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Ne tourne qu'à gauche
Je me réveille et cette fois, je sais où je suis.
Mon appartement.
Pitoyable.
Un matelas, des placards, des traces de crasse, de la vaisselle Ikea, des vêtements de supermarché sur des cintres de chez Ikea, quelques fringues plus sympas dans des housses en plastique, un unique carton, de la paperasse dedans, quelques livres et des disques emportés à la va-vite. L’équipement sono, la majorité de ma collection de vinyles, tout cela est resté à la maison, dans la Super Piaule, fermée à clef maintenant. À moins que Marta ait tout jeté. J’ai peur de vérifier. Et je n’ai pas posé la question.
Je me réveille et je sais que j’ai fait un rêve. Mais je ne me souviens de presque rien.
Je me rappelle seulement que je courais dans la gare en étant furieusement pressé. Ça devait être la gare centrale. L’écho grésillant d’une voix féminine annonçant un départ remplissait tout le hall ; le grand tableau des arrivées et départs était suspendu à ma droite au-dessus de l’escalier qui descendait. Mais le tableau ne m’intéressait pas, même si je me dépêchais comme si mon train était sur le point de partir.
À part cela, je ne me souviens de rien. Je ne me rappelle presque jamais mes rêves.
Ah oui, à propos, est-ce que je me souviens de quoi que ce soit ? Des souvenirs épars sautent dans ma caboche comme des poux mais ils ne s’arrangent pas en image cohérente. Y compris les souvenirs concernant Piotr. Il y a différents Piotr qui ne se connectent pas entre eux.
Le Piotr qui vient de naître est petit, chauve, fripé et il pleure affreusement, en plus de quoi, il émet un bruit étrange comme s’il voulait se racler la gorge. Le médecin dit que tout va bien et le répète quatre fois parce que je lui pose autant de fois la question.
Le Piotr qui a un an fait ses premiers pas dans la salle de bains, il progresse en direction de la baignoire, ça, je me le rappelle très clairement, ses petites paluches sur le rebord couvert de cheveux et de traces de savon.
Le Piotr qui a cinq ans ouvre une armoire et voit notre chatte Aria en train de mettre bas sur un tas de serviettes. Les chatons ont l’air de chewing-gums animés et hurlants, il y en a cinq et Piotr croit qu’Aria dévore le sixième, mais ce n’est que le placenta, alors Piotr appelle Ula qui accourt et commence aussitôt à pleurer affreusement. Piotr la serre dans ses bras et lui explique qu’elle ne doit pas avoir peur.
Le Piotr qui a huit ans m’asperge d’un seau d’eau froide le lundi de Pâques, comme le veut la tradition, ce qui n’est même pas pénible parce que j’ai une gueule de bois affreuse et que grâce à cela, au moins, je décuve.
Le Piotr qui a douze ans brise le poignet d’un autre garçon durant un combat d’entraînement lors de son cours d’aïkido, après quoi nous devons parler longuement avec les parents de ce garçon, ils sont hystériques et délirent, prétendant nous traîner devant les tribunaux ; quant à Piotr, il n’a pas la moindre intention de présenter des excuses : il voulait gagner et il a gagné.
Le Piotr qui a quinze ans rentre d’un voyage scolaire bourré comme un coing ; la nuit, nous l’entendons essayer de gerber un coup en toute discrétion, ce qui me fait bien rire, et le matin, il se lève, terriblement embarrassé, mais aussi endolori, ce qui me fait marrer encore davantage. En revanche, ça ne fait pas rire Marta qui passe un savon immense non pas à lui, mais à moi, en disant qu’elle ne permettra pas qu’il devienne comme moi. L’instant d’après, elle lui prépare une soupe chaude.
Le Piotr qui a dix-sept ans remporte un tournoi de jeux vidéo, j’estime que c’est une perte de temps, mais il y gagne dix mille zlotys et je suis fier de lui, vraiment. Puis il passe le bac et commence ses études, nous oublions même de nous en inquiéter tant il semble évident qu’il va y arriver. Il passe son permis à sa première tentative, sans l’avouer à sa mère parce que celle-ci lui interdit de prendre la voiture, de peur qu’il se tue. À moi, il ne me le dira jamais et, un jour, il arrive simplement devant la maison au volant d’une vieille Passat délabrée qui a l’air d’avoir été volée dans une casse. Il a alors vingt-deux ans.
Ça, je m’en souviens – mais il se pourrait que même ça, je m’en souvienne de travers.
Il se peut que je me rappelle tout de travers.
Alors, je tente de me souvenir en prenant ma douche, en me brossant les dents, en avalant de l’ibuprofène, en analysant dans la glace les griffures et les bleus qui changent de couleur sur mon visage – mais j’en suis totalement incapable.
Au bout du compte, je sors de chez moi. Le tramway pue. J’arrive à destination.
Les lettres à moitié arrachées collées à la vitre annoncent que c’est ici : Phex Thai Food. Mon sac semble peser cent kilos, il me tire vers le bas, me met à genoux. Il contient des annonces au format A4 imprimées par Marta, avec une photo de Piotr et l’inscription DISPARU.
J’entre à l’intérieur ; ça ne pue pas la friture, ils n’ont probablement pas encore commencé à cuisiner. En revanche, ça sent un cosmétique exotique bas de gamme, une place de marché à Bangkok où l’on vendrait des parfums contrefaits. La pénombre règne, la salle est complètement vide ; un bouddha en plâtre doré est assis près du mur, un tas de poissons de couleur nage dans l’aquarium. L’autre fois, il y avait de la musique, je crois, mais pas aujourd’hui. Seul l’aquarium émet un glouglou discret ; ce son me rampe dans l’oreille, lentement, tel un insecte.
Je remarque d’emblée la table où l’on était assis. C’est celle à l’angle, près du mur.
— C’est fermé.
Je me retourne. Le type a près de soixante ans et il n’est pas asiatique, même s’il fait semblant de l’être en s’attachant les cheveux à la samouraï et en portant une espèce de pyjama en satin dans le style du docteur Paj-Chi-Wo dans l’Académie de monsieur Kleks. Dans L’Incantation de la vallée des serpents , il y avait aussi un personnage de ce genre, je crois. Je le fixe un instant, je ne suis pas certain de n’être pas dans un rêve.
Il se pourrait que je sois toujours couché dans un coin, par terre, en sang et la tronche explosée.
— Je suis venu ici… avant-hier, dis-je.
Il me contemple en plissant les paupières.
— Vous êtes venu, confirme-t-il en hochant la tête.
La conversation s’arrête là, je ne sais absolument pas comment lui expliquer la raison de ma visite.
— Avec mon fils.
Il hoche la tête une nouvelle fois.
— Et alors ? me demande-t-il.
— C’est bête…
Ma gueule s’assèche, mon front en revanche devient tout moite. Je cherche un point d’appui autour de moi et en moi. « Je te hais, papa », me dit Piotr, et moi, je ne sais absolument pas ce qui s’est passé ensuite. Et qu’est-ce qui s’est passé avant ? Des salutations maladroites, peut-être, un « salut » ; j’ai peut-être tenté de l’enlacer, mais il s’est écarté ; je lui ai peut-être demandé : quoi de neuf, comment va Kinga, et le boulot, et il m’a répondu par demi-phrases, comme toujours. Mais c’est lui qui a voulu cette rencontre. Pour me dire quelque chose. Mais quoi ?
— Quoi ? demandé-je à voix haute.
— Vous avez oublié quelque chose ? me suggère le gars en tentant de comprendre où je veux en venir.
— Tout, lui dis-je et alors ça s’écroule en moi, je me résigne.
Je ne lui expliquerai rien, je me retourne et je m’approche de la table. Elle est comme les autres tables, couverte d’une nappe, avec des fleurs en plastique multicolores dans un petit vase.
Encore une fois, depuis le début…
— Je suis venu ici avant-hier avec mon fils. Et… il n’est pas rentré à la maison depuis ce moment-là. Et moi… je ne me souviens de rien.
Je me tourne vers lui. À chaque fois que je l’avoue, c’est comme si je l’avouais pour la première fois. Nous faisons tous ça. N’écoutez pas ce qu’on vous dit, c’est un tas de conneries de toute manière. Putain, m’enfuir d’ici en courant, passer à la supérette, acheter une bouteille ; ça pourrait être le rouge le moins cher, ça pourrait même être une vodka et un pack de quatre binouzes bas de gamme, et un jus de pomme en soft ; acheter tout ça et rentrer à la maison. Regarder la ville par la fenêtre. La regarder ainsi jusqu’au soir.
— Je ne comprends pas, dit-il et moi, sans savoir pourquoi, je soulève la nappe.
Sur la surface lisse de la table, il y a une trace de chaussure. Je le regarde, étonné.
— Je me souviens de vous. Je me souviens que vous êtes arrivé en retard, votre fils est resté assis longtemps tout seul. Il ne voulait rien commander avant que vous ne soyez là.
— Et ?
J’attends la suite.
— Et au bout du compte, vous êtes venu.
— Et il ne s’est rien passé de bizarre ?
Il me contemple longuement.
— Vous êtes arrivé en courant, brusquement, comme s’il y avait le feu. Les gens ont eu peur. C’est pour ça que je me souviens de vous.
— Je me suis saoulé ?
— Excusez-moi de vous dire ça, mais si vous ne vous souvenez de rien, c’est fort probable, oui, dit-il avec impatience.
