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Jakub Zulczyk · Chapitre 9 sur 21

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L'invisibilité du bassiste

 

Avec Jadzia, on sort très vite, on ne reste même pas pour une clope, on les salue d’un mouvement de la main.

On roule un long moment en silence. Jadzia ne m’adresse la parole qu’après quelques minutes, à hauteur de la gare Varsovie Zachodnia. Le bloc rectangulaire de la gare brille d’une lumière sale sur un fond de noirceur, la forme grise de l’auberge Zachodni derrière lui. Jeunot, j’y suis entré une fois, avec Zbyszek, quand c’était encore un hôtel et pas une auberge, on y a emmené des prostituées, des vieilles et pas très jolies, il y avait une radio Taraban dans un coin de la chambre, à un moment, on y a diffusé l’hymne polonais et l’une d’entre elles s’est mise à pleurer.

La gare Zachodnia, j’y ai déposé il y a quelques années notre femme de ménage qui prenait un bus pour Lviv. Je ne sais même plus comment elle s’appelait. Après l’avoir fourrée dans cet autocar Polonus toussotant et éraflé, je me suis installé dans un bar chinois en face de la gare où j’ai bu huit bières Królewskie, sottement, après quoi je n’ai plus pu prendre le volant pour aller nulle part. J’ai abandonné ma caisse sur le parking et j’aurais voulu prendre un taxi, au lieu de quoi j’ai erré dans les passages souterrains sans but, maussade et lourd, la bière clapotant dans mon bide comme dans une bouée percée qui n’a pas encore coulé. J’ai parcouru des périodiques et des mots croisés usagers, je me suis acheté un magazine porno, je ne savais pas trop quoi faire, alors j’ai fait les cent pas avec ce journal sous le bras jusqu’à ce que je me rende compte que dans l’un de ces pavillons, il y avait un bar assez rigolo. Il est fréquenté par de vieux pickpockets et des taxis arnaqueurs, de ceux qui amènent les étrangers dans un endroit aléatoire de Varsovie et leur demandent cinq cents zlotys pour la course, et quand la police arrive, elle ne peut rien faire parce qu’ils ont imprimé une facture légale et que l’information sur les tarifs est accrochée sur la vitre arrière, rédigée en plus petits caractères possibles. Quoi qu’il en soit, je me souviens qu’une fois que je m’y étais posé avec une bière, j’ai remarqué que le mur couvert de lambris était tapissé de jaquettes de vinyles polonais, et qu’entre la Geisha de nuit de Maryla Rodowicz et le jeune Krawczyk dans son costume à paillettes, il y avait le premier LP du Théâtre de Poupées, avec moi sur la photo, encore jeune, pas encore imbibé, pas encore cramé.

Je me regardais, mince, juvénile, dans d’horribles fringues de bazar. Au début, je faisais de la guitare – avec Zbyszek, on était censé faire comme Borysewicz et Panas, un duo, mais je me suis rapidement mis à la basse. J’avais tout simplement peur d’être devant. Ça me paralysait, je n’arrivais pas à faire un pas. La basse, c’était mieux : quatre-vingts pour cent des gens qui écoutent un groupe de rock n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ressemble le bassiste. Sur les photos, les leaders sont au milieu et les bassistes sur le côté, à l’extrême gauche ou droite. Personne ne les regarde dans les yeux. Le bassiste de Tool, de Coldplay ou de Radiohead pourrait se pointer devant toi dans un supermarché, et tu n’aurais pas idée que c’est lui.

Que je sois sur cette photo ou pas n’a aucune espèce d’importance.

Dans ma vie privée, j’ai été bassiste aussi. Pour ma famille. Pour mes enfants. Ma vie est une vie de bassiste.

De la jaquette, c’est Zbyszek qui m’a découpé. De la vie, je me suis découpé tout seul.

— Au cas où, je peux te ramener, lance Jadzia pour dire un truc.

— Je reviendrai en transports en commun.

— Comme tu veux, dit-elle en soupirant.

Je la regarde. Elle conduit très concentrée, elle a enfilé ses lunettes, mais souffre quand même d’une héméralopie qu’elle a honte d’admettre ; elle plisse les paupières ; à chaque fois que quelqu’un la dépasse, elle sursaute légèrement.

— Tu devrais peut-être passer sur la file de droite, dis-je.

— Qu’ils aillent se faire foutre, réplique-t-elle, ce qui me plaît.

Elle accélère, mais seulement un peu. J’aime ça. Je déteste aussi ces débiles avec leurs autocollants « La file de gauche n’est pas un groupe de prière ».

— Tu as déjà reçu ces résultats d’analyse, pas vrai ? fais-je après un instant.

— Ils m’appellent sans cesse depuis trois jours. J’ai peur de décrocher.

— Parce que ?

— Parce que je suis peut-être comme toi, admet-elle en soupirant. Si je décroche et qu’ils me le disent, je vais aller boire. Peu importe ce qu’ils me diront. Le prétexte sera bon dans les deux cas.

On dépasse Blue City. Cet immeuble m’est complètement inconnu, je ne crois pas y avoir été, bien que j’habite juste à côté et que je compte m’y saouler à mort. Il a une forme moche et stupide, tout droit sortie de Monsieur Kleks dans l’espace, une forme qui n’a jamais éveillé ma confiance, mais plutôt ma crainte parce que cet immeuble a été construit et ouvert en dépit du bon sens, l’année de notre adhésion à l’Union européenne, comme si, grâce à son intégration à Bruxelles, Varsovie pouvait enfin basculer dans le dessin animé Les Jetson .

— Non, tu n’es pas comme moi, dis-je.

— Personne ne t’a cru au groupe, constate-t-elle. Mais moi, je te crois. Essaye de ne pas le faire.

— Pourquoi ?

— Tu dois te choisir un but. Répète les pas encore une fois. Recommence peut-être du début. C’est là qu’est cette force, punaise.

Elle tâte de la main les environs de son siège à la recherche de cigarettes. Elle trouve un paquet de L&M fines, en sort deux que j’allume, je lui en tends une. On se les fume comme ça, sans ouvrir la fenêtre, à quoi bon. Autant barboter dedans.

