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La gueule de bois, c’est de la douleur.
La douleur, c’est la vérité.
Je suis arrivé ici il y a quelques jours. Elles m’ont laissé entrer, je ne sais pas pourquoi, moi, je ne me serais pas laissé entrer. J’ai quelques souvenirs, des images éparses, la sortie du commissariat, Karlowicz qui m’appelle, essaie de me suivre, la boutique. Je voulais me retrouver chez moi, quoi que cela veuille dire. Et je me souviens que pour une raison que j’ignore, je ne voulais pas mourir. Si j’avais voulu mourir, je serais resté dans l’appartement, mais je suis venu ici.
Elles m’ont fichu la paix. Une fois, Ula a posé des tartines devant ma porte. J’ai ouvert, et je les ai emportées à l’intérieur. Puis tout s’est arrêté. À présent, je me réveille. La douleur est atroce. Je regarde ma montre. L’heure ne me dit rien. Ce n’est qu’en remarquant les tartines envoyées contre le mur que je comprends être arrivé ici il y a déjà quelques jours. Je vois sur les parois et le plancher des traces de vomi séché. Qui dégagent une puanteur abominable.
J’entends une sorte de musique que je n’arrive pas à reconnaître, comme un couinement, un bafouillis informe. Il faut un long moment pour que mon cerveau y trouve un sens. Metallica, The Unforgiven. En boucle. Merde. Est-ce qu’elles ont été obligées d’écouter durant des jours les ballades de Metallica ?
Au moment où je me lève, la douleur m’envoie son poing en pleine tête. Je coupe la musique, non sans mal, je ne sais plus du tout comment on fait. Je cogne contre une bouteille de whisky vide. J’ai l’estomac rempli de laine de verre calcinée.
Je m’assois sur le sol et me mets à hurler, ça vient tout seul. Je remets la musique à fond pour qu’elles ne m’entendent pas.
J’ai fait pareil que mon père. Et mon père devait sans doute faire pareil que le sien. Je ne sais pas. En revanche, je me souviens enfin de tout.
Je me souviens de Piotr dans le restaurant, debout sur la table, me regardant et me disant qu’il me hait. La seule chose qui m’intéressait, alors, c’était qu’il redescende de cette table et arrête de faire l’idiot.
Je me souviens que je suis allé avec Jadzia au Starbucks de la gare. Nous étions censés coller des affiches. J’étais sur le point de retrouver le portefeuille taché de sang de Piotr. Le patron d’une gargote asiatique allait me le remettre.
— J’adore le Starbucks, ai-je dit en tapotant du bout d’un ongle la grande tasse moche.
Jadzia n’aime pas les chaînes de café parce qu’elle est d’une génération où le café se boit à la maison. Son café au lait avait déjà refroidi.
Son téléphone a sonné, elle est sortie pour prendre l’appel.
J’ai tiré de ma poche une flasque de vodka au caramel que j’avais payée avec un billet de dix zlotys chez Alcools du monde, j’ai dévissé le bouchon, versé la totalité dans ma tasse. J’avais les mains qui tremblotaient, mais je savais que tout allait bientôt revenir dans l’ordre.
— Ils servent le café par seaux entiers. Impossible de se faire à une telle quantité de caféine. Ça me met en sueur, j’ai les cellules qui clignotent. Presque comme avec de la vodka.
Quand Jadzia est revenue à notre table, je riais. Elle a sûrement senti l’odeur, mais n’a rien dit. Elle a dû se dire que c’était une illusion, que nous, les alcoolos qui suivons un traitement, soupçonnons toujours les autres d’être éméchés. J’ai fini mon café. Quand je me suis levé, j’étais saoul. Je m’en souviens.
Je me souviens du soir, quelques jours plus tard, où Jadzia et moi sommes allés à Podkowa après la réunion de groupe. Nous sommes passés voir Bugajski, puis nous nous sommes rendus jusqu’à la maison de Brzezinska. J’avais dans les poches deux flasques de vodka au caramel, toutes prêtes et chaudes comme des revolvers.
— Marcin, merde ! a dit Jadzia sans cesser de regarder la route.
Nous étions en train de dépasser Blue City.
— Excuse-moi, Jadzia. Mais je n’y arrive pas.
