Feedback
Va au bonheur
Je me retiens au fauteuil, solidement, en essayant de ne pas glisser jusqu’au plancher. Le revêtement douillet du sol embruni de saleté fait penser à un lac ; mes pieds s’y enfoncent jusqu’aux chevilles. Je suis arrivé tôt parce que je n’avais nulle part où aller.
Faut attendre encore une demi-heure.
Je pense au mot « toujours ».
Je sais qu’il est arrivé quelque chose de terrible.
Des objets, encore dans le même arrangement. Des verres Arcoroc couleur marron. De vieux numéros de magazines sur le plateau inférieur de la table basse. Aux quatre coins, Ton chien, Le Quotidien thérapeutique . Des cartons de jus. De l’eau gazeuse, de l’eau plate. Du café en poudre Jacobs dans des bocaux en verre. Un truc translucide, semi-circulaire, sur le similicuir de l’accoudoir du fauteuil. Je pense d’abord qu’il s’agit d’un insecte mort, mais c’est une rognure d’ongle.
On dit toujours que telle chose est pour toujours : je t’aime pour toujours, où que tu seras, toujours, toujours fidèle. Pourtant, il n’y a pas de « toujours », il n’y a que jusqu’à la mort. Ça fait une grande différence.
Il est arrivé quelque chose de terrible.
Je ne me rappelle absolument pas quoi.
Ils auraient quand même pu peindre ces murs. Des centaines de mains ont laissé des traces noires autour des interrupteurs. Pas seulement des interrupteurs. Les gens viennent très souvent toucher ces murs. Ils s’appuient dessus dès qu’ils comprennent avoir enfin trouvé contre quoi s’appuyer.
Le nom du centre, c’est Futur. Pas le plus heureux des choix. Les participants à la thérapie se décrivent donc eux-mêmes comme des Fouturistes. Ça sonne comme un nom de bête d’élevage. Élevée artificiellement, ratée, qui donne aussi peu de fourrure que de viande, inapte à la reproduction.
La femme m’appelle de derrière son bureau. Je ne me souviens jamais de son nom, c’est une grosse lymphatique, une sorte de figurine collée entre un écran, un fax et une imprimante-scanner, mais qui en dépit de la présence de tous ces équipements note tout avec des feutres de couleur dans un volumineux cahier A4.
— Marcin, dit-elle.
Je m’avance vers elle avec l’humilité d’un élève puni. Je pose les mains sur le bureau. Je regarde des rangées de chiffres de toutes les couleurs. Les chiffres se changent en arc-en-ciel de puces multicolores et se mettent à danser.
— Mille trois cents zlotys, Marcin, dit-elle.
— Treize.
— Quoi ? demande-t-elle.
— Rien, rien, c’est rien.
J’essaye de me rembobiner comme une vieille cassette.
— Mille trois cents zlotys, ça fait treize billets, je crois que c’est ce que je voulais dire.
J’ai l’argent dans la poche, attaché avec une épingle, très bien. Je le prends, je compte. Un billet, deux billets, trois billets.
Jarek émerge derrière elle. Large et massif, chauve, toujours habillé comme pour aller à la pêche, sans oublier les grosses perles de corail accrochées à son cou, comme celles qu’on vend sur les stands au bord de la mer. Les filles se moquent de lui, disant qu’il a un air de Bouddha. Il me fait l’effet d’un bonhomme de neige en cholestérol.
— Je dois appeler la police ? demande-t-il.
Je fais non de la tête, qu’il n’a pas besoin de me faire peur, je vais bien me tenir.
— C’est ce que je voulais entendre, Marcin. Je veux entendre que ce n’est pas nécessaire.
Quatrième billet, cinquième billet, sixième billet.
Tu seras toujours alcoolique, qu’ils disent. Je serai toujours un alcoolique – tu le répètes après eux. Mais en réalité, j’espère que non. J’espère que je ne le serai que jusqu’à la mort.
— Viens.
Il me prend par un bras et me conduit comme un petit vieux à l’endroit où j’étais assis un instant plus tôt. Il s’assoit en face et regarde sa montre. Il soupire. Tapote sa cuisse des doigts. Est-ce que j’ai vraiment donné tout l’argent ? Peut-être que le seul fait de lui donner une somme, n’importe laquelle, était suffisant ?
Si le ciel existe, ou l’enfer, et si là-bas on est alcoolique pour l’éternité, alors merci pour moi, vous pouvez me débrancher. D’une manière générale, vous pouvez me débrancher. Je paye comptant. Non, pas besoin de facture, merci.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demande Jarek.
J’ai au sommet du crâne une sorte de poids de plomb, il me pèse sur le cerveau comme une presse. Il faut que je me secoue la tête et le fasse tomber, sinon je vais devenir fou. Il voit ce que je veux faire et me repousse dans mon fauteuil. Il fait chauffer de l’eau, quatre cuillerées par verre, et autant de sucre. Ça me fera vomir, mais ça ne sert à rien de le dire, pour Jarek, la caféine avec du sucre est le meilleur remède contre toutes les maladies.
— Il s’est passé quelque chose, dis-je en me désignant du doigt.
Il pose un verre devant moi. Il m’examine.
— Raconte.
— Je préfère en groupe.
— Je ne sais pas si on va te laisser participer au groupe. Vraiment, je devrais appeler la police.
— Si je suis obligé, je m’en irai tout seul.
— Non, Marcin, j’ai peur que tu te jettes avec tes grosses pattes sur quelqu’un.
— Je ne l’ai fait qu’une fois, tout au début.
— Justement, tu t’es retiré dès le début. Comme au Monopoly. Tu as déjà joué au Monopoly ?
