Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 327
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées et tranquilles, la fièvre d’aventures qui avait brûlé l’âme des guerriers de Clodion fit de nouveau ébullition chez leurs descendants. A l’appel des prédicateurs, les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur les pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur en Palestine; d’autres, se trouvant à l’étroit dans la ruche flamande, prirent le chemin de l’Allemagne, et allèrent demander de nouveaux foyers aux régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, les Francs de Flandre se retrouvèrent sous l’empire des sentiments passionnés qui avaient rempli la jeunesse de leur nation, et revécurent ces jours d’ardentes espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette époque que des critiques ont cru pouvoir dater la première rédaction d’une cantilène pleine de fraîcheur, où peut-être s’exhale encore la dernière vibration du chant de Clodion:
Naar Oostland willen wij varen[224]
Naar Oostland willen wij heen!
Al over die groene heide
Vrisch over die heide,
Daar is er een betere stêe!
[224]
Nous partons pour l’Ostland!
Pour l’Ostland nous partons,
Par la verte bruyère
Gaîment par la bruyère!
C’est là qu’il fait bon vivre!
Willems, Oude vlaemsche liederen, p. 35 et suiv., avec la note de
l’éditeur.
Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte sous laquelle Grégoire de Tours nous a conservé l’histoire de Clodion, de dire la part qui y revient à la réalité et à la légende. Un fait cependant est certain, c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la conquête de la Gaule Belgique. Le seul texte où, en dehors de la chronique de Grégoire, le nom de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une vivacité de couleur bien rare au Ve siècle, une page de l’histoire de cette conquête franque. Clodion avait pénétré avec son armée dans les vastes campagnes de l’Artois. Campés auprès du Vicus Helena, les guerriers francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, lorsque soudain, par la chaussée, Aétius déboucha dans la vallée pleine de chansons et d’appareils de fête. En un clin d’œil, le désordre des combats succède au désordre de la noce; la jeune fiancée tombe avec son époux aux mains des vainqueurs, et les Francs sont refoulés[225]. Cet épisode de la carrière militaire d’Aétius se place vers 431; il s’accorde donc parfaitement avec la source orale de Grégoire, en ce qu’il nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois et guidée par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il nous fait assister à un échec des armes franques, qui, loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la Somme, auraient été arrêtées au nord de l’Artois.
[225] Sidon. Apoll. Carm. V, 214 et suiv.
Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance qui sépare l’épopée de l’histoire. Oubliant tous les épisodes qui ont pu suspendre la marche victorieuse des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef romain, la chanson franque n’a retenu les choses que d’une manière vague et générale, et a fait de l’occupation de la Gaule Belgique l’objet d’une seule campagne victorieuse[226]. Nous voyons par le récit de Sidoine qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait d’ailleurs pas comment les choses se sont passées après le succès remporté par Aétius. Il peut avoir traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, et leur avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, comme fit Julien en 358 après sa victoire en Toxandrie. Clodion, d’autre part, peut s’être étendu vers le sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou de confédéré.
[226] C’est un procédé peu critique que celui de Huguenin, qui,
cousant ensemble la tradition légendaire et les textes historiques,
écrit ce qui suit, p. 14: «Nous apprenons de Grégoire de Tours
qu’après avoir réintégré ses tribus sur le sol de la Gaule, Clodion
se retrancha dans la forteresse de Dispargum, sur les limites (V.
ci-dessus p. 118, n. [192]) de la Toxandrie et du territoire romain.
De là il envoya des éclaireurs pour reconnaître la situation de
Cambrai, qui dominait le cours supérieur de l’Escaut dans la
deuxième Belgique. D’un bond rapide, le chef salien se saisit de la
cité, s’empara de Tournai, et se dirigea ensuite vers le bourg
d’Helena, dans le territoire d’Arras.»
Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement qu’il faut faire remonter l’extension la plus méridionale prise par la race franque dans sa patrie flamande. Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. Tournai et Cambrai mêmes, ces conquêtes de la première heure, ne reçurent qu’un assez faible appoint de population franque, car ces localités ne cessèrent de rester romanes de langue. On peut en dire autant de Boulogne et de Térouanne, bien que les flots des agriculteurs francs soient venus, pour ainsi dire, battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales, que nous voyons cernées au moyen âge par des groupes de localités ne parlant que le flamand[227].