— Tu te parles à toi, Jadzia, pas à moi.

Je lui souris. Qu’est-ce qu’elle est gentille. Elle ne sait pas elle-même à quel point.

— Attendre ainsi, c’est pire que mourir.

— Mais tu n’as plus à attendre.

— Je parle de toi.

— Je crois que je suis déjà mort.

Le message arrive par surprise et, cherchant mon téléphone, je cogne la portière du coude. Ula. Elle me transfère un lien vers un article de l’édition régionale de Gazeta Wyborcza, « Lutte solitaire pour une maison d’aide sociale » et la photo d’une femme à la soixantaine passée, coupée très court, avec des lunettes colorées. C’est l’autre enseignante, Elzbieta Brzesinska.

— Jadzia, tu connais cette femme ?

Je lui montre l’écran du téléphone. Elle y jette un œil, furieuse que je la distraie en pleine conduite.

— Et d’où est-ce que tu veux que je la connaisse ? me demande-t-elle.

— Bah, elle est de Podkowa. Elle est prof de polonais. Elle a à peu près ton âge.

— C’est-à-dire cent ans ?

— Un poil plus jeune, quatre-vingt-quinze.

— Je ne connais pas tous ceux qui habitent Podkowa, s’indigne-t-elle. Toi, tu crois qu’à Podkowa, y a dix péquenauds qui y vivent, et qu’ils sont comme une grande et belle famille.

— En vrai, vous n’êtes pas beaucoup plus nombreux, dis-je.

Ula m’envoie un autre article. Gratuit cette fois, d’un autre site. C’est la même photo – comme s’il n’y en avait qu’une dans tout le web.

Elzbieta Brzezinska, professeur de polonais à la retraite, coordonne la manifestation contre la fermeture du refuge pour sans-abri du manoir « Kasyno » de Podkowa Lesna. Le bâtiment et le terrain ont été inclus dans le programme de reprivatisation suite à la réforme agraire, et vendus ; le promoteur immobilier veut que le manoir devienne maintenant « la fierté de Podkowa ». Les sans-abri qui y séjournent doivent être transférés vers un autre centre, à Tworki.

« Je ne comprends pas l’indignation de Mme Brzezinska. Il n’arrivera rien de mal à ces gens, personne ne les jette à la rue. D’ailleurs, leur prise en charge incombe à l’État polonais, à la commune, et ce n’est pas de notre ressort », déclare Kamil Rosiak, président du cabinet de promoteurs immobiliers Gigaplex.

Cependant, Mme Brzezinska soutient que les droits du terrain ont été acquis illégalement.

« Nous avons racheté en toute légalité les droits de propriété du manoir Kasyno grâce à l’aide de la Société foncière polonaise. Aujourd’hui, nous nous battons pour que le manoir soit inscrit au registre des monuments historiques, et nous entamerons tous les travaux de rénovation nécessaires et légaux », explique le promoteur.

Jadzia se tourne vers moi, elle plisse les yeux.

— Ah oui, je me souviens d’elle. Elle faisait le tour des maisons, distribuait des tracts et ramassait des signatures. Une femme gentille. Tout le monde savait qu’elle luttait contre ce genre de pratiques à Varsovie, mais cette fois, ils n’étaient pas sûrs de la suivre. Aucun tort ne devait être fait à ces gens.

— Tu sais où elle habite ?

— Je crois que oui, réplique-t-elle. On peut y faire un tour si tu veux.

— Tu as le temps ?

— Je ne sais pas, Marcin, dit-elle en riant. Je ne sais pas si j’ai le temps.

« Je suis en route pour Podkowa. Je passerai la voir », écris-je à Marta. Je vois qu’elle a lu tout de suite mais ne répond pas.

En dépit du fait que Jadzia n’aime pas la vitesse, on avance assez bien. On dépasse déjà Raszyn. Jadzia possède une voiture solide, une Toyota RAV4, sûre, sécurisée. Lorsqu’elle l’a achetée, elle a dit en thérapie que les autres conducteurs la regardaient bizarrement, probablement parce que sa voiture semble trop grande pour une femme. Mais elle doit se sentir à l’abri, vu que, comme elle le soutient, elle a toujours eu peur de tout dans la vie.

Jadzia se met à raconter des trucs sur sa fille et sur ses problèmes avec une boîte de catering, avec son mari, ses enfants, son élevage de chats et les milliers d’autres idées et affaires que sa fille démarre et n’arrive absolument pas à mener à leur terme. À en devenir folle, déclare Jadzia, mais au fond, je suis déjà folle depuis belle lurette, alors ce n’est pas la peine d’en faire un fromage. À la radio, on passe de la musique classique que je n’arrive pas à reconnaître parce que l’unique musique classique que je reconnais, c’est La Lettre à Élise. Jadzia soutient que cette musique l’apaise.

Les taches sombres d’une forêt jaillissent tout autour de nous. On y pénètre à la recherche de mon fils. Je ne sais absolument pas où chercher. Pour dire la vérité, je n’ai pas la moindre idée de qui je dois chercher. Il y a eu tellement de Piotr, et j’ai raté celui qui a été là en dernier. À présent, je m’efforce de chercher sa trace à des endroits grotesques. Chez une enseignante. Dans un jardin d’inconnus. Ce ne sont que des échos dans un puits sans fond. Tout est muet comme le numéro de Piotr que Marta appelle sans cesse. J’essaye de le retrouver mais je suis incapable de trouver quoi que ce soit ; je ne sais qu’égarer.

— Les gens chez qui il est entré par effraction… Qu’est-ce qu’ils font dans la vie ?

— Je n’en sais rien, répond-elle. Ils ne sont pas pauvres, ça c’est sûr.

Une villa imposante au fond d’une ruelle étroite. Les fenêtres du haut sont obscures, celles d’en bas éclairées par une lumière chaude et tamisée. Une Volvo SUV est garée devant. Des anges en plâtre plantés dans la pelouse. Un tuyau d’arrosage abandonné.

