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Jakub Zulczyk · Chapitre 5 sur 21

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Sous l'aile d'un diable

deux ans plus tôt

 

C’est incroyable de voir à quel point on peut s’amuser. À quoi bon rester chez soi ? La maison, c’est là qu’on meurt.

Pas de grande philosophie derrière ça, toute distraction est bonne à prendre, chaque ennui mauvais, les choses ennuyeuses ennuient, les choses amusantes amusent.

— Je te jure que je croyais que tu allais au collège, en troisième, lui dis-je.

Dites-moi, comment est-ce qu’ils ont fait pour greffer un si beau sourire sur un corps aussi frêle et menu ? C’est qu’elle va exploser de rire dans un instant. Il faut que je la sauve. Oui, tel est mon devoir pour aujourd’hui. Je ne peux pas lui permettre de tomber en morceaux, cette petite Miette splendide.

— Il n’y a plus de collèges en Pologne, me rappelle-t-elle.

— Il n’y a plus de plages en Sologne, lui dis-je.

Ce qui la fait rire. Je vais l’embrasser, c’est sûr. Pas tant sur les lèvres, bien qu’elles soient belles et rouges, mais sur ce magnifique sourire blanc.

Nous sommes dans le couloir, et dans la salle d’à côté, destinée à la danse, on passe les pires chansons à la mode des années 1980, comment peut-on écouter encore cette merde, jomaha, jomaso, you’re a woman, I’m a man. Dans les années 1980, j’étais presque adulte, et je me rappelle parfaitement toutes ces chansons à dormir debout. Marek Sierocki, l’animateur, faisait en sorte que ça suinte de chaque fenêtre, et à force d’écouter cette daube, on pouvait se foutre une balle.

J’avais Master of Puppets sur une cassette offerte par un tonton qui vivait en Allemagne. Une cassette originale, avec l’autocollant jaune. Je luttais donc contre cette bouse comme on luttait contre le communisme.

— Qu’est-ce que tu as là ? dis-je en jetant un œil à son verre.

— Officiellement, un cocktail, répond-elle.

Ses yeux sont grands aussi. Deux saphirs précieux.

— Donc une boisson de gonzesse, dis-je en la sermonnant un peu.

C’est ce qu’elle attendait de moi, avec ses saphirs.

Je vide ce que j’ai. C’est un Glenfiddich, prétendument douze ans d’âge. Je n’aime pas les single malt en général, je n’aime pas les whiskys des îles. Ils ont un arrière-goût, une sorte de méprise à l’arrière de la langue. Comme si quelqu’un y avait uriné tout un marécage. Les bourbons, c’est autre chose. Une belle douceur plébéienne. Divine confiserie. Parce qu’écoutez-moi bien, l’alcool, c’est la chose la plus sérieuse au monde, et dans l’alcool, il y a soit une posture soit du concret. Tu peux prétendre qu’une chose est bonne parce que tu l’as payée très cher, parce qu’elle va avec tes boutons de manchettes, parce que tu peux te hisser sur un perchoir avec tes snobs de collègues, jouer au jeu intitulé « nous, on est super, on sort de chez le coiffeur, on lui a tous fait une pipe, il a éjaculé sur nos tignasses et a sculpté de magnifiques coiffures, et puis on s’est enfoncé des clubs de golf dans le cul, les plus longs, des drivers ». Écoutez-moi, bande de schtroumpfs en chemise Wólczanka, je suis là, moi, Marcin Kania, je suis là et je me tiens du côté de la vérité. Or, la vérité est dans le sucre. Dans la clarté. Dans le mélange maïs et orge.

Mais ici, il n’y a pas de bourbon, alors il faut boire de la vodka pure. Et la vodka pure, c’est quelque chose d’incroyable. La vodka, c’est une belle corde de musique argentée qui traverse toute la réalité, l’étire, la remet droit, qui fait que tout tient la route, c’est une incantation qui marche à tous les coups. Dingue que des gens aient inventé un truc pareil.

Je lui désigne le bar, puis je croise les mains à angle droit pour signifier que je reviens dans un instant. Je prends le verre de Miette pour lui ramener quelque chose de meilleur que le machin qu’elle boit.

Et soudain, j’ai une révélation, comme toujours dans ces situations, je pourrais régler ma montre d’après ces révélations, pourquoi suis-je encore là ? Pourquoi je m’enfonce dans une foule de gens bavards, suants, juste pour recevoir ma ration d’alcool ? Je supporte cette humiliation digne de Vol au-dessus d’un nid de coucou quand Nicholson fait la queue pour ses médicaments. Pourquoi j’écoute cette merde qui tambourine, ces cadavres de bazar puants, et pourquoi je les laisse me violer toutes les deux secondes, pourquoi je les laisse m’aborder, me secouer, me prendre la tête avec leurs questions, comment vont la femme, les enfants, le boulot, les résultats d’analyses, les vacances, les crédits, la muscu, la vie, les courses, la tête, les mains, les reins, le cul, comment va ton cerveau étalé sur le mur ? Après tout, il serait bien mieux, plus logique, de faire au retour un crochet par une station essence, d’y acheter un Jack 70 cl, ou encore mieux, deux fois 70 cl de Jack, histoire d’en avoir encore un peu pour demain matin, avec le café, acheter trois 70 cl (oui, c’est ce qui serait le mieux) et revenir chez moi, descendre à la cave, dans ma Super Piaule, mettre les écouteurs bluetooth, ceux que Piotr m’a achetés, des Marshall, passer de la bonne musique, du Tool ou du Slipknot par exemple, ou du Metallica, mais plutôt du Tool finalement, l’album au gribouillis blanc sur la couverture, quoi qu’il en soit du ROCK, de la musique qui a une ÂME, un POIDS et des ÉMOTIONS. Marre-toi, marre-toi, jeune homme, je vivrai plus longtemps que toi et que tous tes potes.

Bon d’accord, mais pourquoi suis-je là ? Parce que les gens meurent chez eux. Parce qu’il faut savoir profiter d’une bonne fête.

Ce n’est qu’une fois que tu te seras bien amusé que tu rentreras mourir. En récompense.

Et puis ces dents blanches, voilà. Faut que je surveille ma Miette.

— Tu es un ami de Zbyszek ? me demande-t-elle quand je reviens.

Je lui tends un verre de gin avec du jus de citron vert.

— Zbyszek ? fais-je un peu pour déconner.

Elle prend une gorgée de gin. Ça lui plaît, ça se voit. Je sais accorder les alcools aux gens.

— Zbyszek. On est à son anniversaire.

Soudain, l’incertitude trouble son regard, elle se fait inquiète. Dans son monde, tout le monde est quelque part pour une bonne raison, tout le monde se comporte et vit pour une raison. Les causes ont toujours des conséquences. Les gens ne viennent pas quelque part juste comme ça. Je comprends cette réaction. Des êtres aussi frêles ne peuvent pas s’exposer au chaos, le chaos les emporterait vers une éternité froide, vers des jours horribles que nous ne connaissons pas encore, histoire de parodier la chanson de Grechuta.