Qu’il fasse comme bon lui semble, j’irai, même si je ne sais pas encore où. Tous sont fâchés contre moi. Ils me haïssent. Ils se sont mis d’accord il y a longtemps, par internet ou pas, bien avant, avant qu’arrive internet, avant ma naissance, ils se sont mis d’accord par courrier quand ils ont vu le ventre de maman, un ventre un peu bizarre, moche, et ils ont arrangé leur complot, ils ont signé les papiers qu’il fallait, ils se sont fabriqué un tampon, et c’est comme ça qu’est né le Grand Accord Secret Contre Marcin Kania.
Depuis, ils s’arrangent toujours pour que ça fasse mal. Que je n’arrête pas de grimper pour retomber de plus haut et me démolir encore davantage à chaque fois. Bonnes gens, pitié, on ne peut pas vivre comme ça.
— Tu n’as rien besoin de faire, dis-je. Je déguerpirai, un point c’est tout.
Je me relève, je me tiens debout. Qu’il appelle où il veut. Je ne suis pas saoul du tout. J’ai été saoul avant. Il faut que j’y aille, et que je le retrouve. Qu’est-ce que je suis venu foutre ici ?
Ces murs, la saleté, les sols, les tables, les journaux, tout se met à tourner en douceur comme si une grande main à la Monty Python y avait plongé une longue cuillère et s’était mise à mélanger.
Le téléphone, minute, il a peut-être téléphoné, peut-être écrit. Il attend peut-être quelque part, il appelle, il a besoin d’aide.
— Il est arrivé quelque chose de terrible, dis-je.
— Assieds-toi.
Jarek m’attrape par le bras et me renvoie dans mon fauteuil.
Non, il n’a pas appelé, ni rien écrit. Oh, mon Dieu, que de pensées.
Traverse en paix tous bruits et agitations, et souviens-toi de la paix qu’on trouve dans le silence.
Le téléphone est silencieux et hostile. Il ne réagit pas à mes doigts. Jarek me tire vers le bas, je m’assois.
Il me montre la pendule. Il reste encore dix minutes. Il me fourre le verre dans les mains. Je bois une gorgée. C’est sucré et dégueulasse.
— Va à une réunion, me dit-il. Il y en a une dans une demi-heure, rue de l’Hôpital. Je te commande un taxi. Vas-y et ensuite tu reviens me voir une fois que tous les autres seront partis.
— Je dois écouter ce qu’ils vont me dire. Je veux avoir leurs feedbacks.
Premier coup de sonnette à la porte. Qui me transperce comme si on me tournait une roulette de dentiste dans le tympan. Tout n’est plus que cette sonnerie qui me remplit la tête, et je sens aussitôt dans ma gorge une boule acide et familière de vomi.
Qui monte l’escalier ? Qui est en chemin ? Jadzia ? Sylwia ? Jakub ? Ce sont eux d’habitude qui arrivent les premiers. Que vont-ils dire en me voyant ? Jadzia est toujours gentille avec moi, elle a ce sourire de bonne femme bien à elle, chaud comme un bon chocolat, mais les autres ? Ils m’ordonneront simplement de sortir. En ajoutant qu’on ne me laissera plus jamais entrer. Ils voudront me voir mourir dans la rue. Devant un marchand de bouteilles. Pauvre et seul. Parce qu’eux aussi font partie du complot. Ils se sont inscrits sur internet.
Autant que possible, et sans te renier, reste en bons termes avec tout le monde.
Je ressors encore mon portable. Mais rien sur l’écran.
— Mieux vaut que tu n’appelles plus nulle part, dit Jarek qui me prend le téléphone des mains et le pose avec précaution sur la table.
Il me donne un mouchoir. J’essaye de me retenir, mais impossible, ça sort tout seul de moi. Il me tape sur l’épaule. J’essaye de lui faire comprendre que ça va se calmer, mais je ne suis plus que tremblements.
Il est arrivé quelque chose de terrible.
Voilà Sylwia. Le visage rouge, à bout de souffle. Elle a marché d’un pas énergique et rapide comme à son habitude. Quand elle est entrée, elle a légèrement fait craquer le plancher. Ou c’est moi qui me suis fait craquer la tête. Elle m’envoie son « salut » discret coutumier. Elle s’approche de moi, penche la tête. Ça y est, elle voit.
— Tu as encore fait des tiennes, Marcin, constate-t-elle avant d’ajouter à l’intention de Jarek : Il devrait rentrer chez lui.
— Il devrait, mais il veut rester, répond celui-ci.
— Merde, tu as suivi toute la thérapie. Et il va falloir que tu reprennes tout depuis le début, dit Sylwia en secouant la tête.
— Concentrons-nous pour le moment sur le présent, dit Jarek.
Oui, j’ai fini toute la thérapie. Je suis un Fouturiste. J’ai même été enfermé en désintox. Notre petite troupe est un groupe de soutien pour ceux qui veulent entretenir leur sobriété, garder le contact avec le Centre. Comme on le voit, ça ne m’a pas aidé.
Jarek a raison. Advienne que pourra.
Je reprendrai depuis le début ou je ne reprendrai pas. Soit je me saoulerai, soit je ne me saoulerai pas.
En ce moment, ça n’a pas vraiment de sens.
Ce qui a du sens, c’est qu’il est arrivé quelque chose de terrible.
Jakub entre derrière Sylwia. Suivi de Jadzia. Ils ont dû se retrouver en chemin. À moins qu’ils n’aient attendu en bas pour fumer. Jadzia en a fumé trois. Elle dit qu’elle peut parce que ce sont des cigarettes fines. Elle tient dans une main un petit paquet enveloppé dans du papier légèrement humide. Je pourrais en allumer une, peut-être que ça me calmerait ? Fumer me fait venir des idées que je n’aurais normalement pas. Des idées et des solutions. J’ai maintenant terriblement besoin d’une idée. J’ai surtout besoin d’entendre que tout fonctionne. Que tout va bien. Qu’il y a juste eu un esclandre ordinaire que j’ai oublié. Que Piotr est quelque part avec ses copines ou avec une nana. Que je me suis juste torché, et quoi, le monde ne s’est pas effondré, il y a toujours de la bonne humeur, et vingt-quatre heures qui suivent, et si tu es tombé, relève-toi, bla-bla-bla-bla.
