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Jakub Zulczyk · Chapitre 8 sur 21

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Mieux vaut mourir qu'attendre

 

 

— Ça doit être terrible pour elles, pour Marta, pour Ula, chuchote-t-elle de sa voix molle et douceâtre, comme si elle mâchouillait du flan.

Je ne peux plus l’écouter, mais si je lui dis de la fermer elle va se mettre à parler deux fois plus. Pourquoi vouloir me faire comprendre la façon dont elle vit tout ça ? Comprendre, je n’essaye même pas.

Je pense à ces appartements. À celui où je me trouve, justement, et que j’ai fourgué à Miette. En 2010. Oui, c’était l’année. 2009 ou 2010. À moins que ça soit 2011. Bon, quelle importance ? Une pluie d’oseille était tombée d’une gouttière divine sur ma pauvre tête. Un gros, très gros arriéré de la Société des auteurs et compositeurs. Principalement pour ma Russie. Zbyszek a fini par rajouter mon nom en tant qu’auteur, et j’ai reçu des rappels de tantièmes. Pour la mélodie de Je t’aime comme la Russie, utilisée avec un autre texte dans le générique de Nos affaires à nous, une série télé populaire qui passait tous les jours sur Télé-express. Je n’ai jamais regardé une séquence de ce navet, alors qu’il m’a rendu millionnaire. « Pour toi, Kania, le meilleur », m’a écrit Zbyszek dans un sms. Je n’ai pas voulu y toucher, à ce fric, mais mon associé a dit que si je n’en faisais rien, il pousserait mon éditeur à attaquer Zbyszek devant les tribunaux. Je ne voulais pas amener Zbyszek devant un tribunal.

Est arrivé en plus l’argent de la vente de la gazette internet musicale que j’avais fondée quelques années plus tôt. J’ai bazardé

tout ce foutoir au site www.o2.pl en leur faisant un gros bisou mouillé et sonore sur la main. Plus l’argent de concerts donnés dans la diaspora, mis de côté sur le compte de Marta auquel je n’avais même pas accès. J’étais saoul en permanence, mais je ne pouvais pas me permettre d’être un salaud.

Un jour, Zbyszek m’a dit, alors que nous étions tous les deux en Croatie :

— Écoute, prends tout ça et mets-le dans une baraque. Sans quoi tu vas tout flamber, Marcin. Deux ans de ce cirque, et tu n’auras plus un radis, gamin. Il se trouve que je connais des gens formidables, sur le marché du neuf et celui de seconde main, comme tu voudras.

J’ai acheté sept appartements pratiquement en même temps, tous de bonnes affaires. Comme s’ils m’avaient spécialement attendu. Sept apparts dans des immeubles du quartier d’Ochota. Je n’ai jamais été aussi fier de moi qu’alors. Au moment où j’ai signé les papiers et effectué les virements, toujours aidé par Zbyszek, je suis parti dans le plus beau tango de ma vie.

De ces sept appartements, Piotr en a reçu un. J’envisageais d’en donner un autre à Ula, mais elle n’a pas voulu déménager de la maison. Je ne sais pas pourquoi. Non, c’est non. J’ai loué les six autres. À des gens. N’importe qui. L’essentiel, c’était l’entrée régulière d’argent.

Puis plus tard, j’ai cessé d’en louer un pour pouvoir y emménager. Après l’accident, Marta en a eu assez de moi.

Récemment, j’en ai prêté un à Miette. Il est toujours à moi, mais elle ne paye pas, et je ne la mets pas dehors, je n’en ai pas le cœur.

Je sais que c’est putassier, que c’est hypocrite et banal. Tant pis. Je suis un type qui doit payer pour avoir de la tendresse, tout ça étant ma faute, bien sûr. Mais elle. Elle n’a peut-être pas d’autre choix. Ou peut-être est-ce plus confortable pour elle. Ou peut-être qu’une partie d’elle m’aime bien.

C’est le plus petit de mes logements. Un studio dans un immeuble près de la fac de médecine. Puisque Miette est étudiante. En médecine. Elle est à peine plus âgée que ma fille.

— Comment vivent-elles tout ça ? demande Miette à nouveau.

— Pourquoi parles-tu d’elles comme si c’était ta famille ?

Elle se blottit contre l’oreiller. Elle se couvre devant moi alors que je la vois souvent nue. Elle va bientôt recommencer à raconter son histoire terrible, triste, celle qui m’a décidé à m’occuper d’elle.

— Je n’ai jamais eu de famille, commence-t-elle, mais je pose une main sur sa frimousse.

Jarek a dit : « Ne vous bourrez pas le crâne, ne faites pas vos branleurs, ne jouez pas au plus malin, sinon vous allez vous mettre à boire. Si vous avez déjà déconné avant, arrêtez. La question n’est pas de devenir des types bien. Vous n’y arriverez plus. Il s’agit que vous restiez sobres. »

Miette a un petit copain, il lui arrive même de parler de lui avec affection, comme si elle parlait d’un petit frère. Arek s’est blessé à la salle de sport, Arek prépare un colloque et ça avance plutôt mal, Arek et moi sommes allés au ciné, un film sur un ponte de la politique en Angleterre, Churchill, oui c’est ça, je m’en souviens, mais ça ne m’a pas plu, à Arek si, Arek aime l’histoire.

— Arek est un type chouette, chaleureux, gentil, mais Arek ne m’a pas donné de studio à Ochota. Il ne me donne pas d’argent de poche tous les mois à dépenser chez Zalando. Sugar dady. Papy tout sucre.

J’ai quelque chose dans la bouche, j’enlève de ma langue un de ses longs cheveux clairs.

— Tu sais ce qu’il s’est passé. Je te l’ai raconté.

Elle essaye de remettre ça.

— Souvent.

Je la serre contre moi.

Elle est mince, souple, elle a la peau fraîche comme une couche de gomme arabique. Au début, quand ça me turlupinait encore, je me suis mis sur Instagram pour surveiller son compte. Rien que des photos prises par ses amis, des photographes à moitié amateurs. En lingerie, ou des nus, en noir et blanc, stylisés, un peu kitsch, avec des pétales de fleurs répandus sur le corps. Des maquillages criards qui faisaient d’elle une tout autre personne. Parfois des animaux, des serpents. Devant des voitures de course, des moteurs. Une mascarade pour la mémoire. Un portfolio.

Elle se lève et me laisse seul, nu sous la couverture, avec du sperme séché sur le ventre. Une triste petite giclée forcée, de celles qui laissent le corps endolori de la ceinture jusqu’en bas. Dans le sexe avec elle, le pire, c’est d’avoir cinquante ans.

Elle traverse la pièce sans me faire le moindre effet, puis revient vêtue d’un tee-shirt et d’une petite culotte de gym.

Elle s’appuie contre le montant de la fenêtre et m’examine.

— Oui, je sais que je suis vieux, lui dis-je.

Elle ne répond pas et se contente de me reluquer. Je fuis son regard et parcours la pièce des yeux. Elle l’a décorée de foutaises, un tableau moche peint par sa sœur, une sorte de paysage bancal, vert en bas, bleu dans le haut, rien de plus. Une photo de Marilyn découpée dans un magazine et collée au mur. Des fleurs fanées dans un pot. Une photo d’Arek dans un cadre en forme de cœur. Des fringues sur un portemanteau Ikea. Sur le plancher, des tas de livres, surtout des manuels.

— Ça va aller, dit-elle.

Ce calme m’étonne, mais je réalise qu’elle n’a en fait aucune raison d’avoir peur. Je lui ai moi-même dit que ma famille n’était composée que d’étrangers pour elle.

— Je ne pense pas que ça devrait aller, Miette, dis-je en me levant pour enfiler mon caleçon.

Elle s’approche et vient se serrer contre moi.

J’ai oublié le moment où je l’ai rencontrée. Ça a dû être lors d’une fête, ou à l’occasion de la visite d’appartements. C’est Robert qui m’a entraîné. Robert, un de mes plus grands remords. Robert s’est incrusté dans ma tête, il me ronge la cervelle. Il arrive sur sa chaise roulante électrique. Il entre avec sa chaise dans mes rêves, il me réveille, après quoi je ne dors plus jusqu’au matin, je reste allongé sur le lit, avec un stock de chocolat, je pense au placard au-dessus de l’évier, à la corbeille à linge dans la salle de bains, aux trésors enfouis dans des cachettes.

Quoi qu’il en soit, j’ai dû la remarquer, l’appeler « Miette », l’enlever à son groupe d’amies. Elle a dû être d’accord. Mais je ne m’en souviens pas. Elle doit s’imaginer que j’ai terriblement mal à cause de Piotr. Alors qu’il n’y a rien d’effrayant. Il n’est qu’un souvenir, l’imagination d’une douleur. Comme si quelqu’un m’avait drogué à la morphine avant de me battre sur tout le corps. Il ne se montre que pour mieux disparaître dans de sombres taches molles.

— Tu veux du thé ? demande-t-elle.

— Non.

— Du café ?

— Il faut que je file.

Je fais non de la tête mais elle ne veut pas me lâcher. Elle tente de me retenir à tout prix, essaye tous les trucs possibles, colle ses mains entre mes jambes. Comme si je pouvais remettre ça encore une fois, après un quart d’heure, moi et ma libido de cinquantenaire. Pauvre traînée, va voir ton Arek, si tu n’as pas eu ton compte.

— Je me souviens, quand j’étais au camp de jeunesse, commence-t-elle avant de suspendre sa voix.

Non, qu’elle ne recommence surtout pas avec cette triste et terrible histoire, ce curé, les téléphones la nuit, l’attente pleine d’humiliation dans un couloir aux odeurs de produits désinfectants. Je pousse un soupir significatif et bruyant.

— Non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il y avait un gars avec nous dans le camp, un peu plus âgé que moi. J’ai oublié son nom. Quelque chose comme Cyprian, un nom bizarre, en tout cas un jour il a fait une fugue. Disparu. Tout le monde en parlait. Il a été absent un mois.

— Et alors ?

— Il est revenu.

— Parfait.

J’enfile enfin mon pantalon. Je vais me mettre à lui crier dessus.

— Il se trouve qu’il avait… une sorte de vieux. Qu’il était homo, je veux dire. Mais il ne voulait pas que sa famille l’apprenne, il en avait terriblement peur.

J’enfile ma chemise, je la boutonne de travers, la déboutonne, la reboutonne. Je cherche mes cigarettes, je les trouve, j’en allume une. Elle m’a dit un jour de ne pas fumer dans l’appartement, mais après tout c’est le mien.

— Tu essayes de me dire que Piotr est homo ?

Je sens monter un autre sentiment, une colère mauvaise, elle couve et je ne cherche pas à l’étouffer. La vodka pourrait l’éteindre, mais la sobriété ne peut que la renforcer, l’aiguiser. Miette pèse sur mon corps comme un caillou, je vais bientôt me mettre à crier contre elle. Non, ce n’est pas que Piotr pourrait être homo. Je m’en fous. Il pourrait être qui il veut. Je ne me suis jamais fait d’idées et n’ai jamais nourri d’ambitions à son sujet. Je savais simplement que c’était un faible. J’étais heureux qu’il ait un travail, qu’il soit avec quelqu’un, qu’il s’en sorte.

Mais elle me fout de plus en plus en pétard.

— Qu’est-ce que tu essayes de me dire ?

— Non, rien à voir avec ça.

Évidemment, elle le sent, elle se recule, légèrement effrayée.

— Ne t’énerve pas.

— Alors qu’est-ce que tu veux dire ?