— Je plaisante, je jouais dans le même groupe que Zbyszek.

— Wow ! fait-elle en ouvrant les yeux en grand. Au Théâtre de Poupées ?

Heureusement que je me suis pris deux vodkas d’emblée. Et que j’ai fait signe au barman d’en verser trois doigts. D’ordinaire, dans ce genre de fêtes, ils veulent que tout le monde se déglingue au plus vite, grâce à quoi ils pourront rentrer chez eux plus tôt, alors ils versent à ras bord. Mais pas celui-ci. Celui-ci était du type rebutant, un laborantin à la manque.

Je l’ai un peu grondé, quelqu’un m’a regardé de travers, il y a eu un début d’échauffourée, mais peu importe, c’était il y a fort longtemps, c’est tombé dans l’oubli.

— Oui, bah oui, oui, oui.

Je confirme vite, je commence à me sentir rabougri, embarrassé, on a eu tort de dévier sur ce sujet, je rougis, je sens qu’il faut que je me détourne.

— Mais ce n’est pas intéressant, dis-je. Changeons de sujet.

— Au contraire, c’est très intéressant.

Elle sourit, et avec ce sourire, quelque chose explose à l’intérieur. Il faudrait peut-être que je l’emmène à un endroit différent, mieux ? La sauver pour de vrai ? La prendre dans mes bras, la transporter dans cette foule inamicale jusqu’à l’autre rive, la porter jusqu’à la terre ferme ?

— C’était au début, sur les deux premiers albums, dis-je plus bas parce que j’ai un peu honte.

— Tu jouais sur cette chanson, comment s’appelle-t-elle déjà…

— Je t’aime comme la Russie ?

— Oui, voilà.

— Oui. Je jouais ça. Elle est sur l’album, dis-je encore plus bas, parce que c’est en vérité une histoire assez gênante, même si je n’étais que bassiste au Théâtre de Poupées, ce qui signifie que personne ne se souvient de moi et que personne ne m’a jamais vu.

Sur la jaquette de ce vinyle à la con, je me tiens derrière, méconnaissable, j’ai une coupe au bol, des lunettes à la Lennon et une chemise non-iron avec un dessin qui rappelle des mots croisés, mais rempli de caractères chinois. Je n’ai aucune idée d’où je l’avais sortie à l’époque, et pourquoi je l’avais mise ce jour-là. Je devais être saoul. Tout ce groupe, ce n’était qu’être saoul du soir au matin, sans interruption, ni congés ni répits.

Cela étant dit, quand ils ont réédité cet album sur CD, ils ont recadré la photo sur la couv’, de sorte que j’avais disparu avec ma coupe au bol, mes Lennon et ma chemise. Je n’en ai voulu à personne.

— C’est une très jolie chanson. Un peu kitsch, mais émouvante, dit-elle.

— Je l’ai toujours trouvé bête. Qui aime la Russie, dis-moi ?

— Les Russes, réplique-t-elle en souriant divinement une nouvelle fois, tandis que je me cache la bouche parce que la honte fait qu’une minuscule dose de vodka corrosive remonte dans ma gorge comme si elle s’était trompée de chemin, la pauvre, sous le coup de toutes ces émotions.

Et c’est là qu’elle remarque l’alliance à mon doigt, une alliance que j’ai évidemment oublié d’enlever, et même pas tant oublié parce qu’il est difficile d’oublier quelque chose qu’on n’a même pas planifié.

En réalité, Je t’aime comme la Russie, c’est ma chanson.

Nous l’avions tous signée, mais c’était la mienne. Un jour, lors d’une répète, je me suis assis et je l’ai jouée. Zbyszek a dit qu’elle était kitsch, mais les autres ont aimé.

— Tu sais quoi, j’ai perdu ma copine de vue, dit-elle. Excuse-moi un instant.

Je veux la retenir, mais je ne sais même pas quoi lui dire, que cette alliance, c’est une erreur, que je l’ai empruntée à un pote, que je l’ai achetée aux puces, que ma femme est morte, c’était un accident horrible, je la porte en souvenir parce que je ne m’en suis toujours pas remis, mais je suis prêt pour une nouvelle vie, hein, pour que quelqu’un me sauve, pour que nous nous sauvions mutuellement, ma mignonne ? Et puis, c’est ma chanson, celle sur la Russie. Je sais qu’elle est kitsch, mais c’est la mienne. Ça le fait toujours un peu, pas vrai ?

Je pourrais aussi la jouer banco, lui dire : je vais la quitter. Mon mariage est mort. Ma femme est morte. J’ai sucé sa vie. Elle et moi, on se couche dans notre lit, séparés par une planche de contreplaqué. Or moi, je veux vivre, ma mignonne, je veux vivre. Je la quitterai pour toi. Pour nous. Pour le futur.

Parce que je t’aime comme la Finlandia.

Je pourrais lui dire tout cela si j’avais bu un peu plus, mais je n’ai pas assez bu, alors, au lieu de ça, je balbutie, tel un écolier réprimandé :

— Je ne bouge pas d’ici.

Mais elle ne sourit plus, elle se vaporise tout bonnement et, l’instant d’après, il ne reste que le mur contre lequel elle s’appuyait. Je l’ai rêvée. Elle n’a jamais existé. Voilà ce qu’il faut se dire.

Avant d’avoir le temps de m’en persuader pour de bon, une lourde paluche atterrit sur mon épaule, accompagnée d’une voix familière que la Pologne entière connaît parce que cette voix a chanté à une autre nana qu’il l’aimait elle aussi comme la Russie, et il me glisse à l’oreille :

— Kania, quel chien à gonzesses, comme d’hab.

— Zbyszek, dis-je.

— T’as un cadeau pour moi ?

— Non.

— Je vais te mettre ma bite dans la bouche, annonce Zbyszek.

— Pas envie, dis-je en secouant la tête.

Je me retourne. De près, on voit à quel point il a vieilli, et en moche qui plus est. Mais qu’est-ce que ça change, vu que les gens continuent à l’aimer ? L’amour fige le temps.

Moi, je ne l’aime pas d’amour, mais je l’aime vraiment bien.

Il tente toujours d’avoir l’air d’un rockeur. De longs et rares cheveux coulent sur les côtés de son crâne, bien qu’une piste d’atterrissage luise à son sommet. On pourrait admirer son courage, mais il vit dans un monde imaginaire, il est tant enfumé par la jeunesse, celle des autres et la sienne, que, se regardant dans la glace, il voit toujours son image d’il y a trente ans, celle d’un bûcheron aux cheveux longs, aussi puissant qu’un roc, avec une voix drôlement basse qui faisait qu’avant chaque concert des lycéennes venaient tapisser les coulisses au point qu’on ne pouvait plus y mettre le pied.

— Ça va, la vie ? me demande-t-il.

— Merveilleusement.

Je dis ça, même si ma deuxième vodka vient malheureusement de se terminer.

— Alors c’est merveilleux, frérot, et te voir est merveilleux aussi.