L’alcool est descendu dans ma gorge et s’est fait doux comme un baume.
Quand elle s’est tournée vers moi, son regard n’était chargé d’aucune critique. Elle me comprenait. Elle voulait que je me sente mieux.
— Tu dois te choisir un but. Répète les pas encore une fois. Recommence peut-être du début. C’est là qu’est cette force, punaise.
Elle a tâté autour de son siège à la recherche de cigarettes. Elle a trouvé un paquet de L&M fines, en a sorti deux que j’ai allumées, je lui en ai tendu une. On les a fumées comme ça, sans ouvrir la fenêtre, à quoi bon. Autant barboter dedans.
— Tu te parles à toi, Jadzia, pas à moi.
— Non, je te parle à toi parce que je n’ai rien bu aujourd’hui.
Je me souviens de notre arrivée chez Bugajski. Il allait me raconter que mon fils avait fait intrusion dans sa propriété, puis il allait se mettre à brailler et à le traiter de juif de chez Gazeta Wyborcza.
— Voulez-vous quelque chose à boire ? m’a-t-il demandé en désignant la carafe.
— Du thé peut-être, a répliqué Jadzia.
— Rien de plus fort ?
Il a saisi la carafe et a regardé Jadzia avec une sorte de compréhension stupide dans les yeux.
Le verre est resté suspendu pile devant mes yeux telle une boule sur un sapin de Noël. La senteur était dense, boisée, sucrée.
— Merci, je ne bois pas, je suis alcoolique, a répliqué Jadzia.
Bugajski n’en avait cure.
— Alors vous, peut-être, monsieur ?
Il m’a montré la carafe. On aurait dit une immense planète tout en or.
— Moi, oui. S’il vous plaît, lui ai-je dit.
Je me rappelle qu’une fois arrivé devant la maison de Brzezinska, j’étais complètement saoul.
— Tu es sûre que c’est là ? ai-je demandé à Jadzia.
Elle a confirmé de la tête. Elle était énervée. Elle m’a supplié de retourner à Varsovie. Elle allait me ramener chez moi et m’appeler le lendemain. Elle viendrait avec moi à la réunion. Mais moi, je voulais absolument trouver une piste. J’ai tenté d’ouvrir le portillon, la poignée a cédé en grinçant horriblement. La cour était déserte et mal entretenue.
— Il n’y a personne, Marcin, on s’en va, m’a supplié Jadzia.
— Je dois trouver une piste, Jadzia.
J’ai avancé vers la porte d’entrée. J’ai gravi les quelques marches en m’accrochant à une rambarde métallique et froide. À côté des marches étaient disposés des sacs de feuilles mortes, alignés en rangs serrés, des outils et des cartons de déchets.
— Elle dort, Marcin. Rentrons, a insisté Jadzia.
— Si elle dort, on va la réveiller.
J’ai cogné à la porte, une fois, deux fois, trois fois. Écho sourd du bois.
Je devais me tenir à la rambarde de l’escalier pour ne pas tomber.
La porte était ouverte. Une odeur de renfermé et de moisissure émanait du vestibule. Et il y avait encore plus d’obscurité et de vide, comme si j’en manquais.
— Marcin, qu’est-ce que tu fabriques ? a-t-elle demandé.
Je me souviens de m’être dit que je n’avais nullement besoin d’elle, que je ne savais pas ce qu’elle faisait ici, qu’elle ne faisait que me déranger, cette grosse et vieille pute, elle m’empêchait de retrouver mon fils chéri.
— Rentrons à la maison. Nous reviendrons demain, a-t-elle dit.
Je me souviens que j’arrivais à peine à marcher. Que j’en avais assez d’elle. Avant que je n’aie le temps de réagir, elle était devenue mon ennemie. Je me souviens que je me suis approché d’elle et lui en ai foutu une sur la gueule de toutes mes forces, et qu’elle est tombée à terre.
— Ferme-la, salope.
Je me souviens de Jadzia allongée sur le sol. J’ai pris conscience de ce que je venais de faire. Elle avait le visage en sang, ses lunettes étaient tombées. Mais elle était consciente. Elle a regardé en l’air, vers le ciel. Je lui ai touché très délicatement la tête. Elle était froide. Ses cheveux étaient raides et gluants.