— Je criais ? J’ai haussé la voix ?
Il ne répond rien.
Je me détourne, je regarde la trace de la chaussure. Il la remarque aussi.
— Samut ! crie le faux Paj-Chi-Wo.
Une seconde plus tard, un garçon émerge des tréfonds du resto, un Thaï, petit, fibreux, légèrement apeuré, dans des fringues de travail. Il regarde le type, puis la trace de chaussure sur la table.
— Essuie ! grogne-t-il sur le garçon qui retourne aussitôt là d’où il est venu.
Avant qu’il ne disparaisse dans l’arrière-salle, je remarque qu’il porte des bottes aux pieds, alors que le truc visible sur la table est manifestement une empreinte de basket.
— Disons que vous vous êtes disputés tous les deux, m’annonce le patron à contrecœur. Assez violemment.
— À quel sujet ?
— Je n’en sais rien, cher monsieur, je n’étais pas attablé avec vous.
Il est de plus en plus irrité.
— Excusez-moi, je…
En somme, je ne sais pas ce que je veux.
— Vous avez peur.
Oui, j’ai peur. J’acquiesce.
— Tout ira bien, me console-t-il, mais sur un ton tel qu’on dirait qu’il n’y croit pas lui-même.
Je hoche la tête. C’est très dur de rester ici, mais il est encore plus difficile de sortir. Mon téléphone sonne. C’est Jadzia. Je ne réponds pas.
— Mais…
Je tente encore de poser une question, à grand-peine.
— … vous êtes sûr que… est-ce que je…
— J’en doute.
Je ne sais pas s’il sait vraiment ce que je veux dire ou s’il veut seulement mettre fin à la conversation.
Jadzia m’adresse un sms : « Si tu as besoin d’aide, j’ai ma journée de libre. »
J’en ai besoin. C’est gentil. Jadzia est gentille. Je saisis plusieurs feuilles avec la photo de Piotr dans mon sac, je les fourre rapidement dans la main du gars et je sors avant qu’il n’ait le temps de dire quoi que ce soit. L’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’il reste avec ces feuilles à la main, à me raccompagner du regard, mais je ne fais que l’imaginer.
Dehors, l’air est deux fois plus léger.
Il faut que je marche droit devant, peu importe, je ne sais pas où, mais soudain Paj-Chi-Wo sort du resto. Il s’est rappelé un truc, ça se voit, ou alors, il a fait un examen de conscience et estime me devoir quelque chose.
— Votre fils a mis fin à la rencontre. Ça a fait un petit esclandre. Vous avez couru derrière lui.
— Derrière lui…, dis-je mécaniquement.
— On devinait des émotions très fortes, précise-t-il, puis il me ferme la porte au nez.
Et alors, une sensation, une fraction de seconde de clarté, une illumination. Ça y est, je sais. Je me souviens. Ce n’était pas un rêve, c’était pour de vrai, c’était ce soir-là. Après la rencontre avec Piotr.
— Je vous ai déjà demandé de ne pas remettre les pieds ici, dit-il encore en entrebâillant une dernière fois la porte. Je réitère humblement mais fermement cette demande.
Je me souviens d’être entré en courant dans la gare, très pressé, mais les horaires des trains ne m’intéressaient pas du tout. Je me rappelle avoir eu très peur.
Je ne sais absolument pas pourquoi.
Je prends une inspiration profonde, j’appelle Jadzia. Quand elle décroche, je lui demande :
— Jadzia, écoute, est-ce qu’on peut se voir au Starbucks de la gare centrale ?
*
Je touille pour occuper ma main, il n’y a ni sucre ni lait dans ce café uniformément noir, tiède, amer. Il est comme il faut.
— J’adore les Starbucks, dis-je en tapant du bout de l’ongle la grande tasse moche.
Jadzia n’aime pas les chaînes de café parce qu’elle est d’une génération qui boit son café à la maison. Son café est blanc et déjà un peu froid. En revanche, le petit pain chaud à la cannelle était très à son goût, elle s’est même salie un peu avec le sucre glace. Je prends une serviette, je me penche au-dessus de la table, je lui essuie les lèvres et elle en rougit.
Quelqu’un l’appelle, elle sort pour lui parler, me laissant seul.
Ils en mettent par seaux entiers. On n’arrive jamais à s’habituer à une telle dose de caféine. J’en ai d’emblée des sueurs, des palpitations cardiaques. C’est presque comme de la vodka, dis-je en riant quand elle revient.
— Tu es resté longtemps au poste hier ? me demande-t-elle.
— Quelques heures.
— C’est long.
— Ils attendaient que je dise quelque chose.
— Tu ne te rappelles toujours rien ?
Je secoue la tête.
— Ils vont continuer à t’embêter.
J’acquiesce.
Jadzia désigne le paquet de cigarettes. Elle a raison. Faut fumer, les clopes ont des vitamines. Je fais passer un cachet avec le café. Je regarde autour. Personne ne nous prête attention ; des gens retranchés derrière leurs bagages surfent sur le web. Un type à première vue assez propre, relativement ordinaire, mais en réalité sans abri, s’est installé dans un coin, poliment éloigné des autres. Il porte un survêtement de sport trop grand enfoncé dans des chaussures de travail Caterpillar très usées mais toujours entières. Deux bonnets enfoncés l’un sur l’autre. En bas du dos, un sac de couchage replié en un dé très compact. Jadzia lui a commandé un café qu’elle est allée placer devant lui parce qu’il avait honte d’approcher pour le prendre. Il a bu en zyeutant aux alentours comme s’il avait peur que quelqu’un le lui prenne. Je croise son regard, il est pénétrant, perçant. Je détourne les yeux.
— Bon alors viens, on va coller toutes ces affiches, mais il faut demander la permission à quelqu’un. Faut peut-être qu’on passe au point info, dit Jadzia.
— Y a pas que ça…, dis-je tout bas.
Jadzia se penche vers moi.
— Je me souviens d’être venu ici. L’autre nuit.
— Pour quoi faire ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais j’étais là. Et il faut que je me rappelle davantage, dis-je encore plus bas.
Elle hoche la tête. Elle comprend sur-le-champ.
Nous avançons dans le couloir de la gare. Nous dépassons une librairie, un Subway, et passons à l’air libre, au coin fumeurs en bas de l’escalier à côté de l’arrêt de bus où on se fait aussitôt accoster par des sans-abri : deux femmes édentées et rabougries et un barbu qui a l’air d’avoir cent ans. Ils tremblent tous alors qu’il ne fait pas froid. Ils nous demandent des clopes, bien qu’ils soient en train de fumer. Je les chasse, même si ce sont des êtres humains comme moi.
Il n’y a pas de gradation ici, a annoncé Jarek lors de l’une des premières sessions de groupe. Ça n’a aucune importance de savoir si tu as bu une piquette, du parfum ou un single malt douze ans d’âge. L’alcool, c’est de l’alcool. C H OH, c’est du C H OH. 2 5 2 5
Picoler, c’est picoler.
Vous êtes tous pareils.
Nous aussi.
Jadzia plisse les yeux comme si elle tentait de lire en moi, de déchiffrer un truc dont je ne me rends pas compte. Mais en fait, le soleil l’éblouit, alors elle sort de son sac à main d’immenses lunettes de soleil félines de chez Prada. Elle dit les avoir reçues de sa fille qui est hôtesse de l’air. Emmitouflée dans un épais pull noir, avec ses bras croisés sur son immense poitrine, elle n’a à présent plus une once de cette aura bienveillante qui émane d’elle lors de nos séances. Elle a l’air catégorique, concrète, forte, comme quelqu’un qui résout des problèmes. Elle devait ressembler à ça durant toutes ses années de travail à la comptabilité qui lui manque tant et qu’elle se remémore lors de chaque thérapie. Ses cheveux blonds aux racines noires sont noués en queue-de-cheval au sommet de son crâne.
Elle prend à la main une des feuilles avec la photo de Piotr, elle s’empare de la colle que m’a donnée Marta et plaque l’annonce sur le mur de la gare, sans gêne et sans regarder autour.
— En fait, à quoi bon chercher l’accueil pour demander la permission ? fait-elle.
C’est seulement à ce moment-là que je jette un œil à ces feuilles.
Je ne les ai pas regardées quand je les mettais dans mon sac le matin, quand je les fourrais dans la main du patron du resto.
Marta voulait absolument utiliser une photo sur laquelle Piotr souriait. Elle m’a dit que ça enverrait une énergie positive, que ça le ferait revenir, que ça l’aiderait. Je lui ai demandé depuis quand elle croyait à des bêtises pareilles. Je n’étais pas obligé de le faire, mais j’ai posé la question. Elle a commencé à hurler, moi aussi. Ça aurait pu être pire si Ula n’avait pas remarqué, fort lucidement, que lorsque les gens sourient, ils cessent de se ressembler, alors il vaut mieux utiliser une photo normale, sa carte d’identité ou son passeport, par exemple. Et puis, il s’est avéré que nous ne possédons pas de photo sur laquelle Piotr sourit. Nous n’avons que celle-ci, Piotr y a des lèvres pincées et étroites. Il regarde quelque part sur le côté, probablement la main du photographe. Cheveux en brosse, lunettes. Cou fin, comme chez un oiseau. Il est tout entier étroit et long. Il a tenté d’aller à la muscu, mais ça n’a rien donné. Les muscles ne veulent pas tenir sur lui. Son corps est comme une viande sortie d’un bouillon.