Il me sourit à pleines dents, et cette grimace, c’est une autre affaire bizarre. Cela fait quelques années qu’à chaque fois que je le vois, il a ce sourire artificiellement large figé sur la face, un sourire qui expose toute une rangée de dents blanchies. On dirait qu’il a fait un AVC ou qu’on a foiré sa chirurgie plastique. Tout cela mis bout à bout, grimace et malédiction d’un visage trop long, fait qu’on le croirait beaucoup plus vieux qu’il n’est en réalité. Il n’a pas encore soixante piges mais a l’air d’être le frère aîné de Keith Richards.

Il me prend par la main et me pousse vers les toilettes.

— Viens.

— Je me prends juste un shot, dis-je.

— Quel shot, putain, Kania, depuis quand tu bois des shots ?

Et il fait signe au barman de lui filer un zéro sept de Finlandia, aussi glacé qu’un cadavre d’ours polaire, et deux verres, sans soft.

Et c’est pour ça que je l’aime, ça ne l’intéresse pas du tout de savoir ce qui se passe chez les gens, les gens ne sont que des satellites, ils n’ont qu’à absorber ou à réfléchir le surplus de lumière qu’il émet. Zbyszek ne se prend pas la tête quand il danse.

Petit Robert surgit de nulle part, mon jeune copain petit Robert, joyeux supporter, il s’approche de moi et me serre dans ses bras, hilare.

— Salutations, Grincheux, me dit-il.

— Salut, mon p’tit Robert, qu’est-ce que tu fais là ?

— C’est toi qui m’as écrit, Grincheux. Oh, oh, pas bon ça, démence sénile sévère, dit-il en riant.

On s’envoie un verre, un deuxième, un septième, extra.

— Et vous ne voudriez pas un peu de blanche, les mecs ? nous demande-t-il soudain.

Moi, je ne sais pas trop, mais Zbyszek a l’air d’en vouloir. Petit Robert est toujours le premier pour ce genre de sport, généreux en plus, il peut convaincre ou inviter n’importe qui. Alors, on y va, les gars.

Arrivé dans les toilettes, il ferme la porte, s’approche de l’étagère sous le miroir et sort le sachet de poudre. Perso, je secoue la tête une nouvelle fois pour dire que ce n’est pas pour moi.

— Bien sûr que c’est pour toi aussi, m’explique-t-il. C’est pour tout le monde, c’est comme des vitamines.

Je pose les deux verres, m’empare de la bouteille, verse une dose à chacun. Petit Robert forme les lignes, Zbyszek attend tel un vautour, qu’ils en profitent, quant à moi, je m’envoie cul sec ce qu’il faut, sans les attendre, et tout compte fait, j’aspire une ligne aussi, une petite, goût horrible comme d’hab, sensation étrange comme d’hab, et puis encore une, et retour dans l’autre tunnel. Faut bien admettre que la vodka peut faire perdre connaissance, parfois, elle a des effets secondaires malgré toutes ses perfections, surtout après une journée difficile. Or la poudre permet de boire un tantinet de plus, c’est son unique mais indéniable qualité.

— Bravo, Grincheux. Maintenant, tu vas t’amuser jusqu’au bout de la nuit, dit petit Robert en s’esclaffant.

Quelle quantité de bonnes distractions peut-il y avoir ? On ne se rend pas compte, de fabuleux divertissements vous attendent avant que vous ne rentriez chez vous, en récompense, pour la meilleure partie de la soirée.

Et le plus beau, c’est que tu le redécouvres chaque fois.

Robert veut encore nous dire quelque chose, mais soudain, son téléphone émet un bip.

— Oh sa mère… c’est cette chaudasse sur Tinder. Elle m’écrit qu’elle s’ennuie et que je dois être chez elle dans l’instant. Non mais, messieurs. Regardez.

Robert nous montre, fier comme un chasseur, une sorte de photo floue où on voit un chat, une porte qui donne sur un balcon et un bout de fesse. Dur d’en dire quoi que ce soit.

— Amuse-toi bien, lui dit Zbyszek. Et merci pour la friandise.

— Tout le plaisir était pour moi, réplique petit Robert et il nous salue bien bas. En attendant, amusez-vous bien et toi, Grincheux, je t’appelle.

J’acquiesce. C’est un gars marrant. Quand on n’est plus que tous les deux, Zbyszek se plaint.

— Putain, Kania, j’en ai déjà un peu marre. Alors que ce n’est que le début.

— De la fête ?

— Non, de la tournée, putain, qu’est-ce qu’ils sont allés inventer, cent cinquante dates dans l’année.

— Oui, mais tu vas palper un max.

Je lui rappelle les thunes parce qu’en prendre conscience met toujours de la joie.

Je nous verse une rasade. Le nez me démange, tout ce qui m’entoure sent la pharmacie.

— Je vais palper quoi qu’il arrive. Je palpe toujours. Et toi, tu voudrais pas revenir ? Je te donnerai un bon tarif. Quinze mille par concert. Ça te changerait les idées.

— Mais t’as tes minots, là, le bassiste et le tambourineur, ils ont pas trente ans.

— Ils n’ont pas d’endurance. Et ils ne picolent pas au boulot. C’est ce que l’un d’eux m’a dit. Celui avec une tache sur le crâne. Il a fait une école de musique, cette tantouze poilue. Et il ne boit pas en tournée. Tu piges ? Et puis, il ne sait pas jouer.

— Tout le monde sait jouer.

— Pas tout le monde, Kania. Pas tout le monde.

Il me pose une main sur l’épaule.

Quand je jouais avec lui, il se plaignait sans arrêt que je « virtuosais ».

Rien à cirer, ils pouvaient bien me couper de la photo du CD, mais les trucs qu’on a vécus, ça nous appartient et personne ne nous les enlèvera.

— Écoute, tu te rappelles quand on a été en Croatie ? C’était il y a combien, cinq ans ?

— Plus ou moins.

— C’était cool. On pourrait y refaire un saut ? Mais seuls, cette fois, souligne-t-il.

Ce n’était pas si cool que ça, d’après mes souvenirs.

— Et tu te rappelles Ostroleka ? dis-je pour changer de sujet.

À Ostroleka, on a activé tous les extincteurs de l’hôtel et, avec les mecs de Lady Pank, on a arraché une baignoire et on a descendu l’escalier anti-incendie comme en bobsleigh. Quand les cognes ont débarqué, on leur a dit que c’était les JO de Calgary et qu’on représentait la Jamaïque. Lorsque Rogowiecki, le journaliste, a raconté cette histoire dans l’émission Non Stop Kolor, il a failli chialer.

Encore un shot chacun ou je deviens dingue.

— Alors, tu reprendrais ? me demande-t-il.

— Où veux-tu en venir, Zbyszek ?

— Là où je veux en venir, c’est qu’on serait encore capables de faire du bon business ensemble, Kania. Comme avec ces apparts. Tu t’en es mal sorti ?

— Je m’en suis super bien sorti.

— Bien sûr que tu t’en es super bien sorti, putain. Et puis, on sait toujours faire la fête ensemble. Alors, on rejouerait peut-être aussi ?

Il écarte les bras pour signifier que ses intentions sont sacro-saintes et pures.