Énonce ta vérité de façon claire et calme, écoute les autres, même idiots ou inconscients, eux aussi ont droit à la parole.
— Salut, Jadzia.
J’essaye de lui sourire en premier. Elle s’approche, lentement, s’assoit en face de moi, pose avec précaution le paquet sur la table, à côté de mon téléphone. De la tête, elle fait signe que ça ne va pas bien. Elle regarde Jarek.
— Je voudrais que vous preniez la décision, savoir s’il peut rester ou non, dit Jarek.
— Non, il ne devrait pas.
Jadzia porte sur le visage le souci que lui donnerait un petit-fils venant de se casser une jambe.
— Putain, Marcin, t’as déconné.
Jakub enlève son manteau, ne sait quoi en faire, le portemanteau est plus loin dans la salle commune, il le remet. Il est bien, son manteau. Une doublure à carreaux, sans doute un Burberry. Bien et cher.
— Langage, lui rappelle Jarek.
— On n’est pas encore au groupe, réplique Jakub.
Ils sont déjà nombreux, trop nombreux, assez pour m’annoncer un verdict, et voilà qu’en arrivent d’autres, des coups de sonnette se suivent. Helena, Darek, c’est-à-dire Gus. Adam, c’est-à-dire Satan. Peut-être même que Motus va arriver. Motus arrive toujours quand il y a des ennuis, comme la Mort dans ce vieux film où elle joue aux échecs avec un chevalier.
— Tu as été aux urgences ? demande Jadzia.
— Je ne sais pas, lui dis-je parce que je ne peux pas l’exclure.
C’est Satan, je le reconnais au fracas que fait la porte en cognant contre le mur ; il n’arrive jamais à l’ouvrir normalement, il doit toujours faire son entrée de dragon. Il fonce dans le local, tache noire mobile qui se reflète sur les murs. J’ai toujours pensé qu’il arrivait shooté, tant il est rapide et bloque tout l’espace. Mais non, c’est simplement qu’il est comme ça, dynamique, comme Jadzia l’a un jour gentiment qualifié. C’est moi qui voudrais le voir shooté parce que je voudrais être meilleur que lui. Je voudrais être meilleur qu’eux tous, mais je suis pire. Les enfants, faites surtout attention à vos propres prières.
Ma gueule me fait horriblement mal. En totalité et dans chacune de ses parties.
Satan me voit et recule instinctivement d’un pas. Depuis que nous nous connaissons, c’est sans doute la première fois que je lui fais cette impression.
— Oh, putain, c’est du joli, fait-il en commentaire.
— Langage, répète Jarek.
— Tu devrais peut-être aller aux toilettes, vieux, affirme-t-il. Te laver un peu la tronche si tu dois rester ici.
— Tu veux donc qu’il reste ? demande Jarek.
— Et où veux-tu qu’il aille ? Il n’y a qu’ici qu’il a sa place. Nulle part ailleurs, répond Satan.
Il lance sa peau de bête noire par terre. En dessous, il porte une blouse avec un dessin satanique qui tourne devant mes yeux comme une eau qui coule dans un lavabo. Il me saisit par un bras et me soulève alors que je ne lui ai absolument rien demandé.
— Ne me dis pas que tu l’as menacé de faire venir la police, Jarek, merde.
Satan lui montre un grand doigt orné d’une bague d’argent. Jarek l’attrape par ce doigt.
— Dans cet endroit, on a des principes, répond-il.
Satan ne dit plus rien, il se contente de m’amener aux toilettes.
Je reconnais le type dans le miroir, mais il a d’habitude meilleure allure. Des cheveux grisonnants, des yeux toujours cernés, le nez tombant, celui d’un bouledogue. Dans le temps, Marta le disait aquilin, mais en réalité, on aurait dit qu’il m’avait été collé au milieu de la figure, un peu pour blaguer, un peu par méchanceté. Barbe naissante, comme du papier de verre. Tout ça normal, mais maintenant le tableau se complète de nouvelles attractions.
Une tache mauve s’est répandue sous un œil. L’œil lui-même est rouge, comme si on m’avait enfoncé une tomate cocktail dans l’orbite. Le nez est plutôt pareil, c’est-à-dire toujours aquilin, toujours pour la blague, mais il est maintenant biscornu, tordu sur le côté.
Le sweater, miracle, est propre. Satan m’aide à l’enlever. Sur la chemise, de petites taches de sang traversent toute ma cage thoracique, en biais, comme deux écharpes.
Je ne suis pas étonné. J’ai déjà vu ça. Mais dans cette lumière froide et pâle des toilettes, tout a l’air différent.
Que tes succès et tes projets soient pour toi source de joie.
On tape à la porte. Dix-sept heures. Je tourne la tête et fais signe à Satan de m’aider à réenfiler le sweater.
— Tu veux rester encore un peu seul ? Pour pisser ou autre ? me demande-t-il.
Oh maman, quel gentil garçon. Il pourrait être mon fils.
Justement, il faudrait que mon fils téléphone. Pourquoi il n’appelle pas ? Pourquoi il ne crie pas ? Ou alors peut-être que tout est rentré dans l’ordre ? Peut-être qu’il est revenu à la maison ? Peut-être qu’il s’est retrouvé ? Peut-être, oui ?
Nous allons dans la salle commune. La salle, c’est avant tout une banquette en arc de cercle tendue d’un vieux tissu grisâtre comme sur les fauteuils d’autobus. Dans un coin, une fougère. Un tableau, on a écrit sur une feuille blanche ÉMOTIONS, avec deux colonnes, plus, moins. Les deux sont vides. Ils ont dû se noyer dans leurs mots et oublier de noter. Une étagère éraflée pour les dossiers, avec des carnets, des feutres et un trophée de la course des abstinents. Deux fauteuils en face de la banquette et une petite table. Le tout datant d’il y a vingt ans, lourd, un peu défraîchi, fait de contreplaqué, de similicuir et de papier peint. Et, malgré tout ça, accueillant. Les murs ne sont plus aussi sales que dans le couloir, et si tu entres dans cet immeuble, ça veut dire que tu as déjà un peu repris le dessus.