La maison est en bordure de forêt. À une extrémité de la ligne des arbres, on distingue les lumières du chemin de fer, à l’autre… probablement la rue principale de la ville. En apparence, tout est parfaitement calme, mais lorsqu’on tend l’oreille, il y a toujours un bruissement, des trucs qui grincent ou qui bourdonnent. Les environs sont pleins d’une vie attentive et rampante. Je m’imagine Piotr sortir de derrière cette villa, juste comme ça, et venir se placer derrière le grillage pour nous observer.

Soudain, je sais ce que je ressens : de l’impuissance. Tel un naufragé accroché à une bouée en plastique, je dérive. Là où, quelques instants plus tôt, il y avait de la lumière, des sons, des gens, il n’y a maintenant que de l’obscurité, de l’eau et du froid.

Jadzia m’évite la peine d’appuyer sur la sonnette. La maison répond très vite au signal, des lumières successives s’allument ; on perçoit des mouvements et des sons à l’intérieur. Ils mettent un certain temps à ouvrir. Ces quelques secondes ne seront pas suffisantes pour que je songe à ce que je dois vraiment leur demander.

— Oui ?

La femme qui se tient sur le pas de la porte est mince et vêtue d’un peignoir.

— Excusez-moi de venir à l’improviste, dis-je. Je suis le père de Piotr Kania.

— De qui ça ? demande-t-elle en faisant un pas dans notre direction.

— Ce garçon qui a disparu. Celui qui est entré par effraction chez vous, lui explique Jadzia.

La femme s’approche du portillon avec la démarche rigide d’un interpellé à qui un policier ordonne d’avancer jusqu’à une ligne au sol. Quand elle ouvre le portillon, je comprends tout.

— Vous êtes son père, répète-t-elle.

Fruits et alcool, à plein nez : elle a bu du vin de cerises. Le vêtement dans lequel elle s’est emmitouflée est un truc à mi-chemin entre un peignoir et un tablier. Elle a des yeux très fatigués, elle a dû se couper les cheveux elle-même – en étant dans le même état que maintenant. Elle a l’âge de Marta, je crois. Mais elle pourrait avoir dix ans de plus ou dix ans de moins.

— Et il a disparu ? demande-t-elle, tentant d’établir des faits.

— Oui, disparu, dis-je.

La porte d’entrée s’ouvre une nouvelle fois. Un homme sort sur le porche, probablement son mari.

— Qui c’est ? demande-t-il.

— Les parents…

Elle tente d’expliquer mais s’interrompt.

— Je suis le père du jeune homme qui a, paraît-il, tenté d’entrer par effraction chez vous. Il a disparu.

Il réfléchit un instant, puis lance à sa femme :

— Laisse-les entrer. Ouvre-leur.

Nous sommes accueillis par le braillement de la télévision. C’est une rediffusion des débats parlementaires – ils crient horriblement, ces crétins. Cette maison a été décorée avec faste, richement, il y a bien deux décennies de ça : rambardes dorées, tapis épais, pseudo-antiquités très lourdes, une collection de figurines en porcelaine dans une vitrine. C’est un musée dédié à une époque meilleure, depuis longtemps révolue. Une bonne couche de poussière recouvre les appliques murales, les meubles et les balustrades.

Le gars n’est pas beaucoup mieux que sa femme. Visage rougi, rares cheveux blonds coiffés en arrière, plus vieux que moi, je dirais, mais pas de beaucoup. Il porte un polo et un jean, il tend la main à Jadzia, puis à moi.

La femme disparaît dans les tréfonds de la maison. C’est son épouse, mais elle pourrait aussi bien être sa domestique.

C’est une sorte de noblesse désargentée à qui il ne reste plus que son palais. Ils prennent dessus de petits crédits hypothécaires très coûteux pour survivre.

— Asseyez-vous, dit le type en désignant un canapé au revêtement en cuir.

Sur la table basse, il y a un liquide brun dans une carafe. Il doit être tiède, mais certainement délicieux. Ils peuvent encore s’offrir du bon. Et puis la femme pourrait ramener des glaçons. Pour Jadzia, la carafe est transparente ; pour moi, elle est le point le plus net de tout le paysage, c’est le centre du monde, le clou du spectacle.

Le gars baisse le son de la télé et, l’espace d’un instant, il est pris d’un court-circuit : sa tête tombe puis se redresse.

— Je ne sais plus trop de quoi il retourne…, marmonne-t-il dans sa barbe.

Puis il relève la tête et nous demande fort et plein d’assurance :

— En quoi puis-je vous aider ?

Je me mets à chercher une photo de Piotr dans mon portable.

— Excusez-nous de venir à l’improviste, dit Jadzia.

À ce moment-là, je comprends enfin que selon lui, nous sommes mariés.

— Voulez-vous quelque chose à boire ? demande-t-il en désignant la carafe.

— Du thé peut-être, réplique Jadzia.

— Rien de plus fort ?

Il prend la carafe à la main et regarde Jadzia avec une sorte de compréhension stupide dans les yeux.

Avant que j’aie le temps de lui répondre, il se verse un verre, le soupèse et le pose sur la table à côté d’une pile de vieux journaux avec le programme télé et la télécommande. Il s’approche d’un buffet, en sort un autre verre et y verse une bonne dose ; c’est trop pour seulement se délecter. Le verre se suspend devant mes yeux telle une boule sur un sapin de Noël. La senteur est dense, boisée, sucrée et, durant quelques secondes, toute la pièce pivote à trois cent soixante degrés autour de son centre de gravité, c’est-à-dire de ce verre, justement. Je me tourne vers Jadzia pour ne pas le regarder et déclare, plus pour elle que pour lui :

— Merci, mais je conduis.

— Alors vous, peut-être, madame ? tente-t-il de la convaincre.

— Merci, je ne bois pas, je suis alcoolique, réplique Jadzia.

Il fait claquer sa langue, étonné. Il secoue la tête, ne sait plus quoi faire. Il s’écarte.