Je lis le texte sous la photo. Piotr Kania, vingt-cinq ans, vu pour la dernière fois le soir là et encore là, vêtu de… À propos, de quoi était-il vêtu ? Je ne suis pas en mesure de me le rappeler. Piotr était toujours habillé pareil : un haut de survêtement à capuche sans inscription, toujours le même blouson North Face, un pantalon chino ou un jean, toujours le même genre de chaussures, des baskets New Balance grises, bleu nuit ou noires. Pour des occasions spéciales, il enfilait le même pull rêche. Quand Ula a ouvert l’armoire chez eux, dans leur appart, on y a trouvé une quinzaine d’assortiments de vêtements presque identiques.
Mais ce soir-là, au restaurant, il portait autre chose, je crois. Il était plus criard. Plus expressif. Est-ce que c’était vraiment une question de vêtements ?
— Beau gosse, remarque Jadzia.
— Sois pas si polie.
— Si, si, il est beau, mais laminé.
— Peut-être, dis-je en hochant la tête. Il est peut-être laminé.
Et alors, tout d’un coup, totalement sans raison, Jadzia me serre contre elle très fort, si fort que je n’arrive plus à respirer parce que Jadzia est grande, lourde, très chaude et épouvantablement laineuse à cause de son gros pull noir.
— Tu vas m’écraser, balbutié-je.
Je veux lui dire que tout ira bien, qu’on va retrouver Piotr, mais je n’en ai pas la certitude.
— On va le retrouver, tu verras, dit-elle.
— Pourvu…
Ses deux potes, Lolek le rouquin et l’autre, là, Jan je crois, ne l’ont pas vu depuis plusieurs jours. Ils soutiennent qu’il n’a contacté personne. Ils ne se voient qu’une fois toutes les deux semaines pour des « séances » du type bière, pizza, jeux sur console – la date de la suivante tombe vendredi prochain. Et c’est tout. Nous leur avons parlé hier, sur le parking du McDo à côté du centre commercial Arkadia, en pleine nuit ; ils sont arrivés assommés, somnolents – deux canassons froissés et hirsutes. Jan a montré son téléphone à Marta pour prouver qu’il a contacté Piotr pour la dernière fois trois jours plus tôt en lui envoyant un dessin rigolo et incompréhensible sur l’informatique. Piotr a reçu le message, l’a lu, mais n’a rien répondu. À part ça, ils étaient terrifiés, par leur propre ignorance aussi. Ils n’avaient absolument rien à nous dire.
Piotr et Lolek travaillent ensemble dans la même boîte qui fait des jeux vidéo. Ces temps-ci, ils préparent une espèce de grand jeu international sur des soldats-zombies. Il fut un temps où ça m’aurait fait marrer, mais il y a quelques mois, leur boîte à la con a dépassé en Bourse la multinationale du cuivre KGHM.
D’après Lolek, Piotr n’est pas allé au bureau hier ni avant-hier. Or le jeu est dans sa phase critique de codage. Ils sont en plein crunch, quoi que cela veuille dire.
— Puis-je parler avec quelqu’un qui y travaille ? a alors demandé Marta. Avec son supérieur ?
— Ils en savent encore moins que vous et nous, a répliqué Lolek en haussant les épaules.
— Ils savent ce que faisait mon fils ! a crié Marta.
— Il codait, a dit Lolek en haussant une fois de plus les épaules.
— Il code, l’a corrigé Marta.
Lolek a secoué la tête, puis il s’est éloigné vers le McDo sans un mot de plus. Marta voulait le rattraper, mais Ula l’a retenue par le bras.
Je prends une cigarette dans le paquet de Jadzia et lui parle du sang. Elle ne commente pas, elle écoute. Je lui annonce que les policiers ont mis le drap roulé en boule dans un sac plastique et l’ont apporté – paraît-il – au labo. Je lui dis que Marta répète en boucle que c’est de la soupe ou de la peinture, ou un jus. Éventuellement, du sang de chien. Ou alors que ces draps appartiennent à quelqu’un d’autre et que Piotr a accepté de les lui laver. Elle nous a exposé chacune de ces théories à voix haute sur le parking du McDo au petit matin. Personne n’a rien retorqué.
— Pauvre femme, ton ex.
C’est le seul commentaire que fait Jadzia au sujet de ces draps.
— Techniquement, c’est toujours ma femme.
— Techniquement, dit-elle.
Peut-être que si je ressens si peu de chose, c’est parce que si je sentais tout ce que je devrais sentir, je n’arriverais même pas à courir jusqu’au pont pour en sauter.
— On en colle encore un peu. Envoie, dit Jadzia et elle éteint énergiquement sa cigarette pour se diriger aussitôt dans les allées de la gare.
Coup de fil. Ula. Je décroche.
— Papa, on part à l’aéroport chercher Kinga, m’annonce-t-elle.
— Je suis encore en train de coller les affiches, dis-je alors que la faim m’attrape par la gorge de sa paluche armée de serres.
C’est par miracle si je suis arrivé à expectorer la dernière syllabe.
— On passe te chercher, ajoute-t-elle avant de raccrocher.
Je compte mes respirations. Prière de sérénité. Je ne me souviens même pas bien des paroles. Un chewing-gum, dans le gosier, vite. Et encore un cachet avec ça, du Convulex. Ça ne donnera rien, mais la seule action d’avaler une pilule me rassure. Après un temps, la patoche aux griffes froides relâche délicatement son étreinte. Le cachet m’élargit un peu la gorge. Je peux à nouveau respirer.
— Allons plus loin. Tu te rappelleras peut-être autre chose.
Jadzia me conseille d’avancer tout droit, en direction de la galerie marchande. Je la suis docilement, comme un fils.
Nous nous promenons lentement comme si nous étions dans un parc. Pour tous ces gens pressés, nous sommes des obstacles sur le trajet de leur slalom, mais Jadzia s’en fiche. Elle ne tente de m’aiguiller d’aucune sorte, elle ne me harasse pas de questions. Elle est sage. Nous parlons d’autre chose, d’un truc à côté, pour que cette partie du cerveau qui se souvient puisse avancer sur son chemin en toute quiétude.
— Je me rappelle quand la fille d’une copine de travail a disparu comme ça. Cette Kasia dont je vous ai parlé. Ils l’ont cherchée trois jours. On ne savait rien, personne n’avait rien vu. Et il s’est avéré, écoute ça, qu’ils étaient partis avec son copain à un festival de musique, à l’Open’er. Elle est rentrée saine et sauve. Et même pas enceinte !
Elle en rit.
— Je crois que Piotr n’aime pas les festivals, dis-je.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Je n’en sais rien. Mais il n’a pas l’air d’écouter de la musique.
Jadzia sourit, enlève ses lunettes et les range dans une poche. Elle s’arrête pour souffler et se tourne vers moi.
— On ne sait rien de nos enfants, hein ? Quand ils sont adultes, ils deviennent des étrangers.
— Personne ne sait rien sur rien, Jadzia.
— Arrête de faire ton philosophe.
Juste avant de quitter les Terrasses d’Or, je me tourne à droite, je regarde le couloir qui connecte le centre commercial à la gare, perpendiculaire aux quais, et alors soudain…
Un cadre, un flash.
Une sensation, très concrète, une douleur d’aiguilles qui s’enfoncent dans des poumons déchirés, une respiration brûlante, peu profonde et rapide. Par-là, ici. Par ce couloir-ci, de toutes mes forces. Je courais droit devant.
Comme si je poursuivais quelqu’un.
Ou alors, comme si je fuyais quelqu’un.
Jadzia m’observe et comprend. Elle me suit. Ne pose aucune question.
Lieux suivants. Café, kiosque de presse. Boulangerie, imprimeur. Boutique de lingerie érotique moche. L’autre nuit, tout était fermé et je longeais simplement deux rangées de rideaux roulants métalliques.
Je m’en souviens. En fait, je ne fuyais pas, je poursuivais quelqu’un en courant.
Je courais et je l’ai rattrapé. Ce quelqu’un m’a alors projeté contre l’un de ces rideaux, avec une grande force à laquelle je me suis soumis, mou comme un chiffon.
J’agitais mes bras, sans idée, pêle-mêle, tentant d’atteindre quelqu’un qui se tenait devant moi. Ce quelqu’un m’a frappé. Il m’a atteint au visage. Douleur sourde, craquement sonore.
Je me palpe la base du nez.
Ça fait mal, même en touchant à peine.
Maintenant, le rideau est levé, je vois un bar de bouffe chinoise exigu, calé entre une pâtisserie et une boutique de jeux de société. Un gars est assis à l’intérieur et il me remarque – il est gros, grisonnant, la tronche comme un steak, engoncé dans une veste de sport. Il me toise en s’enfonçant de grosses boulettes de poulet en panure de coco dans la bouche.
— Je poursuivais quelqu’un, dis-je.
— Qui ça ? Piotr ? me demande Jadzia.
— Non, pas Piotr.
— Tu l’as rattrapé ?
Je lui indique mon œil au beurre noir, les entailles sur ma tronche et elle hoche à nouveau la tête.