— Jadzia, ce n’est pas moi, excuse-moi, lui ai-je dit.
Elle a gardé le silence.
— Faut qu’on aille à l’hôpital, Jadzia.
Elle s’est relevée lentement, en s’appuyant sur les coudes. Elle était sous le choc. Elle s’est ébrouée comme un chien sorti de l’eau, et du sang a jailli de son nez. Et je me suis mis à pleurer. Jadzia, ce n’est pas moi, je m’excuse.
Ce n’était vraiment pas moi.
Jadzia ne disait rien. Elle cherchait quelque chose dans son sac. Elle a fini par se remettre debout.
Je lui ai dit de monter dans la voiture. Ivre, mais curieusement lucide, j’ai trouvé sur le GPS le service d’urgences le plus proche. Je l’ai déposée à l’accueil et je me suis enfui. Je me suis précipité, au point de heurter un médecin qui arrivait et que j’ai manqué d’envoyer par terre. J’ai laissé la voiture sur le parking des urgences, j’ai commandé un Uber.
Ils l’ont transférée ensuite à l’hôpital de Bródno, en neurologie.
Il n’y avait aucun voyou portant une montre en or. Personne n’a demandé ce que nous faisions là. Ils étaient dans une autre temporalité, chez Kurzyna, à une fête qui s’était terminée par un accident et des tonneaux, au parc Łazienkowski. Les souvenirs se sont ensuite recollés en une version meilleure, une version que je pouvais me pardonner.
Mais au bout du compte, il ne reste que des mâchoires cassées, des colonnes vertébrales fracturées. Des cadavres de fils. Des épouses et des filles brisées.
Tel est mon héritage.
J’ai terriblement envie de boire, mais je n’ai pas la force de me lever.
Personne n’a ourdi de complot contre moi. Le seul membre de l’organisation secrète destinée à foutre en l’air la vie de Marcin Kania, c’est moi. Je ne me suis jamais tenu du côté de la vérité. Je l’ai fuie chaque fois qu’elle se pointait à l’horizon.
Je me souviens de chez Kinga.
Quand elle a apporté une bouteille de vin, j’ai bu une grande lampée, de façon automatique, sans savoir pourquoi, puis une seconde. J’ai avalé presque toute la bouteille. Je m’en souviens comme de la vie d’un autre, d’un film brouillé, visionné en état de demi-conscience. Kinga m’a poussé vers le canapé. Je suis tombé dans un sommeil lourd, mauvais, maladif. Je me suis réveillé, et quand j’ai regardé ma montre, j’ai compris que deux heures venaient de s’écouler.
— Qu’est-ce que tu veux ? m’a demandé Kinga.
— On ne le retrouvera pas si on ne collabore pas.
— Tu veux le retrouver ? Comment ? Tu n’es même pas en état de retrouver tes propres jambes.
Je me souviens que nous sommes arrivés rue Poznanska avec un Lolek terrifié, devant le local où se tiennent les réunions. Je n’étais pas si terriblement atteint, mais je tirais systématiquement sur ma mignonette, je m’humectais les lèvres. Nous sommes sortis et avons formé un groupe de fumeurs de clopes, de poivrots asséchés. On nous regardait comme des terroristes. Je savais que je schlinguais. Un peu plus tard, j’ai distingué Karlowicz, je lui ai tapé sur l’épaule. Il venait de sortir et de tirer un paquet de clopes de sa poche.
— Salut, lui ai-je dit comme à un copain.
— Tu ne devrais pas venir ici dans cet état.
— Bien que sûr que je peux, il me suffit de ne pas ouvrir la bouche.
Je me souviens de ce que j’étais très content de moi et de mon esprit de repartie.
Je me souviens de Miette. Je me souviens d’elle, presque rhabillée, toutes larmes épongées, je me souviens d’elle devant la porte de mon appartement, et qui m’a dit :
— J’ai rompu avec Arek, si tu veux tout savoir.
Je l’ai attrapée par le poignet et traînée à nouveau vers l’appartement. La brise légère et chaude qui arrivait des bouteilles dissimulées commençait à me tenter.