Je m’assois sur le côté, près de la porte, prêt à sortir.
Jarek entre, suivi de tout le groupe. Jadzia, Sylwia, Helena, Darek, Jakub, Satan. Et même Michal, je l’avais oublié celui-là, il y a longtemps qu’il n’était pas venu. C’est Jarek qui va être content, parce que ça en fait finalement un plus gros que lui. Ils s’installent. Jadzia à côté de moi. Elle me pose une main dans le dos. Je savais qu’elle allait faire ça. Il y a une certaine utilité à cela, ça me fait relâcher un peu de mon air usagé.
— Tout le monde est là ? demande Jarek.
— Tout le monde, répond tout le monde.
Jarek se lève, ferme la porte, se rassoit sur la banquette. Il a enlevé sa polaire et fait fièrement voir son maillot : le 30 e Marathon national des abstinents. Lui ne l’a sûrement pas couru. Il est de ceux qui n’arrivent pas à rattraper un bus.
— Comme vous voyez, Marcin n’est pas au mieux. Je propose de voter pour savoir si nous voulons qu’il reste ou pas, parce que d’après la règle, c’est non.
Je sais qu’ils me regardent, mais je n’arrive pas à les regarder, je fixe le plancher.
Je devine à toutes ces jambes qui est assis où.
— Je propose donc de voter. Qui est contre que Marcin reste ? demande Jarek et il rajuste ses lunettes.
Personne ne lève la main. Finalement Jarek lève la sienne. Puis Michal. Puis Jadzia.
— La règle est la règle, dit Michal. Excuse-nous, Marcin, je vois bien que quelque chose s’est passé, mais tu comprends.
Il essaye tout de suite de s’expliquer, il bafouille des moitiés de mots, on arrive à peine à le comprendre, comme chaque fois qu’il stresse.
— Et moi, je veux qu’il aille à l’hôpital, puis qu’il rentre chez lui, dit Jadzia en me remettant une main dans le dos. Si tu veux, je peux venir avec toi.
Jarek hoche la tête. Il pourrait lui aussi dire ce qu’il voudrait, mais il voit que la cause est entendue. Il n’aime pas gaspiller les mots. Je me remets à souffler. Quelque chose dans les poumons, une piqûre. Qu’il n’y avait pas avant, mais qu’il y a maintenant. Jarek dit toujours que lorsque la tension disparaît, la douleur apparaît à différents endroits du corps, et qu’il faut l’accepter comme un cadeau, parce que les cadavres ne ressentent pas de douleur, eux.
Fais ton travail avec cœur, aussi modeste soit-il, c’est la seule chose à toi dans les aléas du destin.
— Vous êtes venus dire quoi ? demande Jarek.
Il donne des directives, fait signe à Sylwia. Elle est la première de la rangée. Elle écarte la mèche sur son front, croise les jambes, s’appuie sur le bord de la banquette. On voit tout de suite qu’elle est arrivée en colère. Elle s’efforce de ne pas me regarder, mais ne s’en sort que moyennement.
— Sylwia, alcoolique. Chez moi, c’est les nerfs, je ne suis pas bien. Je me promène toute la journée en colère, je marche sur des aiguilles. C’est peut-être mon ex-mari, oui, sûrement, c’est mon ex-mari, il ne se donne même pas la peine de décrocher son téléphone. La question est simple, on possède un troquet à deux, on ne voulait pas le vendre, alors on le loue et on se partage les loyers, je l’ai déjà raconté, quand notre fille va atteindre sa majorité, on va le mettre à son nom, et c’est elle qui décidera. Très bien, mais on a un problème avec le locataire, la police n’arrête pas d’intervenir, les voisins sont furax, tout comme le syndic, j’ai sans cesse des appels, mais c’est lui qui a voulu louer, vrai, à un bistroquet, il a dit que ça ferait du bon argent. L’argent est correct, oui, mais à quel prix ? Je dois toujours y aller pour me bagarrer, et vous savez comment ça pue ? Un local où ils servent à boire des coups à trois zlotys ?
Tous savent qu’un local comme ça pue. Si on rêve la nuit d’une telle odeur, ça réveille aussitôt, et impossible de dormir jusqu’au matin.
— Et maintenant ce salaud ne daigne même plus décrocher. Imaginez-vous, c’est sa copine qui décroche. Et toujours la même chose. Maciek n’est pas là. Maciek ne peut pas. Même que j’ai eu envie de lui dire : tu es qui, putain, sa secrétaire ou sa fiancée ?
— Langage, coupe Jarek.
Il note, d’ailleurs tout le monde prend des notes, sauf moi. Je ne prends jamais de notes. Après, au moment de faire les retours, je raconte des conneries parce que je ne me souviens plus de ce qu’ils ont dit.
— Mais tu comprends, Jarek ? Pour moi, c’est une étrangère. Alors que j’ai toujours des affaires avec lui, des contrats, des accords passés. Et je ne veux pas me mêler de leur vie parce que ce qu’ils font ne me concerne pas. Je veux seulement suivre nos accords à nous.
Ils se mettent alors aussitôt à taper comme s’ils s’étaient concertés : un marteau qui cogne de toutes ses forces sur la membrane qui recouvre mon cerveau, et la soif qui revient, familière, et toujours épouvantable. L’eau ne fait que ruisseler sur une soif pareille, elle ne traverse pas la croûte qui colle à la gorge. Il faudrait des bulles. Le mieux serait une bière. Ou deux.
— C’est tout ? demande Jarek.
Sylwia acquiesce.
— Jakub ? dit-il en regardant Jakub assis à côté.
Une bière avalée d’un coup, même tiède, même directement d’une canette. Les bulles évacueraient cette saleté en moins de deux, elles la descendraient au fond de l’estomac.