Je lui redresse la tête en la tenant par le menton. Je l’oblige à me regarder dans les yeux.

— En fait, tu as dit que si on ne retrouvait pas quelqu’un en deux jours… le plus souvent c’est que…

Elle s’interrompt à nouveau.

— C’est que quoi ?

Je gronde. Je me mets à tourner en rond dans la chambre.

— Tu sais quoi ? répond-elle en se mettant à pleurer.

— Tu crois vraiment que j’ai le temps et l’envie d’écouter tes braillements et toutes tes conneries ?

Je m’énerve et fais un pas en avant. Une colère de la taille d’un poing me remonte dans la gorge.

— Je veux te dire que ce n’est peut-être pas le cas ! La personne peut revenir même un mois plus tard !

Elle se jette sur moi en criant, me frappe à l’aveugle, me touche à la poitrine. Sans me faire de mal. Elle n’a pas de force, mais je m’arrête, abasourdi, avec un léger sentiment de culpabilité.

— Excuse-moi.

Je l’attire contre moi. Elle pleure bruyamment sur ma chemise. Ses cheveux sentent le chewing-gum pour enfants. Sans doute un shampoing aux fruits. Je ne l’ai pas senti pendant que nous faisions l’amour. Maintenant, cette odeur me bouche le nez et menace de se faire sentir jusqu’au soir.

— Piotr ne se serait pas enfui pour une telle raison. Il n’aurait pas eu peur de nous dire quoi que ce soit, lui expliqué-je.

— Tu es sûr ? Parce que moi j’ai peur de presque tout te dire, répond-elle d’une voix adulte et puissante qui n’est pas la sienne.

J’enfile ma veste et sors de l’appart, la laissant seule, sans câlins, blessée et toute petite. Je ne devrais pas venir ici. Je ne veux rien d’elle, vraiment rien, même pas de sexe. En fait je ne veux plus de sexe avec personne.

Mon appartement, celui où j’habite, est situé quelques rues plus loin.

J’appelle Marta, mais elle ne décroche pas.

J’appelle Ula, elle ne décroche pas non plus.

La colère passe, elle se dilue dans mon corps. Il n’en reste rien. Ce rien est tout. La journée se déroule dans un demi-sommeil, comme si je ne faisais que me réveiller, sans concevoir pleinement qui je suis et où je suis, que Piotr n’est pas là, que personne ne sait où il se trouve, que l’on n’a jamais retrouvé quelqu’un de vivant une semaine après sa disparition. Les membres du groupe de parole, Jadzia, Helena, Jakub, Satan, peuvent bafouiller que tout va s’arranger, Miette peut raconter ses fables de camps de jeunesse, mais les faits sont les faits.

Possible que Piotr ne soit déjà plus de ce monde.

Je répète dans ma tête la phrase : « Piotr n’est peut-être plus de ce monde. » Puis en vient une suivante : « Il suffit d’aller sur un pont et de sauter, tout ira bien, il n’y aura plus rien. » Ces phrases amènent des émotions, mais étouffées, indifférentes, comme quand on creuse une dent anesthésiée. Les Fouturistes que nous sommes se retrouvent à dix-sept heures, mais il n’est que midi. Midi est une heure de merde. La lumière qui tombe par les fenêtres est épouvantable, radicale. Tout ramasser entre ses mains et souffler. Il ne reste que ça.

N’allez pas penser que vous n’y avez jamais accordé d’importance, a dit Jarek. Ça comptait pour vous, mais vous avez quand même perdu contre la vodka. Contre le jeu, la cocaïne, les putes, les médicaments. Si vous commencez à penser que rien n’avait d’importance, vous vous donnez l’absolution. Et avec cette absolution, vous allez vous remettre à picoler. Dans le placard au-dessus de votre évier il y a une bouteille de Zéro Sept Golden Loch, le whisky le meilleur marché qu’on trouve à la supérette, à moitié vidée. Une autre, bue aux trois quarts, est rangée derrière le frigo. Dans la salle de bains, dans le placard aux cosmétiques, trois petites bouteilles de Grants rouge, sans doute récupérées dans un avion. Au fond de la corbeille à linge, une autre bouteille de whisky. Un litre, presque fini, mais il en reste un peu au fond. Dans le frigo, coincée derrière des boîtes de Coca, une demie de Wyborowa, fermée avec sa bandelette. Je connais bien cette répartition. C’est comme ça depuis deux ans.

Un rituel sans cesse repris, des gestes aussi automatiques qu’à la sainte messe. D’abord l’instant d’hésitation. Laquelle ? La Golden Loch, parce que c’est la plus près, et puis c’est le meilleur des desserts. Sombre et plein d’amertume, mais ce n’est pas grave. Je défaille quand je la tiens dans ma main. Soif, tremblements, mal de tête, tous les remords possibles, toutes les nostalgies, tout revient, m’inonde la tête, noie les restes de mon âme, ses dernières lueurs blafardes, tandis que je saisis un merveilleux remède, le seul, l’unique jamais inventé. Pendant deux ans, j’ai poliment écouté dire qu’il ne s’agissait pas d’un remède, mais d’une cause. Mais sous cette armure en carton, derrière ces mécanismes nouveaux, il y a la conscience que ce n’est pas du tout le cas. Qu’il y a eu d’abord la faiblesse, et que l’alcool n’est venu qu’ensuite. Qu’il y a eu d’abord le risque et le doute. Et que tout remède a des effets secondaires, c’est ça la vie.

J’examine la bouteille à la lumière. Quelque chose nage dans la soupe marron. Un petit insecte mort, une tache noire. Qui a dû tomber là il y a deux ans. La dernière fois que la bouteille a été ouverte.

Il en va de la thérapie comme de la revente de logements achetés aux enchères et rénovés. On prend un clapier à refaire entièrement. Moisissures. Merdes pourries sous le plancher. Fuites, rouille, poussières. Un réseau électrique qui peut mettre le feu à l’immeuble entier. On prend un logement de ce genre, mais on n’en fait pas la rénovation générale, on se contente de l’enjoliver, on repeint les murs en blanc, on pose des panneaux, on monte la cuisine la moins chère de chez Ikea. Puis on installe des cloisons, on fourgue cinq étudiants ou des Uber venus d’Inde, ou des maçons ukrainiens. La thérapie de l’alcool, c’est ça. Jarek parlait toujours de rénovation générale, mais il ne s’agissait que de recouvrir les moisissures. Blanchir des murs avec la peinture la moins onéreuse.

La bouteille pèse toujours plus à chaque seconde. Il y a deux manières de se défaire de ce fardeau. On peut l’ouvrir ou la poser. Je peux me remplir un verre, à ras bord. Je n’ai que des pots de Nutella vides, mais un verre est toujours un verre. Ou la poser. Je peux la boire d’un coup, sentir cette force et cette chaleur dévorante me transformer en fourneau, m’arrêter un instant, savourer ce moment avec tout le respect qui lui est dû. Ou la poser. Je peux me remplir un deuxième puis un troisième verre, et sortir ensuite en pleine forme de chez moi. Ou la poser.

Je la repose. C’est tout juste si je ne me tords pas le bras. La bouteille pèse un bon quintal.

Je me contente de refermer l’armoire. Vider dans l’évier serait par trop mélodramatique.

Je commande un taxi et sors aussitôt pour ne pas rester plus longtemps à l’intérieur.

Aucun intérêt à rester à l’intérieur.

Là-dedans, on meurt.

Je me sens très mal durant le trajet, mais ça va déjà mieux en arrivant à Wawer. Le chauffeur ment, disant qu’il n’a pas de monnaie. Le temps qu’il aille en chercher, furieux, je respire profondément, essayant plus ou moins de me calmer. Ce qui ne marche jamais.

Le ciel est gris et lourd, la météo aplatit tout, étend un tapis insipide, j’ai l’impression que je pourrais y faire un trou si je tendais la main. Au-delà, il n’y a plus qu’un vent noir.

Il faut que je me réveille. Je m’accroche à une grille en métal, une moche, ordinaire, récemment repeinte en argent par je ne sais qui.

La grille est laide, mais la maison soignée, claire. Elle a un air de grand enfant, bien coiffé, lavé, avec des vêtements neufs. Des murs crème, un toit pentu avec un auvent. Deux fenêtres à gauche et à droite de l’entrée, devant un large escalier. Un banc et des fleurs près de la porte en bois clair. Au-dessus de l’entrée, le balcon de notre chambre, depuis lequel le grand œil blanc d’une antenne satellitaire me regarde.

Notre maison. C’est-à-dire la maison de Marta.

Je l’ai achetée avec les sous de ma Russie, dès 1997. Le président Kwaśniewski venait de promulguer la Constitution. Je m’occupais de la carrière d’une jeune chanteuse qui avait fini troisième à l’Eurovision. C’est Grzegorz Ciechowski qui lui avait écrit son texte, et Robert Janson la musique. Je détenais une partie des droits, et je percevais un pourcentage sur les concerts. C’était la première fois que je recevais du fric. Il aurait fallu investir à l’époque. Mais je ne sentais pas le besoin d’être propriétaire d’une maison. À quoi bon gaspiller le temps que l’on peut consacrer à picoler.

J’ai visité plusieurs terrains, j’ai fait semblant d’entamer des démarches. Mais nous avons habité toutes ces années dans l’appartement hérité de mes parents, au bord de la Vistule.

Marta a essayé à l’époque d’enregistrer un disque, mais ça n’a pas marché. Je lui avais trouvé un bon producteur, mon pote Leszek. Ils ne se sont pas plu. Elle lui en voulait de consacrer davantage de son temps à une chanteuse plus jeune qu’elle. La chanteuse a fini par enregistrer un album avec des textes de Ciechowski et une musique de Janson. Elle a reçu un disque d’or. Marta m’a demandé de lui écrire des chansons. Elle pensait que j’étais le meilleur pour ça. Je ne l’étais pas, et ne le suis toujours pas. Ma Russie a été une exception. Marta s’est donné du mal, le matériau de Leszek ne lui convenait pas. C’est vrai que c’était moyen, rugueux, sans envol, des histoires de fesses, rien, quoi. Plus tard, un médecin a dit à Marta qu’elle avait des tumeurs sur les cordes vocales, que l’affaire était sérieuse et qu’elle ne devait plus chanter. Peu après elle est retombée enceinte, une grossesse non planifiée et sans doute non désirée. Elle a cessé les concerts et est restée à la maison avec Piotr et Ula dans son ventre. Elle n’a plus jamais chanté, même sous la douche.

En tout cas, je ne l’ai plus jamais entendue chanter.

Vers la fin de sa grossesse, elle a dû s’installer à l’hôpital. Je suis resté à la maison tout un mois, seul avec Piotr. Je n’arrêtais pas de l’emmener chez grand-mère, je n’arrivais pas à m’en sortir avec lui. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait, il n’arrêtait pas de babiller, mais impossible de le comprendre, il avait tous les défauts de prononciation imaginables. On aurait dit un perroquet collé dans mes bras. Une fois, ma mère ne pouvant s’en occuper, je suis resté avec lui toute une soirée. Je l’ai regardé jouer avec des petites voitures, je me suis rempli un verre de glaçons en ne rajoutant que quelques gouttes, à peine, et j’ai avalé une gorgée, et je lui ai dit : « Tu ne dis rien à maman. » Après quoi j’ai fini toute la demi-bouteille. C’est aujourd’hui que je comprends que je me moquais de mon propre fils.

En 1997, je n’avais pas de maison, mais j’avais un fils. Ce n’est pas qu’une façon de parler, c’était vraiment ça. Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Il n’y a plus qu’une image sur une mince feuille de papier froissé.