— J’ai rompu avec Arek parce que je veux être avec toi.
— C’est pas très malin.
Je me souviens d’avoir ouvert l’armoire, soupesé dans ma main une bouteille de Golden Loch. Un goût de voix du peuple. De l’eau colorée au caramel, chargée d’alcool pur. Une horreur.
— Qu’est-ce que tu fais ? m’a-t-elle demandé.
Au moment où je me versais un verre, tout a changé, en mieux. Le liquide était doré, il brillait légèrement dans l’obscurité, évoquait de l’ambre fondu. Je l’ai approché de mon nez et reniflé. L’odeur du petit Jésus quand il est né.
J’ai pris une gorgée.
— Marcin, ne bois pas, m’a demandé Miette.
Et encore un, et encore. Ce n’était pas si mauvais que ça – je me souviens. C’était un putain de délice – je me souviens. Ça brûlait si agréablement. Comme si je gobais le soleil.
— Marcin, je t’en prie, a-t-elle répété.
Et je me souviens du dîner, à l’enterrement de Piotr.
Je me souviens de la maison funéraire, du cercueil exposé. Je me souviens des toilettes, je me souviens de la flasque d’alcool pur planquée dans ma poche, achetée parce que les situations extrêmes exigent des solutions extrêmes. Je l’ai bu sans rien d’autre, d’abord la moitié. Je me suis aussitôt mis à vomir. Une douleur comme si j’avais ingéré de l’acide, j’ai eu le souffle coupé pendant une bonne minute. Quand j’ai pu respirer à nouveau, je me suis remis à vomir, encore plus violemment.
La deuxième moitié est mieux passée.
Je l’ai fait descendre avec de l’eau du robinet.
Sur quoi Marta est entrée dans les toilettes, elle m’a essuyé la bouche, pris dans ses bras, puis elle s’est mise à pleurer.
Un peu plus tard, Satan est lui aussi arrivé aux toilettes. Il m’a vu et il est ressorti, et pendant un moment, j’ai voulu tous les virer, tous ces gens endeuillés, pour rester seul avec le cercueil, m’y installer, me faire enterrer.
J’étais tellement saoul que Marta a dû m’accompagner jusqu’à une chaise.
Ensuite, il y a eu la messe, et il y a eu l’enterrement, le cercueil descendu sous terre avec des cordes. Au dîner qui a suivi, un peu dégrisé par un café que Marta m’a forcé à avaler, je me souviens de Kinga disant :
— Il voulait divorcer.
Je me souviens de la maison de Bugajski, quand on y est allé la deuxième fois, avec Marta ce coup-ci. Bugajski était ligoté par terre, sa femme gémissait dans la cuisine, et moi, j’ai fini par prendre sa carafe en cristal pour boire directement au goulot, goulûment, comme s’il s’agissait d’un jus de fruits, ne sentant même pas l’alcool ; c’est peut-être du jus, je me suis dit, et c’est là que le feu a explosé dans mon estomac et que j’ai été obligé de m’asseoir.
La mémoire, c’est la vérité.
La vérité, c’est la douleur.
La douleur, c’est la gueule de bois.
La gueule de bois, c’est tout ce qui reste.
Sans doute.
— Hello.
La voix de Ula, accompagnée de coups à la porte.
Marta a dû lui demander de venir vérifier si j’étais toujours vivant. Je me relève.
— N’entre pas, lui demandé-je d’une voix rauque.
Elle n’essaye pas d’entrer, mais frappe à nouveau à la porte.
— N’entre pas, répété-je tout bas.
Je pue la boue, je suis coincé dans un marécage. J’ai du mal à me lever ; en fait, j’ai du mal à savoir si je suis debout ou assis. Je regarde tout autour, encore une fois. La Super Piaule. Des murs sales, une moquette couverte de vomi, un vieux bureau en contreplaqué, un ordi dessus, des haut-parleurs, des bouteilles. Contre le mur, une guitare sans cordes. Au sol, un tas de CD éparpillés. Dont Le Théâtre de Poupées, le premier disque sans moi sur la couverture. Et encore plus de bouteilles.
Ce n’est pas du tout une super piaule.
Rien n’est super.
Il n’y a rien eu de super ces trente dernières années.