La police m’a ri au nez. Ils avaient leurs raisons. Ils ont prélevé mon ADN, mes empreintes digitales, ils m’ont pris en photo, transcrit mon témoignage, mais la plupart du temps, ils m’ont gardé dans le couloir en me contournant et me pointant du doigt. Il n’y a rien de plus drôle qu’un homme vieillissant en train de toucher le fond. Peu de choses plaisent davantage qu’une chemise chère tachée de sang, que le verre brisé d’une montre hors de prix ou que des chaussures de luxe maculées de merde. Les gens aiment la justice, surtout les flics de la police routière.
L’homme qui m’a poussé avec une grande force sur le rideau métallique fermé avait une forme noire en guise de tronche. Sous la capuche tirée sur sa tête, il y avait une noirceur uniforme, un masque noir.
Je ne sais pas si c’est un trou de mémoire ou s’il portait vraiment ce masque.
— Ne pleure pas.
Putain, et je me mets à chialer par-dessus le marché, non mais franchement, c’est dur d’être pire que ce que je suis en ce moment. Un moins que zéro , comme dit la chanson de Lady Pank.
Le gros type qui avale le poulet en croûte de coco nous tourne maintenant le dos.
— Viens.
Jadzia ouvre la porte et me pousse fermement à l’intérieur tandis que la puanteur douceâtre de la vieille friture envahit mes yeux et mon nez. Je me passe un mouchoir sur le visage, tentant de me remettre en ordre de bataille. Jadzia discute avec la vendeuse, une jeune femme au visage gris et très fatigué, et qui me pointe du doigt. Le tas de boulettes qui se dresse devant le rondouillard grisonnant semble intact bien que celui-ci se fourre sans discontinuer de la bouffe dans la bouche tout en hurlant des trucs dans le micro suspendu à son oreille.
— Bon alors, va livrer maintenant ! Pourquoi tu m’appelles au juste, pourquoi on parle ? hurle-t-il, et il semble que ce cri soit le ton naturel de sa voix.
— On l’a passé à tabac ici hier soir, dit Jadzia en me désignant.
— Je ne vous comprends pas, dit la fille avec un fort accent de l’Est.
— On l’a frappé ici hier soir. Il cherchait son fils.
Jadzia surplombe le comptoir de toute sa splendeur de comptable et tambourine du bout des doigts le tas de plateaux en plastique.
— C’est une affaire débile, faut absolument pas m’appeler et me prendre le chou pour ça ! hurle le gros grisonnant qui tente de concilier ses cris et le mâchouillement de poulet.
Il a l’air d’un prophète forcené de l’Ancien Testament déguisé pour tromper son monde dans une veste grise imperméable 4F.
— Qu’est-ce qu’on vous sert ? Qu’est-ce que vous commandez ? demande la jeune femme.
Elle n’a pas assez de force pour tout ça, elle n’a pas la force pour Jadzia, pour moi, pour cette puanteur de graisse, pour ce patapouf attablé, pour ces pauvres plantes en pot disposées dans un coin, pour ces images de geishas sur les murs, pour cette couleur pastel des panneaux de séparation en carton-plâtre, pour les barreaux de cette cage couverts d’une fine couche de gras.
— On vous a frappé ici ? À l’intérieur ? hurle l’homme grisonnant, et j’ai besoin d’un long moment pour comprendre qu’il s’adresse à nous.
— Devant l’entrée, dis-je en montrant le couloir de la main.
— Devant l’entrée, c’est devant l’entrée, déjà. Devant l’entrée, c’est le corridor.
Il s’essuie la tronche avec une serviette avant d’ouvrir sa veste ; faut croire qu’il prend chaud lorsqu’il doit se défendre ou s’expliquer.
— C’est votre resto ? hasarde Jadzia.
— Ici, c’est un resto et le couloir, c’est déjà la gare, dit-il en s’enfonçant dans la bouche une nouvelle boulette. Le resto m’appartient, la gare non. Vous avez un cerveau, madame, vous pouvez piger ça.
— Viens, dis-je en désignant la sortie à Jadzia.
Ula m’appelle encore. Elle me dit qu’elle m’attend devant la gare. J’ouvre la porte, je veux sortir et m’avancer dans l’allée. Mais Jadzia ne bouge pas d’un pouce, elle se tient toujours là où elle se tenait.
— Pourquoi vous avez changé de place quand vous nous avez vus ? demande-t-elle en faisant un pas dans sa direction.
Finalement, il arrête un instant de bouffer.
— Jadzia, viens, ma famille est là, dis-je et quand je l’annonce, toute la sécheresse de ma gorge, coutumière et horrible, revient d’un coup.
Je boirais bien une canette ou une bouteille de bière, ou un Coca mélangé avec de la vodka, ou du vin, par verres entiers, ou n’importe quoi, un remède quelconque qui descendrait dans la gorge en cascade balsamique.
Honnêtement, je ne sais pas pourquoi je n’ai encore rien bu depuis mon réveil dans l’appartement de Piotr.
Minute, minute, mais cette fois, je n’ai promis à personne de ne pas boire. Cette option n’a même pas été évoquée. Quand quelqu’un recommence à picoler, ce n’est pas pour cesser de boire, c’est justement pour boire, putain ! À cette pensée, ma main froide sur mon cou relâche un peu son étreinte, elle m’accorde quelques millimètres de respiration supplémentaire.
— Alors, pourquoi vous avez changé de place ? demande Jadzia une fois de plus.
— Parce que vous me dévisagiez comme une pie fait d’un bout d’os, dit le gars en se ratatinant délicatement.
Un jeune homme avec un sac à dos entre dans le bar, il est hirsute, avec un blouson de montagne, ça pourrait tout aussi bien être Piotr.
Mais ce n’est pas lui.
Le garçon se plante devant le comptoir et se met à lire le menu affiché au-dessus du bar. À l’idée que je devrais manger l’un de ces plats, un poulet cinq parfums ou des nouilles frites soja, puantes, trempées dans une bouillie grasse et sucrée, mon estomac se met aussitôt à danser et il faut que je baisse les yeux.
Est-ce que j’ai mangé quoi que ce soit depuis ledit réveil ? Pas sûr, m’en souviens pas. Je crois qu’Ula m’a acheté un gâteau aux pommes au McDo, je me rappelle le lui avoir rendu après la première bouchée.
— Vous savez quoi, je travaille à l’Inspection d’hygiène alimentaire, dit Jadzia et soudain, elle a l’air lourde comme une sculpture.
— Voyez-vous ça, dit le patapouf en tentant de jouer le crâneur.
— Et donc, c’est pas terrible côté ventilation, ici, je vais vous dire.
— On est dans le bâtiment de la gare, réplique le type.
— Je ne savais pas que les gares étaient couvertes par une réglementation à part, dit Jadzia en secouant la tête.
Heureusement que je ne l’ai jamais croisée dans une telle situation. Le gars se change instantanément en quémandeur pénitent dans son propre établissement.
— Vous avez un insigne professionnel ou un truc comme ça ? demande-t-il en tentant encore de faire le fier, mais faiblement déjà, à demi-mot.
— Si j’avais mon insigne sur moi, l’affaire serait déjà réglée. Alors que là, on peut encore s’entendre, articule-t-elle en souriant.
Un sourire de derrière un bureau, c’est le plus terrifiant des sourires qui soit. Jadzia le maîtrise à la perfection, une perfection infernale.
Le gars serre les lèvres. Sur son cou, sous la peau, il y a une grosseur considérable, probablement un lipome. J’imagine un instant que cette bosse est un interrupteur ; si on appuyait dessus, sa tête pivoterait à cent quatre-vingts degrés.
Le gars se lève et s’approche du comptoir, on le distingue maintenant dans toute sa corpulence : il a la carrure d’un baril de pétrole. Un vaste pantalon de sport noir Adidas s’écoule d’en dessous sa veste. Lorsqu’il avance, il halète et se balance sur les côtés. On a l’impression qu’il a dix estomacs. Il nous fait signe de le suivre. Il passe derrière le comptoir, il pousse la fille comme il déplacerait un objet, ouvre le tiroir et en sort un petit portefeuille en tissu effilé. Sur le côté du portefeuille, on voit une traînée brunâtre. Il l’ouvre, me regarde, moi puis une photo à l’intérieur.
— C’est quoi ? demande Jadzia, mais moi, je sais déjà ce que c’est.
Je cours dans les allées de la gare, très vite, un homme en capuche court devant moi, pourquoi personne ne remarque un tel sprint, pourquoi n’y a-t-il quasiment personne ici, ça doit être le milieu de la nuit ; je cours, je vais cracher mes poumons, mais avant que je le fasse, l’homme en capuche se retourne brusquement, m’attrape avant que je n’aie le temps de freiner et me précipite de toutes ses forces contre le rideau métallique. Un truc que je tenais à la main tombe par terre.
Et je vois de la noirceur, sous la capuche d’abord, puis partout autour.
Il y a des photos dans le portefeuille. Ula. Kinga. Et les nôtres : moi, Marta et lui.
Dans le portefeuille, il y a aussi cent zlotys, une carte Revolut, vingt euros, un passe de transports publics, un permis de conduire et une carte d’identité.
Je le lui arrache des mains.
— Ne me menacez plus, je ne sais rien d’autre, nous assure-t-il.
La fille se met à pleurer. Le jeune homme au sac à dos nous observe comme s’il regardait un film en faisant semblant de lire des trucs dans son téléphone. Ula me rappelle, je décroche, je lui dis : encore une minute. Bien que j’aurais pu lui dire : j’ai retrouvé ses papiers.