Je dois sonner à l’interphone pour qu’elle me laisse entrer. Ce qu’elle fait aussitôt. J’arrive dans la cour, je m’approche de la porte. J’appuie sur la sonnette car elle a changé les serrures. Un aboiement étouffé me parvient du fond.

Elle me laisse entrer sans un mot, sans un regard. J’enlève mes chaussures, je la suis. À l’intérieur aucune lumière ne brille, on n’entend rien, aucune radio, aucune télévision, rien, juste un son, comme un bruissement dans les tuyaux.

— Et Ula ?

Marta ne répond pas et s’assoit à la table de la cuisine. Je prends place en face d’elle. Elle ressemble à sa mère. Sa peau est de la couleur de la terre desséchée, ses mains s’apparentent à un nœud de veines enveloppées dans du papier d’emballage.

— Alors ? demande-t-elle.

Elle tapote avec ses doigts le dessus de la table. Elle finit par se lever, allume une cigarette, se rassoit. Pour autant que je me rappelle, elle n’a pas fumé depuis dix bonnes années.

— Il fallait que je vienne, donc me voici.

Je ne sais pas pourquoi je tente de m’expliquer. Son visage se noie dans la pénombre. Une pile de vaisselle sale se dresse dans l’évier derrière elle. Le plancher est légèrement gluant. On sent la puanteur de la poubelle pleine, d’une quantité de mégots, de bouffe pour chiens, et d’urine. Capone a dû pisser quelque part.

— Qu’est-ce que tu as appris, Marcin ?

— Et toi ?

— C’est moi qui te demande.

— Hélas.

— Alors qu’est-ce que tu fabriques ici ? crie-t-elle en envoyant un coup de poing sur la table.

Elle s’excuse aussitôt, par réflexe, avant que j’aie eu le temps de réagir. Elle se lève et éteint sa cigarette sous le robinet. Elle en allume aussitôt une autre, comme si la précédente avait un truc.

J’ai complètement oublié ce que cela avait été de l’aimer. De se réjouir de vivre avec elle, d’une manière générale de se réjouir de vivre, quoi que cela puisse vouloir dire. Je ne me souviens plus d’elle dans sa jeunesse. Je n’arrive même pas à imaginer son sourire, une tache blanche. J’ai fait d’elle une ennemie, une personne qui me hait le plus radicalement du monde. Je n’ai jamais autant travaillé à quoi que ce soit d’autre.

— Tu m’as dit qu’une bonne femme t’avait dit que Piotr s’était introduit chez une autre bonne femme dans la cour. Tu as été là-bas ? Tu as parlé avec ces gens ?

— J’y vais aujourd’hui.

— Et ses papiers ?

— Rien. On a trouvé mes empreintes sur les documents, et probablement les siennes. Et du sang, le même que sur les draps.

Elle est sur le point de s’effondrer. Les lèvres d’abord, qui se mettent à trembler. Puis les yeux où s’ouvre un robinet de larmes qui commencent à couler. Puis la tête entière qui se met à vaciller sur son cou. Marta ne se maîtrise plus, elle serre son visage entre ses mains, tente de retenir des tremblements. Le désespoir déborde de tout son corps.

Même si je le lui avais ramené sain et sauf aujourd’hui, elle ne me regarderait pas mieux qu’elle vient de le faire il y a un instant.

— Où est-il ? demande-t-elle à voix basse.

— Aucune idée.

— J’ai eu peur toute ma vie que ça arrive. Aucun sens de l’orientation, tout le temps dans sa tête.

— Tu l’amenais encore à l’école alors qu’il était déjà passé en secondaire.

— C’est toi qui aurais dû l’amener ? Toujours bourré ?

— Je voulais parler de son âge.

Elle me coupe. Sans crier. Calmement :

— Je t’en supplie, Marcin, boucle-la.

Je la boucle.

Nous sommes assis face à face, tels deux fantômes de la maison des morts. Les nouveaux propriétaires vont bientôt arriver. Ils vont ouvrir les fenêtres, allumer la lumière, apporter leurs meubles, leurs objets, ils vont commencer à nous évincer. Nous allons d’abord nous réfugier dans la cave. Avant de disparaître.

Ula descend, se place dans l’entrée de la cuisine, s’appuie contre l’encadrement de la porte. Elle est en robe rose, porte des Adidas, et elle a les cheveux retenus au sommet du crâne par un élastique. Elle a l’air de sortir d’une séance d’aérobic. Les yeux rivés sur son smartphone, elle ne nous regarde pas, puis finit par relever la tête.

— Maman, Kinga et moi, on a fait la liste de toutes ses connaissances, celles avec qui il était en contact. Personne ne sait rien. Il reste une personne.

— Alors vous êtes entrées sur son Facebook et ses autres profils ?

La question est stupide, évidemment qu’elle y est entrée, puisqu’elle a tout le temps le nez dans son téléphone. Elle me regarde comme un imbécile.

— Piotr n’a aucun compte sur les réseaux sociaux.

— Comment ça, il n’en a pas ?

— Comme toi.

Non, ce n’est pas complètement vrai. J’ai des comptes sur Facebook et Instagram. Je m’en suis servi dans le temps pour draguer. Sur Instagram, je surveille Miette, je me marre en voyant ses photos avec Arek, au bord de la Baltique ou à Zakopane, en train de manger des burgers à Praga, annotées de trucs anglais du genre #couplegoals. Ça n’aurait pas de sens de leur en parler, ni maintenant ni d’une manière générale.

Je grille une cigarette, Ula allume la lumière. L’intérieur de la pièce devient étrange, artificiel, comme un décor de série, du genre à passer tous les après-midi sur TVP, avec ma Russie au générique. Un monde dur et stérile auquel ne croient que de vieilles dames, et où les acteurs disent toutes leurs répliques comme s’ils lisaient à voix haute le règlement de l’entreprise minière BHP Group. « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? – Il faut qu’on en parle. – Incroyable, viens à la fenêtre ! – Je ne t’aime pas. – Je ne te crois pas. – De quoi tu parles ? – J’ai trompé Stefan avec Arek – Vrai ? » Oui, ça, c’est presque nous. Sauf que notre vie est encore plus effilochée, déglinguée, que les acteurs principaux ne sont pas arrivés sur le plateau, et que ceux qui se sont présentés ont oublié leurs répliques, qu’ils regardent désespérément autour d’eux, espérant que les murs nus et sales leur souffleront quelque chose.

Ula s’approche de sa mère, la serre contre elle, lui caresse la tête.

— Cette dernière personne dont tu as parlé, c’est qui ? je lui demande.

— Sa prof de lycée. Brzezinska ? Elzbieta ? se demande Ula en cherchant l’info dans son téléphone.

Marta hoche la tête de gauche à droite.

— Ça ne me dit rien.

— Tu n’es pas obligée de te souvenir de tout le monde, maman. Tu sais d’ailleurs qu’ils ont eu longtemps une remplaçante pour le polonais.

— Je me souviens de Szymanowski pour la physique. C’était un type malade. Il avait voulu le faire redoubler après une seule interro. Mais je suis allée le voir, et il l’a aussitôt fait passer. En seconde.

— Visiblement, cette Brzezinska n’avait pas eu l’idée de le coller, et tu n’as pas eu besoin d’aller la voir, conclut Ula.

Je ne réagis pas. Je ne suis jamais entré dans cette école, jamais rendu à aucune réunion. Une fois, je suis allé encourager Piotr lors d’un tournoi d’échecs à Legionowo. Je me suis endormi avant qu’arrive son tour. Je sortais d’une cuite de trois jours. Il m’a réveillé à la fin. Il tenait dans la main une coupe tarabiscotée, moche, peinte en doré. Il avait gagné le premier prix. Ça devait être le championnat de Pologne junior, ou un truc du genre.

— Qu’est-ce qu’il lui voulait, demandé-je à Ula.

— Kinga a dit qu’il s’occupait un peu d’elle parce qu’elle était vieille et impotente.

— Et où elle habite, cette Brzezinska ?

— Quelque part en banlieue, dit-elle après un temps.

— À Podkowa Lesna ?

Ula lève les yeux, fait oui de la tête, étonnée. Elle range le téléphone dans sa poche.

— Oui. C’est là.

— Les gens qui prétendent que Piotr s’est introduit chez eux sont de Podkowa.

Elles me regardent comme un clodo qui les aurait arrêtées dans la rue et aurait deviné leur date de naissance.

Je tiens enfin quelque chose, j’ai quelque chose à faire.

— On y va avec toi ? propose Ula.

— Pas la peine.

— Va avec lui. Tu le surveilleras.

Marta se lève, éteint sa nouvelle cigarette sous le robinet. Elle s’arrête devant l’évier. Elle prend une profonde respiration.

— Je reste avec toi, maman.

Ula se tourne vers sa mère.

— Tu n’as pas des choses à faire ? Réviser ? demande Marta d’une voix inconsciente.

— C’est le congé trimestriel, répond-elle.

De toute évidence, elle ment.

— Ma fille.

Marta l’embrasse sur la joue. Je m’avance vers la sortie. Mes pieds collent au plancher. Je mets mes chaussures.

— Tu dois garder l’esprit clair, tu m’entends ?

Je me retourne et vois Marta devant l’évier, Ula à côté d’elle. Maintenant, c’est elle qui fume. Elles fument toutes les deux, et la fumée les enveloppe, faisant d’elles une créature à deux têtes, vieille-jeune et douloureuse.

J’espère que Marta et moi-même mourrons bientôt. Qu’Ula puisse enfin commencer une vie normale. Douloureuse, mais normale. Seule. Libérée.

Quand j’ouvre la porte, je suis accueilli par le même bruissement, un peu plus fort cette fois, plus distinct, comme une voix au loin, celle d’un petit animal ou d’un enfant emmuré.

*

— Ça va mieux ? demande Jola derrière son bureau. Elle s’est joliment habillée aujourd’hui, tunique bigarrée, ongles fraîchement faits en bleu, maquillage puissant. Un rancard, ou une fête.

— Pas mieux.

Une grande inscription peinte directement sur le mur accueille les visiteurs : « Il y aura toujours un LENDEMAIN. » Les lettres bancroches peuvent faire penser que quelqu’un s’est introduit de nuit pour les dessiner, dans un étrange élan de vandalisme positif. Jarek affirme que l’inscription était déjà présente lorsqu’il a loué ce local proche du centre, mais personne ne le croit.

— À mon avis, ça va mieux, dit Jarek en sortant du salon.

Il porte une chemise en toile de jeans achetée alors qu’il était un peu plus maigre, et au cou un collier de perles en bois. Il me fait signe de le suivre à la cuisine. Il s’assoit dans un fauteuil et se met à touiller du café en poudre dans une immense tasse. La tasse est blanche et porte l’inscription PIOTRKOW TRYBUNALSKI ainsi que les armes de la commune. Je n’ai aucune idée de ce qu’il a pu se passer à Piotrkow en 2013. Peut-être que personne ne sait, pas même les habitants.

— Bon app, dis-je à Jarek qui tient une salade de fruits dans un bol en plastique.

Il pourrait manger de l’herbe que ça ne changerait rien. Il a ça dans les gènes : rien ne peut freiner sa transformation en ours. À part son crâne chauve, toutes les parties visibles de son corps sont couvertes de poils.

— Jarek, je peux descendre t’acheter un café normal.