Je lui souris.

— On ferait un business nickel, c’est clair, dis-je. Mais je ne sais plus comment on joue.

— Foutaises.

— M’en souviens plus, quoi.

Cette fois, c’est moi qui écarte les bras.

— Pardonne-moi, Zbyszek. J’ai la pire mémoire du monde.

— Alors tu as de la chance, dit-il avec son sourire. Alors t’es vraiment un veinard.

Après le troisième shot, je retrouve enfin le goût. Une sensation douce-amère, huileuse – forte, sincère, âcre, brûlant le gosier, blanche dans sa saveur, j’en ronronne de plaisir comme un vieux matou. On tambourine à la porte des toilettes, on tente de me gâcher ce moment, mais non, dégagez, je ne le permettrai pas. Oui, à présent, tout revient en ordre. Je songe à Miette, j’arriverai peut-être à la retrouver dans cette foule, j’arriverai peut-être à redresser le truc. Sa bouche me revient en tête, elle clignote sous mes paupières. Je lui souris. Oui, je vais tout réparer. C’était quoi le souci avec cette alliance ? Ce n’est pas un problème. Là, je divorce.

— À propos, tu tringles une chatte en ce moment ? me demande Zbyszek.

— Toujours, mon cher.

Il m’indique de verser encore. Faut pas me le répéter deux fois. Quelqu’un continue à cogner à la porte. Va chez les dames, fils de pute. Je regarde la bouteille. C’est super, une bouteille pareille, ça descend à bonne allure, pas trop rapide, pas trop lente. Idéalement. Comme la vie.

— Ça traîne comme si on enfonçait un thermomètre dans le cul d’un Esquimau, dit Zbyszek en désignant la bouteille.

— Mais pas du tout, Zbyszek, on a un rythme de gens cultivés.

Je le contredis, mais amicalement.

Santé. Encore des coups à la porte. On ne peut plus rester tranquille aux chiottes ? On ne peut plus avoir un moment d’intimité, putain ? Un autre pour la route. Santé. Oh, ça tangue. C’est le sol, pas moi. Vlam ! Vlam dans la porte. Je vais t’apprendre les bonnes manières, couillon. Tout le monde aime Marcin. Mais Marcin n’aime pas tout le monde. Par exemple, Marcin n’aime pas ceux qui tambourinent sans raison à la porte des chiottes. Marcin aime Zbyszek. Comme du bon pain. Pour tout ce qu’il a fait pour moi.

— T’es jeune, baise tant que tu le peux. Et ne pense pas à ça, dit-il en désignant mon alliance.

— Je ne sais même pas ce que c’est.

Zbyszek rit aussi franchement qu’il peut ; dans un instant, il va falloir appeler le SAMU pour lui recoudre la bouche. Mais sérieusement, je ne sais pas ce que c’est. C’est quoi ? Où est Miette ? Verse-m’en encore un. Allez, putain. Là, derrière la porte, qui que ce soit, il ne fait pas que tambouriner, il commence à brailler aussi. C’en est assez. Je hais le manque de bonnes manières. Le monde tournoie un peu, mais peu importe, il tournoie dans la norme, et chaque moment est bon pour une leçon.

Ce loquet avec lequel on ferme la porte de l’intérieur, je n’arrive pas à le viser avec mes doigts, mais je sais que je l’atteindrai sans problème avec ma chaussure. Une chaussure, c’est plus gros qu’un doigt. Et ça a aussi des doigts à l’intérieur, des orteils. J’entends Zbyszek rire quand la porte s’envole vers l’extérieur, droit sur l’autre malotru, un jeune alerte, connard de deux mètres, bien sûr que je le connais. C’est l’autre con au whisky irlandais. Tout concorde, entière description, boutons de manchettes, tatouages alambiqués, barbichette finement taillée, coiffure au sperme de barbier, c’est précisément toi, vipère, c’est toi qui me gâches la vie depuis toutes ces heures, ces journées, ces semaines, ces mois, je t’ai cherché et tu t’es trouvé. T’es là avec un pote, un autre tout pareil, comme si de rien n’était, et tu cognes à la porte de mes chiottes. Ben désolé, vos jours sont comptés.

Me voyant, il recule d’un pas parce qu’il ne s’attendait pas à une telle tournure des événements, il n’avait pas prévu qu’on sortirait ensemble, Zbyszek, la porte et moi. Il n’avait pas idée de qui se trouvait à l’intérieur. Le Théâtre de Poupées ! Les rois du rock surgis de ce trou paumé de Ciechanów. Espèce de débile puant, nous, on a arraché une baignoire à Ostroleka et on a roulé dedans jusqu’à Calgary pour y remporter une médaille d’or pour la Jamaïque.

— Tranquille, dit-il quand je lui saute dessus et, pour commencer, je lui en mets une dans sa tronche ignoble, une fois, deux fois et une troisième.

Du monde accourt, on me saisit par les épaules, on m’écarte, je me débats, tu ne vas pas me gâcher la vie, tête de nœud, tu ne vas pas piétiner ma dignité, ce sol danse un peu, mais qui, bordel, l’a fait si glissant, c’est tes potes, espèce de jeune con gominé, castrat, taureau à la gomme, bâtard trop sûr de lui, vous allez me dire quoi, bande de putes, qu’est-ce que vous me voulez, tout ce que je désire, c’est vivre un peu.

Je m’arrache et vlan, je lui en remets une dans la tronche.

Je n’y vois plus trop, mais je les entends crier, arrête, laisse-le, y a que Zbyszek qui se marre. Zbyszek se marre parce qu’il se souvient d’Ostroleka, et pas que.

Où est Miette ? Tu m’as aussi kidnappé Miette, enfoiré, tu me l’as prise. Je lui crache à la gueule. Faut qu’il comprenne que ça ne plaisante plus.

Trou noir dans un temps découpé.

Quand je reviens à moi, les aiguilles de ma montre ne sont plus les mêmes. Quelqu’un n’a pas eu peur, il m’a chourré les vieilles pour m’en fourrer des neuves. Mais je suis toujours là, et ça ne me plaît toujours pas. La cour de l’immeuble, des badauds, il y a peut-être Miette dans la foule, toute l’affaire a dû se transposer à l’extérieur. Celui sur lequel je hurle se tient trop loin pour que je le visualise bien, je ne sais pas totalement qui c’est, mais en vérité, je n’ai pas besoin de savoir. Ce qui est sûr, c’est qu’il est contre moi, qu’il me guette depuis longtemps, qu’il amasse des preuves. Et puis, je devais avoir une bonne raison. Je n’aurais pas fait ça sans raison.

Je crache encore, je crois que je vise juste, j’ai toujours su bien mollarder, il s’enfuit et moi, faut que je boive un coup, ça suffit le bordel. Ma gorge se désertifie si vite, des pucerons viennent y faire leur nid.

Mais des types me tiennent fort par les bras, et l’un d’entre eux me demande si c’est bon comme ça et si je vais être gentil. Bien sûr que oui, lâchez-moi les mecs.

