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Épilogue
Une dernière chose
— Je ne sais pas, dit-elle.
Elle ment, je le sais mais je n’interviens pas, qu’elle raconte ce qu’elle croit devoir raconter, je ne suis pas pressé. Derrière la fenêtre, les arbres dissimulent le blanc des fleurs, impossible de savoir quand ce beau printemps a éclos.
Cette fois, nous mangeons tranquillement un gâteau au fromage, personne ne nous épie, aucune serveuse, il y a foule à l’intérieur.
— J’ai mené l’affaire jusqu’à son terme. Piotr avait raison sur un point : aucun intérêt à défendre l’immeuble, il faut défendre les gens. Et ça a marché.
La serveuse apporte un autre gâteau. Succulent. Depuis trois mois, je ne mange presque que des sucreries, mon organisme les brûle aussitôt, je suis plus maigre que je ne l’ai jamais été de ma vie. J’ai maintenant l’air d’avoir un cancer. C’est peut-être le cas. C’est peut-être à cause de ces deux paquets de cigarettes par jour.
— Bien sûr, le juge n’a même pas jeté un œil sur ces enregistrements. On m’a proposé un accord parce que c’est moi qui représente maintenant l’Association des locataires, personne d’autre. En résumé, je la boucle sur l’affaire Gigaplex et toutes leurs autres manigances et, en échange, je ne serai pas poursuivie pour écoutes illicites.
— Et les sans-logis ? demandé-je.
— J’ai été contacté par le musée Iwaszkiewicz, à Stawisko. On m’a proposé d’y transférer les occupants. Une décision des héritiers. Ils ont dit qu’étant donné que la maison avait servi d’abri pendant la guerre, elle pouvait continuer à le faire. On liquide le musée, le salon, on range tout dans des cartons. Incroyable, non ?
— Incroyable, dis-je en hochant la tête.
Je ne suis jamais allé dans ce musée. J’ai lu des trucs d’Iwaszkiewicz, mais j’ai oublié quoi. Ça parlait de la mort, d’une rivière et d’arbres. En tout cas, c’était triste. À un moment, j’ai arrêté de lire. Je ne sais pas si je pourrai un jour m’y remettre. Nous mangeons en silence. J’ai mis du temps à venir la voir parce que je sentais qu’avant, elle n’aurait pas accepté de me rencontrer. De plus, elle devait enterrer sa mère.
— Je ne me sens pas coupable, dit-elle après un temps. Je suis vraiment désolée, car je suis humaine, j’ai un cœur. Mais je sais aussi que cette séparation, si on peut appeler ça comme ça, n’a pas été une erreur. Je me suis sentie terriblement trahie. C’était invivable.
— Il voulait bien faire.
— Sûrement, mais ce sont mes sentiments, non ? On ne t’a pas enseigné ça, lors de toutes tes thérapies ?
Enseigné, pour ça, oui. Mais j’ai été le pire des élèves possibles.
— Je ne te reproche vraiment pas ce qu’il s’est passé, dis-je. J’essaye d’appliquer ce précepte : n’accuser personne à part soi-même.
— Tu sais, ce n’est pas non plus ta faute, répond-elle.
Je lui envoie un regard interrogatif.
— Ne te méprends pas. Je ne te justifie pas. Mais tous ceux qui ont eu des pères alcoolos, sadiques, ou quoi qu’ils aient pu fabriquer, toutes ces personnes ne se suicident pas automatiquement. Et se suicident aussi ceux qui ont eu les parents les plus aimants de la terre. Ça arrive, très rarement, mais ça arrive.
Je hoche la tête. Je ne comprends pas. Ce qu’elle dit remue quelque chose, met en action une pulsion mauvaise, une des centaines de pulsions mauvaises enfouies dans mon corps. J’ai à nouveau envie de boire. Ces derniers mois d’activités, de jardinage, de flemme sur le canapé s’en vont au diable.
— Tu aurais pu te comporter tout à fait différemment et ça n’aurait peut-être rien changé, ajoute-t-elle.
J’essaye de me réfugier quelque part, dans le derrière de la serveuse qui passe, dans le revêtement du mur, dans les restes de gâteau. Mais tous ces refuges sont fermés.
— Cela restera toujours une énigme.
Ewa me regarde en souriant.
J’opine de la tête. Son sourire fait un peu passer mon mal.