Je les avais en ma possession, je ne sais pas pourquoi. Je courais avec dans les couloirs de la gare. Ils sont tombés de ma main. Et maintenant, je les détiens à nouveau.
Mais je ne le dis pas parce que je ne dis jamais les choses essentielles.
Piotr Kania. Né le 10 mars 1993. Taille 182 cm. Prénoms des parents : Marta et Marcin. Carte d’identité délivrée par le président de Varsovie.
— C’était coincé sous le rideau. Elle a trouvé ça ce matin au moment d’ouvrir, dit le type en sortant de derrière le comptoir, avant de se rasseoir devant sa pile de boulettes.
J’enlève le billet de cent zlotys du portefeuille et je le tends à la fille. Je contemple une nouvelle fois la photo sur la carte d’identité, la même que sur les affiches. Les mêmes lèvres pincées. Yeux soupçonneux comme chez un oiseau affamé. Tête immense. Cheveux sombres et courts. Mâchoire et nez découpés dans l’atmosphère avec un couteau aiguisé. Une grande douleur me déchire la gorge, c’est comme si j’avalais une pierre à l’improviste.
Jadzia veut aller voir la police, mais d’après moi, ça suffit. Elle s’est trop engagée. Je le lui explique une fois arrivés en haut, dans le hall principal ; elle me serre une nouvelle fois dans ses bras en guise d’au revoir. Son pull noir sent fort le tabac, le café et les poils d’un animal. Elle règle par la même occasion son propre souci, bien sûr : ça fait longtemps qu’elle n’a enlacé personne.
Je lui dis que je l’appellerai, que je la remercie beaucoup, qu’elle est une amie avec un grand A. Je lui tends le reste des affiches.
— Colles-en chez toi, à la campagne, peu importe où, dis-je.
— Je songe à vendre ma maison.
Elle dit ça à chaque fois que quelque chose l’angoisse. Elle la vend depuis la première fois que je suis venu en thérapie. Sa maison à Podkowa Lesna, une banlieue chic, est immense et vieille et doit certainement sentir comme elle : la naphtaline, les cigarettes et les chiens. Je hoche la tête, je ne commence pas à discuter avec elle. Ce n’est ni l’heure ni le lieu pour un feedback.
— Merci, dis-je, et nous nous enlaçons une nouvelle fois.
Elle me serre encore plus fort, et tant mieux, qu’elle serre, ça fera peut-être craquer un truc en moi. Elle m’écrasera peut-être jusqu’à ce que j’en meure.
— Appelle dès que tu apprends un truc, me supplie-t-elle.
J’acquiesce.
— J’appellerai.
— Appelle, répète-t-elle en enfonçant un doigt dans mon plexus.
Elle s’empare de la plupart des affiches et s’éloigne.
— Je m’en charge, annonce-t-elle en les agitant en guise d’au revoir.
Je sors de la gare. Ula est seule. C’est peut-être mieux. Elle est vêtue d’un sweat à capuche vert, trois tailles trop grand, d’un survêtement de la même couleur et d’une doudoune rose – elle ressemble décidément à un personnage de Sesame Street.
Elle est venue me chercher avec sa voiture, je la lui ai achetée quand elle a fini sa première année d’études avec les meilleures notes. C’est une Fiat 500C pistache. Avec Ula à l’intérieur, on dirait une créature de fable qui a avalé une autre créature de fable.
— Attache ta ceinture, me demande-t-elle quand je monte, et elle sait de quoi elle parle parce qu’elle est une conductrice affreuse.
En s’engageant dans les Allées, elle force d’emblée la priorité devant un taxi ; au premier feu, elle cale, puis une autre fois au feu suivant. Piotr a eu son permis du premier coup, elle seulement à la onzième tentative, et encore, c’était à Mlawa ou dans un autre patelin paumé équipé d’un unique rond-point.
Je n’ai jamais roulé avec Piotr. Je ne sais absolument pas comment il conduit.
— Est-ce qu’on peut arriver à l’aéroport Chopin sans jamais tourner à gauche ? me demande-t-elle.
On voit des griffures sur le plastique autour du contact, comme si, nerveuse, elle n’arrivait pas à y mettre la clef.
— Bah c’est simple, tu continues sur les Allées et tu tournes au rond-point dans Raszynska, puis tu prends la rue Zwirki…
— Mais à droite ou à gauche ?
Elle est terriblement stressée. Un autre feu, sous un viaduc : quelqu’un la klaxonne. Je jette un œil au rétro. C’est une bonne femme sur son trente et un dans une Range Rover grise.
— À gauche. À gauche sur le rond-point, dis-je.
— Vérifie sur ton portable si on peut y arriver sans jamais tourner à gauche, me demande-t-elle en allumant la radio.
La chanson qui explose dans l’habitacle n’aide en rien dans la présente situation. Une fille-robot piaille sur fond d’une musique qui sonne comme si on avait placé des percussions, des trompettes et différents bruits d’ordinateur dans une immense boîte de conserve métallique avant de la secouer en cadence.
— Mais pourquoi ? lui dis-je.
La femme derrière klaxonne toujours. À vue de nez, elle a une cinquantaine d’années et le sentiment d’un grand pouvoir sur Varsovie, les Allées Jerozolimskie dans leur ensemble sont son pré carré. J’ouvrirais bien volontiers sa portière, je la traînerais hors de sa voiture et je cognerais mon crâne contre son crâne à en faire craquer les joints de sa caboche vide.
— J’ai peur de tourner à gauche, m’avoue Ula l’instant d’après. C’est plus dur de tourner à gauche qu’à droite.
— Mouais non, arrête.
— Bien sûr que si.
Le feu passe au vert, mais elle ne démarre pas.
— Ce n’est pas plus dur. Mais je peux conduire si tu veux, dis-je en tentant de la tranquilliser.
— Tu ne vas pas conduire, putain ! hurle-t-elle, et elle démarre enfin.
La femme derrière nous change de file, se met à notre hauteur et, nous regardant à travers sa vitre, elle se tapote le front du bout du doigt. Je baisse ma vitre et lui dis d’aller se faire foutre. Elle répond par des gestes que je n’arrive pas à déchiffrer.
— Qu’est-ce que tu faisais pendant si longtemps ? me demande Ula.
— Je collais les affiches.
Je ne lui parle pas de mon souvenir, du couloir, de l’homme à la capuche, du bar chinois, je ne lui parle pas du portefeuille qui alourdit ma poche, moulé dans du plomb, avec une tache sale sur le flanc.
À ce moment précis, je remarque enfin qu’elle est terrifiée. Elle serre les mâchoires si fort qu’elle va finir par se briser les dents. Ses cheveux, teints à moitié en blond, suivant en cela cette étrange mode des repousses, sont attachés en une queue-de-cheval négligée. Elle a des sourcils noirs et épais et des yeux magnifiques. C’est une très belle femme. Si la picole ne m’avait pas transformé en loque, je n’en aurais pas fermé l’œil de la nuit, me faisant du souci pour elle.
Nous arrivons sur la place Zawiszy. Avec sa façade rose et sa coupole en verre qui rappelle un œil mort fixant le ciel, l’hôtel Sobieski a l’air d’un palais du roi des Gitans. Ici aussi, j’ai bu. Et même pire.
— Tu peux vérifier l’itinéraire sur ton portable s’il te plaît ? me demande-t-elle une nouvelle fois.
— Tu tourneras.
Je pose ma main sur son épaule de façon lourde et maladroite. Je veux l’apaiser, mais ça ne marche absolument pas ; sous ses vêtements, elle a du béton en lieu et place de muscles.
— Non, je ne tournerai pas, fait-elle en sanglotant tout bas.
— Je te dirai quand. N’aie pas peur, ma chérie.
— Combien de fois faut-il que je te le dise ? J’ai peur ! Je ne tourne jamais à gauche. Je vais toujours partout de sorte à ne tourner qu’à droite.
À cause de ses pleurs, tout me fait mal ; quelqu’un klaxonne encore, elle oublie encore un feu. Quand elle parle, la salive et les larmes lui obstruent la bouche, et quand je me retourne pour vérifier qui est coincé derrière nous, je remarque la banquette arrière de sa Fiat-créature-de-fable pleine de papiers d’emballage de sucreries, de tasses de café Starbucks, de boîtes de McDo, de cartons de cosmétiques.
— Tu es une super conductrice, lui assuré-je.
Elle agrippe le volant à deux mains comme si elle était suspendue au-dessus d’un précipice.
— C’en est trop, je n’arrive absolument pas à croire ce qui nous arrive, sanglote-t-elle.
Encore un instant et on bloquera le trafic sur toute la place Zawiszy.
Le feu passe un instant à l’orange et moi, j’appuie sur sa jambe, et je décide :
— Maintenant !
Nous nous engageons sur le rond-point en déclenchant tout un orchestre de klaxons et de jurons, Ula coupe légèrement le virage et évite au dernier moment un tramway qui arrivait.
— Tu vois ? Tu as tourné à gauche, dis-je et sa main ouverte s’abat de toutes ses forces sur mon crâne.
Je ne lui adresse plus la parole jusqu’à l’aéroport où nous arrivons à moitié morts, comme si nous avions accompli cet itinéraire à genoux. Ula est bouffie par les larmes et aussi verte que son sweat-shirt.