Jakub range le téléphone dans sa poche. Il fait ça toujours trop tard bien qu’on lui en ait fait la remarque des dizaines de fois : ne réponds pas, mets en silencieux, passe en mode avion, une fois, ils ont même voulu l’exclure de la thérapie à cause de ça. Maintenant ils s’y sont habitués, je crois.
— Excusez-moi, c’est le boulot, nous lance-t-il comme à son habitude.
— Tu as quoi à nous raconter ? demande Jarek.
Jakub doit se concentrer, il prend une grande inspiration, passe un regard circulaire sur tout le monde, s’attarde un moment sur moi, mais ça ne l’aide pas à se concentrer. Il remue plusieurs fois les lèvres comme un poisson, sans rien dire, il ne sait absolument pas par où commencer.
J’ai les glandes salivaires complètement bouchées. La gueule pleine de poussière sale. Comme si j’avais bouffé du charbon.
— Ça va… ça dépend.
Il se gratte les cheveux qu’il a épais et longs, peignés en arrière et chargés de gel. Au début, on l’avait appelé « Eau de Col », puis on a compris que c’était un gentil garçon. Ou alors, on était tous devenus gentils, on avait un peu appris à l’être.
— La question de la reprise tient toujours à un fil. De notre côté, nous sommes prêts, tous les documents ont été revus en large et en travers. Je me marre avec mon associé, on connaît le dossier par cœur, on pourrait le réciter réveillés en pleine nuit. Et on a notre homme au conseil de surveillance et, en apparence, tout a l’air au poil. Mais on a peur qu’un chevalier blanc fasse irruption chez eux. On essaye de sonder, on a des soupçons de qui ça pourrait être, on pose des questions, mais personne ne veut rien nous dire. À notre vue, tout le monde semble perdre sa langue. Ou alors, ils ne décrochent même plus.
Veille à tes intérêts, le monde est plein de pièges.
— Et comment tu te sens dans tout ça ?
Jarek le coupe avec une question, sans quoi Jabuk se mettrait à nous réciter la liste des index de la Bourse.
— Bah, y a de quoi devenir parano, répond-il en continuant à caresser ses jolies boucles. Mais j’ai augmenté les heures d’entraînement, je fais davantage de piscine, j’ai un abonnement chez Multisport, alors je saute dans l’eau dès six heures du mat, puis massage. Avant, je passais un coup de fil à mon dealer, je me faisais une ligne, et maintenant, on me badigeonne de boue.
— Et ton père ?
— Ah, mon père…, répond-il comme si ce mot venait de lui revenir.
Je me vois dans ma tête descendre quatre à quatre jusqu’au rez-de-chaussée, à la supérette. C’est tout juste si je ne dégringole pas dans l’escalier, mais je me rattrape à la rampe. Je sors dans une brume froide et collante, le vacarme dans ma tête me fêle le crâne tandis que le monde se fait insupportablement tranchant. Les yeux fermés, j’entre dans le magasin, je prends les deux premières bières du frigo, je vais à la caisse. La femme qui a un accent de l’Est et un regard fatigué prend les deux cannettes merveilleusement glacées, je lui indique les flasques en vitrine dans son dos, je choisis celle de couleur citron, après quoi je mets la main dans ma poche.
À ce propos, je ne sais plus si j’ai de l’argent sur moi, mais je dois en avoir. J’ai toujours eu quelque chose dans une poche ou l’autre. Dans mon pantalon, dans mon manteau, quelque part. Je vérifie. J’en ai. Bravo, Marcin. Tu as toujours su te défendre, gamin. Un billet de dix, ou de vingt. Froissé, doux, beau. Il te sauve la vie.
— Mon père a dit quelque chose hier. Une première phrase. Donc un progrès. Les médecins disent que ça ne va pas aller si mal. Même si, comme vous savez, il s’est passé sept heures avant que la femme de ménage ne le trouve dans la chambre.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demande Jadzia d’une voix plutôt basse.
— Quoi ? demande Jakub parce qu’il n’a pas entendu.
— Qu’est-ce qu’il a dit, ton papa ? demande Jadzia plus fort.
Je me prends la tête dans les mains. Qu’ils le disent une fois, s’ils sont obligés. Pourvu qu’ils ne se répètent pas.
Que cela ne te cache pas la vraie vertu ; beaucoup tendent vers des idéaux élevés, et la vie est partout pleine d’héroïsme.
Ces paroles répétées sont des clous enfoncés lentement dans ma tête.
— Il a dit : Encore une soupe à la tomate, putain.
Tous éclatent de rire.
Je me lève, perds un peu l’équilibre, je m’appuie contre le mur, je rajoute une trace noire près de l’interrupteur, puis je fais un pas, franchissant le seuil, prudemment, pour ne pas me noyer dans le revêtement du sol.
Le choix est simple. Je m’arrête dans le couloir. La femme à l’accueil me lance un regard interrogateur. Ça y est, je me souviens de son prénom. Je me passe la langue sur les lèvres.
— Jola, écoute, je dois sortir un instant.
Elle se contente de hausser les épaules, tranquillement, de toute façon personne n’a jamais été retenu ici de force. Et moi, je n’ai pas besoin de courir. Je ne foncerai qu’une fois dans l’escalier.
Un pas vers la porte et, à ce moment-là, une poigne solide s’abat sur mon cou.
— Tu es impossible, Marcin, dit Jarek.
— J’ai très envie de boire, expliqué-je.
— Puisque nous cassons le règlement pour t’aider, montre un peu de reconnaissance. Tu te souviens de ce que c’est, la reconnaissance ?
Il me tourne vers lui comme une poupée. Il a l’air de n’être qu’un mannequin de graisse, mais c’est un mec terriblement costaud. D’un autre côté, comparé à moi, tout le monde est costaud.
