis du sang, et je trébuche, je m’effondre gueule la première, et c’est là que je meurs.

Je ne sais pas à quelle heure je reçois le sms. Le temps s’est dérobé. Je ne sais pas si les choses se sont produites, ou si elles s’apprêtent à le faire.

J’ai rêvé de Piotr. Nous étions dans ce restaurant où je l’ai vu pour la dernière fois, il était monté sur une table, tout de blanc vêtu, et sur son visage des aiguilles étaient enfoncées symétriquement, comme un masque de film d’horreur.

Je cours jusqu’au panier à linge dans la salle de bains, je plonge mes mains dans des fringues tièdes et puantes. Les morceaux de verre que j’y trouve m’apportent de l’apaisement, ils sont une assurance, si j’envisage les choses sérieusement. Le verre me renseigne sur ma responsabilité. Aucun poivrot n’est mort d’une bouteille cassée. Du moins, pas sans assistance.

Pincement. Chaleur. Douleur. J’allume la lumière. Merde.

J’ai tendu une main pour l’aider à se lever de table, il l’a attrapée, mais au lieu de tirer en douceur, il s’est dressé sur la pointe des pieds pour se suspendre en l’air, à quelques centimètres au-dessus des plats entamés.

L’empreinte des chaussures est restée sur la table. Je l’ai vue, je l’ai reconnue.

Personne n’a fait attention à nous.

Piotr était tout scintillant.

J’allume la lumière, je me suis coupé la main, elle est en sang. Je regarde le panier. Entre chaussettes en boule, caleçons et chemises, des débris de verre. Ça pique. Pas la peine de chercher des pansements, de l’eau oxygénée, non, rien de tout ça ici. Il y a peut-être de l’ibuprofène qui traîne, mais rien d’autre. Je prends la première serviette venue, elle sent un peu, mais au moins elle est propre, j’enveloppe ma main avec, je retourne à la chambre.

— Papa, je veux te montrer quelque chose, m’a dit Piotr dans le rêve.

— Quoi ? lui ai-je demandé.

— Je veux te montrer ce que c’est que mourir.

— Pourquoi ?

Il m’a lâché la main et s’est retrouvé au plafond. Je le distinguais à peine. L’intérieur du restaurant s’est lentement changé en un autre local. J’avais aussi dans ce rêve du sang sur les mains.

— Parce que toute ta vie, c’est ce que tu as voulu me montrer, a-t-il dit avant de disparaître.

Quand le sms arrive, je suis de nouveau en train de boire au robinet, une main enveloppée dans la serviette. Je suis pieds nus dans ma pisse. Non, assis plutôt, sur le matelas. J’ai dans la tête une douleur faite de poudre ou de limaille.

« Rappelle-moi. » C’est Karlowicz.

J’essaye de rappeler. Mais j’ai oublié comment on fait. Je ne sais plus me servir du téléphone. J’ai oublié comment on fait pour rappeler. Est-ce que c’était avant, ou est-ce encore à venir ?

Dans ce rêve, je me suis transporté dans la rue, la voie express qui longe la Vistule, je crois. Il faisait nuit, devant moi se trouvait la voiture de Robert, compressée, comme du papier froissé. Je portais une minerve, j’étais dans une voiture de police, j’ai soufflé au moins quatre fois. Je leur répétais en boucle que ce n’était pas moi qui conduisais. Ce n’est pas moi qui conduisais, bande de putes. C’est lui qui conduisait. Il est sobre. Il est peut-être sobre, mais il a la colonne vertébrale brisée, a répondu le policier. Et pas que, a ajouté un autre.

Piotr lévitait au-dessus d’eux, mais eux ne le voyaient pas. Il s’élevait en l’air avec ces aiguilles plantées dans le visage.

— Tu es resté intraitable. Je t’ai admiré. Papa, chercher la mort avec autant de persévérance… Plus d’un aurait déjà laissé tomber. Mais toi, tu as cherché, et cherché encore. Ce numéro était un de mes préférés. Dommage pour Robert, toutefois.

— Mais tu ne le connaissais même pas, ai-je dit.

— Il ne s’en sortira jamais. Tu le sais. Il restera en chaise roulante jusqu’à la fin de sa vie. Il va essayer de t’accuser. Tu seras défendu par un avocat choisi par Zbyszek, parce que l’analyse a montré que Robert aussi avait de l’alcool dans le sang, seulement zéro vingt-cinq pour mille, il est vrai, mais quand même, et on a trouvé sur lui de la coke, de la méphédrone et de l’herbe. L’autopsie ne montrera rien qui viendrait corroborer sa version des événements, que tu l’as frappé. Il portait des bleus, mais rien d’étonnant chez une victime d’accident.

Il diminuait. Il s’élevait dans l’air.

— Aucune importance, que ce soit arrivé ou bien que cela doive encore se produire.

— Rien de spécial, ai-je dit, reconnaissant qu’il avait raison.

— Et la mort est partout. N’oublie pas. Pas besoin de se forcer pour la trouver. La mort est tout. Je vais te la montrer.