— Dis-moi seulement pourquoi tu n’en as pas parlé, alors ? Quand nous étions chez toi avec Marta. Que tu l’avais laissée.
Elle pousse un soupir.
— Tu étais dans un tel désespoir… Ta femme aussi. Je ne voulais pas m’entendre dire que je l’avais tué, je ne voulais pas de cris, de violences… vous y étiez prêts à tout. Peu après, tout Podkowa a raconté que vous aviez débarqué chez Bugajski. Seul Bugajski a nié, parce qu’il avait honte.
Je hoche la tête. Elle a raison. Si elle nous avait dit ça à l’époque, les choses auraient pu être différentes.
— Tu aimais Piotr ?
— Non, réplique-t-elle du tac au tac.
Je la comprends. Moi non plus, je n’aimais pas Miette. Pas plus que d’autres filles que j’ai complètement oubliées. Et surtout, je n’aimais pas Marta, ni Ula, ni Piotr.
Quand tu bois, tout le monde autour de toi n’est plus que de la chair à saucisse.
— Je pense cependant que Piotr t’aimait, ajoute-t-elle.
— Il me haïssait, Ewa.
— Et tout ce long enregistrement, c’est par haine ?
— Les gens font par haine les choses les plus étranges.
Nous nous sommes sans doute tout dit. Ne reste qu’une chose. Le soleil inonde l’arrière de la fenêtre, la lumière envahit l’atmosphère, tout se fond dans une clarté indistincte.
— Sache seulement que je ne vais pas te demander pardon, dit-elle. Je le demanderai à sa femme. J’ai beaucoup de choses à me pardonner.
— Kinga a quitté la Pologne, pour toujours.
— Et alors ? On n’aurait plus à s’excuser devant les gens partis à l’étranger ? demande-t-elle vivement.
Je souris. Elle a encore raison. Qu’elle fasse ce qu’elle veut. Elle est adulte. Je suis triste pour Kinga, quand je pense à elle, vraiment. Elle ne veut plus avoir aucun contact avec nous. Elle a renoncé à toute prétention sur l’appartement. Elle a décidé de tout laisser derrière elle, de commencer une nouvelle vie. Nous savons ça par Ula, elle-même ne nous a rien dit.
— Quelle leçon tirer de tout ça ? demandé-je.
— Que des gens disparaissent ? Qu’ils font ça tout le temps ? Qu’il suffit de se retourner un instant, de se concentrer sur autre chose, et les voilà disparus ?
J’approuve de la tête. C’est sans doute ça. Il est temps de m’en aller.
— Est-il seulement nécessaire de tirer une leçon ? demande-t-elle avant d’avaler le dernier morceau de gâteau.
Je me lève, je fouille dans ma poche, et les pose sur la table.
— C’est quoi ? demande-t-elle étonnée.
— Les clefs.
— Non, fait-elle en secouant la tête. Non, non. Pas question.
— Je payerai les taxes. Ne te fais pas de souci. Fais-en ce que tu veux. Tu peux même y installer des gens dans le besoin. Tu peux y loger seule. Tu peux le vendre, il vaut maintenant un million de zlotys, sinon plus. Tu peux prendre l’argent, et que sais-je, faire le tour du monde. Tu peux tout faire. Tu n’as plus besoin de rester plantée ici.
Elle s’énerve, ne sait comment réagir, elle crierait volontiers sur moi, mais nous sommes dans un café bondé.
— Non, répète-t-elle.
— Permets-le-moi, dis-je. Permets-moi de faire cette seule et unique chose. Ce sera ma façon de m’excuser.
Elle prend les clefs, les regarde au soleil, examine le porte-bonheur Homer Simpson qui y est accroché. Elle a des yeux tristes et furieux. Mais il faut en finir. C’est la fameuse dernière chose, rien d’autre.
— Mon avocat prendra contact pour les formalités, ajouté-je. Porte-toi bien, Ewa. Tu seras toujours la bienvenue chez nous.
Je sors du café avant qu’elle ait le temps de me répondre quoi que ce soit.
La chaleur du soleil vient se poser comme une couverture sur mon visage, elle pénètre mon épiderme. J’allume une cigarette. Je suis resté là-dedans quarante bonnes minutes. J’allais exploser à cause du manque de nicotine.
Michal attend devant le taxi. Il vérifie quelque chose dans son téléphone.