C’est Jakub qui vient de rentrer dans la cuisine, à nouveau essoufflé, à nouveau dans ce manteau qui lui fait comme de curieuses ailes. Il montre à Jarek un grand gobelet en carton plein de café et qui vient de la boulangerie de luxe du rez-de-chaussée. Il prend toujours un quadruple expresso et demande de compléter avec de l’eau.

— Celui-ci est normal. Et l’autre coûte cher.

Jarek s’envoie dans la bouche un cube de pastèque.

— On commence ? Une minute est déjà passée, dit Jakub.

— On attend les autres.

Jarek hausse les épaules.

— Ils vont venir ?

— Jusqu’ici, ils sont toujours venus.

Jakub se tourne vers moi et sourit, avant de se souvenir et de redevenir sérieux.

— De bonnes nouvelles ? demande-t-il.

— Chez moi, aucune, dis-je.

— Marcin ne boit plus depuis une semaine. C’est une bonne nouvelle.

Jarek prend une gorgée de son café soluble et clappe la langue, ce qui fait rager Jakub.

— Tu n’as aucune pitié.

— Je ne suis pas sans pitié. Je vois que le gars n’a rien bu depuis une semaine, et c’est une bonne nouvelle, indépendamment du reste.

— La bonne nouvelle, ce serait que Marcin ait retrouvé son fils.

Jakub finit le reste de son café et jette le gobelet dans la poubelle sous l’évier. Comme en réponse, Jarek se fourre un morceau de pomme dans la bouche. Il a appris à se délecter de tout ce qui est verdure, il y a mis plus d’énergie que pour se débarrasser de la vodka. Puis il commence à parler, sans doute à nous deux, même si c’est le mur qu’il regarde.

— Un maître zen, Suzuki, a écrit : « Qui n’a pas médité avec un fils mortellement malade n’a jamais médité. »

— Jarek, qu’est-ce qu’il te prend de déconner comme ça ? s’emporte Jakub.

— Calmos, Jakub. Tu n’as pas besoin de jouer à l’avocat, dis-je le plus amicalement possible.

— En quoi il déconne ? Qu’est-ce que tu as dit ?

Jakub est plus bouleversé que je ne l’avais pensé.

Grincement familier de la lourde porte. Les autres arrivent, sans doute après avoir fumé en bas. J’entends Satan, Jadzia, Helena, Sylwia, Darek, je crois. Michal a l’air en retard.

Jarek se frotte les mains.

— Je m’efforce simplement de vous dire que vous devez être prêts à tout.

— Oui, mais un peu d’empathie.

— J’ai pour vous toute l’empathie du monde, dit Jarek, sur quoi il sort de la cuisine.

Nous restons seuls. Jakub soupire et se tourne vers moi.

— Tu penses que ça va être le tour de Motus, aujourd’hui ?

C’est notre briseuse de silence attitrée. Quand soudain plus personne ne sait quoi dire, lorsque s’établit un silence gênant, lorsque chacun dans la conversation avale une carpe, s’enferme en soi, alors arrive la question de Motus. Va-t-il venir, et sinon, viendra-t-il la prochaine fois ? Quelqu’un l’a-t-il vu dernièrement ? Motus est-il seulement encore vivant ?

— S’il vient, qu’il vienne, dis-je en reprenant nos refrains : « Les plus beaux marronniers sont place Pigalle – Zuzanna ne les aime qu’en automne. – Peut-être Motus va-t-il venir aujourd’hui ? – S’il vient, qu’il vienne. »

Nous passons dans la salle. Tout le monde est là, dans le couloir, ils enlèvent leur veste. Ça va peut-être mieux. Le centre est peut-être différent, aujourd’hui. Peut-être y a-t-il moins de saleté sur les murs, plus de place, peut-être le plafond est-il plus stable, qu’il ne risque pas de nous tomber sur la tête.

Je m’approche de Jadzia. Je l’entraîne délicatement à l’écart.

— On va aller là-bas aujourd’hui. On va essayer encore une fois.

Elle est plus triste, plus fatiguée que la dernière fois. Elle a le visage rougi, et pas seulement d’avoir grimpé jusqu’au troisième étage, il y a bien un ascenseur, mais en panne comme toujours. Visiblement, elle n’a pas besoin de moi, elle a ses propres affaires, ses problèmes à elle, et assez des autres.

— Bon, dit-elle. On ira. Mais il faudra sortir plus tôt.

— On peut y aller maintenant.

Jadzia me pose une main sur l’épaule. Elle me réchauffe le cou comme une bouillotte.

— Non, dit-elle en souriant et en secouant la tête. Impossible.

J’acquiesce, je lui emboîte gentiment le pas, et j’entre dans la salle. Lorsque je m’assois sur le canapé, je suis frappé par une vérité : je me sens comme si j’étais resté allongé sous terre depuis une semaine.

— Qu’est-ce que vous amenez ? demande Jarek.

— De la merde.

Darek s’est coincé au bout du canapé, près de Michal qui me transperce de son regard, cherchant une preuve que je serais encore venu après avoir picolé. De son côté, Darek rit tout seul d’une blague qu’il vient de se raconter dans sa tête.

Darek, c’est-à-dire Gus, c’est un petit lutin. Il est habillé d’une tenue bigarrée, il a coloré ses cheveux courts en blond platine. Il porte à l’oreille un anneau avec une croix, comme George Michael sur la couverture d’un vieux disque. Gus est un peu différent chaque semaine, mais une chose ne change pas, sa façon de couvrir des feuilles de gribouillis et d’user tous ses crayons. Gus est un artiste, il fait des bandes dessinées aux couleurs démentes, il nous les a montrées. Difficile d’en comprendre quelque chose, on sait seulement qu’elles ne conviendraient absolument pas pour des enfants, les personnages étant toujours nus, et se livrant à d’étranges jeux sexuels. Il paraît qu’il les expose et en vend à l’étranger, en Allemagne et en Suisse, en se faisant de gros sous, mais on n’y croit que moyennement. Nous sommes tous des têtes de bois.

— C’est curieux, ça, Gus.

Jarek le considère par-dessus ses lunettes.

— C’est une sorte de blague, je m’excuse, se corrige-t-il.

Mais quelque chose continue à l’amuser.

— Eh bien, puisque tu as commencé, continue. Elle est où, cette merde ? Fais voir.

Jarek s’étire et respire lourdement. Darek hoche la tête.

— Non, tout va bien, je me sens bien, mon esprit est au beau fixe, tout est parfait, je me réjouis d’être ici, merci. Je vais bientôt avoir vingt ans.

Son débit est rapide et désordonné.

— C’est très bien, c’est bon, lui répond Jarek.

Tous se mettent à rire.

— Merci.

— Tu es content de toi ?

— Ça aurait pu faire une bonne note ? grommelle Gus plus vexé que fâché.

Gus aime bien quand tout le monde rit de ce qu’il raconte, mais ne supporte pas qu’on rie de lui, comme c’est maintenant le cas. Il saisit son visage entre ses mains, ses pieds se mettent à bouger, à cogner contre le canapé. Sa fausse contrition n’est qu’une carapace, sa douleur remonte d’en dessous, il est rouge comme un morceau de viande fraîche. Les filles le regardent avec inquiétude.

— Où est cette merde ? Je voudrais la voir, dit Jarek.

— C’est peut-être moi qui vais commencer, intervient Jakub. Je suis énervé par ce que tu as dit dans la cuisine, Jarek, à propos de Marcin et de son fils.

— Tu raconteras ça quand ton tour viendra.

Avant de devenir thérapeute, Jarek prenait et buvait de tout. Il a eu plein d’enfants avec différentes femmes qui viennent parfois au centre et parlent avec lui par la porte entrouverte de son cabinet. Les autres prennent ce qu’il dit pour parole d’Évangile. Ils ont peur de lui. Il faut avoir peur de quelque chose pour guérir de la vodka. De la mort, de la perte de proches. D’une condamnation à perpétuité, de chances gaspillées. Mais Jarek juge ces concepts comme abstraits, il estime que le plus simple est de le craindre, lui. Il a rejoint l’Association d’aide aux toxicos « Monar » la première année de son activité, à l’époque de l’état de guerre. Le militant associatif Marek Kotański le faisait travailler du matin au soir sur un chantier, et Jarek s’était blessé à la colonne vertébrale, ce qui le fait encore souffrir à ce jour. Il n’avait pour manger que de la kacha et un peu de pain beurré. Une fois, pour les fêtes, on leur a donné du kogel mogel. Il avait dans les dix-huit ans. Quand il est sorti de la drogue, il s’est mis à boire pendant les vingt ans qui ont suivi. Ainsi qu’il le dit, il a raté trois chances, et chacun de ses organes internes a déraillé au moins une fois. Il répète à l’envi qu’il n’en tire aucune gloire, alors qu’on a parfois le sentiment qu’il en tire une fierté, comme s’il aimait moins sa biographie et ses souvenirs que la force qu’il a cultivée en lui et la carapace dont il s’est recouvert.

Un son se dégage des mains de Gus, une sorte de clappement. Les veines se gonflent sur ses tempes rougies. Quelque chose monte en lui comme le mercure d’un thermomètre posé contre un radiateur, sur le point d’exploser en aspergeant toutes les personnes présentes.

— Si tu ne veux pas parler et préfères nous laisser avec toute cette merde, tu peux rentrer chez toi.

Jarek se lève et entrouvre la fenêtre comme s’il s’était mis à faire horriblement chaud.

Jakub hausse la voix :

— Eh, Jarek, tu ne peux pas faire comme ça. Il n’y a pas d’obligation de parler.

— Pas plus que de rester ici, répond Jarek sans même le regarder.

Jakub se lève et se dirige vers la porte, mortellement offensé, il est sur le point de tourner la poignée quand Sylwia le retient d’un geste de la main.

— Rassieds-toi, demande-t-elle. Ne fais pas l’idiot.

Jakub soupire et retourne à sa place. Il prend peut-être conscience qu’il était arrivé avec cette colère, et qu’il ne s’agit ni de Jarek, ni de ce qu’il raconte. C’est souvent le cas. Dans le groupe de parole, on sort de soi, on passe à côté, on attrape des émotions comme des papillons dans un filet pour les examiner au soleil.

Jarek tourne son regard vers Darek.

— Dis-nous, Gus.

Il s’adresse à lui avec douceur maintenant, presque avec tendresse.

Darek sort son visage de ses mains. Il pose son dessin sur le plancher, mais avant que j’aie le temps d’apercevoir ce qu’il représente, il retourne la feuille, la chiffonne et la met dans sa poche.

— D’accord pour ma merde.

Il parle d’un ton sérieux, presque avec sa vraie voix, douce et basse comme celle d’un garçon qui pourrait, s’il le voulait, devenir le plus populaire des présentateurs radio de Pologne.

— Tu comprends ce que tu fais ? demande Jarek.

— Je rigole toujours, répond Gus.

— Oui, tu rigoles. Et ça va faire deux ans.

Darek se penche en avant et reste un moment bouche bée. Il joue avec son collier. Puis il se racle la gorge, montrant qu’il est prêt à parler.

— Bien sûr que je n’avais pas à faire ça, question de dignité, de respect pour soi-même, oui ? J’aurais dû rester tranquillement à la maison, sous une couverture, avec un thé, à regarder Netflix, et les Instagram d’autres nouilles, à jalouser ce qu’elles faisaient, leurs endroits, ce qu’elles mangeaient, où elles buvaient, à quoi elles se shootaient, où elles baisaient. Pleurer une disparition, se sentir horrible, mais dans la dignité. J’avais un chat, je vous l’ai dit ? J’ai oublié de lui donner un nom. Je l’aurais sans doute fait si je m’étais permis de rester seul.