En fin de compte, je trouve une photographie adéquate, une autre que celle qu’il y avait sur les feuilles imprimées par Marta. Elle date de sa première année d’études. Différente mais assez semblable, en réalité. Des lunettes en corne, sweat-shirt trop grand. Lèvres pincées. Regard absent.

J’observe cette photo et soudain, je l’aime. Comme ce jour à l’hôpital quand il venait tout juste d’apparaître : sale, petit, trempé, criard, râlant. Brève et épouvantable sensation de tomber dans des flammes.

— Est-ce bien mon fils qui vous a tant fait peur ? dis-je en lui montrant la photo. Votre femme soutient que c’est le cas.

— Ma femme…, commence-t-il, mais au lieu de poursuivre, il crie en direction de la cuisine : Viens ici, chérie !

Cette phrase est risible et triste, ce « chérie » vient d’une autre tirade, d’une ligne de dialogue prise dans un film différent. Chez eux aussi, ça sent la télénovela, une version encore plus étrange et lacunaire que chez nous. Tous les acteurs sont en proie à une légère psychose. Le metteur en scène ne quitte plus sa loge et un bruit étrange provient de derrière la porte.

La femme revient en trottant de la cuisine, emmitouflée dans son peignoir. Elle a peur.

— C’est lui ? demande le gars.

Je lui présente mon téléphone, la femme plisse les paupières et son mari, sans la moindre gêne, vide son verre d’un trait. Puis le second, celui qu’il m’avait servi.

Santé. Je ferais bien la même chose. Et je n’aurais même pas eu besoin d’un verre. J’aurais simplement pris une longue gorgée avide directement de la carafe. Je me serais assis avec eux et on aurait joué à un truc. À la canasta, au rami. Au fond, nous sommes quatre, nous pourrions essayer une partie de bridge. Ça vaut toujours le coup de mieux se connaître, de se rapprocher les uns des autres.

La femme continue à plisser les yeux en fixant l’écran du smartphone que je lui présente au lieu de le lui donner. Je me rappelle que Jadzia m’annonçait au téléphone que la femme avait l’air d’avoir quarante-cinq ans. En réalité, aucune chance qu’elle soit plus jeune que moi.

— C’est lui ? répète l’homme.

— Oui, bien sûr que c’est lui.

— Il nous a fait très peur, déclare-t-il dans un sourire.

— Moi aussi, dis-je. Et j’ai toujours très peur.

— Je t’ai dit qu’il a disparu, dit la femme en s’adressant à son mari.

— Disparu…

Il répète sans même un regard dans sa direction, puis il me tend la main et sourit encore plus, largement et artificiellement.

— Bugajski, se présente-t-il.

— Kania, dis-je.

— Sawicka, dit Jadzia.

C’est étrange de se saluer ainsi, avec les noms. Je pensais que personne ne faisait ça, que c’était une invention des scénaristes de séries télé.

— Vous avez parlé d’un truc ensemble ? Il vous a dit quelque chose ? demande Jadzia.

Elle endosse le costume de l’interrogateur.

— Et qu’est-ce qu’il aurait pu me dire ? Il s’est enfui aussi vite qu’il est arrivé.

— Vous l’avez signalé à la police ? demande Jadzia.

— Non, pourquoi ? À quoi bon gâcher la vie de quelqu’un ? Je savais bien qu’il ne voulait rien voler.

Le type se réinstalle dans son canapé et croise les jambes, fier de lui. Sa femme reste à côté en attendant qu’il lui ordonne de partir. Qui sont-ils ? Quels sont leurs métiers ? Les détails successifs de cette maison émergent à mes yeux depuis un néant, une main invisible les répartit dans la pièce au dernier moment, en retard par rapport à notre visite. Avant que nous n’arrivions, ces gens-là se trouvaient dans un vide complet.

— Comment vous saviez ça ? dis-je.

Il s’en sert un autre et celui-ci, il le savoure ; je vois qu’il a vu que je me mettais à transpirer.

— Vous savez, nous sommes des gens, excusez-moi de le dire, assez prospères. Alors je ne voulais pas de problèmes inutiles, comprenez-vous.

— D’autant plus que vous êtes prospères, comment avez-vous su que mon fils ne voulait rien vous voler ?

— Votre fils est un voleur ?

Il me regarde en coin, tandis que sa femme soupire et secoue la tête, un truc grince dans son corps.

— Non, dis-je.

— Alors qu’est-ce qu’il aurait pu voler ? me demande-t-il, agacé. La télé ? Je ne suis pas sot, je ne garde pas d’argent à la maison, pas de bijoux, rien de tel.

Mme Bugajski balbutie une phrase incompréhensible et retourne en cuisine. C’est sans doute là qu’elle garde son vin de cerises. Quel pauvre être humain, elle se comporte comme un fantôme de fantôme.

— Alors qu’est-ce que mon fils faisait là ?

— Je n’en sais rien.

Il hausse les épaules, prend une autre gorgée et, comme si ce n’était pas assez, il clappe des lèvres, le con. Il clappe en se délectant.

— Vous le voyiez pour la première fois ? lui demande Jadzia.

— Moi oui, mais il paraît que ma femme l’avait aperçu en train de faire le guet devant la maison. Elle ne vous l’a pas dit ?

— Puis-je fumer ici ? dis-je.

— Oh, pas vraiment, non, réplique-t-il en souriant et secouant la tête.

De seconde en seconde, je me réveille, à moins que ce ne soit cette carafe devant moi qui me fait l’effet d’un coup de jus. Je le déteste, ce fils de pute, parce qu’il peut et moi non, alors que c’est moi qui en ai besoin, c’est moi qui, sans ça, traverse la vie comme un désert, assoiffé, à grand-peine, fiévreux, ne sachant pas où aller, mourant, alors que lui, il peut, relax, en toute simplicité. C’est comme s’il se mettait à peloter la femme que j’aime sous mes yeux, et qu’elle l’encourageait, satisfaite, à ne surtout pas arrêter.

— Mon fils a disparu. Il a probablement été victime de…

Je commence ma formule bien rodée, mais il m’interrompt.