Jusqu’au bar, à travers les videurs, où est Zbyszek ? Pourquoi a-t-il soudainement disparu ? Faut qu’il m’aide. J’ai besoin d’une bouteille. Zbyszek ? Où es-tu ? Miette ? Un sourire file dans la foule par laquelle il faut se frayer un chemin, comme si on traversait une forêt d’arbres chauds et animés. Peuvent pas rester droits sans bouger un instant ? Pourquoi doivent-ils me déranger à ce point ?

— Je crois que vous avez eu votre dose, monsieur.

— Dis pas ça ou tu vas aller en taule.

— Vraiment. Je ne vous servirai pas.

Vlam ! la main sur le comptoir, les verres volent, dans ce cas, je vais me servir moi-même. SS-man, indic’ communiste, file-moi une bouteille. Et ce gobelet, celui à bière, là, en plastique, ça peut aller. Je le lui arrache des mains, je verse directement dans le gobelet. C’est super, ces gobelets en plastoc, ils contiennent beaucoup.

Les gens n’arrêtent pas de me fixer, c’est la seule chose qu’ils savent faire. Pas besoin de me retourner vers eux pour savoir qu’ils le font avec respect. Ils peuvent fomenter ces complots contre moi, mais je finis toujours par leur montrer qui dirige.

— Kania, vas-y tranquille.

C’est Zbyszek.

— Zbyszek…, dis-je en lui souriant.

— Viens, on va faire un tour.

Trou noir. Maintenant, je suis dans une auto. Ça pue un peu. Je ne sais pas où est mon gobelet. Ils ont dû me le prendre. C’est Zbyszek qui a fait ça, il est avec eux aussi, bien sûr, il faisait semblant d’être un ami pour me trahir à la fin. Mais c’est normal. J’aurais dû le savoir. Tout s’assèche encore si affreusement vite. Faut que je m’achète une bouteille, que je descende dans ma Super Piaule, pour mon Super Temps, faut que je me mette de la bonne musique rock, de la vraie, Tool, King Crimson, Metallica. Pas de la merde, pas la Russie, rien que la pure vérité. C’est insultant, tout ça. Rien que de la bonne zique. Kaczkowski forever. Je vais marcher, rêver, je vais voler. Je vais être dans ma Super Nuit. Pourquoi suis-je venu, au juste ? Pourquoi suis-je resté dans cette foule, emmitouflé dans une ignoble musique comme dans une couette sale arrachée à un clochard ? C’était quoi mon but ? Fallait rester à la maison. Tout serait passé, parti, éteint. J’aurais eu chaud plus vite, j’aurais été confortable et bien, je me serais glissé plus vite dans cette grande combinaison d’enfant poilu. J’aurais été paisible plus vite.

Marta, rien que Marta. Elle ne dort pas encore. Marta surgit toujours lorsque enfin ça devient super, et elle gâche tout. Son grand visage, de plus en plus vieux, de seconde en seconde. Non, cette fois, ça ne peut pas se passer comme ça. Cette fois, elle n’entrera pas dans la Super Piaule, elle ne va pas commencer à crier, à pleurer, à menacer d’appeler les flics, à faire toutes ces choses mesquines, elle ne va pas démolir mes bons moments. Non, Marta, désolé. Tout ne tourne pas autour de toi, autour de tes cris, autour des jérémiades qui te tombent de la gueule, ce n’est pas ma faute si tu as cessé de chanter après ce premier disque raté dont tout le monde s’est moqué. Je t’avais dit ce qu’il aurait fallu faire. Tu ne m’as pas écouté.

Et maintenant, j’anticiperai ton attaque.

— Chez le fleuriste, celui qui est ouvert de nuit, dis-je au conducteur.

— Et où est-ce que ça serait ?

— Vérifie sur ton téléphone.

Tout le monde s’en sortirait bien mieux en me prenant au sérieux. Je suis capable d’imaginer le futur, d’analyser les conséquences de mes actions et de les prévenir en temps utile. C’est ça, la sagesse.

D’abord, la mission de prévention, puis la récompense. Oui, le chemin vers la récompense est long, mais c’est la vie. Je suis terriblement sage. J’accepte l’adversité avec sang-froid.

— C’est là, constate le chauffeur.

Chez le fleuriste, je manque de gerber ; elles sont horriblement douceâtres, toutes ces plantes, faut que je m’aère. Je sors, je prends quelques inspirations, puis j’y retourne.

— Et pour vous, ça sera ? me demande la vendeuse, une femme fatiguée au fort accent de l’Est.

— Tout, décidé-je.

— Très drôle.

— Sans sens de l’humour… la vie serait un cauchemar.

Pourquoi cette boutique est-elle si chancelante, est-ce que les fleurs ont besoin de se balancer ainsi pour mieux pousser ? Probablement pas, de toute manière, elles sont coupées. Pourquoi tu as branché l’oscillation, sale conne ? Je sors le portefeuille de ma poche, et ma carte du portefeuille, une carte toujours dorée que je lui présente comme une plaque du FBI qui m’autorise à commettre des actes dont ne peut rêver le commun des mortels.

L’or est toujours réservé aux audacieux.

En vérité, une partie au fond de moi l’aime toujours. Marta.

Cet amour est un pépin avalé, non digéré. Dans des moments comme celui-ci, ce pépin devient incandescent, il se transforme en charbon rouge qui me réchauffe progressivement le ventre. Vingt-quatre années ensemble. Quelqu’un peut-il me dire quelque chose que je ne sache déjà ? Vingt-quatre ans de vie commune, c’est un prisme où tombent d’une part amour et affection, et de l’autre en surgissent tant de rages et de ressentiments qu’ils se fondent en un unique arc-en-ciel sale, aucun moyen de les compter, de les séparer, impossible.

Je m’empare du premier pot qui passe, plein de tulipes jaunes.

— On va le charger dans la voiture, là, dis-je en lui indiquant la direction qui mène vers mon carrosse garé sur le trottoir.

Je montre au tacot qu’il doit aussi se bouger et charger pareil. Le tacot est plus éveillé. Il remarque que tout ne rentrera pas.

— Charge autant que tu peux, lui dis-je.

Cependant, le monde qui m’entoure tangue trop, l’un des pots me tombe des mains et éclate en morceaux épais, les petites roses gisent orphelines dans leur film plastique et la flaque sur le trottoir sale, alors je leur indique qu’ils n’ont qu’à charger le reste ensemble, ils y arriveront à coup sûr. Je me décale, je m’appuie contre le coffre et me moque d’eux à m’en battre les flancs, on dirait Jacek et Placek, les jumeaux fripons du film Les Mangeurs de Lune.

Sans plaisanteries, la vie n’a aucun sens. Je sors mon téléphone de ma poche et fais semblant d’appeler la police.

— Allô, je parle bien avec le commissariat du centre-ville ? Je vois un homme et une femme en train de dévaliser un fleuriste, allô, je répète, ils dévalisent un fleuriste. Je ne sais pas où, quelque part. Dans la rue. Je ne sais pas où je suis. Où est-ce que je suis, voleur ?