Je me suis mis à boire quotidiennement juste après le bac. Quand j’ai commencé à jouer dans le groupe, je buvais dès le matin. Au début pas beaucoup, comme un rite. Les dents, le café, la clope, le petit verre. Sans ça, je restais tendu au point de ne pouvoir ni parler ni manger. Grillagé de l’intérieur.
J’ouvre, je sors, je m’extirpe de ma caverne. Ula me regarde avec dégoût, mais comment devrait-elle me regarder ? Pâle, vêtue d’un chemisier noir et de jean, elle a l’air plus âgée, plus sérieuse et plus belle, mais aussi plus étrangère que dans ses opulentes fringues bigarrées pour enfants grandis trop vite.
— Tu veux te tuer ici ? demande-t-elle. Parce que moi, j’en ai assez de la mort.
Ma tête esquisse un mouvement vague.
— Tu n’es pas le seul à avoir mal, essaye de comprendre ça, ajoute-t-elle.
Je veux dire quelque chose, mais elle lance encore :
— Ne t’excuse pas. Tais-toi.
Et elle m’indique un fauteuil sur lequel se trouvent une serviette, une chemise propre et un vieux costume repassé. Sous la douche, je suis pris d’une nausée terrible, j’essaye de vomir mais ne vient qu’un filet épais de bave acide. Je tremble de froid malgré l’eau chaude. Je reste ainsi dix, quinze minutes, une demi-heure dans la vapeur brûlante. Je gaspille toute l’eau de Varsovie.
Rien n’a jamais plus compté que la picole. Je ne suis pas un homme, je suis un récipient à vodka, une bouteille toujours vide. Tout le reste n’était que superflu. La famille, ça m’est arrivé en passant ; l’argent, ça m’a simplement permis de boire. D’ailleurs, tout ce pognon n’a jamais été qu’un coup du hasard, un cadeau du destin. J’étais encore relativement jeune, relativement sincère dans mes sourires. J’ai tout fait par instinct, en passant. Je ne pouvais supporter aucun sentiment, même pas la joie. Je ne m’arrêtais jamais pour réfléchir, fût-ce un instant.
Toute cette thérapie, toutes ces expériences, tout ça ne valait que de la merde. Je m’y suis rendu pour la première fois après avoir brûlé toutes les affaires de Piotr. Marta m’avait menacé de divorcer, je me souviens, une fois de plus, mais c’était la première où elle me disait qu’elle me haïssait, que j’étais devenu mauvais. Moi, je ne voulais pas divorcer. Je ne voulais pas non plus être un sale type. Au fond, je ne sais pas pourquoi ; je n’aimais pas ma femme, je n’aimais pas mes enfants ; je n’aimais rien parce que je ne savais même pas ce que cela voulait dire. Je ne voulais pas de ce divorce parce qu’une partie de moi savait qu’à peine seul, je me saoulerais à mort. Cette même partie sentait qu’il valait quand même un tout petit peu mieux boire que mourir.
Maintenant, je sais qu’une telle conviction est erronée.
Lorsque enfin je sors de la douche, je suis tout rouge, ma peau fume. Je m’essuie avec une vieille serviette. Je me brosse les dents. J’enfile la chemise et le costume. Je me regarde dans le miroir. Je me trouve jauni, c’est peut-être le foie, peut-être aussi que je vais bientôt mourir. J’ai cinquante ans. Le gaz en a emporté des plus jeunes.
Finalement, après l’accident avec petit Robert, j’ai déménagé dans l’un de ces maudits appartements. J’ai continué d’être épouvantable, mais de différentes manières. Après trois mois d’abstinence et d’autosatisfaction aveugle, j’ai abreuvé Ula, Piotr et Marta de slogans répétés comme des lieux communs, qualifiés de desiderata dans le jargon de la thérapie, des démarches que je n’ai jamais entreprises et avec lesquelles je me torchais le cul chaque jour. J’étais dégueulassement satisfait de moi. Cette satisfaction m’a vite repoussé à boire, ce que je n’ai évidemment pas reconnu en thérapie. Toute ma vie, j’ai été coupé en deux : ivre, ou bien souffrant d’une gueule de bois. Alors je me suis coupé en trois : ivre, souffrant d’une gueule de bois, et prétendant que les deux autres n’existaient pas en thérapie. Ce n’était pas un problème. Je pouvais me diviser ainsi à l’infini. Le vide se compose de millions de moindres vides, d’un certain point de vue.