Il sourit, se remémore quelque chose, pas une blague, plutôt un bon souvenir. Le souvenir s’envole de sa mémoire, emmenant le sourire.

— J’étais censé aller sur Grindr et regarder les mecs, j’insiste : juste les regarder, pas leur écrire. Ça peut vous étonner, mais ce ne sont pas toujours des photos de bites. Des fois ce ne sont que des nouvelles sympas. Merci pour la sortie, le concert était super, tu as eu une bonne idée d’acheter cette chemise, le bleu te va bien, des trucs comme ça.

Il s’interrompt, prend une grande respiration.

— Je le sais, putain, que le bleu me va bien.

— Continue, dit Jarek.

Gus veut disparaître, se cacher dans sa feuille de dessin, mais il se souvient qu’il vient de la froisser et de la ranger dans sa poche. Tant pis.

— Enferme-toi à la maison, ne sors pas en ville. C’était le plan. Sauf qu’après deux semaines, plus personne ne t’écrit, personne ne se souvient de toi, personne ne s’intéresse à toi. Un autre se montre à ta place, un qui te ressemble, ton sosie, que tu ne connais même pas. Il attendait dans la queue, que tu te rendes. Le manège grince, mais il continue de tourner. Vous savez ce qui arrive quand on se sent comme ça. Tout d’un coup c’est Lui qui me revient.

— Ah, non, fait Sylwia avant de soupirer lourdement.

— Oh, mon Darek, tu retournes à ce malheur comme un papillon de nuit autour d’une lampe, ajoute Jadzia.

Tout le monde aime Gus. L’écouter, c’est comme regarder Amour, gloire et beauté ou Santa Barbara. Les mêmes personnages tournent dans un monde coloré, habillés de brocart, se brouillant et se réconciliant, se séparant et se retrouvant, s’infligeant quantité de blessures superficielles. Les cicatrices forment un paysage abstrait dépourvu de sens. Gus adore le rôle de mascotte, il y entre avec une légèreté naturelle, il ne peut y résister. Finalement, les poivrots transforment tous les membres de leurs familles en poupées. Gus dit que nous, les alcooliques, pouvons nous couvrir de couleurs comme les paons ou les perroquets. Or il n’y a que Jarek qui le considère comme un être humain, l’invective, le rudoie, l’amène parfois au bord des larmes. Cela ressemble à du harcèlement, mais grâce à ça, Gus retrouve son âge.

— Il me renifle à distance. Parfois je l’appelle, quand tout est en ordre, quand je suis avec des gens, quand je suis sur le lit après une putain de partie de cul. Je lui écris juste pour vérifier qu’il ne va pas me casser le moral, que je me suis libéré de lui.

— C’est comme si tu buvais de la vodka pour vérifier que tu n’es pas alcoolique, pouffe Satan.

— Garde ça pour le feedback, commente Jarek.

Gus ne réagit pas à cette pique. Il poursuit :

— Dans ces cas-là, il ne répond jamais. Je n’existe pas pour lui. Mes messages sont toujours marqués « envoyés », mais jamais « lus ». Et ça me fout par terre. Avant que ça me passe, que j’oublie, que je me dise que l’essai a réussi. Mais quand je ne devrais pas, quand ça va mal, quand je suis perdu, là, il répond aussitôt. Où es-tu ? Qu’est-ce que tu fais ? Je viens chez toi ? Il sent ma douleur. Comme un vampire.

— Qu’est-ce que tu lui as écrit ? coupe Helena.

Toutes les trois, Jadzia, Sylwia et Helena se soucient authentiquement de lui. Sylwia sans doute le plus.

— Que j’en avais marre de tout et que j’étais terriblement seul.

— Et pourquoi tu ne m’as pas écrit ça à moi ? demande Sylwia.

— Tu le lui diras pendant la séance de retour, intervient Jarek.

Gus est capable de téléphoner à Sylwia dix ou quinze fois par nuit. Il pleure, sanglote, menace de se tuer. Elle écoute tout avec patience, telle une bonne mère. Il la remercie en allant lui tenir compagnie. Il l’accompagne dans les galeries marchandes, au cinéma voir des comédies polonaises stupides, faire ses achats, chez le coiffeur. Il lui donne des conseils pour ses histoires de bonnes femmes. Il supporte ses plaintes. Mais Sylwia est maintenant en colère. Non seulement elle se fait du souci de le voir accumuler les bêtises, mais elle se sent exposée à de nouvelles intempéries.

— Tu sais pourquoi ? demande Gus après un temps. Tu dis toi-même que tu n’arrêtes pas de regretter de ne plus faire l’amour avec ton ex.

Sa voix s’est faite acide, amère, et laide.

— C’est que je suis déjà une vieille. Et que tu n’es qu’un petit merdeux. Tu peux baiser autant que tu veux, lui rétorque-t-elle avec hargne.

— Pour la séance des feedbacks ! grogne Jarek tel un instit.

— Finalement, je suis allé le voir, avec un Uber. Je me souviens de la chanson qui est repassée pendant tout le trajet, I wish it would rain down de Phil Collins. Il peut toujours chanter, mais ce n’est pas pour ça qu’il pleut, que je me suis dit. Nous avons roulé sur Tamka, nous sommes arrivés jusqu’aux nouveaux immeubles au bord de la Vistule. En bas, dans la pizzeria où nous mangeons d’habitude, il y avait encore du monde. Je me suis dit que j’allais l’attendre, que je ne monterais pas. Je me suis assis, j’ai commandé un café. Il est descendu, il a réglé, et sans un mot il m’a ramené chez lui. Je l’ai suivi comme un enfant.

Il s’inonde de larmes. Même Michal le regarde avec compassion, lui qui a dit, lors de la première thérapie, sans regarder Jakub ni Gus, qu’il n’aimait pas ces espèces d’arcs-en-ciel, avant de bafouiller timidement qu’il leur souhaitait à tous d’être aussi courageux dans la vie que le député Mariusz Kamiński.

— Je savais ce qui m’attendait en haut. Champagne, poppers, cocaïne, xanax, viagra, le tout disposé sur la table comme des bonbons dans une confiserie. Il m’a dit : « Je te donne tout ce que tu veux. » Pourquoi tu fais ça ? Je l’ai traité de vieux con, j’ai commencé à l’insulter. Peut-être même que je lui ai craché dessus, j’ai oublié. Je savais que si j’avais voulu le battre, le bousculer, j’aurais pu le faire sans problème. Il a dans les soixante balais, une santé faiblarde. Mais il n’a pas réagi. Il s’est seulement levé pour me regarder. Il mâchait du chewing-gum parce qu’il venait pour la centième fois d’arrêter de fumer. Il s’est approché, a pris mon visage entre ses mains et a demandé si je voulais quelque chose pour me détendre. Je lui ai dit que je ne pouvais pas. Et puis on a fait l’amour. Je ne voulais pas. Il m’a sans doute violé. Il l’avait déjà fait une fois, je l’avais traité de tous les noms, et il m’avait répliqué que je n’étais pas du genre à me laisser violer.

Un silence se fait. Tout le monde est triste, tout le monde a de la peine, et Jakub est le seul à rire quand il passe une main dans la tignasse de Wodecki. Comme s’il en avait eu le droit, étant gay lui-même.

— Même la cuvette des chiottes n’aurait pas voulu que je la nettoie, tellement j’étais sale. Je me suis habillé tandis qu’il se marrait en secouant la tête, sans bruit. Il a enfilé sa robe de chambre, elle lui donne toujours l’air d’être le dernier des déviants, ce qui lui plaît beaucoup. Je lui ai demandé si on allait se revoir, disons que ce n’est pas moi qui ai demandé mais quelque chose en moi, une autre voix, vous savez l’autre voix, celle qui rappelle toujours les dealers, demande une bouteille dans la boutique, supplie ou fait un scandale pour avoir une ordonnance. L’autre voix a répété la question, et lui s’est mis à rire. Il se moquait de moi parce qu’il avait gagné. Après quoi il m’a dit de me barrer. Comme je ne voulais pas bouger, il m’a envoyé une baffe. J’ai voulu la lui rendre, mais j’étais paralysé. Il s’est mis à hurler qu’il allait appeler la police, dire que je le harcelais et, je cite, qu’il allait attraper la vérole à cause de mon cul pourri. Il a tiré de son portefeuille cent zlotys qu’il a mis en boule pour me les lancer, puis encore cent qu’il m’a enfoncés dans la bouche, toujours en se marrant. Il a fait des trucs encore pires, et moi je restais là incapable de rien, j’aurais voulu qu’il soit gentil avec moi, même une seule seconde, et me dise que j’étais beau à regarder. Je suis sorti, j’ai marché droit devant, sans savoir où j’allais. Je me souviens de la rue Nowy Swiat, puis sans doute de la Mokotowska. Quand j’ai repris conscience j’étais vraiment loin de chez moi. Mais je n’avais pas bu, et je n’avais rien pris.

Déjà plus en état de parler, il part en sanglots. Sans défense, comme un enfant, il se recroqueville, sort une feuille froissée de sa poche.

— C’est tout ? demande Jarek.

Gus acquiesce de la tête.

— Dis-nous dans quel sens on continue, demande Jarek en lui tendant des mouchoirs.

Darek se mouche le nez, retourne à ses dessins, puis fait signe de continuer par la droite, vers Michal. Puis ce sera le tour de Jarek, puis de Jadzia, puis ce sera à moi. Je n’ai aucune envie de parler, peut-être parce que tout le monde attend ce que je vais dire, alors que je n’ai absolument rien à dire. Un silence froid s’établit, sans voix humaine, cette pièce est vide, vieille, laide. J’allume mon téléphone, il n’y a aucun message.

— Moi, non rien, moi ça va, c’est pas si mal, encore que…

Michal s’interrompt, s’interroge, me regarde, mais sans porter de jugement et sans méchanceté, l’air abruti, il a le cerveau mal branché. Ça nous arrive à tous, chez lui un peu plus souvent peut-être.

Passé trente secondes, Jarek le bouscule un petit coup :

— Encore que ?

— Je vous ai déjà dit qu’ils avaient peur de moi. Et ça me fout en rogne. Au début j’avais honte, mais maintenant ça me fout en rogne. Je marche sur la pointe des pieds, à m’en fouler les chevilles. Je parle à ma fille comme à un chef, mon trésor, je t’amène à la séance de judo, ma jolie, petit déjeuner tous les matins, avec omelette. Et eux ont peur que je craque à nouveau. Qu’il y ait encore un scandale, merde. Il y avait ce film, un yougoslave, un type allongé sur une mine dans une tranchée. S’il bouge, tout va éclater, toute la tranchée. Et il reste allongé pendant tout le film et discute avec un autre type. Eux pensent qu’ils sont ce type, et moi la mine qui va péter.

— Plus ils te verront comme une mine, et plus tu vas le devenir, soupire Sylwia.

— Sylwia, est-ce que je dois te demander d’aller relire le règlement dans le couloir ? demande Jarek.

— Et toi, tu fais ton Sturmführer aujourd’hui, putain de merde ? s’énerve Sylwia.

Michal bâille. Il fait toujours ça quand il est énervé, il bâille en grand, il ouvre la gueule comme à l’opéra, et quand il fait ça, j’ai le réflexe de m’accrocher au canapé, de peur d’aller lui foutre sur la gueule.