La femme me jette une fleur à la figure et jure en ukrainien. Le chauffeur secoue la tête. Ils ont l’air beaux tous les deux, tout a l’air beau. Des émissaires de l’amour au cœur de la nuit noire.

— C’est une première, ça, déclare le chauffeur en contemplant son œuvre accomplie.

La banquette arrière ressemble à une serre. Orchis, lys, roses, orchidées et autres tiges dont je ne connais même pas le nom virevoltent sous mes yeux, s’entrelacent en un tapis vivant, si beau, si parfumé que face à toute cette beauté, il faut que je me retourne pour vomir.

Je dégobille un instant, en professionnel. Je me fais de la place. Je suis fier de moi.

Oh, je vais me récompenser.

Je fais glisser ma carte dans la borne, je ne vois même pas combien il y a de chiffres, l’important, c’est que c’est accepté, la femme soupire un grand coup et me tend le ticket, quand je tente de la serrer dans mes bras, elle me repousse. Tant mieux, sa polaire au logo de la boîte de livraison sent la sueur, j’aurais pu lâcher une gerbe dans sa touffe de mèches mal colorées.

Lorsqu’on sort, le chauffeur me tend un sac plastique.

— Et maintenant, à une supérette, mon très cher cocher. Mais une où je ne suis pas encore allé.

— Alors on va à la mer, putain, s’impatiente mon plus cher ami.

— Il se trouve que je suis déjà allé sur la côte, dis-je avant de lâcher un rot tonitruant. Mais on peut faire une brève excursion sur la rive plus aventureuse de la Vistule, mon ami.

— Y a déjà cent balles au compteur.

Je lui mets la main sur l’épaule. Qu’il se tranquillise.

C’est peut-être du sommeil, ou peut-être juste une tache, je ne sais pas, mais parfois, je me débranche tel le courant d’une vieille maison, et il semble que je ne sois plus complètement là, l’espace d’un instant, ou de deux, ou de trois, mais je suis bien quelque part, dans cette obscurité.

Quelle idée géniale, ce fleuriste.

La voiture virevolte un peu de l’intérieur, mais l’idée était géniale.

Marta, non seulement elle me lâchera la grappe, elle la fermera, non seulement elle me laissera rester dans la Super Piaule autant que je veux, peut-être même trois jours, suffisamment pour que je m’amuse assez, pour que j’écoute assez de zique, mais en plus, quand elle verra cette magnifique jungle, elle sourira et me dira : Marcin, t’es quand même un homme, t’es quand même un mari, je te demande pardon pour tout. Et moi, je lui répondrai juste : Martounette, c’est moi qui te demande pardon, pour ça, pour ces nuits, ces éclipses, pour ces vacances horribles, celles-là et celles d’avant, bien que celles-ci aient été les pires, dorénavant, je ne serai que formidable, vraiment, laisse-moi seulement une demi-heure dans la Super Piaule. Quand j’en sortirai, je serai un mari fantastique, le meilleur.

— Bien sûr, Marcin, restes-y autant que tu veux et pendant ce temps, je vais décorer notre maison avec toutes ces belles fleurs.

— Merci, Martounette.

— Pas de quoi, Marcin.

Oui, à la maison, il y aura des fleurs partout.

J’irai faire des courses pareilles une autre fois. Ou même deux ou trois. Soif. Je vais badigeonner les murs de terre, je vais faire des plates-bandes verticales et il y aura des fleurs toujours fraîches qui pousseront dessus. On pourra s’enivrer de leur seul parfum. En plus de ça, je planterai des carottes, des courgettes, des choux, il y aura des légumes, une cuisine bio. Marta sera ivre aussi, tout le temps, de bonheur. On sera heureux. Notre maison remportera divers concours. Il y aura un grand article à notre propos dans le magazine Bricolage & Dépucelage . Oh mon Dieu, soif. À propos de médaille. On n’accorde pas de médailles pour chaque idée géniale. Mais je vais m’en attribuer une. Ici et maintenant. Une jolie et en or. Voilà.

— Là ? me demande le cocher.

Je ne sais même pas si c’est là. Tout s’écoule dans un immense évier. Montre encore une fois. Ah oui, la porte. À l’extérieur. Toc, toc. C’est là ? Y a de la lumière, une enseigne. Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? Oh punaise. Ça brûle. Et ce n’est que le début. Tiens le coup. Ça s’arrêtera dans un instant et ça sera horrible. On ne veut pas de ça.

— Là, la porte, dit mon fidèle cocher, mon adoré, en me la montrant.

La lumière vive repousse violemment tout à sa place, le haut, le bas, la gauche et la droite. À l’intérieur, retranchée derrière une paroi en plexiglas, dans une cage faite de bouteilles en plastique et en verre, il y a elle. Oui, c’est elle. Elle est revenue à moi, me chercher. Ma chérie.

— Miette…, dis-je en m’agrippant à la paroi pour ne pas tomber, pour ne pas lui faire mauvaise impression.

— Je ne vous servirai pas, monsieur, dit-elle d’un ton préventif.

Je fais un pas de plus. Oui, c’est elle. Je suis sûr de moi. Elle a l’air un peu différente. Elle a eu le temps de changer de coupe, d’allonger ses cheveux, ils sont maintenant teints en blond et étroitement serrés. Mais les femmes savent se transformer en une fraction de seconde, c’est justement ce qu’il y a d’extraordinaire en elles. Miette a un maquillage un peu plus marqué à présent et des dents un peu différentes, mais ses yeux sont toujours deux saphirs, et elle a toujours l’air d’aller en troisième, au collège. Elle est toujours à moi.

Et elle est bien réelle. Je ne l’ai pas inventée, comme dans la chanson de ce pauvre Zaucha.

— Je suis revenu te chercher, je t’aime, lui déclaré-je rapidement, fiévreusement, brusquement.

J’ai dans ma poche trois beaux billets de cent balles, tout neufs, spécialement pour elle. Je les glisse dans le trou de la paroi en plexi. Dès le début, quand je l’ai rencontrée, là-bas, à cette horrible fête, je sentais que Miette était ma bonne fée, que si ça devenait nécessaire, elle me tendrait sa main menue mais forte et me tirerait sur le rivage.

— Je vous répète que je ne vous servirai pas. Faut que j’appelle la sécurité ?

Sa voix, comme si elle avait avalé une cuillère de sable.

D’accord, Miette, comme tu veux. D’abord, les affaires. Je lui désigne l’étagère des Jack où les soldats en verre brun sont fièrement au garde-à-vous comme lors d’un splendide appel. J’ai trois fois cent zlotys, alors j’en ai besoin de trois, c’est simple, trois pour trois, et trois, c’est une bonne récompense, minute, quelle récompense, une récompense pour quoi ? Ah oui, c’est bon, je sais.

C’est une récompense pour t’avoir retrouvée, Miette.

— Je ne fais rien de mal. Fais-moi confiance. Tu te souviens de moi.

Je tente de la convaincre et pour preuve que je suis un gars sur lequel on peut compter, je me tiens droit. Il faut avouer que je tiens splendidement, en accolant toute la surface de mes pieds au sol.

