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Prologue
L’unique issue
J’ai rêvé que je buvais.
J’étais au milieu de la rue, devant un centre commercial, nu comme un ver, même si ça n’avait en fait là pas trop d’importance. Les autres ne le voyaient pas, et ça ne me faisait ni chaud ni froid. J’étais tout simplement à boire dans un verre avec des glaçons une vodka Wyborowa, de la meilleure, qualité export.
Elle avait goût de caresses de Dieu.
Un goût qui reste longtemps sur les lèvres après le réveil. Presque toute la journée.
Il y a chez les musiciens une maladie professionnelle comme ça, les acouphènes, tinnitus auris. Incurable. On entend un sifflement, un léger bourdonnement, ou un bruit permanent, et même pendant le sommeil, et quoi qu’on fasse. Certains finissent par se suicider. Moi aussi j’ai un truc de ce genre, mais au lieu que ce soit un bruit ou un bourdonnement, c’est un craquement de glaçons qui se fait dans mes oreilles. Parfois, j’ai l’impression que des icebergs, des énormes, viennent se cogner sous mon crâne tandis que coulent entre eux des courants d’un froid gluant.
Je m’appelle Marcin Kania, et je suis…
On sait qui je suis.
J’ai travaillé dans l’industrie de la variété, même si en Pologne il s’agit moins d’industrie que de malaxage de bouillasse. J’ai d’abord été musicien moi-même. Puis manager d’autres musiciens. J’ai publié une revue musicale. Dire qu’il y a eu des gens pour l’acheter. J’ai créé les premiers portails internet. Mais en fin de compte, j’ai gagné le plus d’argent en touchant les droits d’une vieille chanson stupide que tout le monde connaît, mais que plus personne ne peut écouter à part les chauffeurs de taxis.
On dit que l’alcool fait perdre le contrôle, mais moi, je n’ai jamais eu le contrôle. Par honte, colère, dégoût. Sentiments.
J’ai cinquante ans, mais ne me souviens que de la moitié.
On dit que l’alcool fait perdre la mémoire, et c’est peut-être bien comme ça.
Marta et moi, on vit séparés. Même si à la lumière de ce qu’il vient de se passer, maintenant, difficile de vraiment dire comment on vit. Nous avons habité séparément les deux dernières années. Hier, nous en avons plaisanté. Pour la première fois depuis dix bonnes années. Marta a dit :
— Regarde, on est un couple tellement minable qu’on n’a même pas su divorcer comme il faut.
J’ai ri. Elle aussi.
Nous avons une fille. Et un fils. Oui, elle, on l’a toujours.
On dit que l’alcool anéantit la famille. Ça non, pas que. Ça tue la famille. Ça tue d’abord chaque membre un par un. De nombreuses manières, en secret, en cachette ou en public, sur un échafaud à la joie du public. Et ça tue ce qu’il reste, parce qu’il reste toujours quelque chose de la famille une fois que tous sont morts : tel membre oublié sur le plancher, un membre dénudé, sans défense, piétiné, qu’on porte en offrande en le jetant au feu dans un poêle.
Ah, oui, j’oubliais. Justement.
Je m’appelle Marcin Kania, et je suis – sans doute – un assassin.
Je vais aller tuer quelqu’un.
C’est ça que je vais aller faire.
Marta se tient dans l’encadrement de la porte et dit :
— Non.
Elle a un air de fantôme et, ces dernières semaines, elle a perdu dans les quinze kilos. Sa robe fripée lui descend sur le corps comme une traîne noire. Je sais qu’elle prend quatre genres de psychotropes, ce qui lui permet de marcher sur ses jambes et de parler.
Je n’ai pas meilleure mine. Pour dire la vérité, nous sommes déjà morts tous les deux.
Est-ce que ça devait finir comme ça ? Visiblement oui, puisque c’est comme ça que ça finit.
— Nounours, qu’est-ce qu’il nous reste ? demandé-je.
— Il nous reste Ula.