J’ai encore la main dans une poche. Douce petite planche de salut. Je la sors. Ce ne sont pas dix ni vingt zlotys. C’est une carte de visite. Putain de sa mère. Poches arrière, une capote, rien. Chance perdue. Je n’irai avec personne au paradis aujourd’hui.
Jarek s’éclipse puis revient m’apporter une bouteille d’eau gazeuse ouverte.
La vase commence à se décoller de mon gosier. Lentement. Le soulagement est immédiat, il se répand dans ma gueule comme une caresse délicate. Je sens que je m’arrange un peu. Ma vision change de résolution. J’arrache la bouteille de ma bouche dès que je comprends que je vais me mettre à vomir. Je la rends à Jarek.
— Elle est à toi, dit-il en me faisant signe de retourner dans la salle.
— Tu as peut-être de l’ibuprofène ?
— Ne fais pas ton insolent, dit-il en souriant.
— Maman a encore essayé de me convertir au vin.
C’est Helena qui a parlé. La plus jeune de tous, la trentaine. De longs cheveux blonds, un visage blanc masqué par une couche épaisse de fond de teint, des lèvres très, très rouges, une quantité de bracelets et de chaînettes à ses frêles poignets, des bagues et des ongles longs plus rouges que sa bouche. Je pourrais écouter tous ces bruits sur un disque avant de m’endormir, sa voix disant n’importe quoi dans le léger cliquetis de ses bijoux à chaque mouvement de ses mains.
— Mais j’ai refusé. Elle ne captera sans doute jamais que je suis alcoolique. Je lui dis : maman, je le suis. Essaye de comprendre, c’est une maladie, des spécialistes l’ont diagnostiquée. Mais j’ai beau lui dire et lui redire, c’est comme de parler à une sourde. Quelle alcoolique, mon enfant ? On a essayé de te le faire croire, tu n’as jamais approché l’alcoolisme. Vous connaissez la chanson.
Je ne sais pas, je ne la connais pas, moi, personne n’a jamais essayé de me faire sortir de la tête que Marcin Kania était alcoolique. Au contraire, toute ma vie on a essayé de me convaincre que j’en étais un. Je ne sais toujours pas s’ils ont réussi.
— En tout cas, j’ai peut-être appris à lui dire non, mais j’aurais voulu apprendre à ne pas décrocher chaque fois qu’elle appelle. Ne plus avoir le réflexe de chercher les clefs de l’appartement quand elle se met à pleurer au téléphone, viens ma fifille, ton père a encore fait ça et ça. Mon père n’a évidemment rien fait. Comment il aurait pu, puisqu’il n’est pas là et qu’il n’a jamais été là. Je voudrais ne plus avoir le réflexe d’enfiler mon manteau quand elle me dit : fifille, je n’ai personne à part toi, viens, je t’en prie, le plus vite possible.
Helena se met à pleurer comme d’habitude, d’une manière telle qu’on l’entend à peine. Jarek lui tend des mouchoirs.
— Elle sort toujours mon préféré. Un chablis Fèvre avec une étiquette jaune. Qu’elle pose sans un mot sur la table, avec deux verres. J’ai eu envie de lui lancer cette bouteille à la figure.
— Bon, mais tu ne t’es pas saoulée.
— Non, je ne me suis pas saoulée, dit-elle en se mouchant le nez avec une force qui me fait craindre qu’elle se fêle le crâne, après quoi elle fait signe de la tête que tout va bien.
Michal continue à me fixer. Il a le regard abattu et lourd d’un chien qui vient de se goinfrer mais n’en reste pas moins hostile, personne ne sait pourquoi, lui le premier, il s’est tout simplement mis en pétard une fois, et ça lui est resté pour la vie. Jarek déplace son regard d’Helena vers Satan. Qui a comme d’habitude pris ses aises, trois personnes pourraient s’asseoir à sa place, il a son pantalon en cuir, il cogne du pied contre le plancher aussi franchement que s’il voulait passer à l’étage en dessous. Il n’en peut plus d’attendre de pouvoir dire quelque chose. Avant, il s’asseyait même sur le côté pour être le premier, mais Jarek a décidé de lui apprendre l’humilité. Maintenant, Satan s’assoit au centre parce que Jarek aime commencer une fois par la gauche, une fois par la droite.
— Adam, dit Jarek et il fait signe à Satan de parler.
J’ai encore envie de boire de l’eau, dans un but prophylactique, mais je sens que j’ai les mains qui tremblent. J’essaye quand même. C’est drôle, quand je commence à dessaouler, c’est là que j’ai l’air bourré. Je n’arrive pas à faire passer l’eau dans ma bouche, elle coule sur mon menton et jusque sur ma chemise, et mes efforts pour tenir la bouteille échouent complètement. Tous, excepté Michal, font semblant de ne pas le remarquer.
— Je me sens mal, Jarek, dit Michal.
Il a la voix d’un gamin à qui on ordonne de manger une troisième part de dessert, mais qui n’en peut plus.
— Maintenant, c’est Adam qui parle, dit Jarek et il désigne Satan.
— Non, je me sens mal parce que Marcin est ici. Regardez-le, non mais des fois. Il faut vraiment qu’il rentre chez lui.
— Il y a eu un vote, je lui rappelle.
— Et ça m’énerve aussi, je ne vois pas pourquoi tout d’un coup vous ne respectez plus la règle. Il aurait droit à des privilèges particuliers ?
Je sors mon téléphone. C’est Marta qui appelle. Ma femme. Je n’ai pas encore la force de répondre. Je remballe l’appareil dans ma poche.
— Moi aussi, il y a plusieurs choses qui m’énervent, Michal.
Il oublie, l’espèce d’abruti, que les trois premiers mois il a fait rechute sur rechute, pleurant chaque semaine qu’il s’était bourré la gueule et qu’il s’était camé. Je le lui rappellerais bien si j’avais la force d’en dire autant.
— Qu’est-ce qui t’énerve comme ça, Marcin ? Tu as la fumée qui te sort par les oreilles.