Mon cerveau tournoie dans ma tête comme des vêtements dans un lave-linge, comme une pièce entre les doigts. Je me penche pour la regarder le plus profondément possible dans les yeux, bien que la paroi nous sépare toujours. Enfin, à force de contemplation, je m’agenouille. Maintenant, c’est elle qui me surplombe, difficile de l’appeler encore Miette, elle s’est transformée en Thémis et, via une alchimie mystérieuse, sa peau a durci et s’est changée en marbre. Quelque chose se retourne dans mon estomac, un kraken antique qui veut se gratter un chemin infâme jusqu’à l’extérieur, droit sur des packs de trois citron-eau minérale Muszynianka, sur l’autel de mon agenouilloir.

— Arek ! hurle Miette.

Un personnage encore plus imposant émerge de derrière sa tête, Maximus Decimus Meridus, vêtu d’une veste en synthétique estampillée SÉCURITÉ et avec un immense crâne chauve, scintillant dans la lumière crue, à la texture irrégulière de pain rassis.

— Veuillez sortir, dit-il poliment.

Je veux me lever, mais c’est difficile, presque irréalisable. Douce Chambre, Super Piaule, Bonne Chambre, pourquoi ça dure si longtemps, pourquoi veulent-ils me priver de toi ? Il se peut qu’à un moment je m’allonge au sol pour me verser des médicaments sucrés dans la bouche, et pour en rire, mais pour l’heure, je nage en plein cauchemar.

Qui a monté ces vitres en plexi ? Toi, la vitre voleuse de rêves. Sale pute, va.

Vlam ! Une fois, deux fois. Trois.

— Dégage d’ici.

La vitre n’a même pas frémi, mais je frémis, car quelque chose me soulève du sol et me repousse vers la porte, ça doit être Maximus. La rudesse du vol libère le kraken en mousse multicolore, droit sur sa combinaison, et je tombe à nouveau à genoux.

— Sale porc, putain.

Maximus est désorienté, je crois. Ma vision se trouble.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Je reconnais cette voix comme venue de contrées lointaines, c’est mon fidèle cocher.

— Voilà ce qui se passe. Tu le connais ? demande Maximus en me désignant du doigt.

Range ce doigt ou je te le bouffe. Tant de tentatives, tant de douleur. Tant de vitres, tant de murs. Entre nous.

Le cocher soupire, me remet debout, m’appuie contre la porte. J’indique ma poche du doigt, le cocher en extrait de l’argent, il en donne à Maximus pour qu’il se calme, celui-ci disparaît dans l’arrière-boutique, le cocher s’approche de Miette – ne lui crie pas dessus, s’il te plaît, sinon elle va s’enfuir.

— Ce qu’il voulait, donnez-le, dit-il.

— Il va se tuer, le con.

Miette se lève et prend trois merveilleuses bouteilles brunes sur son étagère.

— Ce n’est pas notre problème, réplique le cocher.

— Je t’aime, je t’aime, Miette, je t’aime comme le ciel et le soleil !

Je veux crier encore, mais le cocher me pousse vers l’auto. Dans l’autre main, il tient les bouteilles, mes trésors, il les range dans le coffre. Peut-être pas toutes les trois ? Qu’est-ce qu’il va se passer si elles se brisent dans ce coffre, je vais en prendre une avec moi, non, je ne vais rien renverser dans ton carrosse, tranquille, regarde, tout roule, je bois une gorgée, puis une autre, les traces du monstre marin se détachent de ma gorge endolorie et s’écoulent vers le bas dans un flot de chaude et merveilleuse douceur. Le soulagement, enfin, putain de sa mère, à volonté.

Je m’essuie la bouche et je me lèche la main.

Le ciel s’immobilise un instant.

— À la maison ? s’assure le cocher.

— Dis, pourquoi t’as autant de fleurs ? dis-je en contemplant le jardin multicolore, vert-rouge-blanc-violet, qui recouvre toute la banquette arrière. T’arrondis tes fins de mois en faisant corbillard ? On va à un enterrement ? Qui est mort ?

Soupçonneux, je tâte mes poches.

Le cocher secoue la tête. Qu’est-ce qu’il a à faire le malin, ce fils de pute ? Qu’est-ce qui le fait marrer ? Quelqu’un a lâché une caisse ? On passe du Benny Hill ? Je finis par trouver mes clopes, il me donne du feu, au dernier moment, il retourne ma cigarette le bon bout devant, sinon j’aurais cramé mon filtre, bon d’accord, tout le monde peut se tromper.

Super Piaule. J’y ai aussi un ordi. Et dedans, des films. Je peux non seulement boire, non seulement écouter du rock. Le super son des guitares est pratique pour couvrir d’autres sons. Quand je mets fort Tool, ou les Led, ou les Purple, ou Metallica, on n’entend pas les piaillements de ces filles des caméras qui ont de petits vibromasseurs en plastique, commandés par internet, enfoncés dans leurs chattes. Plus on paye, plus ces godemichets vibrent vite. J’imagine Miette dans une caméra pareille, j’ai soudain chaud.

— Bah écoute, cocher, d’accord, tu sais bien que j’irai avec toi, pas de soucis, mais en tant que client, j’ai le droit de savoir ce que ces légumes foutent chez toi, dis-je en désignant une nouvelle fois la banquette arrière.

Et soudain, l’illumination. Je lui tapote l’épaule. Ça y est. Je sais. Mais oui bien sûr.

Marcin Kania, le génie. C’est grâce au Jack. Le cerveau a besoin d’un médoc quand il est fatigué. Les éponges et les sols ne peuvent pas rester secs. Les rivières doivent couler.

— Miette, dis-je en montrant la boutique. Elle nous a sauvés, cocher.

J’ai une poche pleine d’argent, mais je ne sais pas d’où il sort, j’ai peut-être toujours été béni. Petit garçon, Marcin Kania comprenait déjà la magie du monde. Père rentrait à la maison en uniforme, il vérifiait si les chaussures étaient droites, tu te cachais parfois, n’importe où, dans une armoire, dans un clic-clac, mais mère lui disait toujours où tu étais, elle te livrait, elle te trahissait… elle ne te protégeait pas, personne ne te protégeait… Encore une gorgée, une baffe dans la gueule, de ma propre main. De la poche pleine d’argent, je sors un billet pour le cocher.

— Viens, lui dis-je. Elle le mérite.

— Non…, proteste Miette quand on entre à nouveau dans la supérette, chargés de fleurs cette fois.

Elles sont fraîches, il a dû les acheter récemment, il en fait peut-être commerce ? Mais je suis ravi qu’il soit un homme, qu’en dépit de sa nature de taxi, il soit capable de comprendre le romantisme.

— Mais putain, je vais appeler la police ! crie-t-elle.

Elle tente encore de se défendre, mais dans ses yeux, je vois déjà la soumission, la résignation, et avant tout la gratitude. À présent, elle a bien trois paires d’yeux où toutes ces émotions tiennent facilement.

On pose ces fleurs un peu partout. Après un instant, je fatigue, une gorgée de Jack pour ne pas flancher, et je fais signe au cocher de les porter seul.