— Il ne lui est rien arrivé ici, dit-il.

— Comment a-t-il fait pour arriver jusqu’ici ? lui demande Jadzia.

— Bah normalement, il est entré, il a sauté par-dessus le mur.

— Vous n’avez aucune alarme, aucun service de sécurité ? dis-je parce que voilà un truc qui m’étonne.

Il ignore ma question et me montre du doigt l’entrée de la véranda, ajoutée elle aussi au dernier moment par une main invisible, à ma droite, et occupée par une longue table à manger pour une quinzaine de convives. Depuis la véranda, on voit le jardin. C’est probablement assis là, avec un verre devant la télé, qu’il l’a remarqué. Ou alors, il l’aura d’abord entendu.

— Votre femme nous a dit que vous vous étiez bagarrés.

— Vous vous seriez bagarré aussi, madame, si un inconnu avait envahi votre patio.

— C’est lui qui vous a attaqué ?

Soudain, le gars se lève sous prétexte de s’étirer, brusquement. Il ne reste plus grand-chose dans la carafe. Ça l’énerve parce qu’il manque peut-être de rab, or il n’ira pas à la station-service en voiture dans cet état.

— Je vous connais, lance-t-il à Jadzia sur un ton accusateur. Vous habitez rue Lilpop, non ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Que vous me connaissiez ? On se connaît tous de vue, par ici.

— Vous êtes la mère ?

— Je ne suis pas la mère de ce garçon, non. Marcin est mon collègue de bureau, déclare-t-elle sans une hésitation.

Le gars verse le reste de la carafe dans son verre, puis va ouvrir son bar.

— C’est peut-être moi qui devrais appeler la police, marmonne-t-il dans sa barbe, balayant du regard le contenu du meuble.

Il le referme, il y a trouvé encore un truc qui lui convient, un truc bizarre. Une liqueur, je crois, difficile à dire. Je pourrais en boire, bien entendu, je pourrais même boire du parfum. Jarek nous le répète sans arrêt : l’alcool, c’est de l’alcool, aucune différence entre piquette et whisky centenaire. C’est peut-être vrai, mais le goût est une question significative, même durant le pire manque. Il va maintenant boire un truc que je n’aime pas, tant mieux.

— T’as une idée de ce que mon fils faisait là ?

Je m’impatiente, alors je commence à lui être désagréable.

— Je ne me souviens pas qu’on se tutoierait, réplique-t-il.

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

— Ce ne sont pas vos oignons.

— Et c’est un secret ?

— Et vous ? Qu’est-ce que vous faites ?

— Je travaille dans l’industrie musicale, dis-je.

Il sourit dédaigneusement, s’approche de nous. C’est moins dangereux de le contempler quand il n’a pas de verre à la main. Maintenant, je le vois dans toute sa splendeur, cheveux très clairsemés, peau flasque, eczéma, de rares poils sur les bras et la cage thoracique. Le gars commence à craquer des jointures, à dégouliner, peut-être que s’il ne picolait pas autant, cela lui serait arrivé un tantinet plus tard et plus joliment.

— Ça y est, je sais. C’est un journal qui vous envoie, constate-t-il.

Mais la voilà qui réapparaît. Elle plane depuis la cuisine en une fraction de seconde.

— Vous devriez partir, monsieur-madame, il se fait tard, lance-t-elle en panique.

— Vous êtes de Gazeta Wyborcza, bien sûr que oui. Ce petit youpin qui n’arrêtait pas de m’appeler, c’est lui, justement, vous venez de sa part, lance Bugajski en grognant comme un chien qui vient de se prendre un coup de pied.

— On ne vient absolument pas de chez Gazeta Wyborcza, mon fils a disparu, et vous l’avez vu.

J’ai envie de lui en envoyer une dans la tronche, puis de lui piquer sa bouteille et de boire un grand coup. Cette liqueur, peu importe ce que c’est, même un alcool pour vieilles dames en dentelles, immonde et hideux… Bon d’accord, ça ira, mettez-m’en un double.

— C’est ma maison, lâche-t-il à travers ses dents serrées. Ça a toujours été ma maison. Je l’ai construite moi-même. Je n’ai jamais rien volé à personne. Jamais. Personne ne m’a aidé, pas même mon frère. Lâchez-moi la grappe et lâchez cette affaire.

Il est si furieux que des postillons lui jaillissent de la bouche.

— Vous devriez partir, vraiment, il est tard, dit sa femme, réitérant sa demande.

Je me lève du canapé, vite et décidé, j’en suis le premier surpris, et lui, protégeant mécaniquement son oreille interne déréglée, recule d’un pas.

— Mon fils n’est ni un cambrioleur ni un voleur. C’est un jeune homme ordinaire. Il travaille dans l’informatique. Il habite avec sa femme. Qu’est-ce qu’il fichait dans ton jardin ?

— Chéri, j’appelle la police, menace Mme Bugajska en zyeutant le combiné du fixe posé sur une commode en chêne pseudo-antique.

Pas mal. Ils devraient faire payer l’entrée de ce musée.

— J’ai un permis de port d’arme, se vante Bugajski. J’ai un pistolet dans une armoire là-haut. Quoi, tu ne me crois pas ?

Il commence à avoir des secousses. Aucune liqueur ne lui viendra plus en aide. Il restera assis dans ce canapé en tapant le sol du pied durant la prochaine heure, mais finira par se lever, il s’élancera d’abord à pied, et après quelques dizaines de mètres il se mettra à trotter, puis comprenant qu’il n’est plus si jeune, que ce n’est ni la saison ni la bonne nuit, il reviendra chez lui, prendra ses clefs et roulera jusqu’à une station-service, complètement ivre. Il l’a déjà fait plus d’une fois. Ils le connaissent. Ils lui vendront ce qu’il veut. Le cas échéant, la police le laissera aussi filer. La seule chose qu’il risque, c’est de se tuer.

La nervosité de sa femme commence à m’amuser. Son visage s’est figé dans une grimace étrange, ses yeux exorbités ont l’air de balles de ping-pong, elle m’évoque un mime sans maquillage, un personnage du sitcom Allô, Allô !.