Je tiens à la main un sac de sport avec le logo d’une chaîne de salles de muscu, difficile de dire d’où il me vient, je n’ai pas souvenir d’être jamais allé suivre un entraînement. Le sac est petit mais pratique, on peut y ranger une bombe gaz poivre, un ensemble de couteaux de cuisine, un hachoir à viande, une agrafeuse de bureau, des tenailles, un tournevis, une bobine de fil, une mince corde en plastique.
Tout ça trouvé dans la maison.
Si Capone était là, il me sauterait dessus, viendrait poser ses pattes sur mes épaules et me souffler la puanteur de sa gueule. Il voudrait sortir en balade, s’amuser ou simplement bouffer quelque chose. Mais Capone n’est plus là.
— On vivrait alors ensemble, en couple marié, après tout ça ? demandé-je.
Marta et moi, nous sommes mariés depuis vingt-six ans. Quand on vient d’en avoir juste vingt, impossible de voir si l’autre est maudit. Marta chantait, je jouais dans un groupe. Elle commençait ses études et moi, je n’en suivais aucune.
Elle s’approche et m’attrape par les poignets.
— On ne s’en tirera jamais, ma petite, dis-je pour lui expliquer.
— Ula a raison. Nous devons penser à elle. On ne peut pas lui faire ça, insiste-t-elle.
C’est vrai. Mais il y a des choses que nous ne pourrons pas éviter.
Je me rappelle quand je l’ai vue pour la première fois. C’était pendant une répétition avant je ne sais plus quel concert, elle était seule sur la scène, elle chantait Le Lac du bonheur de Bajm, d’une voix forte et pure. Personne n’avait jamais entendu parler d’elle. Quand elle a fini, elle m’a regardé, je lui ai tendu la main pour l’aider à descendre.
C’est là que j’ai commencé à la tuer. Ma petite, je te demande pardon.
Je n’ai pas besoin de beaucoup de force pour me libérer, elle est tellement faible. Je la serre contre moi, mais elle n’arrive pas à se détendre assez pour se laisser prendre. Elle est tendue à mort, il n’y a rien que du bois et du fil de fer sous la peau.
Elle recule, s’assoit sur les marches et se met à pleurer doucement.
— Je prends tout sur moi.
Elle ne répond pas.
— Tous ces trucs, rien à foutre, les appartements, c’est à vous. Vendez-les. Vous aurez de quoi vivre.
Elle ne répond pas.
— C’est l’unique issue.
Je pose la main sur la poignée, j’ouvre la porte.
Le jour où Marcin Kania est venu au monde à la maternité de l’hôpital de Praga, quelque chose a dû foirer. Les planètes ne se sont pas alignées, l’espace-temps s’est ratatiné – aucune idée de ce qui a pu se passer, pas la peine de creuser, aucune raison d’accuser qui que ce soit.
C’est venu comme c’est venu.
J’ai toujours eu la poisse.
Je n’ai jamais su que m’y enfoncer.
Maintenant, je fonce à l’aveugle. Je brûle les feux, je coupe les priorités. Je souhaite peut-être que la police m’arrête, qu’on m’empêche, qu’on me retienne avant qu’arrive ce qui doit arriver. Il se trouve que je n’ai pas de permis. Pas besoin de dire pourquoi on me l’a enlevé. Tant pis, de toute façon, j’irai en taule. Pour le moment, personne ne me suit. Personne ne me voit. Peut-être que les radars vont me flasher, mais possible qu’ils soient en panne.
J’arrive sur place en quinze minutes.
C’est un immeuble de logements au bord de la Vistule, pas loin de la rue Dobra. Je me gare en face, il y a une place. Il fait déjà sombre et tout est très calme, on n’entend que le vent dans les arbres et le bruit de voitures qui passent au loin. Une lueur stérile, laiteuse, émane du bâtiment.
Je descends de la voiture, passe le sac sur mon épaule, rajuste mes lunettes et me dirige vers le bâtiment.
Je m’appelle Marcin Kania et je m’en vais tuer un homme.
Sur quoi j’irai boire.
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