— Tu as attendu ici tout ce temps ? m’étonné-je. Tu devais faire un tour.
— Je n’aime pas marcher.
Il secoue la tête sans me regarder. Il écrit vite et beaucoup, il doit avoir une affaire très importante sur le feu.
— On y va ? demandé-je.
— Tu as réglé tout ce qu’il fallait ?
— Tout réglé.
Il finit par lever les yeux vers moi. Il pose une main sur mon visage ; elle est très chaude, plus chaude que l’air. Michal est très vif. C’est un balèze qui déborde de santé. Il m’a amené ici parce que je n’ai toujours pas de permis. Je ne veux plus faire de bêtises. Même s’il m’a dit qu’il m’amènerait gratuitement, je lui donne deux billets de cent – les taxis ont maintenant la vie dure. Il s’entête à ne pas rouler pour Uber, son honneur ne le lui permet pas.
— C’est ta dernière chance, tu le sais, Kania, dit-il. Si tu fais le con maintenant, même le petit Jésus ne te sauvera pas.
C’est maintenant qu’il se permet un commentaire. Tandis que nous roulions, il m’écoutait calmement tout en remuant la tête et en soupirant. Il se contentait de répéter « ah, là, là », ou un truc dans le genre. C’est peut-être pour cela que je lui ai tout confié, à lui en premier. Je sais qu’au fond il ne me supporte pas, qu’absolument rien ne peut l’étonner de ma part.
— Je n’ai pas besoin de chance, Michal, ni de Jésus, dis-je.
— De Jésus, peut-être pas, mais de chance, oui.
Il hausse les épaules et ouvre la portière.
— Une chance que tu peux me donner ? demandé-je.
Je lui indique que je veux finir ma cigarette, mais il me fait signe que non.
— On nous attend, presse-t-il en tournant la clef dans le démarreur.
— On peut arriver en retard, dis-je en m’approchant de la voiture tout en regardant Ewa qui sort du café.
— Moi je peux, toi non, lance-t-il agacé. Monte.
Je vais jusqu’à une poubelle, j’écrase ma cigarette à moitié consumée. Un moment, je pense aller vérifier si Ewa n’a pas laissé les clefs sur la table. Mais ça n’a pas de sens.
*
Ils sont tous venus. Ils ont bonne mine. Helena, si belle, de plus en plus belle. Elle a maintenant du rouge aux joues, et elle sourit. Elle n’a pas vu sa mère depuis trois semaines. Elle lui a fixé des limites : pas une goutte en sa présence. Elle fréquente un gars qui lui-même ne boit pas. Elle l’a rencontré lors d’une conférence.
— Il a attiré mon attention parce qu’il buvait du Coca, dit-elle.
— Rien que pour ça ? demande Sylwia.
— Non, non, pas seulement pour ça.
Helena sourit et rougit légèrement.
Dommage, je pourrais vraiment tomber amoureux d’elle. Peut-être même ai-je, dans mon imagination, superposé son visage dans des films dégueulasses, je l’ai vue me prenant dans sa bouche et ainsi de suite, stop, je chasse tout ça de ma tête, pas d’histoires. Je serre dans ma main une bouteille en plastique. Je l’ai presque vidée, mon corps absorbe la flotte comme du sable.
Sylwia aussi va mieux. Elle s’est débarrassée des marginaux dans un de ses locaux, elle passe progressivement à Airbnb. C’est plus d’argent, plus de travail, moins à penser. Elle fréquente aussi quelqu’un, mais ne veut pas en dire plus, elle prétend que c’est trop tôt.
Jadzia a fini par vendre sa maison. Elle en a racheté une dans le vieux Mokotow, pas loin du parc Morskie Oko. Elle se sent très bien à Varsovie. Elle affirme qu’à Podkowa, elle se sentait en exil, et qu’ayant maintenant expié ses péchés, elle peut revenir parmi les vivants.
Le plus important est que, même si elle n’est jamais allée chercher ses vieux résultats, elle a refait tous ses marqueurs. Et elle est en forme, pas de rechute. Elle affirme pouvoir vivre assez longtemps pour tout reprendre en main.
Michal dit seulement maintenant comment il va. Dans la voiture, il ne répondait à mes questions que par un « ça va » lourdingue. Sa femme a commencé à venir au groupe de soutien pour les co-dépendants. Ils ont vu un film ensemble, sans dispute ni interruption pour la première fois depuis dix ans. Pendant la séance, elle a posé sa tête sur son épaule et les yeux de Michal se sont embués. Il a ensuite certifié que c’était à cause du film, alors qu’il s’agissait d’un film d’horreur.