[227] Je renvoie, pour la preuve de ces allégations, à mon mémoire
_Sur la frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la
France_, qui paraîtra prochainement dans les _Mémoires couronnés de
l’Académie de Belgique_.
J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination de la population romaine de Cambrai par les Francs, telle qu’elle semble admise par le Liber Historiae, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou, pour mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser pour compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, dans aucun cas, puisée dans la chanson populaire, qui, selon toute vraisemblance, lui est restée inconnue. Les habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous montre le fond de la population de ces villes composé, à toutes les époques, d’éléments romans sans mélange.
CONCLUSION.—La chanson de Clodion raconte avec quelques exagérations épiques les conquêtes de ce roi, laisse de côté tous les détails peu poétiques ou peu glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être sur plusieurs années. Prise dans son ensemble cependant, elle est historique, ainsi que cela résulte du remarquable accord entre la tradition populaire recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont il ne paraît pas avoir eu connaissance.
CHAPITRE V
Mérovée.
Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle de leur dynastie. Leurs rois étaient les descendants des dieux: c’était leur principal titre à l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau titre de noblesse de la nation elle-même. De là les nombreuses traditions poétiques sur les généalogies royales. Les Francs ont eu la leur, que je vais exposer d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant cru devoir la passer sous silence.
Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la dynastie mérovingienne.
Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition, dont, au VIe siècle, l’Origo Gentis Langobardorum nous a reproduit la forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une Historia Langobardorum qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’_Origo_.
Origo Gentis Langobardorum, c. 1.
Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut
daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens: Quos sol
surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum
duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super
Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset
propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles
et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae
et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit
Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus
contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et
mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait: Qui
sunt isti Longibarbae? Et dixit Frea ad Godan: Sicut dedisti nomen, da
illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset
vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis
Langobardi vocati sunt.
Histor. Langobardorum. (Codex Gothanus.)
Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum,
exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt
reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab
extremis Galliae finibus; juxta eundem fluvio primis habitatio et
proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela,
nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi
nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa.
[228] Erreur: c’est Isidore de Séville Etymol. IX, 226:
Langobardos vulgo ferunt nominatos a prolixa barba et numquam
tonsa. Vindilicus amnis ab extremis Galliae erumpens, juxta quem
fluvium habitasse et ex eo traxisse nomen Wandali perhibentur.
Ce passage nous montre la raison du rapport établi par notre
auteur entre les noms des Lombards et le Vindelicus: il croyait à
l’identité des Vandales et des Winiles ou Lombards, et il
s’est figuré que c’était encore de ces derniers que parlait S.
Isidore. (Voir Script. Rer. Langob., éd. Waitz, p. 8, n. 2.)
Paul Diacre, Historia Langobardorum, I, 8.
Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam: quod accedentes Wandali
ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se
illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc
accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam
postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos
crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo
cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille
per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent.
Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret
dixisse: Qui sunt isti Longibarbi? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus
nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam
concessisse.
Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non
potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur.
9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine
cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta
illorum linguam lang longam bart barbam significat. Wotan sane,
quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos
Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur;
qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in
Graecia fuisse perhibetur.
Frédégaire, III, 65.
Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de
Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et
liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes
fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni,
que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum
praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius
virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo
quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae
valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse: Haec sunt
Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem
fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent: Qui instituerat
nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem
Pannoniae invadunt.
On le voit, l’_Origo_ et Paul Diacre nous ont gardé le récit traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la naïveté du premier ni le sens historique du second; il n’ose, ni croire à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument, parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que ceci: les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a disparu: le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse, le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même. Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique.
Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison: nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le bistea Neptuni n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et l’expression Quinotauro similis fait allusion aux cornes que les Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre de divinités. Le aut a bistea aut a viro est une assez plaisante expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu, est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois, ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants: un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la dynastie franque[229].
[229] Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples
indo-européens. Sans essayer d’en faire l’énumération, je me
contenterai de signaler la curieuse ressemblance de la nôtre avec
une tradition lombarde sur la reine Théodelinde, qui est rapportée
par les frères Grimm dans Deutsche Sagen, II, p. 47, mais qui est
anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée.