— On ne peut rien faire. Rien. Aller dans un troquet, non, il y a de l’alcool. Chercher une pizza, non, parce qu’on peut acheter une bière. Aller à un anniversaire, une fête ? Jamais de la vie, mec, nulle part, tu restes à la maison. Et avec les gosses, mieux vaut ne rien dire. Pas de questions. Les leçons, c’est Kaska qui s’occupe de tout. C’est comme ça depuis longtemps, sauf que dernièrement ça devient pire. Et pourtant, je n’ai pas picolé, rien de tout ça. En fait, il ne s’est rien passé. Rien. Ambiance sur les nerfs. Avec toutes les dettes, mais c’est mon affaire, je ne vais pas les leur mettre sur le dos. Je ne vais pas payer plein pot. On sait ce qu’il en est, maintenant. Qui a commandé un vrai taxi dernièrement ? Les immigrés ont piqué tous les boulots, tous ces Uber.

Sylwia veut déjà commenter « immigrés », mais Jarek la fait taire. Michal a l’air d’avoir fini puisqu’il ne dit rien et se gratte le front en examinant un dessin invisible sur le mur. Mais non, c’est encore un court-circuit, et il va reprendre.

— Ah oui, et puis la noce. La noce, oui, il faut que je vous parle de la noce. Parce que ça été le sommet de tout. On est allés à la noce. Qu’est-ce que ça n’a pas dégoisé à cette noce, et que je discute, et que je t’explique. Ma filleule se marie, la fille de ma sœur, bon il faut que j’y aille, parce que sinon. Kaska d’abord me dit : mais seulement à l’église. Je lui fais : mais ce que tu es bête. Ils vont se vexer, personne ne sait là-bas que je suis un traitement, une thérapie, d’ailleurs ils n’en ont rien à foutre. J’irai raconter à ma tante de quatre-vingts ans que j’ai dépensé un million de zlotys en cocaïne, en machines à sous et en vodka ? Pour elle, ça serait du chinois. Ah, les putes. D’accord, on fait un compromis, on s’en ira à dix heures, et je lui dis : qu’est-ce que tu racontes, femme, à dix heures ils n’auront même pas encore servi la soupe. Finalement on se met d’accord qu’on rentrera après que la mariée aura enlevé son voile. Mais la voilà à l’église qui ne tient plus en place, qui se tortille comme si elle avait une inflammation de la vessie. Au banquet, on nous avait bien placés, avec des jeunes, des copains du marié. Je n’aime pas rester avec des vieux schnoques. Eux étaient du genre Instagram, selfies non-stop, plutôt selfies que piste de danse, mais au total sympas, pas trop bu du tout. Et elle qui ne tient plus, renverse les verres, pousse la bouteille, reste bouche cousue et se renferme. Je lui dis : viens, on va danser. Et elle, rien. On a apporté la bouffe, à peine si elle y a touché. J’ai dit à ma sœur : écoute, je ne peux pas boire de vodka, j’ai un truc au ventre, je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je n’ai pas envie de vodka, je reste aux jus de fruits, tant pis. C’est tout, et elle a compris, c’est pas une débile, on ne nous a même pas apporté de bouteilles à la table, et la bouteille qu’elle n’arrêtait pas de pousser, c’était celle de ces jeunes. Mais elle a commencé à crier après eux, elle n’avait personne d’autre après qui. Elle est là à leur faire des histoires, qu’est-ce qu’ils ont à boire de la vodka, est-ce qu’ils sont obligés de boire autant, de vider leurs verres toutes les cinq minutes. Ils sont sous le choc, qu’est-ce qu’il vous prend, chère madame, on est à la noce. Et elle remet ça, et quel âge vous avez, et est-ce que vos parents savent, et ainsi de suite. Un des gars lui dit : j’ai vingt-cinq ans et je me marie cet automne. Tout un cirque. La voilà qui se lève, part en courant, disparaît, moi je suis là, je mange, relax, il y a bien sûr cette vodka devant moi qui me démange, un peu mais pas trop. Comme si quelqu’un me proposait de la blanche, mais ça c’est autre chose. Peut-être qu’ils en ont, parce qu’ils font des allers-retours aux toilettes et reviennent plutôt électrisés, mais ce n’est pas mon affaire. Et la voilà qui revient et qui leur braille de déménager et d’aller s’asseoir ailleurs. Ça leur remet un choc, chère madame, ici on est à la noce, et les places ont été attribuées. La trouille que je me mette à picoler la décoiffe, l’idée que je ne puisse plus me dominer. Complètement maboul. La honte, la honte terrible.

Gus se met à battre la mesure avec le pied. Jarek le fusille du regard, alors il s’arrête.

— Bon, je n’ai plus supporté. Qu’est-ce que tu fais, Kaska, je lui dis. Prends ton élan et casse-toi, parce que moi, je n’ai plus la force de te supporter. Elle pousse sa gueulante, de sorte que tous se tournent de notre côté. Elle se tient au-dessus de moi, elle crie, crie contre eux, globalement elle crie, ça bouillonne en elle au point qu’on ne sait pas s’il faut en rire ou en pleurer. On y va, qu’elle me dit. Mais je ne vais pas obéir à une folle devant cent personnes, devant toute ma famille, ma mère, mon père, ma sœur. On y va, elle tremble de tout son corps, et là je lui dis calmement : Kasia, tu veux y aller, vas-y, moi je n’irai nulle part. J’assiste au mariage de ma filleule, je veux m’amuser convenablement, et surtout, contrairement à toi, ne faire chier personne. Et très gentil avec tout le monde, je vais m’excuser pour le comportement de ma femme. Et elle, quand elle l’ouvre à nouveau, jamais vous n’avez entendu quelque chose de pareil. Reste si tu veux, elle hurle, connard, merdeux, et ceci et cela, reste, saoule-toi la gueule, drogue-toi, finis toute la vodka, fils de pute, elle me traite de fils de pute devant ma mère, je souligne. Je m’excuse de ces injures, que je reprends ici en vertu comme on dit du droit de citation. Les enfants ont tellement honte que je n’ai pas idée. Ma fille ne fait plus que pleurer, maman, arrête. Et celle-ci part en courant, elle ne se supporte plus, elle braille tout le long du chemin, suivie par les enfants, je reste seul à la table, tout le monde me regarde. Un silence s’établit, terrible, je ne sais pas quoi faire, vraiment. L’orchestre doit le sentir, hop, il se met à jouer, mais c’est comme si je prenais un marteau sur la tête, Dans tes yeux verts, ou quelque chose de cet acabit. Et le gars en face de moi me tend sa bouteille. Et me dit : un petit verre peut-être ? Et je lui réponds : va te faire foutre. Ce n’est pas ce que je voulais dire, mais c’est ce que je lui ai dit. Et je suis sorti, qu’est-ce que j’aurais dû faire d’autre ?

Il se tait, respire un grand coup. Je regarde ma montre. Nos réunions de Fouturistes durent environ quatre heures. Avant que tous les tours soient passés, avec les feedbacks, trois heures se seront écoulées, et il reste à résumer ce qui est sorti, ce qui a changé, et ce qu’on rapporte chez soi. Nous passons en général la petite heure qui reste à discuter du problème le plus important du jour. Je parie que ça va tomber sur moi.

Le téléphone reste muet même si je le regarde toutes les cinq minutes. Il m’arrive de me demander pourquoi je le regarde. Par moments, j’essaye de penser à Piotr, mais ma pensée est déserte. Pareil quand j’essaye de me rappeler ce qu’il s’est passé. De me demander où il est.

— Qu’est-ce que tu ressens ? demande Jarek à Michal.

— Moi aussi j’ai peur, finit-il par répondre.

Michal est réglo mais, après avoir été de longues années entraîneur de karaté, pro, vigile, puis chauffeur de gangsters, il s’est vite intéressé à la cocaïne et aux machines à sous. Le premier travail de préparation, chez soi, pour la thérapie est de faire ses comptes, d’établir avec la plus grande précision combien on a dépensé pour la drogue, l’alcool et les à-côtés de la dépendance, hôtels, bordels, taxis. Michal a dépassé le million de zlotys polonais. Quand il a vu le chiffre, il a suffoqué. Jarek lui a conseillé de passer voir le groupe des joueurs. C’est là qu’il verrait de vrais comptes, des gens qui ont laissé dans les casinos des chaînes entières de magasins, des immeubles d’habitation, des usines, des containers de marchandises. Mais ça n’a en rien calmé Michal.

— Je crains que de cette peur ne sorte un malheur. Ou je me mets à boire, c’est une prédiction autoréalisatrice, ou ça va se mettre à cogner, ou pire encore. Chez moi, je n’ai aucun sentiment de confort. Depuis ce mariage, en gros, c’est ça. Une question qui revient tous les jours : est-ce que je dois rentrer là-bas pour la nuit ? À quoi bon ?

Il se frotte les yeux, il renifle. Il prend une gorgée de cette boisson isotonique qu’il a toujours avec lui, qui ressemble à du liquide vaisselle. Jarek met ses lunettes et nous passe tous en revue.

— Pour moi, c’est bon, dit-il.

— C’est tout ? demande Jakub.

— Pas de problèmes particuliers.

Il hausse les épaules.

— Je suis allé récemment me faire examiner. Histoire d’homme. Le médecin était tout tendre, mais je ne suis pas tombé amoureux. Tant mieux.

Tout le monde se met à rire. La tension baisse un peu dans la salle.

— À la va-comme-je-te-pousse, le temps s’est éclairci, les sourires sont revenus. Les filles ont voulu me parler, se confier. Elles n’arrêtent pas de demander : papa, est-ce qu’on pourrait te dire quelque chose ? Je leur dis : les filles, vous savez, toute ma vie les gens viennent se confier à moi. Ne vous gênez pas.

— Mais pour toi, elles ne sont pas simplement des « gens », remarque Sylwia.

— Bien sûr que non. Je me demande seulement ce que ça règle, le fait de se confier. Est-ce que ça nous rapproche, est-ce que ça permet de réparer toutes les destructions ? Je n’en sais rien. Je sais qu’il faut y travailler, mais je ne sais pas si ce travail donne quelque chose.

— Avec leur mère, sûrement pas, mais avec elles, oui, dit Sylwia.

— Ça, ce sera pour le feedback, Sylwia.

Jarek la reprend en regardant par-dessus ses lunettes, mais il sourit légèrement. Il s’efforce de ne pas montrer qu’il se sent soulagé. Il doit faire comprendre qu’il est plus fort que nous. Ça dérange les filles. Elles disent qu’elles lui feraient plus confiance s’il se laissait parfois un peu aller. Que ce n’est qu’une sorte de masque rigide. Mais moi j’estime que s’il se laissait aller, tout foutrait le camp. Les coutures qui nous retiennent ensemble craqueraient. Nous sommes sur les hauteurs les plus hautes, et seul Jarek, qui puisse-t-il être, connaît le chemin.

— Moi, tranquille, dit Jadzia. Je n’ai toujours pas vendu la maison. Les types ne me plaisent toujours pas. Mais bon, j’ai le droit de décider qui va tout reprendre après moi. Ils ne m’ont pas plu, parce que dès qu’ils sont entrés, ils ont aussitôt commencé à combiner bizarrement, à flairer. J’ai compris que ce n’était pour eux qu’un investissement, une histoire d’argent. Je me demande même s’ils n’étaient pas de ces développeurs, de ceux dont j’ai déjà parlé, qui n’arrêtent pas de guetter toutes les parcelles de Podkowa. Je ne laisserai cette maison qu’à quelqu’un qui en verra l’âme. Voudra vivre dans cet endroit, l’entretenir, se battre parfois pour elle, bon. C’est pourquoi, lorsqu’ils sont partis, je suis descendue et j’ai dit à mes chiens, hélas, pas encore, ce n’est pas maintenant qu’on va déménager. Quel bonheur pour eux ! Ils se sont mis à sauter de joie, et vite, ils ont voulu aller dans la forêt. Je n’arrivais pas à les suivre, bon.