Gus a un nouveau mec qui est dramaturge dans un théâtre. Il s’occupe de lui, il le nourrit parce qu’il est tellement frêle qu’il est toujours sur le point de craquer, de mourir ou de s’envoler.
Jakub s’est accordé une pause dans son travail. Il est parti faire un tour en Amérique latine pour un mois. Seul, parce que ça vacille dans son couple, si ce n’est pas déjà fini. Il se réjouit d’avoir visité des endroits dont il ne savait même pas qu’ils existaient. L’aéroport de l’île de Pâques ressemble à une gare de campagne, je vous jure, dit-il. Il montre les photos à tout le monde, elles sont belles, l’aéroport n’est pas si moche que ça, il est tout simplement petit.
Satan est en pleine forme, mais très stressé. Kamila est enceinte alors qu’il part en tournée aux États-Unis et au Canada avec un autre groupe, bien plus connu, Mastodon ou quelque chose comme ça, c’est peut-être très bien mais le nom ne me dit rien. Il a peur qu’elle accouche à un moment où il sera loin, son retour est prévu juste avant le terme. C’est de lui, surtout, que je suis jaloux. Jouer, voyager dans le monde – moi aussi j’aurais pu faire ça. Je n’étais quand même pas si mauvais. Mais il est trop tard. Bien sûr, j’aurais pu, comme me l’a un jour dit Zbyszek, acheter un ordi et monter des chansons idiotes dans un programme. Je t’aime comme tous les pays du monde. On connaît ce genre de come-back tardifs, mais dans mon cas, il ne s’agirait pas d’un retour, parce que je n’ai jamais vraiment existé.
Jarek est malade. Il ne sait pas ce qu’il a. Il est affaibli, il se sent mal, il perd son souffle, il a des palpitations cardiaques. Il a fait tous les examens possibles, mais on n’a rien trouvé de concret. Il essaye de bouger, mais c’est difficile avec sa grande carcasse. Il a essayé le vélo. Il s’en est acheté un avec cadre renforcé parce qu’il avait peur de le casser sous son poids.
Et Motus. Comme toujours dans un coin de canapé, toujours la même chemise, les yeux perdus dans le vide, à regarder un fantôme avec lequel il communique par télépathie.
Ça fait du bien de les voir. Il y aura toujours un lendemain, au pire, nous n’en ferons pas tous partie – c’est ce que je me dis en les regardant, et ça pourrait être la devise informelle du groupe.
Chacun a déjà dit ce qu’il avait à dire. C’est maintenant mon tour, je le sais. Jarek tourne son regard vers moi. Je serre la bouteille d’eau de toutes mes forces, je voudrais m’y cacher. Eh quoi, il faut le faire. Un petit acte de courage dans une vie faite d’esquives, d’inconscience et de déconne.
J’ai du mal à commencer, mes premiers mots semblent sortir de la gorge d’un autre.
— Marcin, alcoolique. Écoutez, je vais essayer de faire court. La question est simple. J’ai menti à tout le monde, vous y compris. Comme vous savez, j’ai fini une thérapie il y a un an et, depuis, je viens ici, au groupe des Fouturistes. Pas régulièrement. Vous avez dû vous demander pourquoi. La réponse est banale, j’ai bu la majeure partie du temps. Je me suis bourré la gueule pratiquement tout ce temps. J’ai commencé à boire dès que j’ai reçu le certificat de fin de thérapie. J’ai tout balancé à la poubelle, tout de suite. Aucune raison particulière, ce n’était même pas en contrepartie d’avoir tenu un an sans boire. J’ai tout simplement recommencé à me bourrer la gueule comme si je n’avais jamais cessé de le faire. Je suis peut-être incurable, un cas désespéré. La sobriété n’est peut-être pas faite pour moi. Peut-être faut-il, pour redevenir sobre, être bon et sage, mais je ne suis ni sage ni bon et ne le serai jamais. Aucune idée, merde. Je ne sais même pas pourquoi je suis ici. Ce n’est pas seulement un mensonge mais une perte de temps. J’ai dû me persuader que venir ici me servirait de filet. Que vous me surveilleriez pour que je ne dérive pas trop. Je me suis efforcé de ne pas venir avec la gueule de bois, de faire des pauses. Jusqu’au jour où mon fils a disparu. Là, tout a craqué.