Devant la porte des arrivées, tout est calme et silencieux. Un groupe de mecs qui orientent vers les taxis s’accordent une pause clope ; les tacos pour leur part attendent les passagers, alignés en longue file.
— Elle atterrit à quelle heure ?
— Plus ou moins là, maintenant, dit Ula.
— Regarde.
Je lui montre le portefeuille. Elle plisse les yeux un instant, puis le prend dans sa main et l’ouvre. Quand elle comprend qu’il s’agit des papiers de Piotr, elle crie machinalement et se plaque une paume contre la bouche.
— Je l’ai trouvé à la gare. Dans un bar chinois.
— Quoi ?
Elle ne comprend pas.
— Je me souviens d’avoir couru dans la gare. Je tenais ce portefeuille à la main, je ne sais pas pourquoi, mais quelqu’un m’a tabassé et je l’ai perdu. Et puis je l’ai retrouvé.
Je m’emmêle dans mes aveux.
— Tu es allé voir la police avec ça ? me demande-t-elle.
— Pas encore. Tu es la première à qui je le montre.
Il faut que je fume. Je baisse la vitre et je sors mon paquet, mais Ula me l’arrache des mains. Nous restons un instant ainsi, dans un silence incommode et irritant.
— Je trouve ça super que tu prennes soin de maman, dis-je pour dire quelque chose.
— Faut bien que quelqu’un le fasse, réplique-t-elle tout bas.
— Mais si tu le souhaites, tu peux déménager quand tu veux. Tu le sais. J’ai un appartement pour toi…
— Je ne vais pas emménager dans un appart laissé par l’une de tes sugar baby. Aucune chance.
— Je ne vois pas de quoi tu parles. Et puis, j’ai beaucoup d’appartements.
— Maman n’y arrivera pas sans moi.
— Elle y arrivera.
— Comment peux-tu savoir si quelqu’un y arrivera ou pas ? crie-t-elle.
— Tu as raison, je n’en sais rien, dis-je tout bas en hochant la tête. Je n’en ai pas la moindre idée.
Lentement, les premières personnes sortent de l’aéroport, chargées de valises, à moitié éveillées, irritées. Je crois que personne ne quitte un aéroport décontracté et cordial.
Je ne me souviens d’aucun des vols que j’ai pris. Or je sais que j’en ai pris. Je me suis retrouvé à bien des endroits où on ne pouvait arriver qu’en avion. J’ai été aux États-Unis avec mon groupe de musique, puis avec une soliste dont nous nous occupions. J’ai été au Canada, pour des concerts pour la diaspora polonaise aussi. J’ai été en vacances en Thaïlande. Et je n’y suis certainement pas allé à vélo. Mais je ne me souviens pas d’être resté enfermé dans un avion, je le jure.
Je cherche quelque chose à boire. Ula comprend sans un mot ce que je peux chercher, alors elle tâte un moment sous son siège et finit par extraire une bouteille de deux litres d’un Coca dégazéifié et chaud dont elle vide la moitié d’un trait, puis me rend le portefeuille de Piotr. Je le range précautionneusement dans la poche, je l’enfonce profond pour qu’il n’en tombe en aucun cas. Ula sort sa cigarette électronique de la poche de son survêtement. Elle tire une grosse latte, relâche un imposant nuage de vapeur, puis me la tend pour que je fasse la même chose.
J’aurais mieux agi si je les avais simplement abandonnés. J’aurais payé une pension alimentaire. Je serais passé en coup de vent une fois par mois ou pas du tout. Après quoi, j’aurais simplement disparu ; ils auraient été plus en sécurité, meilleurs et plus sains, et moi, j’aurais trouvé quelqu’un d’autre à qui transformer la vie en bouse. Ça aurait peut-être été quelqu’un de moins innocent qu’eux.
— Ce n’est pas possible, ça, faire du tort sans faire du tort, m’a un jour dit Jarek. La vie serait trop simple.
— Kinga, dit Ula en pointant du doigt la sortie de l’aéroport.
Oui, je crois que c’est elle. Elle pousse difficilement son immense valise devant elle. Ula tourne la clef dans le contact, et quand elle le fait, la radio s’allume automatiquement. « Chaude journée à Varsovie. La manifestation annuelle de l’Association des locataires se déroule actuellement sur la place Bankowy. Le rassemblement commémore le sixième anniversaire de la mort inexpliquée de Malgorzata Kalska, militante des droits des locataires des appartements communaux. Comme le soutiennent les membres de l’association, la manifestation doit aussi exprimer leur soutien à la commission d’enquête sur les reprivatisations immobilières à Varsovie… »
— Ils n’ont même pas le cran de dire « meurtre », s’indigne Ula en changeant de fréquence.
Un matraquage assourdissant agrémenté d’une voix de soliste transformée sur ordi remplit l’habitacle aussi brutalement que si une bande de Télétubbies camés y avait pénétré de force. Je coupe la radio.
— Tu t’intéresses à ces affaires ? lui demandé-je.
Elle relâche un nouveau nuage de fumée.
— Non, je ne m’y intéresse pas, papounet. Je suis une petite fillette bien sage, j’aime les trousses d’écolière et les crayons couleur, et les agrafes papillons, piaille-t-elle d’une voix criarde et forcée en faisant semblant d’être ce quelqu’un pour qui je la prends selon elle.
Encore une fois, elle a raison.
Elle a toujours raison.
Kinga ouvre le coffre sans un mot et y enfonce sa valise ; elle force tant qu’on entend le plastique grincer. Je sors l’aider, trop tard, bien entendu. Elle me regarde, ou plutôt elle regarde à travers moi comme si j’étais transparent.
— Salut, dis-je.
— Bonjour, réplique-t-elle d’un ton faussement amical, comme si j’étais un policier qui l’arrêtait pour un contrôle d’identité.
Ula sort également, elles s’enlacent précautionneusement et vite. Ula lui arrive plus ou moins à la poitrine. Kinga est grande et massive, elle fait un bon mètre quatre-vingt-cinq, a des épaules de nageuse, des cheveux toujours plaqués en arrière et rassemblés en queue-de-cheval, un maquillage minimaliste. En la voyant, on peut prendre peur, un peu, et certainement lui céder. Il paraît que c’est une chouette personne. Ça, en l’occurrence, je n’en sais rien, ou alors je ne m’en souviens plus. Elle me contemple. J’ai l’impression qu’il lui faut un moment pour se rappeler qui je suis.
— Ta mère. Où est-ce qu’elle est ? demande-t-elle à Ula.
— Au commissariat. Tu n’es pas obligée de la voir si tu ne veux pas. Je trouverai bien un truc à lui dire. Je lui conseillerai de rentrer à la maison.
— Laisse tomber. Ça n’a plus aucune importance maintenant.
Kinga manque d’air, il lui est difficile de parler, elle expulse les mots un par un.
Je reçois un message, le téléphone vibre dans ma poche. C’est Miette. Putain de merde. Pile à ce moment-là. « Des nouvelles de Piotr ? Appelle-moi. » Oui, bien sûr, appelle-moi. Parce qu’il ne s’agit pas de Piotr, il ne s’agit pas de moi, il s’agit d’elle, évidemment, bien qu’elle n’ait rien à y voir. Il a fallu que je dorlote quelqu’un après avoir fait du tort à tant de gens, et c’est tombé sur elle.
Mon pouce danse au-dessus de l’écran. Je songe à la réponse. « Piotr n’est pas ton fils et ce ne sont pas tes oignons. » Ou alors : « Tu n’es pas le centre du monde. » Ou alors : « Si tu cherches des sensations fortes, mate un film. » Mais je ne lui écris rien. Qu’est-ce qu’elle y gagne dans cette histoire ? Marta a gâché sa vie auprès de moi, mais Miette est simplement trop bête.
Kinga sort des cigarettes fines et en allume une.
— Monte, tu fumeras à l’intérieur, lui propose Ula.
À moi, elle m’a arraché mon paquet, et elle lui permet de fumer comme si de rien n’était. Mais c’est d’accord. Comme elle veut. J’accepterai n’importe quelle punition. Jusqu’à la fin de ma vie.
On monte, Ula démarre. On dirait qu’elle conduit légèrement mieux, un brin plus sûrement.
— Je ne te crois pas, dit Kinga en se retournant vers moi.
Cinq mots, cinq légers gnons dans ma gueule. Puis encore un message de Miette. Un petit cœur.
— Je ne te crois pas quand tu dis que tu ne te souviens de rien, précise-t-elle bien que je sache ce qu’elle voulait dire.
— Je ne me crois pas moi-même, constaté-je.
Kinga presse une main sur sa bouche. Elle y crache ses pleurs retenus, qui la priveraient d’une dignité dont elle a tant besoin, elle les écrase dans sa main et les jette derrière. Elle me fait terriblement de la peine, mais cela ne veut rien dire.
Encore un message. Si c’est Miette, je vais simplement lui écrire qu’elle ne doit plus jamais me contacter. Mais ce n’est pas Miette, c’est Jadzia. « Appelle quand t’as un instant. Y a un truc étrange. »
Soudain, Ula n’a plus aucun problème pour tourner à gauche. À la radio, le hachis sonore prend fin, ils envoient les infos, toujours la manif sur la place Bankowy. Une femme âgée s’est jetée sur un policier qui l’a repoussée, elle est tombée et s’est cogné la tête contre le sol. Elle a perdu connaissance, une ambulance est venue la chercher. Son état n’est pas encore connu.