L’annihilation de cette maison s’est produite il y a longtemps. Ils ne l’ont pas remarquée, ils dormaient, ils étaient saouls, ils regardaient la télé, ils se cachaient l’un de l’autre. Lui ici, elle en cuisine. Pauvres gens, mais est-ce que je vais au moins un tantinet mieux qu’eux ?

— Qu’est-ce que mon fils faisait là ? À ton avis ?

Je l’interroge encore une fois, étant sûr qu’il a sa théorie sur le sujet.

— Ce n’est pas ton fils, bordel de merde, réplique-t-il dans un sifflement.

À moins qu’il fasse semblant d’être plus torché qu’il ne l’est ? Peut-être gardait-il du jus de pommes dans cette carafe ? Quoique non, je me souviens de l’odeur, elle s’est aussitôt immiscée dans mes narines.

Je fais encore un pas dans sa direction, comme si je voulais le pousser, il recule et perd l’équilibre. Je souris de cette petite victoire.

— Fais gaffe ! fais-je pour le menacer, mais ce n’est pas très convaincant.

— Il me semble que vous devriez vous présenter au commissariat, lance Jadzia en sortant. Vous pourriez sauver une vie.

Ils se figent, apeurés et furieux. Ils ne nous raccompagnent même pas à la porte. En sortant, nous l’entendons seulement lui ordonner de retourner en cuisine.

— Excuse-moi, dit Jadzia quand nous nous adossons à la voiture pour fumer avidement, terriblement énervés.

Je lui pose une main sur l’épaule pour lui signifier de décompresser, elle n’a absolument rien à se faire pardonner.

— C’était bizarre, dis-je en observant la lumière qui brille dans les fenêtres bizarres de cette maison bizarre.

— Ouais, faudrait qu’ils aillent se faire soigner, ces gens, dit-elle en haussant les épaules.

— Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Je suis sûr qu’il savait quelque chose. Tu ne l’as pas senti ? Et puis, qu’est-ce qu’il avait en tête en parlant de ce journal ?

Je pose ces questions plus pour moi que pour elle en fixant toujours leur façade sale. Je ressens une colère simple et brûlante, sans nuance. Il y a un instant, quelqu’un se tenait devant moi et, me regardant droit dans les yeux, se moquait de moi en mentant comme à un gamin de trois ans.

— Peut-être que ce n’était pas Piotr, après tout, chuchote Jadzia comme si elle ne voulait pas me vexer.

Dans la cuisine de cette villa déchue, la lumière s’éteint et se rallume à nouveau.

— Tu comprends, ils sont manifestement torchés du soir au matin. Alors ils peuvent s’imaginer différentes choses. Tu le sais bien, d’ailleurs.

— Qu’est-ce que tu essayes de me dire, au juste, Jadzia ?

— Qu’il se pourrait même que personne n’ait jamais tenté d’entrer par effraction chez eux.

— Elle t’a dit que Piotr faisait le guet devant chez elle. Son mari l’a confirmé.

— Ouais, elle l’a dit. Mais ça aurait aussi bien pu être des souris blanches qui faisaient le guet.

— N’exagère pas. Elle n’était pas si cuite que ça. Est-ce qu’elle était ivre quand elle t’a abordée ? L’autre fois, dans la rue ?

— Je ne sais pas, dit-elle en haussant les épaules.

— Tu l’aurais vu.

— Des gens étranges… Lui, il est de la famille du maire, ça me revient maintenant, m’annonce-t-elle. Mais en règle générale, je ne cherche pas à savoir ce qui se passe politiquement dans le coin.

Dans la maison bizarre des Bugajski, les lumières s’éteignent. Ils sont morts : c’est l’idée qui me traverse l’esprit.

— Tu as encore un peu de temps ? dis-je.

Elle hoche la tête. Bien sûr qu’elle a encore un peu de temps. Qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire d’autre ?

— Allons voir cette enseignante, dis-je.

— Bien sûr. On était déjà convenus de le faire.

Elle éteint sa cigarette et déverrouille la voiture.

Le restaurant.

Quand je suis entré au resto, il y avait peu de gens. Maintenant, je m’en souviens, j’en suis sûr. Paj-Chi-Wo soutenait que c’était toujours bruyant chez eux à cette heure. Mais ce n’était pas le cas. Il a menti. Dans quel but ?

Piotr était attablé, il avait chaussé ses lunettes pour étudier le menu et n’a levé les yeux vers moi que lorsque je suis arrivé devant lui.

La nuit est tombée, les seuls qui ne dorment pas sont les fantômes, les insectes et les petits mammifères qui courent dans le noir sans but, entre les arbres. Le halo des lumières dans le ciel de Varsovie arrive jusqu’ici.

Au restaurant, ce soir-là avec Piotr, ça puait la friture et l’huile de massage, et l’encens, et les épices. Ces odeurs sont si intenses qu’elles explosent le nez, parce qu’elles ont été inventées pour masquer la gangrène et la lèpre. C’est mon avis. Je n’ai jamais aimé les plats exotiques. Je suis allé à quelques reprises dans des pays chauds, et j’en suis toujours revenu malade. J’aime le Nord. J’aime le froid. J’aime quand il est difficile de respirer. J’aime la blancheur. Le mieux, ça a été en Norvège. Je me suis assis en face de lui, haletant parce que j’avais couru, en retard comme toujours, ça, je m’en souviens, non, je ne me suis pas assis, d’abord, j’ai voulu l’enlacer, dire bonjour, lui tomber dans les bras, mais il m’a simplement tendu la main. C’est tout.

Nous parcourons la rue principale.

— Cette pâtisserie, je lui dois bien cinq kilos de bonus, tellement ils sont bons, leurs gâteaux. Le cheesecake pistache, une tuerie, dit-elle en m’indiquant un pavillon à notre droite.

— Mais aujourd’hui, on n’en mangera pas, dis-je.

— Non, aujourd’hui non.