Je m’interromps pour reprendre mon souffle. Ils me regardent. Je n’ai pas la force de déchiffrer leurs regards. Trop pesants.
— Il s’est passé quelque chose de terrible. C’est ce que m’a dit mon fils la dernière fois que je l’ai vu. Je me rappelle être arrivé ici abattu, avec la gueule de bois. Le contrôleur m’avait viré du train après que je m’étais jeté sur lui en le frappant à coups de poing. De ça, je me souviens, je crois, mais je ne me rappelle pas comment je suis arrivé dans l’appartement de Piotr. Avec, peut-être, l’espoir de l’y trouver ? Je sais que quand je me suis réveillé, il était déjà mort. Pendu à un arbre, dans la forêt de Podkowa.
Je m’interromps à nouveau, je vide ma bouteille d’eau. Jarek m’en donne une nouvelle.
— Mon fils s’est suicidé. Pendant deux semaines, avant qu’on le retrouve, j’ai été persuadé qu’il avait été assassiné. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il aurait pu attenter à sa vie. D’une manière générale, j’avais oublié notre conversation, j’avais oublié toutes nos conversations. Je ne le connaissais pas. Je n’ai fait aucun effort, je ne lui ai pas tendu la main. Tout ce que je sais, je le tiens d’une longue confession qu’il a enregistrée sur son téléphone. Il y présentait son histoire, triste et compliquée, que je n’arrive toujours pas à comprendre entièrement. Je sais cependant qu’il souffrait, qu’il avait le cœur brisé. Je sais aussi qu’il avait trompé quelqu’un, comme moi je vous ai trompés ces dernières années, comme j’ai trompé tout le monde, et il avait fait ça parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, parce qu’il m’avait observé depuis tout petit, parce que je lui avais enseigné que la tromperie était le seul comportement permettant de tenir dans ce monde. Je suis presque sûr que si j’avais été un homme sensé, bon et sage, mon fils serait encore vivant. Oui, je sais qu’il était malade, j’en prends lentement conscience. C’est ce que dit la thérapeute de ma femme et de ma fille. C’était une maladie. Mon fils est mort de dépression comme on meurt d’un cancer. Il est mort d’une souffrance insupportable. Mais je sais aussi qu’on aide les malades. Je sais que quand quelqu’un est alité, au dernier stade d’un cancer, ses proches peuvent lui apporter la chaleur et l’amour qui lui permettent de partir dans la dignité. Mon fils n’a rien reçu de tel. Je ne lui ai donné ni amour ni dignité. Je lui ai donné un appartement où une bonne femme était morte et dont, merde, il ne voulait pas.
Je m’interromps à nouveau. Je regarde dans les yeux Jadzia assise en face de moi. Des yeux tristes et sages. Je regarde Jarek. Il a enlevé ses lunettes pour les essuyer avec un petit chiffon. Il attend ce que je vais dire.
Traverse calmement le bruit et l’agitation, et souviens-toi de la paix dans le silence.
Ça me traverse la tête, et je me dis que les desiderata ne sont que de foutues balivernes.
Énonce ta vérité de façon claire et calme, écoute les autres, même idiots ou inconscients, eux aussi ont droit à la parole.
Oui, je suis idiot et inconscient, c’est ça que j’ai à dire, mais à quoi ça sert ?
— L’utilité, c’est un mot rebattu, dis-je à voix haute.
— Continue, Marcin, m’encourage Jarek.
Sous-entendu : développe ton sujet.
— Et maintenant ? Je ne peux pas continuer à mentir. Mon fils a dû mourir pour que j’arrête mes mensonges. J’ai accusé mon ancien associé en affaires, mon ami, d’avoir participé à un crime. Bien sûr, il partageait des fréquentations avec Piotr dont je ne savais rien. C’étaient des gens mauvais qui se permettaient des choses qui auraient dû les conduire en prison, mais ils n’ont pas tué mon fils. Si j’avais su tout ça, si je m’y étais ne serait-ce qu’un instant intéressé, si j’avais eu l’esprit clair au moins une fois, je lui aurais demandé, merde, qu’est-ce qui t’arrive, Piotr, dis-moi.