C’est tout ? Oui, c’est tout.
Boire n’est ni un récit, ni un mystère, ni une gloire.
Je pourrais aussi parler de mon père, de ma mère, de ma première expérience sexuelle, de je ne sais quels espoirs, je ne sais quelles tromperies, et raconter comment j’ai entendu le groupe Oddział Zamkni ęty à la radio pour la première fois et me suis mis à sauter dans la chambre, à me cogner littéralement la tête contre les murs.
Je monte à l’étage. C’est une maison étrangère. Seule est à moi cette piaule dégueulassée.
Elles sont toutes les deux assises devant la télé, Ula et Marta, elles regardent un film ou une série. Le garçon et la fille à l’écran se déshabillent et se précipitent l’un sur l’autre, passion rimant avec maladresse, elle a un peu mal, il souffle comme si son cœur allait lâcher. Ils jouent ça bien, mais les regarder me laisse une impression de malaise.
— Je les soutiens à donf, dit Ula.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Marta.
— Beh, je veux qu’ils soient ensemble.
— Tu ne peux pas dire tout simplement que tu les supportes ?
— On supporte les joueurs de foot.
Ula hausse les épaules.
— Les couples, on les soutient.
— D’accord, à mon avis, ils ne finiront pas ensemble.
— Je ne te dirai rien.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— C’est la troisième fois que je le vois.
Marta sourit à Ula et l’attire à elle. Ula pose une joue sur son épaule.
Le garçon est avec des copains dans un bar de strip-tease, ses potes se régalent, lui pas trop parce qu’il est amoureux de la fille et il pense à elle. Quelle connerie. On se sent toujours bonard dans les clubs go-go, qu’importe avec qui on sort.
— Je vais aller nettoyer là-bas et je rentre chez moi, dis-je.
Marta se tourne vers moi, elle me regarde comme si elle regardait un mur nu.
— Eh bien, va faire le ménage, répond-elle doucement.
Alors donc, je me mets au nettoyage. Je cherche un bon moment les produits d’hygiène, j’ignore où est quoi dans cette maison, mais je finis par trouver. Je retourne à la Super Piaule avec un seau et une cuvette en plastique pleine de chiffons et de détergents. En chemin, je suis pris de tremblements. Je suis obligé de m’arrêter, de m’accroupir, de me serrer dans mes bras. J’ai horriblement froid, je perds conscience quelques fractions de seconde. Je m’allonge sur le sol. J’essaye de reprendre mon souffle. Je vais peut-être mourir, mais je dois d’abord faire le ménage.
Bouteilles, mégots, tout finit dans un sac-poubelle de cent litres. J’éteignais mes cigarettes partout, n’importe où, il en reste des traces goudronneuses sur le bureau. Les verres s’entrechoquent. Je m’attaque aux CD. Je jette des boîtes rayées ou cassées dans le sac. Tool, Sepultura, Metallica, Deep Purple. Toute cette musique, la mienne, celle des autres, je n’aimais même pas ça. Sans vodka, j’étais incapable de jouer une note. C’est elle qui a écrit toutes ces chansons, y compris cette foutue Russie.
J’astique le bureau, l’ordi, le clavier et le fauteuil, j’efface les taches de vomi, de pisse et de sperme. J’essore la saleté des torchons dans un seau plein d’écume tiède. Je suis repris de tremblements. Je me repose. Il y a au pied du mur des bouteilles avec des restes d’alcool. Je les porte aux toilettes et les vide sans la moindre émotion. Ceci n’est pas une déclaration.
Je verse du détergent sur le tapis. Les vomissures séchées ont complètement imprégné le matériau qui pue. Je frotte de toutes mes forces avec un chiffon, les chevilles me brûlent. Les odeurs chimiques me redonnent envie de vomir, je cours et atterris tête la première dans les WC. J’avais bien encore quelque chose dans l’estomac, difficile de dire quoi. Je perds conscience un bref instant.