Paj-Chi-Won s’était approché et m’avait donné le menu. C’est ainsi que je l’ai surnommé à cet instant précis, en m’adressant à Piotr :

— Regarde, c’est le docteur Paj-Chi-Won de L’Académie de monsieur Kleks.

— Je n’ai pas vu ce film, papa, m’a-t-il rétorqué.

— Ou alors de L’Incantation de la vallée des serpents, ai-je ajouté, mais il n’a pas réagi.

Je lui ai aussi demandé ce qu’il y avait de neuf chez lui, et il a répondu que ça allait. Je voulais lui demander comment ça allait au boulot ou avec Kinga, peu importe, histoire d’entamer une conversation normale, pour établir une connivence.

Après quoi, il a dit :

— Je te hais.

Immédiatement après ? Ou plus tard ? Pour quelle raison ? De quoi parlions-nous ? Qu’est-ce qu’il avait découvert ? Que s’était-il rappelé ?

Il ne l’a pas dit avec colère. Il ne criait pas. Je m’en souviens. Il ne criait pas. Sur ce point, le proprio a dit vrai : aucun de nous n’a élevé la voix.

Nous tournons dans une rue latérale. C’est drôle qu’il y ait de la forêt partout, par ici. La nuit, on a l’impression que cette forêt a rampé sur les parcelles, engloutissant les maisons, emportant tout sur son passage, les humains et les bêtes, comme si c’était là que commençait sa vengeance, le retour de son règne. Bon, j’invente des conneries dignes du Sorceleur ou de je ne sais quoi, mais le fait est qu’en journée, on se croirait dans un splendide jardin, et la nuit dans un ventre.

Plus tard, après le dîner, j’ai couru dans les couloirs de la gare avec son portefeuille à la main. Et c’est tout. Est-ce que j’étais déjà ivre à ce moment-là ? Ou pas encore ?

— C’est là, dit Jadzia en m’indiquant une maison cubique au toit plat.

Derrière la maison, il y a un accès bloqué par une barrière. On descend. La clôture est un simple grillage métallique mal foutu. Le trottoir qui mène à l’entrée est craquelé. Les fenêtres sont obscurcies, protégées par des barreaux en fonte. Près du portillon, il y a une sonnette et une pancarte ATTENTION CHIEN MÉCHANT qui, à en croire le silence qui règne, a survécu à la guerre.

Nous appuyons sur la sonnette. Une, deux, trois fois. Aucune lumière ne s’allume. La maison semble abandonnée.

— Tu es sûre que c’est là ?

Jadzia tente d’ouvrir le portillon, la poignée cède, mais grince horriblement. La cour est déserte et mal entretenue.

— Il n’y a personne, Jadzia, on s’en va, dis-je.

— Tu dois trouver une piste, Marcin.

Elle avance d’un pas décidé vers la porte d’entrée. Elle gravit les quelques marches à côté desquelles sont disposés des sacs de feuilles mortes, alignés en rang serré, des outils et des cartons de déchets.

Je voulais encore poser une question, n’importe laquelle, mais Piotr ne m’a pas laissé reprendre la parole et a déclaré :

— Il est arrivé quelque chose de terrible.

Est-ce que c’est à ce moment-là que j’ai commandé ma première vodka ? Je ne sais pas. Certainement pas d’emblée. Ce sont des éclats, des débris, des morceaux d’un miroir brisé étalés par terre devant moi. On peut les ramasser, les contempler, les nettoyer, mais ça ne donne rien, des éclats restent des éclats.

— Si elle dort, on va la réveiller, dit Jadzia en cognant à la porte, une fois, deux fois, trois fois.

Écho sourd du bois.

Je lui ai demandé : « Quelle chose terrible ? » La réponse n’existe plus. Je ne m’en souviens pas. Elle est recouverte de noirceur.

La porte est ouverte. Une odeur de renfermé et de moisissure émane du vestibule. Et il y a encore plus d’obscurité vide, comme si j’en manquais.

On entend une voix :

— Bonjour, qu’est-ce que vous faites là ?

Ils sont deux. Ils se tiennent près du portillon. Il est difficile d’en dire quoi que ce soit de plus, juste que ce sont deux hommes, qu’ils portent des survêtements à capuche et des jeans. Ils ont tous deux les pieds légèrement écartés. Leurs visages sont cachés dans la pénombre.

Nous nous retournons vers eux.

— Nous rendons visite à une amie, déclare Jadzia.

— À cette heure ? demande l’un des gars.

— Et qu’est-ce que ça peut vous faire ? demande-t-elle. Vous habitez là ?

Je m’approche d’eux. Un frémissement, une impulsion, comme d’avoir marché sur une aiguille. Jadzia me suit, elle a peur, je l’entends à sa respiration. Ils sont immobiles et, durant un instant, il me semble que ce sont des poupées, des modèles en plâtre, des mannequins de vitrine et que leurs voix proviennent de haut-parleurs posés non loin.

— Votre amie n’est pas chez elle, nous informe l’un des deux.

Maintenant, je les vois. Le premier a des yeux stupides. Des cheveux fraîchement coupés, coiffés sur le côté. Je me souviens. L’autre a une coupe en brosse, il est plus grand. La trentaine tous les deux. Des gros bras. Je me souviens.

— Messieurs, vous êtes des amis de Mme Brzezinska ? leur demande Jadzia.

— Non. Et vous ?

— Je vous ai déjà dit que oui. Dans ce cas, j’imagine que vous êtes de la police ?

L’autre, en guise de réponse, se gratte le crâne. Je me souviens.

— C’est juste qu’il y a beaucoup de cambriolages par ici dernièrement, constate-t-il.

— Donc vous êtes une sorte de milice citoyenne ? insiste Jadzia.

— Je ne comprends pas ce que vous me dites, réplique la coupe en brosse.

Je me rappelle avoir crié : « Laissez-le ! »

Je me rappelle que j’ai frappé un truc très dur qui ne voulait absolument pas céder, j’ai frappé de toutes mes forces, mais ce truc n’a pas pipé mot, il a perduré et, dans son immuabilité muette, il s’est moqué de moi comme si j’étais un clown. Je me souviens d’avoir crié : « Laissez-le, bande de fils de pute ! »

Je courais derrière lui, sur un fil de panique, dans l’inconnu, dans la noirceur d’un film interrompu.