Je m’interromps. Ça n’a aucun sens de parler de ça.
— Je m’imaginais sûrement cet assassinat pour pouvoir continuer à me mentir, pour accuser le plus de gens possible.
Pour conclure, je fixe le mur. Je devrais sentir un soulagement, une légèreté. Je ne ressens plus rien. Qu’y a-t-il encore à sentir ? Ce n’est sans doute pas pour éprouver quelque chose qu’on reconnaît une faute. On le fait pour montrer aux autres un minimum de respect.
— Et c’est moi qui ai frappé Jadzia. J’étais complètement saoul. Jadzia, excuse-moi, s’il te plaît.
Quelqu’un lance un soupir étonné. Je m’efforce de ne pas regarder qui, mais ça doit être Helena.
Jadzia ne réagit qu’après un temps. Jarek ne l’interrompt pas, il a renoncé à veiller au tour de rôle, il a raison, dans cette situation, cela n’a pas de sens.
— Pour ce qui est de pardonner, je ne t’excuserai pas, parce que ça a été épouvantable. Mais il y a eu là quelque chose de précieux, je dois le dire. Ivre, j’avais été capable de foutre sur la gueule à mon mari. Il n’a jamais rendu les coups, parce que c’était un homme bien, paix à son âme. Je lui étais une croix à porter. Grâce à toi, Kania, j’ai vu ce que c’était que d’être battu par un ivrogne.
— Ne dis pas ça. C’est terrible. Il n’y a là rien de précieux.
— Marcin, je dirai ce qu’il me plaira, répond-elle.
J’acquiesce. Bien sûr.
— Autre chose, Marcin ? demande Jarek.
— Non. C’est tout. Merci.
Personne ne me répond. Jarek balaye la pièce du regard.
— Quelqu’un a encore quelque chose à dire à Marcin ?
Silence. Après un long moment, Sylwia prend la parole, je vois qu’elle est furieuse mais qu’elle essaye de le cacher.
— Ça fait beaucoup, commente-t-elle.
— Oui, beaucoup, confirme Jarek.
— Je ne sais pas… je ne sais pas ce que je devrais ajouter.
Elle se tourne vers Jadzia.
— Pourquoi n’as-tu rien dit ?
— Il cherchait son fils. Et puis il l’a trouvé, pendu à cet arbre. Ça n’a pas été un moment facile, répond Jadzia en haussant les épaules.
— Tu le justifies.
Sylwia est tellement furieuse qu’elle gronde. Elle m’écharperait volontiers.
— Non, non, je ne le justifie pas. Tout simplement, je t’explique pourquoi je n’ai rien dit.
Sylwia veut ajouter quelque chose, mais renonce. Elle secoue la tête.
— Il faut que je digère ça, finit-elle par lâcher. Et je n’ai rien à dire.
— Moi non plus, enchaîne Satan.
— Pareil, dit Michal.
Les autres se taisent. Gus griffonne sa feuille de papier avec une telle force qu’il va finir par percer le carton qu’il utilise comme sous-main. Jarek relâche son souffle.
— C’est une affaire difficile, Marcin. Tu as été frappé par une grande tragédie, la plus grande de toutes. La mort d’un enfant est une chose terrible. Il n’y a pas de mots… J’ai entendu dire dans une série, et ça m’est resté en mémoire, que quand tu perdais ta femme, tu devenais veuf, ou si c’étaient tes parents, tu devenais orphelin. Mais pour la perte d’un enfant, il n’y a pas de mot. C’est vrai que tu as abusé de notre confiance. Tu as fait pire que boire à l’excès ou que venir ici vraiment saoul. Tu nous as trompés pendant toute une année en te moquant de nous, de la thérapie, de l’abstinence, bafouant le sens de ce que nous faisons ici.
— Oui. C’est exactement ce que j’ai fait.
Je suis d’accord avec lui.
Jarek me lance le regard lourd de celui qui en a assez de prendre des décisions et de diriger un tel groupe. Il a vraiment l’air malade, le visage bouffi, les yeux rouge sang. Il préférerait sûrement tout laisser tomber et sortir.
— Il me semble, fait-il après un temps, que nous devrions voter pour savoir si tu peux continuer à faire partie du groupe.
J’acquiesce.