— Le monde n’est pas ton taxi, Michal, tu n’es pas tout seul embarqué, et tu n’iras pas toujours là où tu veux.
Quand je lui dis ça, son ventre, son espèce de ballon sous son pull lavande, commence à tressaillir de colère. La dernière fois, il s’est enragé de la sorte en apprenant pendant la séance que tous, Jarek compris, roulaient en Uber.
— Ou c’est lui qui part, ou c’est moi qui m’en vais !
Il gronde maintenant en agitant ses grosses pattes.
— Du calme ! crie Jarek.
Un silence se fait. Tous se redressent contre leur dossier en se regardant comme des enfants punis.
— Alors je vais peut-être commencer, dire ce qui se passe chez moi…, bafouille Satan, mais Jarek le coupe d’un geste dominateur de la main.
— Vous, les alcoolos, vous êtes impossibles. On se prend à croire qu’on vous aurait ramenés à la raison. Et une fois de plus, vous remettez ça, en boucle, comme des petits enfants.
— C’est lui qui sort tout juste d’un trip, dit Michal en me désignant du doigt, pas moi. C’est lui qui met le boxon. Jadzia a aujourd’hui sa cinquième bougie et il débarque ici dans cet état.
— Je n’ai pas de problème avec ça, Michal, dit Jadzia d’une voix basse, mais il ne l’écoute pas.
Jarek et lui se mesurent du regard comme un maître et son chien. Michal essaye, mais Jarek gagne toujours. Il réussit à transformer son espèce de grosse tête en soleil aveuglant. Quand tu le regardes, toute ton histoire de buveur se projette sur sa gueule velue comme sur un écran. Tu es obligé de te détourner parce que la honte te brûle les yeux.
— Vas-y, si tu veux, Michal.
Il montre la porte à Michal qui va même jusqu’à se lever un instant. Avant de rabattre son gros cul sur la banquette.
— Il n’ira nulle part, parce qu’il veut du gâteau, ricane Darek.
Celui-ci se fait entendre pour la première fois. Il est assis dans un coin, recroquevillé, vêtu d’un chandail rose qui me fait mal aux yeux rien qu’à le regarder. Il griffonne sur une feuille, comme à son habitude. Chaque fois qu’il a terminé, il se dépêche de rouler la feuille en boule et de la lancer dans la corbeille en plastique avant que quelqu’un puisse voir ce qu’il y a barbouillé.
Michal se retourne vers le mur, l’air vexé que Gus ait raison. Chez les ivrognes en cure, l’honneur s’arrête quand on apporte le dessert.
Satan lève de nouveau la main. Jarek lui répond d’un signe de la tête.
— Adam, alcoolique, drogué, et autres dépendances. Il y a longtemps que je ne suis pas venu, trois mois sans doute, c’est ça ? Peut-être quatre. Et c’est la merde, au max. Je sais, mon langage, désolé. En tout cas, pendant ces trois mois on a été sur le fil du rasoir avec les gars. Si on n’avait pas fait du fric avec ce put… avec ça, si ça n’était pas notre boulot, si Greg et Jacek n’avaient pas eu leurs petits merdeux à nourrir chez eux, on aurait dissous le groupe. Tout simplement. Et on s’est pris la tête sur la picole, bien sûr, quoi d’autre ? Je vous avais dit mon plan, les mettre devant le fait accompli, zéro picole en backstage, pas même une bière, et je ne parle pas du reste. Après le concert, moi, je vais dormir, et vous faites ce que vous voulez, bus call à deux heures… Mais avant le concert, régime sec, culs-bénits, manquait plus qu’à se foutre une croix dans le cul. Et je l’avais appliqué, mais après trois semaines je leur ai dit, OK, rien à foutre, buvez, parce que vous êtes insupportables sinon. Ça faisait exploser les gars, une atmosphère à couper au couteau, des bagarres pour des foutaises. Sarius, Jacek je veux dire, a tellement déconné, je veux dire qu’il a cogné le mur au point qu’on a voulu lui mettre le bras dans un plâtre. Et tout le monde autour me disait : Adam, merde, mon langage, je sais, excusez, tous ils me disaient, Adam, pas de rock and roll sans décrassage. Pas question de monter sur scène le gosier sec. Ça n’a aucun sens. Ce serait comme de baiser tout habillé. Le concert lui-même n’est qu’une méga-injection de dopamine que tu es ensuite obligé de refroidir. Vous savez, je les comprends, parce que je ressens pareil. Je vais me faire faire un massage, je fais des pompes, pardon aux dames pour le détail, je me branle, mais ce n’est pas du tout pareil. Ça ne passe pas. Et il y a encore ce Facebook, ces crétins qui écrivent : Bloodspawn était bon quand tu buvais, Adam. Où est ce rock and roll, Adam. Maintenant, c’est du rock and roll, et je vous emmerde, oui je sais, mon langage, excusez, bande de crétins, parce que maintenant le disque est sur la liste du Billboard. Si je reste un peu avec ces mal-baisés et que je me remonte, il me faut ensuite trois pilules magiques pour que je puisse aller dormir. Ça me lâche qu’avec ça. Alors que c’est clair, trois vodkas, une ligne, puis un truc à fumer et la tension lâcherait aussi sec.
Retour au silence. Et encore le téléphone. Cinq, quatre, trois, deux, un, je finis par le sortir de ma poche. C’est Marta. J’ai au total onze appels d’elle non répondus.
N’aborde pas l’amour avec cynisme car, entre sécheresse et déceptions, il est éternel comme l’herbe verte.
— Je suis obligé de la prendre.
Je me lève de la banquette et ressors dans le couloir.
— Où es-tu ? demande ma femme.
— Moi ? À… avec le groupe. C’est-à-dire en thérapie.
— Piotr est avec toi ?
— Non. Il n’est pas avec moi.
Je pourrais ajouter que sa question est rhétorique, qu’est-ce qu’il aurait à faire ici avec moi. Mais je n’ajoute rien parce que je sais qu’il vient de se produire quelque chose de terrible.