Je me relève, je continue le ménage. Je lave les murs. Je brique chaque partie de la pièce. Les fenêtres. Je fouille chaque recoin à la recherche d’ordures. J’en trouve une quantité, des tas de mégots, de papiers, des paquets de cigarettes vides, des bouchons. Enfin, je pars à la recherche de l’aspirateur.
Après trois heures, je réussis à faire disparaître la puanteur – je crois.
Je porte les ordures à l’extérieur. Il fait froid. Je me remets à trembler. Je m’appuie contre un container. Une zone désherbée au milieu de la cour m’indique l’endroit où repose Capone.
Il ruinait toujours mes tentatives d’arrivée en douce, le gredin. Plus il vieillissait, plus il aboyait bruyamment, avec acharnement. Je me demandais quand il allait crever : sa vie a été plus longue que celle de cette maison, il était presque aveugle, il sentait affreusement mauvais, il était couvert de sanie, il s’imposait, il chiait, il dérangeait. Il ne me laissait pas entrer dans ma propre maison, achetée avec mon propre argent.
Ça a été une excellente idée, ce matin-là, après une nuit avec Miette et du whisky, de lui jeter dans sa gamelle le contenu d’un vieux paquet de mort-aux-rats. Une idée brillante. Il s’est très vite éteint. Discrètement. Et il a arrêté d’aboyer, ça, je m’en souviens.
On boit, dit-on, pour ne plus sentir. Mais avant tout pour ne pas se souvenir. J’ai réussi à oublier. Si on pouvait compacter ces trente années, ne garder que ce dont je suis conscient, il n’en resterait que trois ou quatre. Tout ce qui est mauvais, je l’ai rangé dans un tiroir inférieur de ma tête.
Je ne sais pas ce que je dois faire, désormais. Je vais peut-être retrouver une vieille veste. Je vais retourner dans mon appartement.
Je reviens au salon. Sur l’écran, le garçon dit à la fille qu’ils ne devraient pas habiter ensemble, et qu’ils pourraient se mettre à fréquenter d’autres personnes.
— Mon Dieu, quel débile, dit Marta.
— Ne le juge pas trop vite, répond Ula.
Je suis derrière elles, toutes deux se retournent vers moi.
— Je pense que je vais rentrer, dis-je.
— À mon avis, tu ne devrais pas rester seul, finit par lancer Marta.
— Non, non, ça va aller.
— C’est la dernière fois, dit Ula en se tournant vers moi.
Elle me regarde dans les yeux, sans colère, parfaitement calme.
— Maman et moi, on pense faire de cette pièce un bureau. Ça n’a aucun sens de louer un local pour tenir une agence, puisqu’on peut tout avoir ici. Ce sont des dépenses inutiles.
J’approuve de la tête.
La fille à l’écran, seule dans la pièce, regarde par la fenêtre et pleure.
— Pourquoi pleure-t-elle ce débile ? s’étonne Marta.
— Ce n’est pas un débile, dis-je, mais personne ne m’écoute.
Sur quoi, elle se lève, me prend par le bras et me tire vers le canapé.
— Non, non, je ne le mérite pas, fais-je spontanément.
J’essaye de résister, mais n’en ai plus la force.
Je m’assois entre elles. Le canapé est grand, confortable, c’est peut-être moi qui l’ai acheté, mais quand ?
— On ne se doit plus rien, Marcin, affirme ma femme. C’est peut-être comme ça qu’il faut voir les choses.
— Je ne comprends pas.
— Nous nous retrouvons seuls sur une terre brûlée, répond-elle.
Je connais cette phrase. Ça doit être une citation. Je la regarde.
« Nous nous retrouvons seuls sur une terre brûlée, nous avons passé le dernier pont. Personne n’est plus, la vie est derrière nous, je t’aime comme la Russie. »
— Ça fait tellement mal, balbutié-je.
Ula me pose une main sur l’épaule. Brièvement. Elle la retire.
La fille conduit une voiture, écoute une chanson triste, elle pleure. Je saurais écrire une telle chanson en trente secondes. Au même moment, le garçon vide le contenu d’une bouteille de vodka dans son évier.
Qu’est-ce qu’ils en savent, à la télé, de la façon dont on vide sa vodka dans l’évier ?
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