Au feu, Ula regarde son téléphone et se tourne vers Kinga.
— Maman dit qu’elle rentre à la maison, annonce-t-elle.
— Tant mieux, réplique Kinga en s’essuyant le nez.
— Mais elle va t’appeler, je te préviens.
Kinga ne réagit pas.
Je songe à un verre de vodka avec du jus de fruits et une tonne de glaçons ; je ne sais pas d’où sort ce jus de fruits, je n’ai jamais aimé les jus de fruits. Je distingue précisément la forme de ce verre : petit, comme ceux pour la bière blanche, légèrement bombé sur les flancs et, à l’intérieur, un liquide très froid, orange clair. Je suis le seul à savoir que c’est à moitié de la vodka, c’est mon petit secret.
La disparition de Piotr a été signalée au commissariat rue Opaczewska. J’y suis pour la seconde fois en l’espace de quelques jours.
La demi-heure d’attente pour qu’on nous appelle dure bien une journée entière. Je fixe le mur jusqu’à y voir des contours de visages. Je ne les reconnais pas, ils doivent vivre là, à l’intérieur du mur, en sortir appelés par le regard de gens tels que moi, d’innocents hallucinés. Tendues, Ula et Kinga fixent leurs téléphones mais ceux-ci restent silencieux. Je vais sentir cette monstrueuse sécheresse dans la gorge jusqu’à la fin de ma vie, peu importe combien je boirai.
Miette, encore une fois. Je ne réponds pas.
Quand nous entrons enfin, il s’avère que je remets le flic de l’une de ces rares réunions AA auxquelles j’ai assisté. Il va rue Poznanska, pour les rencontres réservées aux hommes, les jeudis. Je crois même que j’étais placé à côté de lui une fois, et qu’on s’est tenu par la main. Il se pourrait même qu’on ait parlé durant une pause clope.
— Lieutenant Karlowicz, se présente-t-il.
Il est rondouillard, ses cheveux mal lavés et grisonnants sont peignés sur le côté, tandis que ses yeux vitreux sont plantés dans des sacs enflés. En règle générale, j’arrive à juger facilement si quelqu’un a replongé ou non. Avec lui, j’ai un souci – il est peut-être né comme ça, il est peut-être malade. Il est affreusement survolté, mais rien ne se cache derrière son qui-vive. Il déplace sans cesse les papiers qui s’entassent sur son bureau.
— Bah oui, oui, dit-il sans qu’on sache à quoi il fait référence.
— Piotr Kania. Est-ce qu’il y a des avancées dans l’enquête ?
Kinga est comme un poing que Karlowicz se prend en pleine poire, sa tête bondit en arrière.
— Vous êtes qui… pour le disparu ? demande-t-il.
— Sa femme.
Une fois, il est tombé en larmes parce qu’il avait frappé la sienne. Il désespérait en disant que les condés frappaient toujours leurs femmes, or il s’était promis d’être le seul et unique qui ne le ferait jamais. Et en fin de compte, il l’a cognée parce qu’elle avait acheté un truc sur le net sans lui dire, or elle achetait trop, surtout des conneries pour la cuisine, des crochets, des petits pots, des mugs qui l’irritaient affreusement, qui scintillaient devant ses yeux, se dédoublaient, se mettaient à virevolter dans son délire en un immense nuage coloré au milieu de leur appartement. Et donc une fois, elle avait acheté un assortiment d’éplucheurs colorés de différentes tailles, avec des carottes, des panais et des patates dessinés sur les manches, et lui, il lui a foutu une telle torgnole qu’il lui a brisé la mandibule.
Il expire difficilement son air. Il se cache le visage dans les mains comme s’il sentait que je me souviens de cette histoire, et qu’il en avait honte. Je ne le juge pas, mais je ne le dédouane pas non plus. Ce n’est pas comme si la vodka t’obligeait à cogner. Tu dois l’avoir en toi. Ou plutôt : il doit te manquer quelque chose. Un certain obturateur. Un blocage mis sur ta tête. La vodka n’ôte pas ce cadenas, mais te fait prendre conscience de son manque.
Je serais curieux de savoir s’il me reconnaît. Moi aussi, j’ai raconté de nombreuses histoires passionnantes.
— Madame, nous divisons les personnes disparues en deux catégories. Celles de la première catégorie ont disparu dans des circonstances qui suggèrent une mise en danger de leur santé, de leur vie ou de leur liberté. Par exemple un kidnapping, un meurtre ou un suicide.
Lorsqu’il répond, il me regarde au lieu de Kinga.
Ula recommence à pleurer.
— Vous avez des preuves de ce que vous avancez ? lui demande Kinga.
— Dans la seconde, nous plaçons des personnes qui ont quitté leur lieu de séjour dans des circonstances qui n’imposent pas d’assurer la protection de leur vie.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire des personnes qui ont fait leurs valises par exemple, vous comprenez. Ou qui prévenaient qu’elles comptaient faire leurs valises.
Il a des difficultés pour parler, il halète.
— Mais tu devrais savoir tout ça. Ma femme et moi sommes venus faire notre déposition. Notre fils a disparu en pleine nuit.
Par réflexe, je me suis mis à le tutoyer.
— Vous avez dit que vous vous étiez disputés, réplique-t-il en regardant à nouveau ses papiers.
— J’ai dit que nous nous étions probablement disputés, mais que je ne m’en souvenais pas, j’étais ivre, je souffre d’alcoolisme.
Il a fallu que je le lui rappelle.
— Une disparition à la suite d’une mésentente familiale entre, malheureusement, dans la seconde catégorie.
De fines gouttelettes de sueur apparaissent sur sa gueule rougie. Soudain, il se lève, de manière totalement inattendue, et il quitte la pièce.
Quand nous nous retrouvons seuls, Kinga s’assoit derrière son bureau. Elle se met à parcourir à la va-vite les documents qui jonchent le meuble.
— Ici, ils évoquent ces draps dans la machine à laver dont tu m’as parlé, annonce-t-elle en lorgnant vers Ula tout en tapotant une feuille du doigt.
Elle se relève puis s’assoit à côté d’Ula. Quant à moi, j’ouvre la fenêtre et j’allume une cigarette.
Non. Aucun jus. De la vodka pure, bien entendu. Peu importe laquelle. À peine refroidie, n’exagérons pas, à quoi bon tous ces luxes. De la Ż olądkowa blanche par exemple. Ou de la Luksusowa dans sa bouteille carrée. Un demi-litre et un verre, sans aucun ajout débile et inutile. Un demi-litre et un verre, rien besoin de plus pour tout remettre d’équerre. Pour détendre le corps qui se compose pour le moment de centaines de cordes rouillées et tendues. Splash – une secousse lorsqu’on avale, un frémissement qui monte depuis les pieds et rétablit l’équilibre et le volume des poumons. Tant qu’on y est, je pourrais convier le lieutenant à la fête. Dehors, dans la voiture, n’importe où. On pourrait trouver alors un terrain d’entente.
— Excusez-moi, mais qu’est-ce que vous faites, c’est interdit, ça ne se fait pas, fumer est également interdit, lance Karlowicz en déboulant dans la pièce avec de nouveaux papiers à la main.
Il les serre fort, comme si quelqu’un avait tenté de les lui arracher. Il est à la limite de sa capacité coronaire.
Kinga se lève et se met à hurler.
— C’est marqué ici que le sang sur ces draps est celui de Piotr ! Là, il y a les résultats des analyses ADN. Vous vous moquez de nous, bordel !
— Chère madame, ne me criez pas dessus, ça ne vous mènera à rien.
Le lieutenant ferme la porte derrière lui, pose les feuilles sur le bureau et se met à ruisseler de sueur.
Moi, je fume toujours à la fenêtre en les observant le plus tranquillement du monde. Lui recule d’un pas. Il est tout rouge. Il a peur d’Ula et de Kinga, si furieuses et en pleurs ; sa peur me procure un sentiment d’étrange tranquillité.
— Les filles…, leur dis-je aussi docilement que je peux.
Elles se tournent vers moi, deux louves, la plus petite et la plus grande.
— … sortez un instant. Je vais régler ça.
Elles ne bougent pas, prêtes à bondir sur nous pour nous arracher les yeux.
— Il faut que nous évoquions le précédent témoignage de monsieur, ajoute Karlowicz pour me soutenir. Je vous fais revenir dans un instant, mesdames.
Une fois qu’elles sont sorties, il se place près de la fenêtre et sort son paquet de clopes.
— Ça fait longtemps que tu n’es pas venu, constate-t-il.
Il m’a reconnu.
De près, on voit dans ses yeux enflés la douceur caractéristique des gens qui ont accepté leur défaite par K.-O.
— Je n’aime pas les réunions. Je vais à une thérapie de groupe maintenant, dis-je.
— Et alors, ça t’aide ?
— Quand est-ce que tu as replongé ? fais-je en guise de réponse.
Le soleil dehors, les squelettes des arbres effeuillés, les taches de neige éparses et anémiques, les personnes âgées qui se mènent mutuellement par la main jusqu’au supermarché… Tout cela est simplement hilarant. Des types comme Karlowicz et moi peuvent se promener dans ce monde, mais cela fait longtemps que ce monde nous a congédiés.