Quelque part, dans cette noirceur, il y a le cri de Piotr : « Dégage, laisse-moi tranquille ! »

— Vous devriez partir d’ici, déclare la coupe en brosse.

Il émane de lui une odeur de mauvais parfum, de ceux qu’on trouve à l’étagère du bas dans les supermarchés. Son jean est patiné, acheté chez Reserved, et il porte une énorme montre pas chère au poignet. Ainsi qu’un visage en forme de pierre.

— Vous pourriez nous montrer vos plaques ou vos cartes de police ?

Je me rappelle avoir été furieux, avoir voulu tuer, avoir été prêt à arracher littéralement un morceau du corps de quelqu’un avec les dents.

« Papa, fuis, appelle la police. »

Mais avant ça, on était assis au restaurant, ça puait l’huile et les épices, le serveur nous a apporté un thé sucré écœurant, avec une montagne de glaçons dans des coupes rebondies.

— Comment ça, terrible ? Au boulot ? lui ai-je demandé.

— Entre autres, a répliqué Piotr un peu plus bas.

Il me regardait dans les yeux.

— Vos plaques, répète Jadzia.

Avant que j’aie le temps de faire quoi que ce soit, celui qui a les cheveux plus longs lui assène un coup de poing en plein visage. Sèchement, sans élan, fort. Jadzia émet un gémissement sourd et tombe à genoux, tandis que le type remet ça avec un coup de pied dans la tête. Je me jette sur lui de tout mon poids, mais il résiste, ne vacille pas, il me repousse, je perds l’équilibre et tombe sur le dos, il est plus fort, plus lourd. Jadzia ne bouge pas.

Je me souviens.

Nous étions à la gare. Je me souviens. À l’arrière, du côté de la galerie marchande Les Terrasses d’or, près des abribus. Il y en avait deux qui tenaient Piotr, et un sur moi. Piotr était en sang, il avait les poings ensanglantés, du sang coulait de ses narines, il avait des gouttes sur ses lunettes brisées qui tenaient toujours par miracle sur son nez enflé. Son sang suintait sur son pantalon chino, sur ses baskets New Balance grises. À part nous et eux, il n’y avait qu’un sans-abri devant l’entrée. Il faisait semblant de ne pas nous voir. Il s’éloignait lentement. Il avait peur. Moi aussi, j’avais peur.

— Papa, appelle la police !

Piotr criait, et ils le tenaient.

— Il faut que je te parle, m’avait-il annoncé en faisant tourner une baguette en bois dans sa main.

L’un de ceux qui tenaient Piotr portait une capuche sous laquelle je distinguais un masque noir et lisse. Je le regardais et j’avais terriblement honte.

Celui de maintenant n’a pas de masque. Celui de maintenant me maintient au sol avec un genou. Ça me coupe le souffle. Jadzia ne bouge toujours pas.

— Lâche-le, connard !

— Papa, appelle la police, putain !

Je me souviens, ils ont disparu dans le hall de la gare, ils le traînaient d’un pas vif vers les quais, le troisième me tenait toujours, fort, mais j’ai fini par libérer un coude et je l’ai frappé au nez. Je n’avais que peu de force et peu d’élan, mais ça a suffi. Je me souviens d’un craquement discret. Et je me souviens de leur avoir couru après. Mais avant de dévaler l’escalier jusqu’en bas, manquant de peu de me briser le cou, j’ai remarqué un truc par terre. Des papiers. Le portefeuille de Piotr.

— T’as encore une fille, non ? me demande-t-il en se penchant sur moi.

Sa gueule schlingue les carries. Il a de petits yeux méchants. Il m’enfonce dans la terre sèche, quelque chose craque dans mon dos, quelque chose me fait mal et semble se briser.

— Alors, arrête de fouiner, raclure.

Il se lève et m’envoie un coup de pied dans les côtes. Fort, un truc craque, fait mal. Jadzia ne bouge pas, mais je sais qu’elle est en vie parce qu’elle émet un gémissement bas. Le gars me crache dessus. Il s’éloigne.

Je me souviens. Une gorgée de thé thaï sucré. Horriblement sirupeux, mais il semblait convenir à Piotr. Il le sirotait et le sirotait encore, et quand il a eu fini, il en a commandé un autre. Il s’est penché vers moi, les lèvres serrées et les yeux grands ouverts, et il a observé mon visage.

Il m’a dit un truc, mais quoi ?

Je ne m’en souviens pas. Piotr, rappelle-le-moi. Mon petit Piotr.

Je n’oublierai plus jamais rien, promis.

— Jadzia…

Je me soulève. La douleur est sourde, persistante, elle va s’empirer. Je donnerais un rein contre un verre d’eau chaude et sale.

— Jadzia…

Je suis à quatre pattes. Je m’approche d’elle. Elle a le visage en sang, ses lunettes sont tombées. Mais elle est consciente. Elle regarde en l’air, vers le ciel. Je lui touche très délicatement la tête. Elle est froide. Ses cheveux sont raides et gluants.

— Faut qu’on aille à l’hôpital, Jadzia.

Mon téléphone vibre. Marta a écrit : « Et alors ? Appelle. »

Je me souviens d’avoir ramassé le portefeuille et déboulé dans le hall principal de la gare avant de m’engager dans l’escalier du tunnel qui dessert les quais. Je me souviens d’avoir trébuché et d’avoir failli tomber, mais j’ai repris mon équilibre au dernier moment.

J’ai poursuivi ma course.

Mon fils était quelque part devant moi, en sang, traîné par deux malfrats. Je les poursuivais.

Je mène Jadzia vers la voiture.

Je courais dans la gare.

Je marche doucement, je rampe presque jusqu’à la voiture. Je lui dis que je vais conduire.

Bien que je n’aie pas de permis.

Jadzia ne dit rien.

Dans la main, je serrais ses papiers.

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