J’accole mon visage à la vitre.

— Je t’aime. Tu es belle.

Elle me contemple en penchant joliment la tête. Mon chien Capone fait pareil. Ce geste signifie la gratitude et l’incompréhension. Elle pense qu’elle ne le mérite pas. Elle, une déesse.

— Tout ça, c’est pour toi, lui dis-je quand le cocher revient à l’intérieur, de flanc, brandissant une énorme botte de roses multicolores qu’il dépose ensuite précautionneusement, tel un enfant endormi, sur le tas de packs de trois citron-eau minérale Muszynianka.

— Les mecs, vous êtes complètement malades, chuchote-t-elle, rougie, en s’apposant les mains sur les joues.

Maximus émerge encore de l’arrière-salle. À l’endroit où l’avait atteint mon vomi inopiné, il y a maintenant une tache humide entourée d’un contour blanchâtre, la carte d’un continent inconnu.

— Depuis le tout début, quand tu m’as souri, quand je t’ai apporté un cocktail, là-bas, près du mur, chez Zbyszek, je le savais depuis le début. Fuyons, toi et moi, où tu voudras, j’achète les billets, pour un bateau, pour l’avion, pour un ballon.

Il faut encore que je m’appuie sur la paroi transparente, mon amour s’extériorise dans la douleur, à chaque mot, une fibre fine et vivante s’arrache de mon cœur.

— Enlève ça ! hurle Maximus. Enlève-moi ça d’ici sur-le-champ, putain !

— Oh merde, c’est un fleuriste ici maintenant ? demande quelqu’un en pénétrant dans la supérette, je sens sa respiration aigre derrière moi.

Je me retourne, c’est un alcoolique à la gueule si bouffie qu’il a l’air d’un médecine-ball entouré d’une brume de puanteur acide. C’est répugnant de voir comment les gens ne savent pas boire. Si j’avais plus de temps, je le lui aurais appris, vu que j’ai bon cœur.

— Je t’aime. Je reviendrai te chercher, Miette, c’est promis.

Je dis ça parce que je suis un chevalier et que je n’impose mes sentiments à personne. Encore une gorgée, puis encore une autre. De la beauté chaleureuse. Une pluie d’or qui tombe du ciel. Précisément, une pluie d’or. Il n’y a qu’une seule femme plus belle que Miette, il faut que je le dise, pardon, il n’y a qu’une déesse qui te soit comparable. Elle s’appelle Beata Kozidrak, la chanteuse.

— Pousse-toi, mon gars, dit l’alcoolique puant qui me passe devant.

Bon, il est temps que je file. Je reviendrai et je te sauverai, je ne permettrai pas que tu exploses, pour l’heure, tu es en sécurité, les fleurs te protégeront. Maximus se met à marcher très vite dans ma direction, mais je parviens à me retrouver dans le taxi, puis il n’y a que des arrêts sur image, séparés. Je vomis dans un sac en plastique accolé à ma face. Un policier m’ordonne de sortir de la voiture, j’ai pas envie. Ou peut-être qu’il n’y a aucun policier. L’auto s’arrête. Le cocher me dit que ça fera trois cents pour l’ensemble. Quels trois cents ? J’ai pas trois cents. Une main dans la poche, une secousse. Minute, minute, les bouteilles. Dans le coffre, il en reste deux. Dans le sac en plastique. Des pas, un premier, un deuxième. Dans la maison, beaucoup de pas. Sonnette au portillon, ouvre. Ouvre. Laisse-moi entrer.

— Doux Jésus…, soupire-t-elle.

La moquette du couloir, ça s’écoule de moi. La moquette est molle, elle pue les chaussures et le chien, elle vit, elle rampe dans mon nez et y croît.

— Maman, non…

Leurs voix.

Comment ça non ? Comment ça non ! C’est ma maison. La mienne. Boire. La bouteille, l’ouvrir, c’est difficile, elle pourrait se briser. Glissante au toucher, trop glissante. Quelqu’un a vomi dans le sac. C’est dégueulasse. Quel mec immonde, ce cocher.

— Maman, t’étais censée ne pas le laisser entrer dans cet état.

Dans quel état, bordel de merde ? À la Super Piaule. Super Aventure. La Super Soirée ne fait que commencer. Au large. Au large. Et soudain une grosse langue chaude et rugueuse, sur le visage, partout. Surtout autour de la bouche.

— Capone, laisse-le.

— Viens, Ula, conduisons-le dans la chambre.

— Je ne le conduis nulle part.

— Ula, je t’en prie.

Miette. Et si c’est Maximus qui l’y emprisonne ? Je ne ferais pas le poids contre lui tout seul, mais avec Zbyszek et le cocher ? À deux ? Combien faudrait-il que je le paye ? Peu importe, je dispose certainement de cette somme.

— Viens ici.

J’ai certainement tout le fric que tu veux. Laisse-moi entrer. Est-ce que je suis à l’intérieur ?

— J’en ai assez.

— Ula. S’il te plaît.

Encore une fois, plouf. Du ventre, des entrailles. C’est corrosif, acide, douloureux.

— Mais merde !

Super Soirée. Ma Super Soirée. Super Musiques. Super Godes dans les Chattes. Super Super Super Super.

— Qu’est-ce qu’il pue !

— Tant pis.

— Il me répugne, maman, j’en ai assez.

Qui sont-ils, où sont-ils ? Zbyszek. Zbyszek.

C’est lourd. Mais je peux me lever tout seul après tout. Laisse-moi boire. Mais dans un verre. Dans un verre, putain. Lâche-moi, sale pute. Lâche-moi. Laisse-moi sortir. Lâche-moi.

— Ah !

— AAAAAAAAH !

Lâche-moi, sale pute. Miette. On y va. On y va seuls.

— Sale fils de pute ! Sale connard !

C’est lourd, c’est dur, dans la face, combien en sortira encore, du liquide, qu’est-ce que vous me voulez, bande de putes, salopes, moi, je veux seulement vivre un peu ici, rien de plus, rien de moins, arrête, ça n’a aucun sens, moquette, encore une fois crac, ça fait mal, dans les côtes, oh, ça fait mal, c’est lourd, craquement sourd, sur la moquette.

— Sale fils de pute, qu’est-ce que tu as fait ?

— Chérie, tu n’as rien ? Chérie ?

— J’en ai assez, maman.

Elles sont deux, et elles sont trop lourdes pour se fracasser.

— Laisse-le là.

— D’accord. Montre-moi. Tu n’as rien ?

— Non, maman. Ça va.

— Salopard. Connard.

— Tu vois, tu l’insultes toi aussi maintenant.

La Super Soirée. Enfin. La récompense. Pour tous ces efforts, ces sauvetages. Pour mon héroïsme.

— Peut-être que… peut-être qu’on devrait aller chez grand-mère.

Pour avoir donné un joli sourire à Miette.

— Non, maman, tu as ta maison.

Une Super Récompense.

— Maman, c’est notre maison. Pas la sienne. Qu’il reste là.

— Tu as raison, Ula chérie. Viens.

— Qu’il reste là et qu’il crève.

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