— Je n’affirme pas que tes intentions maintenant seraient impures. Tu dois certainement vouloir te reprendre en main. Fortifier ta colonne vertébrale. Être dans la vérité, comme on dit. Mais je ne sais pas si c’est ici que tu dois le faire. Je te dis tout de suite que je suis contre, et ma voix ira à ton éviction du centre. Le plus important, pour moi, c’est l’intégrité thérapeutique du groupe. Tu dois le comprendre.
— Ma voix ira aussi contre toi, Marcin, dit Sylwia. Désolée.
Évidemment, je les comprends.
— Je sais que je ne vais plus vous embobiner, fais-je d’une voix douce comme si j’avais quelque chose à demander.
— Justement, dit Jarek. C’est ce que nous voulons, que tu arrêtes de nous embobiner.
Évidemment, il a raison, évidemment, c’est ce qu’ils doivent faire. Encore une gorgée d’eau. Je vais y aller. J’ai encore quelques arbres à planter dans mon jardin. Et une fois que j’aurai fini… je ne sais pas.
Il y a quelques jours, j’ai dit à Marta et Ula que j’enviais Piotr et que j’aurais préféré mourir.
C’est un peu tard pour ça, avait répondu Marta.
Elle a raison.
Il faut vivre. C’est le pire dans tout ça.
Je regarde ces murs sales contre lesquels tant de gens se sont appuyés.
Il faut aller m’appuyer ailleurs. Tant pis. Chaque fois que je suis venu ici, je me suis toujours assis près de la porte. Pour pouvoir m’enfuir à tout moment.
— Tout ce qu’il était nécessaire de dire l’a été, ajoute Jarek. Nous pouvons commencer à voter.
Je ferme les yeux. Je ne veux pas voir qui vote comment. Qu’on me donne simplement le verdict.
Et soudain, une voix profonde, venue d’ailleurs, une voix pleine, une voix que je n’ai sans doute jamais entendue, ou, si je l’ai déjà entendue, que je ne croyais plus pouvoir entendre.
— Excusez-moi, dit Motus faisant se tourner tous les autres vers lui.
— Pawel ?
Jarek est le seul à ne pas s’étonner, comme s’il avait toujours su que Motus finirait par prendre la parole.
Celui-ci rajuste ses lunettes, change de position, écarte largement les jambes, s’appuie des coudes sur ses genoux, se penche en avant, croise les mains. Maigre à l’extrême, osseux, il a l’air d’un grand insecte à l’affût. Il me regarde.
— Il y a des choses que nous ne nous expliquerons jamais, commence-t-il. Nous sommes plus petits que les mystères qui nous entourent.
— C’est tout ? demande Jarek.
— Non, non, ce n’est pas tout. J’ai connu un homme un jour. Je connais peu de gens parce que connaître quelqu’un, c’est une chose sérieuse. Mais disons que je connaissais cet homme. Il s’était installé un hiver sur un terrain qui appartenait à ma mère. Ma mère avait peur de cet homme. Elle m’a demandé de le chasser. Comme vous voyez, je ne suis pas du genre à chasser qui que ce soit. Comment dois-je m’y prendre ? me suis-je demandé. J’y suis allé, c’était le dernier de cette série d’hivers très rudes. Il était allongé sur un de nos tapis, enveloppé de tous les tissus et couvertures qu’il avait pu trouver. Je ne pouvais pas le chasser, je ne pouvais pas le tuer, ce qui serait revenu au même. J’ai expliqué ça à ma mère à qui j’ai dit : toi qui vas à l’église, tu me demandes de tuer un homme ? Comment peux-tu concilier ça ? Il y avait une prise électrique sur le terrain. Je lui ai apporté un réchaud, un vieux que j’ai trouvé à la cave. Ne chauffe pas trop, sans quoi tout va griller, je lui ai demandé. Je lui ai apporté une cuvette, une serviette. J’ai pris de l’eau que j’ai fait chauffer. Il s’est lavé, je lui ai donné de vieilles fringues à moi. De quoi manger, du café, une soupe dans un thermos. Un bout de pain. Il est resté là un mois. Il m’a dit comment il s’appelait. À part ça, il ne m’a pas dit grand-chose. Il ne savait pas vraiment parler. Moi non plus. Il connaissait des livres, il en avait lu beaucoup. Nous avons parlé de livres. De voyages. Du fait qu’il faut toujours fuir quelque part, n’est-ce pas ? Drôle d’histoire que ces histoires de fuites. Je savais qu’il ne survivrait