Elle sourit, se tait, croise les mains.

— Je devrais peut-être partir de là. Mais c’est peut-être là que je suis bien. Est-ce que je veux finir mes vieux jours dans un HLM ? Pourquoi ?

Je la regarde. Elle est toujours fatiguée, toute rouge, résignée. Quelque chose s’est passé dont elle ne veut pas parler. Tout le monde lui laisse le temps de rassembler son courage. Elle finit par lâcher :

— On m’a fait des examens, il y a une semaine. Voir s’il n’y aurait pas quelque chose qui se déglingue à nouveau. Je n’ai pas les résultats, mais j’ai de mauvais pressentiments. Je vais dans la forêt, et ces radios me rendent folle. Je pense : Jadzia, tu as peur, c’est normal. Mais j’arrive à faire la différence. Entre peur et pressentiment.

Elle hausse les épaules.

— Le moment est peut-être venu. Il y a dix ans, j’avais la vie à crédit. Dix ans, ça fait un bail, si on sait bien l’utiliser. J’ai su faire. C’est tout, merci.

Bien, passons maintenant au point principal du programme. Entre en scène, unique en son genre, Marcin Kania. Notre star, celle qui nous berce depuis deux ans de son tango perpétuel. Un peu réservé, parce qu’en tant que bassiste, puis manager et producteur, il est toujours resté de côté, dans l’ombre. Il lui faut maintenant sortir et regarder le public droit dans les yeux, accepter la lumière aveuglante des projecteurs. Le public est euphorique, salue l’artiste avec des applaudissements chaleureux, il n’en pouvait plus d’attendre. Fleurs et pièces de vêtements volent jusque sur la scène. Son visage souriant émerge d’un faisceau de lumière. Commençons.

J’essaie de me réfugier dans la contemplation de mon téléphone, puis du mur. Je les vois m’étudier attentivement, y a-t-il des traces de sang, des cicatrices, est-ce que tout est guéri ? Est-ce qu’il y a du mieux ?

— Marcin, alcoolique, sobre depuis une semaine.

— Sobre, non. Tu es encore loin de la sobriété.

— Abstinent depuis une semaine, je corrige.

— Est-ce qu’il ne devrait pas reprendre depuis le début ? demande Michal. C’est la règle.

— Je n’ai pas encore décidé, lui répond Jarek.

Michal veut ajouter quelque chose, mais Jarek clôt le sujet d’un geste de la main. Il me fait signe de poursuivre.

— Il y a une semaine, mon fils a disparu. J’étais avec lui, mais je n’ai aucune idée de ce qui a pu se passer. J’ai picolé. On n’a toujours pas retrouvé Piotr. Il a probablement été victime de violences. On l’a vu dans différents endroits, mais…

Je m’interromps. De nouveau, un vide, encore un court-circuit, une fraction de seconde pendant laquelle je ne suis rien, je ne me souviens même plus de comment je m’appelle.

— J’en parle, putain, comme si j’étais journaliste.

Personne ne me fait de remarque sur mon langage.

— Je ne ressens rien. Je n’ai rien à apporter. Toujours la même chose. Piotr a disparu. Pour la famille, je suis l’ennemi principal. Ma femme et ma fille sont persuadées que c’est ma faute. Elles pensent peut-être que c’est moi qui lui ai fait du mal, bien qu’elles n’en disent encore rien.

Nouvelle pause. Une gorgée d’eau.

— Je devrais être en train de perdre la tête, d’imaginer où il est, ce qui lui est arrivé. M’accuser. Me haïr. Mais rien, je ne ressens rien. Si ce n’est que j’ai faim. Ça dure, je porte ça comme des cailloux dans un sac à dos. Je m’y suis fait. Je n’ai pas bu pour pouvoir venir ici. Mais je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai voulu venir. Peut-être pour être un moment avec vous, encore que… J’avais envie de revoir Jadzia, parce que je dois aller avec elle à Podkowa. Parce que quelqu’un là-bas a vu Piotr. Il paraît.

— Où ça ? demande Sylwia.

Jarek ne la coupe pas, ne lui rappelle pas le règlement sur les commentaires, et me regarde avec curiosité.

— Une femme affirme qu’il s’est introduit dans sa cour. Et qu’il a rendu visite à son institutrice.

Nouvelle pause. Une gorgée d’eau. Le téléphone. Rien. Écran vide.

— Ce n’est pas la police qui devrait s’occuper de ça ? demande Helena.

C’est la première chose qu’elle dit aujourd’hui. Elle a belle allure, porte d’amples fringues de sport, elle a dû venir directement d’une séance d’entraînement. Elle n’est presque pas maquillée, ce qui ne lui ressemble pas, mais ça lui va bien. Elle a l’air naturel d’une personne ordinaire et sympathique, pour autant qu’une personne ordinaire et sympathique existe en ce monde.

— Peut-être.

J’approuve de la tête.

— Peut-être qu’elle devrait.

Quand je les entends éclater de rire, je comprends que je viens de faire une plaisanterie involontaire.

— C’est tout, conclus-je.

— Vous voulez faire une pause ? demande Jarek.

— Non.

J’ai répondu par réflexe, avant de réfléchir.

— D’accord, alors les feedbacks, annonce Jarek.

— Qui commence ?

Je veux lever la main, mais Jakub me devance. Il est impatient, il veut certainement pouvoir partir. Quand tous les autres parlaient, il n’arrêtait pas de consulter nerveusement son téléphone. Comme d’habitude, il filera une heure en avance. Pour l’instant, il se racle la gorge. Il jette un œil sur une feuille de notes.

Ce qu’il s’apprête à faire a pour nom « feedback ».

Le feedback est le nœud de toute cette comédie. Nous avons appris à le faire au cours de la thérapie, et continuons de l’apprendre. C’est une chose devant laquelle nous avons fui toute notre vie, et que l’on ne nous avait pas apprise durant notre enfance. Au fait, à propos d’enfants, vous savez comment élever un futur alcoolique ? Le mieux est de lui dire de se tenir tranquille et de ne se mêler de rien. Qu’il ne se dispute pas, ne se réconcilie pas, ne repousse ni n’attire quoi que ce soit, qu’il s’occupe de ses affaires et surveille ses paroles, car les murs ont des oreilles, qu’il ne se démonte pas, ne se tracasse pas, et putain qu’il reste calme. Qu’il soit neutre, gentil et serviable, sans rien attendre en retour, que ce soit à la maternelle, en primaire, au lycée ou au travail. C’est comme ça qu’il faut faire. On peut planter un alcoolique en terre et le faire pousser comme un végétal, mais à la différence des végétaux, il s’arrosera tout seul.

Il y avait cette émission intitulée Big Brother. Les participants étaient complètement coupés du monde, ils ne supportaient pas l’enfermement, et surtout ne se supportaient pas eux-mêmes. Les concepteurs du programme choisissaient toujours des gens en fonction de leur caractère, de sorte à générer le plus de conflits possible. L’essence de ces conflits était qu’aucun de ces pauvres diables solitaires n’était capable de dire à un autre ce qu’il ressentait ni ce qu’il voulait vraiment. La vidéo montrait un festival ininterrompu de cris, de claquements de portes, de liaisons insensées, d’alliances artificielles, et de ce que l’on appelle, sans doute improprement, des « mises au pilori ». Lorsque le participant A avait, après une suite de hurlements, parfois d’échanges de coups, un conflit avec le participant B, il exposait ses émotions non pas au participant B mais aux participants C, D, et E, et à la fin au Big Brother dans la salle de confession spécifique. Le participant B n’apprenait jamais la vérité. Le participant B restait blessé.

L’hypocrisie et la peur d’une confrontation nourrissaient toute l’affaire. On lançait des intrigues qui plongeaient les spectateurs dans des émotions intenses. Personne n’a jamais dit à Big Brother : « Cela m’a fait me sentir mal. » Personne n’a jamais communiqué de feedback au cours de l’émission.

Depuis notre perspective, les participants de ce programme n’étaient rien que des alcooliques, potentiels ou réels. Car selon notre perspective, tout adulte est un Big Brother. Tous dépendants. Tous hypocrites. Personne n’est en mesure de communiquer un feedback à qui que ce soit. Comprenez : personne n’est en mesure de dire la vérité à qui que ce soit.

Nous n’apprenons à dire la vérité que maintenant, lorsque nous regardons l’autre dans les yeux et l’informons précisément de ce que nous pensons de lui et de la manière dont nous avons reçu ce qu’il a dit. Nous ne serons jamais bons. Nous pouvons tout au plus être exacts. Dans l’expression ouverte d’un respect, d’une sympathie, d’un soutien, d’un amour, d’une colère, d’une irritation, d’un souci, d’une douleur, d’une exaspération, d’une exaspération encore plus grande, et finalement de la plus grande de toutes les exaspérations possibles.

Le feedback obéit à certains principes. On ne peut pas se contenter de sermonner quelqu’un, on ne peut pas non plus donner de conseils. On ne peut pas juger. Il faut parler des sentiments qui se sont éveillés en nous quand nous avons écouté les déclarations des autres. Il faut être concret. Présenter des faits, non des suppositions, juger des actes, non des personnes. Ne pas exprimer d’attentes ni suggérer de solutions. La personne qui reçoit le feedback ne peut répondre quoi que ce soit. Elle doit tenir, et remercier à la fin, quoi qu’elle ait pu entendre.

Voilà à quoi ressemble notre Big Brother. Tout le monde est excité, chacun s’anime. Excité par ce qu’il va dire ou par ce que vont dire les autres. C’est comme dans Le train sifflera trois fois, mais avec huit personnages. Nous sommes dans la poussière et sous le soleil, et nous nous mesurons les uns les autres. Au cinéma, on appelle ça l’impasse mexicaine.

— Donc, commence Jakub. Je vais peut-être m’adresser d’abord à Darek. C’est une histoire terrible, très triste, et excuse-moi d’avoir ri.

Gus s’est calmé, il ne pleure plus, toutes ses émotions sont passées dans son crayon, et il griffonne avec tant de violence qu’il déchire sa feuille par endroits. Il ne regarde même pas Jakub quand celui-ci commence à parler.

— Mais tu savais toi-même ce qui allait arriver. Personne ne t’avait amené là sous la menace d’une arme. Tu savais que c’était un sadique, un psychopathe. Tu l’as tellement répété. Et pourtant, tu y es allé. Premièrement, pour moi c’est comme si tu avais bu. Excuse-moi, pour moi, c’est du pareil au même.

Gus gribouille avec tant de frénésie qu’il finit par enfoncer le crayon dans le carton qu’il utilise comme sous-main.

— Deuxièmement, ce genre d’histoires me font mal en tant que gay, en tant que type qui vit, merde, avec un autre mec. J’ai l’impression qu’une certaine responsabilité pèse toujours sur nous. Que si tu t’embarques dans ce genre d’actions, tu perpétues le stéréotype. Qu’un gay, c’est toujours un déséquilibré qui valdingue de droite et de gauche, qui se shoote, qui va droit dans le mur comme un mouton.

Darek lève le regard sur lui. Il a maintenant les yeux d’un enfant fatigué d’avoir trop pleuré.