— J’en suis à deux semaines d’abstinence, m’annonce-t-il.
— T’en as pas l’air.
— On m’a filé des médocs pour l’épilepsie qui me font ça. Et toi ? me demande-t-il.
— Quarante-huit heures.
Il se retourne et regarde la porte.
— Fille et belle-fille, dis-je, puis je sors le portefeuille et les papiers de Piotr.
Il s’en empare, les observe. Il passe son index sur la traînée brunâtre. Il lève les yeux vers moi et réclame des explications du regard.
— Je l’ai retrouvé à la gare. Je poursuivais quelqu’un. En tenant ça à la main.
Le lieutenant soupire, éteint sa clope, ferme la fenêtre, reprend les documents du bout des doigts et les glisse dans un sachet plastique. Il les pose sur le bureau. Il s’appuie dessus des deux mains et plante son regard sur la surface jonchée de paperasse.
— Premièrement, tout cela sent très mauvais, estime-t-il.
— Sur ces machins dans le lave-linge, c’est vraiment son sang ?
— À ce qu’il semblerait. Ils ont effectué des analyses comparatives. Ils ont pris l’ADN sur un truc désigné par sa mère. Sa brosse à dents, je crois.
— Est-ce qu’il y en avait beaucoup ?
— Le sang colore fortement.
— Réponds à ma question.
Il lève la tête, m’observe. Depuis qu’on est là, il a enflé encore plus.
— C’est dur à dire, lâche-t-il enfin.
Ma gorge pleine de boue est devenue le point central de mon corps. Tout le reste – mains, pieds, cœur, yeux, cerveau, muscles, os – se rattache à la gorge, à l’œsophage.
— Ça sent mauvais en ce qui te concerne. J’ai regardé ton casier, tu as des entrées, il y a eu des descentes, t’as joué des bras. Moi, je te crois quand tu dis que tu ne te souviens de rien. Mais en dehors des réunions AA, personne ne te croira. Et là, tu me rapportes un portefeuille ensanglanté. Quand je le ferai analyser, il sera couvert de tes empreintes. Alors, il va falloir que je te ramasse chez toi ou peu importe où tu seras, que je te ramène ici et que je te passe au gril. Faudra que je te demande la moitié de la nuit où est ton fils. Faudra peut-être même que je t’en mette une ou deux dans la gueule.
Un truc devrait se rompre en moi, je devrais lui sauter dessus, le saisir par la gorge, cogner, le taper contre le mur, mais je n’en fais rien, pire, je crois que je ne ressens rien.
— Je ne sais pas si j’ai fait quelque chose de mal, dis-je. Je fais tout ce que je peux pour ne pas y songer. Si je commence à y songer, je vais me tuer.
— Je sais.
Je crois qu’il me comprend.
— Vous non plus, vous n’avez pas l’air bien. Vous n’en foutez pas une.
— On fait des trucs. On a fait ces analyses. On vous a interrogés. Dans un instant, je passerai au gril ta belle-fille, là.
— Elle ne te dira rien. Elle était à l’étranger.
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— Je suis allé la chercher à l’aéroport.
— Et t’étais dans l’avion avec elle ?
Je hoche la tête. En orientant les soupçons sur Kinga, il essaye de me faire croire que tout cela a du sens, même le plus inepte. Je doute que Kinga puisse lui apprendre quoi que ce soit d’intéressant. D’ailleurs, elle peut lui dire tout ce qu’elle veut, ce lieu est un trou noir dans lequel les gens, les voix et les informations s’enfoncent pour les siècles des siècles, amen, et ce n’est que par hasard que, parfois, le trou recrache une réponse, un peu de justice.
Je n’ai rien d’autre à faire ici. Je lui tends la main, il la serre maladroitement. Nous nous regardons droit dans les yeux. Nous n’avons rien réussi.
— Souviens-toi. Va faire une hypnose ou un truc, je ne sais pas. Mais rappelle-toi cette nuit-là, peu importe ce qui s’est passé. On va t’interroger là-dessus, d’ici peu, à de nombreuses reprises.
— Peu importe ce qui s’est passé…, répété-je après lui.
— Ça n’a aucun sens d’y réfléchir maintenant. Rappelle-toi, c’est tout.
Quand je passe dans le couloir, Ula bondit de sa chaise, veut dire quelque chose, mais le lieutenant me couvre en se plaçant un pas derrière moi.
— Madame, dit-il à Kinga en la conviant à entrer d’un signe de la main.
— Faut que je passe un coup de fil, dis-je à Ula.
Je cours dehors, à l’aveugle, j’ouvre brutalement la porte d’entrée de l’immeuble. Quelque chose se met à bouger en moi, quelque chose veut naître, sortir en me déchirant en morceaux. Une douleur brûlante dans ma cage thoracique me coupe le souffle – comme une immense sphère en plomb. Mon cœur se transforme en poire de boxe sur laquelle s’exerce un enfant camé. Quand je reprends mon souffle enfin, il est si violent qu’il manque de peu me déchirer l’œsophage. Tout cela est ma faute.
Téléphone. Encore. Jadzia.
— Allô.
— Ô mère de Dieu. T’as une voix affreuse, dit-elle.
Je vais m’évanouir. À cause de l’air, du soleil, de la vie. Il faut que je m’accroche à quelque chose ; finalement, je m’appuie sur un vélo attaché à un support métallique. Tout tambourine, tout ce que j’ai sous la peau, toute cette bidoche enfoncée dans un sac. Dans ma tête dansent des rats déments. Qui vient à vélo au commissariat ?
— Parle, Jadzia, lui dis-je.
— Écoute, il me restait donc encore un peu de ces affiches. Et j’ai pris le train de banlieue pour rentrer chez moi, et je descendais à chaque arrêt, j’y collais les feuilles et je reprenais le suivant, ça m’a pris une partie de la journée. Finalement, je descends à Podkowa Leśna et je colle une affiche dans la gare. Dans la gare principale, parce qu’il y en a trois chez nous.
— C’est bien, Jadzia, merci.
C’est horrible à quel point les gens qui nous aident peuvent être épuisants. Ma main tremble, il faut que je serre le téléphone plus fort pour qu’il ne tombe pas.
— Ce n’est pas de ça que je veux te parler. Je colle cette affiche sur un poteau et une femme passe à côté de moi, une femme dans la cinquantaine, elle revenait probablement des courses. Elle était un peu bizarre et avait une haleine familière, mais elle n’était pas non plus totalement ivre, tu vois. Et donc écoute, elle se pointe derrière moi, elle regarde la photo de Piotr et m’annonce qu’elle le connaît. Je lui demande qui elle est parce que moi je m’appelle bla-bla-bla, et je lui explique que c’est le fils d’un ami, qu’il a disparu il y a deux jours et qu’on le cherche tous. Et elle fixe cette photo et me dit qu’il y a une semaine, ce gars a tenté de la cambrioler, ce jeunot.
— Je ne comprends pas, dis-je en secouant la tête.
Je me tourne vers le commissariat. Un gars en sort et allume une cigarette. Difficile à dire si c’est un policier ou un civil. Trapu, musclé, cinquante ans à vue de nez. Il me fixe.
— Bah au début, je ne comprenais pas non plus. Elle me dit qu’elle habite ici, à Podkowa. Elle m’a donné son adresse. 9 rue Kwiatowa. Elle me dit que dans un premier temps, elle l’a vu une ou deux fois rôder autour de chez elle. Elle pensait que c’était un livreur, un Uber ou un truc du genre. La troisième, elle lui a demandé ce qu’il fichait là. Il lui a répondu qu’il attendait un pote ou quelque chose comme ça. Et elle m’explique que quelques jours plus tard, ils sont à la maison avec son mari quand soudain, ils entendent un bruit dehors, ils vont dans leur jardin et tombent nez à nez avec ce jeune homme.
— Piotr ?
Le gars m’observe encore plus ostensiblement. Plus il me regarde et plus je tremble.
— Elle dit que son mari a commencé à se quereller, même à se bagarrer avec lui, mais le jeune a finalement réussi à se dégager et à fuir. Il a sauté par-dessus la clôture et ils ne l’ont plus revu. Elle s’appelle Bugajska, cette femme. J’ai pris son numéro, tu le veux ?
Le gars s’approche de moi. Il a de petits yeux et des oreilles de boxeur. Je sais que s’il m’en met une dans la gueule, chacun de mes organes s’éparpillera dans une direction différente.
— Même si ce sont des conneries, ça vaut le coup de lui parler.
— Merci, Jadzia. Envoie-moi son nom et son numéro par sms.
Jadzia dit encore un autre truc, mais je raccroche, je range le téléphone dans ma poche. Je m’efforce de me préparer à tout, peu importe ce que ce gars fera. Je serre le cadre du vélo si fort qu’encore un peu et je vais le rompre.
— Vous voulez de l’aide ? me demande le boxeur.
— Non, ce n’est pas la peine, dis-je en secouant la tête.
— Vous pouvez vous accrocher à mon vélo, mais ne l’emportez pas s’il vous plaît.
Je souris. Si j’en avais la force, j’en rirais même. Mais je n’en ai pas.
— Pourquoi venir à vélo au commissariat ? dis-je en tentant de reprendre l’équilibre sans tuteur.
— Ils m’ont retiré mon permis, alors avec quoi voulez-vous que je vienne, putain ? réplique-t-il, sincèrement vexé.
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