pas. Il lui arrivait de disparaître, d’aller voler chez les autres, de l’alcool dénaturé, de l’antigel. J’en ai bu une fois avec lui pour faire pareil, voir comment c’était. Le résultat est que j’ai perdu connaissance. Mon alcoolisme, c’est une autre histoire. Une façon de boire éduquée, mesurée, distinguée. Rien de spécial à dire. Lui aussi avait dû être comme ça un jour, mais je ne lui ai jamais demandé qui il était. Cela ne m’intéressait pas. Ce qui m’intéressait était d’avoir de quoi me souvenir de lui. Oui, c’est sans doute ce que je voulais lui donner, le faire entrer en mémoire. Il n’était déjà plus personne, il n’avait pas de nom, pas d’âge. J’écoutais ce qu’il disait. Je le voyais manger, se laver, c’est comme cela que je l’ai vraiment connu. Difficile à expliquer, n’est-ce pas ? C’est un mystère, un grand. Il reste toujours quelque chose d’un homme, même si on lui prend son passé et tout ce qu’il contient. Ma mère m’a posé des questions sur lui, mais elle n’est jamais allée le voir. Elle avait peur. Ce que je comprenais. C’est normal que les gens aient peur des sans-abri, des dévoyés, des exclus. Ils leur rappellent la vérité du monde.
Motus s’interrompt. Personne sans doute n’écoute ce qu’il dit, tous sont frappés par le simple fait qu’il ait ouvert la bouche. Lui-même a l’air étonné.
— Pour faire court, un beau jour, cet homme est mort. Je ne l’ai même pas dit à ma mère. Elle aurait été effrayée. Je lui ai menti, je lui ai dit qu’il avait disparu, qu’il était parti. J’ai appelé la police. Il s’est avéré qu’il avait des papiers dans une doublure de ses vêtements. Un vieux passeport périmé. J’ai aussi menti à la police, j’ai dit avoir ignoré sa présence sur le terrain. On a découvert en vérifiant son identité qu’il s’agissait d’un homme très riche. Le dernier d’une famille de maraîchers dont le capital avait crû au fil des années. Je ne connais pas les détails de cette histoire, mais il était devenu l’unique propriétaire de terrains valant des millions, et d’immeubles à Varsovie, à Pulawy et à Plock. Il avait quarante-deux ans, ses parents étaient morts vingt ans plus tôt. Il aurait pu faire ce qu’il voulait de sa vie. Il est mort solitaire sur le terrain de ma mère. Toute sa fortune est passée dans les caisses de l’État. Et on peut dire, bien sûr, que cet homme était malade, comme le fils de Marcin. Mais est-ce que cela épuise toutes les questions ? Non. C’est une chose qu’on ne peut comprendre par la raison. Aurais-je pu le sauver ? C’est une autre histoire que je ne peux pas comprendre.
Motus me regarde. Il est calme. Il rajuste les lunettes sur son nez, il souffle. Il me sourit. De cet étrange et vilain sourire dont la seule vue fait pleurer les petits enfants.
— Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment, sauver quelqu’un ? demande-t-il.
Je hoche la tête, c’est une bonne question.
— C’est tout ? reprend Jarek.
Un discret « j’hallucine » échappe des lèvres de quelqu’un, de Gus sans doute.
— Voilà, c’était mon feedback. Merci, répond Motus en revenant à son ancienne position, les jambes croisées et les yeux fixés sur le mur.
Il se débranche comme un appareil qui a rempli sa fonction.
— OK, on vote, soupire Jarek.
Il en a déjà assez de tout ça. Il voudrait que les choses reviennent à la normale, mais rien ne peut plus être normal.
— Je vais fermer les yeux. Je ne veux pas voir qui lève la main. Vous me direz simplement le résultat, leur fais-je.
— Pas de problème, répond Sylwia, encore furieuse.
Comme toujours, ils seront contre moi. Tant pis.
Tu n’es pas moins enfant de l’univers que les arbres et les étoiles, tu as le droit d’être ici.
Mon cul, oui.
— On vote. Qui est pour que Marcin ne participe plus aux réunions de notre groupe thérapeutique ? fait la voix de Jarek, vide et fatiguée.
Je ne vois pas qui lève la main ; comme promis, je garde les yeux fermés.
Ça fait drôle de tenir parole.
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