— Je ne suis responsable de rien, à part moi. D’aucune pédale, d’aucun autre mec, dit-il d’une voix extraordinairement calme, d’une voix émoussée qui a perdu sa profondeur.

— Alors toutes mes félicitations. Mais rappelle-toi que tu ne détruis que toi-même.

— On ne répond pas, on ne juge pas, rappelle Jarek.

— Je ne le juge pas, corrige Jakub.

Ils se mesurent du regard. Leur antipathie monte d’un cran, et de thérapie en thérapie ils se supportent de moins en moins.

— C’est tout ? demande Jarek.

Jakub acquiesce de la tête.

— Merci, dit Gus après un temps, le regard de nouveau vissé sur sa feuille.

— À Helena et Sylwia, reprend Jakub. Je n’ai pas appris comment ça allait pour vous. Il y a une semaine, j’ai compris que vous aviez des manques et des inquiétudes, j’ai donc imaginé que vous diriez quelque chose aujourd’hui. Tant pis, peut-être la prochaine fois. Pour Michal : ça me fait de la peine, beaucoup de peine d’entendre tout ça. J’ai de l’espoir. Je ne sais pas, mais je pense que ça en vaut la peine. Je n’ai pas ce genre de problèmes avec mon mari. C’est difficile, mais l’amour a sans doute gagné. Je te souhaite pareil.

— Merci, répond Michal en haussant les épaules.

Les paroles de Jakub ne lui font pas d’impression particulière. La victoire de l’amour est pour lui une catégorie abstraite. Moi non plus, je ne saurais dire ce que Jakub a en tête. Sans doute une paix royale.

— Pour Jadzia : fais vraiment ces examens.

— Je les ai faits. J’attends les résultats, lui répond-elle légèrement vexée.

— Pardon. Pardon. Tout ira bien, c’est ce que je voulais dire. Que tout va bien se passer, s’explique-t-il en tournant le regard vers moi.

Si les choses n’arrivent pas à retenir son attention, c’est qu’il a un problème de concentration. Il n’arrête pas de faire des gaffes dans ce genre. Peut-être parce qu’il pense tout le temps à ses accords, ses cours de Bourse, ses actions, à ses rachats hostiles ou amicaux. Il me regarde maintenant avec intensité. Je ne sais pas s’il cherche ses mots ou s’il essaie de se rappeler ce que je viens de lui dire.

— Marcin, on va le retrouver, lâche-t-il enfin. Je le sais. Nous le savons tous.

— Moi, je ne le sais pas, dis-je avec calme.

— On ne répond pas.

Jarek est comme l’alarme qui te rappelle dans une auto que tu as oublié de boucler ta ceinture.

— Jarek… Des fois, je ne comprends pas ce que tu veux dire. Le fils d’un type a disparu. Je ne sais pas ce que ça fait d’être un père, et je ne saurai certainement jamais. Mais la douleur qu’il ressent… Qu’est-ce que ça peut faire, ces textes sur les maîtres zen ? Est-ce plus important qu’il n’ait pas bu depuis une semaine ? Des fois, il me semble que tu es sans cœur. Que pour toi, toute cette abstinence n’est pas une affaire, comment dire, humaine. Juste une sorte d’entraînement, comme à l’armée.

Jarek porte à sa bouche un petit morceau de pastèque qu’il mâche lentement. Aucune colère sur son visage, aucune méchanceté, aucune plaisanterie, rien.

— Je n’ai jamais voulu rejoindre l’armée, finit par dire Jakub. Je voulais juste garder la santé.

— Merci, dit Jarek sur le ton qu’on prend pour remercier d’une clope, d’un mouchoir ou d’un chewing-gum.

— Peut-être à moi, maintenant, dit Sylwia en levant une main.

Sylwia est à l’oral une maîtresse du quatrain rimé. Elle parle toujours de manière émotionnelle, acide, spirituelle. Pour elle, s’exprimer en vers est une façon de mettre toute son âme, à l’image d’un petit bon à rien qui fait la manche dans les tunnels du métro pour se procurer de quoi boire et donner à manger à son chien en mettant toute son âme dans des chansons de Dżem. Elle saute souvent par-dessus le règlement, porte des jugements, donne des conseils, jure. Jarek ne cesse de le lui rappeler, mais elle s’en moque. Quand elle débite ses vers, elle danse. Toujours émue et engagée, elle croit profondément que ce qu’elle dit peut aider quelqu’un. Faire qu’on l’écoute. Chimères, mais qui s’écoutent très bien.

— D’abord pour Jakub. Je n’avais encore rien dit parce que je n’avais pas trouvé la mélodie. Mais c’est chouette que tu attendes les prochains épisodes de la série. Personne n’est mort, personne n’a divorcé.

Satan éclate de rire. C’est le premier son qu’il émet depuis le début de la session. Il a lui aussi l’air abattu et d’avoir mal dormi. Il y a quelques jours, en essayant de trouver le sommeil sur internet, j’ai vu sur YouTube qu’était sorti un nouvel album de Bloodspawn. Tout barbouillé de peinture noire, Satan court dans le sable entre des poteaux en bois où sont crucifiées des bonnes femmes à poil qui portent des masques d’animaux. Satan agite la tête, avale du feu, relâche des corbeaux de leurs cages, et fait quantité d’autres choses qui à sa place m’épuiseraient horriblement. Pour le reste, tout m’a l’air en ordre. Un peu dur pour moi, mais pas mal. Au final, je devrais m’excuser de ce que j’ai dit.

— Pour Darek. J’ai bien de la peine pour toi. Je me sens parfois comme si j’étais ta tante, très proche de toi mais pas assez pour pouvoir exercer une influence sur ta vie. Je me fais d’immenses soucis pour toi. Je pense que tu es un type bon que tout le monde aime bien, et très sensible, et je voudrais que quelqu’un tombe amoureux de toi.

Darek immobilise son crayon. Il le regarde une fraction de seconde, lance un « merci » presque inaudible, et se remet à parler à sa feuille de papier.

Sylwia va se mettre à pleurer, ou au moins à renifler. Les émotions la mettent en selle et l’entraînent au galop. Larmes, mains tremblantes et nez bouché. Tout doit sortir, trouver une issue.

— Michal, nom d’un chien, tu t’étonnes de n’importe quoi. Vraiment comme un gamin. Eh quoi, elle n’aurait pas de raison de se conduire comme elle le fait ? Ne pas te faire confiance ? Combien de fois tu t’es saoulé, et combien de fois as-tu essayé de te garder les fesses au sec ? Quand tu as raconté tous ces scandales, moi j’ai eu envie de t’arracher les yeux. Et toutes ces femmes, ces prostituées ? Sorry, Michal, je n’entends ici qu’un grand étonnement devant la situation, mais zéro envie de se corriger. Tu sais bien que personne ne va nous aimer juste parce qu’on aura arrêté de boire. Parce que nous avons déjà arrêté. Et il n’en est sorti que de la merde. Il me semble parfois que tu n’as jamais fait un pas vers les AA comme tu t’en vantes si souvent. Ce que tu as fait, c’est autre chose. Je ne veux pas te dire ce que tu dois faire. Je ne peux pas, et tu le sais.

Elle se penche dans sa direction et montre du doigt un point invisible au-dessus de sa tête.

— Tu sais ce que tu as à faire.

Le « merci » de Michal est sourd et pataud.

Sylwia se tourne vers Jadzia.

— Tout va bien se passer, Jadzia, dit-elle.

Jadzia sourit. Pâle, mais sincère.

— Et toi, poursuit-elle en se tournant dans ma direction.

— Moi.

Je souris. D’abord à elle, puis à mon téléphone sourd-muet.

— C’est terrible, mais ça va s’améliorer.

Quand elle dit ça, elle perd ce quelque chose, cet élément magique qui fait qu’on l’écoute volontiers, qui électrise l’atmosphère et lui insuffle de la force. Elle redevient aussitôt Sylwia, une femme fatiguée qui vient ici parce qu’elle n’a rien de mieux à faire que de passer du temps avec d’autres alcooliques et d’écouter leurs conneries, et en plus de payer pour ça. Quand elle m’assure que tout va aller mieux, elle ne croit même pas à ce qu’elle dit. Je ne lui en veux pas. À sa place, je n’y croirais pas non plus. Elle-même a un fils, à peine plus jeune que Piotr. Si elle pouvait, elle ne me regarderait même pas. Le simple fait d’imaginer ce que je ressens lui fait mal.

— Jarek, moi aussi ça me met en pétard que tu te déguises en membre des forces spéciales. Nous sommes bien en thérapie, mais nous n’en sommes qu’à la désintox. Tu n’es pas obligé de nous indiquer le chemin de la santé à coups de bâton dans le dos.

— Merci.

Laconique, Jarek se contente de la regarder dans les yeux et de demander :

— Quelqu’un d’autre, ou bien on fait la pause ?

Ma main se lève toute seule. Jarek me regarde, surpris de ce qu’avec mes douleurs imaginaires je sois encore en mesure d’écouter quelqu’un d’autre que moi-même.

— C’est pour Jakub, dis-je calmement, alors que je le vois furieux.

— Tu n’es pas obligé de me défendre. Merci, mais tout va bien. Je ne suis pas fâché. Ça ne me fait pas mal.

Il m’examine, l’air coincé, il ne sait même pas s’il doit me remercier ou non.

— À Gus. Ce type est gravement malade. Ne recommence pas. Je t’aime beaucoup, tu es un type courageux.

— Merci, répond Gus.

Je perçois dans ses yeux qui s’attardent sur moi la même chose qu’en moi. Un vide stupide.

— Pour Michal. Tout n’est pas encore perdu. Ta femme s’énerve contre toi, mais elle veut changer les choses. Au moins, elle ressent quelque chose pour toi, elle te parle. Donc… ça ira peut-être. Et n’oublie pas que tu n’as pas fait autant de conneries que moi. Tu n’as pas provoqué d’accident au cours duquel ton copain s’est brisé la colonne vertébrale. Tu n’as pas fait vivre un enfer à ta famille pendant les vacances.

— Merci.

Michal approuve de la tête. Il n’est plus furieux contre moi. Je vois que ça lui est passé.

Je lui souris. Lui aussi essaye, ça ne lui vient pas, mais l’essentiel est qu’il fait des efforts.

— Pour Jarek. Jarek, merci pour tout, mais il faut que tu saches quelque chose. Je m’excuse de le dire, mais dès que je le retrouverai, mort ou vif, je me saoulerai la gueule. Je le sais. Je n’y résisterai pas. Je ne le veux pas. Je ne me l’imagine pas, je n’en rêve pas, je ne me le figure pas. Je ne l’attends pas. Tout simplement, je sais.

— Tu déconnes, Marcin ? dit doucement Sylwia. Personne ne la reprend, même pas Jarek.

— Tout simplement, je sais, répété-je.

Jarek ôte ses lunettes, essuie les verres avec sa manche. Il me regarde comme il fait pour tous les autres, sans émotion aucune, avec la curiosité d’un vétérinaire qui observe un animal que l’on vient d’amener au zoo.

— Merci, dit-il, puis il s’adresse à tout le groupe pour annoncer une pause.

— Tu veux lui dire quelque chose ? demande Sylwia.

— Dis-lui quelque chose.

— Marcin, tu es un adulte, me dit Jarek.

— Je t’en supplie.

Sylwia soupire et hoche la tête.

Jarek remet ses lunettes. Il cligne des yeux. Il n’a pas essuyé les verres comme il aurait fallu.

— Tu ne sais rien, Marcin, assène-t-il d’une voix sûre et tranquille, comme s’il se présentait.

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