Au moment où il a dit cela, il était déjà aussi petit qu’une étoile.

De grandes tenailles ont ouvert la portière de la voiture et Robert en a été extrait, puis posé comme une poupée rouge, inerte, sur un brancard.

— Réveille-toi, a fait Piotr d’en haut, invisible.

Je me suis réveillé et j’ai hurlé.

Empêtré dans un drap, transpirant comme un porc qu’on égorge, « rien de spécial ».

Maintenant, j’essaye de rappeler le numéro. Je finis par réussir. Le sang traverse la serviette, je le vois dans l’obscurité. Karlowicz décroche aussitôt.

— Il faut que tu viennes à Podkowa, tout de suite, dit-il.

— Et toi ? demandé-je.

— J’y suis. Tu dois venir.

Sa voix est très claire, elle me ranime.

— Tout de suite, tout de suite, répété-je après lui.

Le silence se fait dans l’écouteur. Un silence comme un trou. Où rien ne danse autour.

— D’accord, j’arrive, dis-je après un temps.

Karlowicz ajoute quelque chose, mais je n’écoute plus. Piotr n’est plus là, il s’est noyé dans le ciel noir, emporté par le vent, au loin, dans l’infini.

Je ne sais pas comment je vais payer le taxi. Ça doit être possible avec une carte. Je dois encore avoir quelque chose sur ma carte. Comment saurais-je ce qu’il me reste comme pognon ? Je pourrais vérifier la situation de mon compte, mais j’ai oublié comment on fait.

Un taxi pour Podkowa, ça prend du temps et ça coûte de l’argent.

Karlowicz rappelle à nouveau pour me dire de descendre devant la maison de Brzezinska. J’ai oublié l’adresse. Il me l’envoie par sms.

L’aube à Podkowa est froide, violette, cadavérique, l’air est rugueux, piquant. Adossé au portail, Karlowicz fume sa pipe et boit un café dans un gobelet blanc trouvé dans un kiosque voisin. Il me fait goûter, une ignoble lavasse. Il regarde la serviette enroulée autour de ma main, et demande s’il peut m’aider, me conduire chez un médecin.

— Tu m’as demandé d’arriver ici au plus vite, lui rappelé-je.

— Oui, mais nous avons le temps, rétorque-t-il.

J’aurais dû le deviner à ses yeux. Marta l’aurait vu. Marta va le voir, mais Marta n’est pas encore ici, elle va bientôt arriver. Avec Ula. Elles ne vont même pas pleurer. Elles vont se tenir côte à côte, blanches comme des feuilles de papier.

Qu’importe le moment où s’est produit la chose. Plus tôt ou plus tard. Chose qui maintenant n’existe pas. Invisible désormais, effilée comme une lame de rasoir.

Seule la gnole permettrait de faire exister ce moment.

— Ça ne va pas bien, dit Karlowicz.

— Ça n’ira jamais bien, fais-je par réflexe.

Il me conduit dans la forêt. Dix bonnes minutes passent avant qu’il ne sorte sa phrase :

— Ce sont les gardes forestiers qui l’ont trouvé.

Au moment où il dit cela, je trébuche sur une branche qui dépasse du sol et lance :

— Merde.

Il se retourne pour me demander si ça va. Je ne réponds pas. J’ai les jambes lourdes de mon éternelle gueule de bois.

Avant que j’aie le temps de lui demander qui les gardes forestiers ont trouvé, Karlowicz ajoute :

— Difficile de dire quand, mais ça fait déjà plusieurs jours.

Je commence à trembler. Et tout surgit devant moi. Soudain. Tout, merde, d’un coup.

— Dis-moi tout, dis-je à voix basse.

Des mots difficiles à prononcer, je ne suis plus maître de mes mâchoires. La serviette me glisse de la main et tombe à terre. Toute ma main est couverte de sang séché.

— Je suis vraiment désolé, Marcin.

Il y a dans la voix de Karlowicz une authentique compassion. À ce qu’il me semble. Je n’en sais rien.

L’espoir, l’abominable espoir, je n’avais cessé de le garder. Je l’avais en moi sans savoir le nommer. Il était en moi, évident comme une lumière. Il n’est plus, et je ne vois plus rien.

C’est-à-dire que je vois Karlowicz, que je vois le ciel, de plus en plus clair, que je vois la forêt. Je vois tout cela, mais en vérité je ne vois plus rien.

— Dis-moi.

— Tu dois confirmer que c’est bien lui, affirme Karlowicz.

Tout cet amour qui était en moi. Que je ne sentais pas, car il était enfoui dans mon corps, enlacé entre mes muscles. Et qui ressort maintenant, me traverse la peau. Rampe hors de moi. En chagrin. Que je ne ressentais pas et que je ressens maintenant.

— Allez, viens, tu dois confirmer. Puis on appellera ta femme.

Il me prend délicatement par le bras.