Sauf que j’ai peur de le lui dire.
Elle devra trouver toute seule.
— Son téléphone est en dérangement. Depuis hier.
— Va voir chez eux, dans l’appart.
Je mens parce que je ne sais pas faire autrement.
— J’y suis allée. C’est ouvert, et personne à l’intérieur.
— Appelle Kinga.
— Elle est en Espagne depuis la semaine dernière.
— Ah oui, elle est en Espagne. C’est vrai.
Je le savais peut-être, mais ça a dû tomber dans un des mille trous que j’ai dans la tête. Marcin Kania, me dis-je. Je retourne dans ma tête mon nom et mon prénom jusqu’à ce qu’ils deviennent des formules dénuées de sens. Marcin Kania. Quand Dieu a créé Marcin Kania, il a voulu faire une expérience.
— Tu es là ?
— Oui.
— Tu comprends que je suis en train de te parler ? Leur appartement est ouvert. Il n’y a personne à l’intérieur.
Bien sûr que je le sais. Mais Marcin Kania ne sait pas dire la vérité.
— Il est peut-être sorti quelque part. Attends-le. Il va peut-être revenir.
— Viens ici.
— Je suis… je suis en thérapie.
— Viens, parce que je dois appeler la police.
— Attends. Tu n’as aucune police à appeler.
— Il le faut.
— Marta, n’exagère pas. Il n’a pas huit ans. Ce n’est pas comme s’il n’était pas rentré de l’école.
— Ne me dis pas ce que je dois faire.
— Marta, je sais que tu te fais toujours du souci pour lui…
— Ne me dis pas ce que je dois faire, merde ! gronde-t-elle.
Évidemment, je ne lui dis pas, mais cette fois, elle a raison. Il est arrivé quelque chose de terrible. Je ne m’en souviens absolument pas, mais je le sais. Et je le sens toujours en moi. Comme si j’avais avalé une aiguille.
— Je m’excuse, Marta, mais j’ai encore bu, Marta.
Ça sort de moi tout seul. Elle se tait, un temps long comme une nuit d’insomnie. Elle finit par dire :
— Dans combien de temps tu seras là ?
— Tout de suite.
Je raccroche.
Lorsque je me rassois sur la banquette, le mal de tête redouble de force, des poings invisibles viennent me cogner le crâne des deux côtés, avec en plus cette soif épouvantable. Satan parle maintenant d’une fille qui envoie sur Instagram des photos d’elle toute nue, et menace de les envoyer aussi à sa femme s’il ne lui donne pas rendez-vous.
— Je lui ai dit que ma femme aimait aussi regarder les jolies nanas.
Il rit. Et tout le monde rit. Je suis le seul à ne pas rire.
Jarek fait signe à Satan que ça suffit avec ces petites blagues. Il se tourne vers moi. Les autres l’imitent.
— Vous n’en pouvez plus d’attendre, c’est ça ? dis-je en soupirant.
— Qu’est-ce que tu nous apportes, Marcin ? demande Jarek.
J’ai les chaussures qui s’enfoncent dans le sol jusqu’aux chevilles. Je ne peux plus me lever ni sortir d’ici. La supérette. Les traces noires au mur. La douleur. Le fracas. Les coups de poing sur le crâne, de l’intérieur.
Ils sont tous contre Marcin Kania, où qu’aille ce malheureux. La vie entière, tout le cosmos, tout. Cette grande déveine est née avec le système solaire.
Développe ta force d’âme, qu’elle te défende en cas de malheur soudain.
Le téléphone, encore. Je sais pourquoi. Elle vient sûrement d’allumer la lumière dans la cuisine et de voir ce qu’il y a sur le plancher.
— Marcin, alcoolique, drogué, accro aux jeux, sexolique, dis-je. Il est arrivé quelque chose de terrible.
— Ça se voit, lance Sylwia.
— Oui, mais je ne sais pas quoi. Je me suis réveillé dans l’appartement de mon fils. Et de sa femme. Dans une mare de sang. Je ne sais pas s’il s’agit de mon sang. Non, je n’ai pas été à l’hôpital.
Je ferme les yeux. Je ne veux pas tomber dans leurs regards. Pendant le tour de parole, on ne peut pas porter de jugement avec des mots, dire qu’untel a mal fait, ou bêtement, ou intelligemment, et donc tout le monde se rattrape avec le regard.
— Je ne sais pas où est mon fils. Ma femme le cherche, elle est terrifiée. Je ne lui ai pas encore dit… que je me suis réveillé dans son appartement. J’ai peur. J’ai peur de lui dire.
Quelqu’un veut faire un commentaire, j’entends une sorte de bredouillement, mais Jarek fait taire ce quelqu’un.
— Je l’ai retrouvé au dîner. Il voulait me dire quelque chose. Je n’ai aucune idée de quoi. La dernière chose dont je me souvienne est que nous étions au restaurant.
— Tu étais sobre ? demande Jarek.
— À ce moment-là, oui, encore.
J’ouvre les yeux. Ils me fixent, mais il n’y a dans leurs regards ni opinion ni jugement. Il y a autre chose. Au début, je ne comprends pas quoi. Je me recule contre le dossier, je prends une inspiration profonde.
Ne torture pas ton imagination. Beaucoup de peurs naissent de l’ennui et de la solitude.
— Je n’ai aucune idée de ce que je dois faire.
Eux non plus ne savent pas. Même Jarek. Comment sauraient-ils ?
— J’ai peur de lui dire. J’ai peur de tout, fils de pute que je suis.
J’ai peur de dire ça, donc je chuchote, mais tous peuvent entendre.
J’attends que Jarek me dise : ton langage. Mais Jarek garde le silence, et là, je comprends. Eux aussi ont peur.
— La dernière chose dont je me souvienne, c’est que nous sommes au restaurant, et que mon fils se met à me dire qu’il me hait.
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