Non, non, non. J’ai les jambes lourdes, j’ai du mal à faire un pas, les feuilles craquent sous mes pieds. Résister n’a pas le moindre sens, mais c’est le corps qui résiste. Non, non. Quelque chose se met à siffler doucement, et je finis par me rendre compte que c’est moi.

— Allez, demande Karlowicz.

— C’est loin ?

— Non, pas loin.

Mais ces mots n’ont plus de sens. Loin, pas loin.

Et pourquoi ? Et pourquoi pas ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi n’étais-je pas préparé à ça ? Pourquoi étais-je convaincu qu’il en irait autrement ? C’est Sylwia, c’est elle qui m’a mis ça dans la tête. Qu’il était là, vivant, qu’il se cachait des méchants, quels qu’ils puissent être. Il attend le moment de pouvoir donner un signe. De dire qu’il a jeté les draps dans la machine à laver. Qu’il ne lui est rien arrivé.

Il rampait tandis que je buvais de la vodka avec des glaçons. Des glaçons qui tintaient dans le verre.

Un jour, Marta était rentrée du travail, et je dormais complètement saoul dans un fauteuil alors que Piotr s’était cogné la tête contre quelque chose et qu’il était en sang, que ses langes étaient couverts de merde et qu’il avait faim.

Pourquoi ça ? Et pourquoi pas ? Rien de spécial.

Je vois d’abord un arbre. L’arbre a plusieurs branches, mais j’en vois une plus longue et plus droite que les autres. En dessous, un sac. Et autour du sac, des hommes saisis par l’aube, comme moi.

— Le père, dit Karlowicz en me désignant.

Je cours jusqu’au sac. La tête me tourne. Il fait froid, il fait trop sec.

— Nous l’avons trouvé pendu à une corde, dit l’un des hommes. Mais évitez de regarder les jambes. Des loups sont venus le mordre.

— Un peu de délicatesse, suggère Karlowicz.

— Je disais ça…, fait le type avant de hausser les épaules.

Il est tout blanc, mais noirci par de la terre et des saletés. Des feuilles, des aiguilles et des saletés sont prises dans ses cheveux. Les yeux fermés sous ses lunettes, celles-là qu’il portait depuis un certain temps, et qui figurent sur les photos placardées en ville.

— Il vaudrait mieux que vous ne le touchiez pas, reprend un autre type.

Je ne les vois pas. Ce ne sont que des silhouettes.

— Appelez ma femme. Et la sienne, ordonne quelqu’un à mi-voix.

Piotr est d’un blanc souillé, couleur craie, couvert de taches, il a l’air terriblement rigide. Les orbites enfoncées, le corps rongé çà et là par des bêtes. Ses habits sont recouverts de feuilles et de crasse. Il a une trace noire au cou, celle de la corde.

Il n’a pas l’air de dormir.

Il a l’air de ce dont il a l’air.

Comme ravagé.

Je dois toucher quelque chose. Je prends une poignée de feuilles séchées, je serre le poing.

— Confirmez-vous l’identité de votre fils ? demande Karlowicz.

Marta va vouloir le toucher, mais Ula va la retenir. Ensuite, elle va crier, une seule fois, sourdement.

— Oui, je confirme. C’est mon fils. Piotr Kania.

À côté du sac, il y a une corde, fine, en plastique, une corde de chez Castorama, de celles qui servent à ficeler les gros paquets.

— Nous devons faire une autopsie, mais tout montre qu’il s’est suicidé. Par pendaison.

Marta va ensuite me donner raison pour la première fois.

— Il ne s’est pas suicidé, dis-je.

Karlowicz ne répond pas. Il allume une cigarette. Sa Marlboro longue a l’air d’une chenille blanche entre ses paluches jaunes.

— Il ne s’est pas suicidé, répété-je. Tu le sais.

Karlowicz hoche la tête.

— Nous devons faire une autopsie, répète-t-il. Je ne crois que ce que je vois.

— Il ne s’est pas tué. Ce sont eux. Eux, merde, qui l’ont pendu à cet arbre.

Kinga arrivera la dernière. Marta ira la rejoindre et la prendra par les mains. Elle lui dira quelque chose que je n’entendrai pas. Kinga s’abandonnera à elle sans plus aucune volonté. Elle refusera d’aller voir jusqu’au sac et de regarder Piotr. Les policiers refermeront le sac. Les infirmiers viendront dans la forêt avec un brancard sur lequel ils coucheront le corps de mon fils. Et nous demeurerons là, changés en statues de sel.

Une fois de plus, je l’avais en moi. C’est seulement maintenant que je le ressens. Quand tout commence à disparaître.

— Ce sont eux.

Je bouscule Karlowicz, mais il maintient son équilibre, il ne tombe pas.

— Tu dois les trouver. Tu dois les trouver, merde. Tu le dois. Tu dois retrouver ces fils de putes qui ont tué mon fils !

Je le pousse encore, et encore, mais il se tient droit, il fume, et je ne peux plus rien faire.

J’ai la force d’un enfant de cinq ans.

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