A quand remonte cette légende? Évidemment, elle est antérieure à la conversion du gros de la nation au christianisme: elle n’a pu naître que dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire, exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de Clodion: sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père? Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un démon! Était-ce Clodion alors? Il était bien plus facile d’admettre cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique: Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion[230]. On s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement: «Je connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable, et qui a pour elle de bonnes autorités.»
[230] De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. Greg.
Tur., II, 9.
[231] Déjà le Liber Historiae interprète les paroles de Grégoire
dans ce sens qu’il existerait une version d’après laquelle Mérovée
ne serait pas le fils, mais seulement le parent de Clodion, et c’est
cette version qu’il adopte: _Chlodione rege defuncto, Merovechus de
genere ejus regnum ejus accepit_ (c. 5). Une généalogie des rois
mérovingiens, qui semble être du VIIIe siècle, et que l’on trouvera
reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de
plus dans ce sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à
Clovis: _Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit
Chlodebaudum. Chlodebaudus genuit Chlodericum, Chlodericus genuit
Chlodovaeum et Chlodmarum._ On le voit, Mérovée est tout simplement
éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric (= Childéric) à un fils
de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en tient à la
version du Liber Historiae: Post haec Chlodione rege vita
decedente Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula
suscepit. Un vieil auteur cité par Fauriel qui ne le nomme pas: Quia
sine filio fuit (Chlodio) successit ei in regno nepos ejus Meroveus.
De même les chroniques de Saint-Denis: Après lui (Clodion) régna
Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage
(Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la
plupart des chroniqueurs du moyen âge; je le retrouve encore dans
Robert Gaguin: Compendium de Francorum gestis, f. III. Fauriel s’y
est laissé prendre, et écrit: «Grégoire de Tours reconnaît qu’il y
avait de son temps des hommes qui affirmaient que Mérovée était,
sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, de sa famille, mais
il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, et
semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215)». Fauriel va même
plus loin et fait état du témoignage de certains chroniqueurs que
lui-même dit «_de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire_», et
d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils et Mérovée n’était que
son neveu (_Hist. de la Gaule mérid._, p. 216). Von Sybel aussi
croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par
Grégoire, et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au
VIIIe siècle, pour conclure en faveur de son système, d’après lequel
l’existence d’une famille royale chez les Francs n’est pas prouvée
avant Childéric.
La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que signifie-t-elle? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le fils de la mer? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc mari, et il est peu probable que l’_umlaut_ ait atteint dès lors l’_a_ radical d’un mot pour en faire un e[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de Merovingi porté par les princes de la dynastie; aussi Frédégaire a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende: Per eo regis Francorum post vocantur Merohingii. Nous ne sommes donc pas ici en présence d’une fantaisie étymologique; les Francs du Ve siècle n’avaient pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un caractère trop archaïque pour cela; elle est l’expression d’un sentiment national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu: voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins.
[232] Waitz, Verfassungsgeschichte, t. II, p. 33.
[233] Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y
reproduis est précédé immédiatement des lignes suivantes: «Fabulam
hanc ex nomine Merovei ortam esse certum est. Mer enim mare, et
sax. veh vel german. vieh bestiam, pecus vel animal notat, unde
si compositum facias Mervich et latinobarbare Meroveus id
designabit animal marinum sive bestiam Neptuni.»
[234] K. Müllenhoff, Die Merovingische Stammsage dans Haupt,
Zeitschrift für deutsches Alterthum, t. VI.
Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique inventé pour rendre compte du patronymique Meroving? Ceux qui le prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu. Les rois francs seraient des Merwings, c’est-à-dire des descendants de la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs devaient leur nom à Merovech, c’est Meroveching qu’ils devraient s’appeler; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui écrivent unanimement Meroving.
Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de Meroving, celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on continuait de se servir du suffixe -ing pour former des noms patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le nom de Merovech à travers celui de Meroving. C’est toujours un nom propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -ing, et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême. Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et Meroving serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition fort gratuite. Il se trompe également en niant que Meroving vienne de Merovechus, parce qu’il ne présente pas la forme Meroveching; Meroving n’est, en effet, que la contraction de la forme Meroveching, après la chute de l’aspirée ch, qui a produit la forme intermédiaire Meroving. Si les formes Meroveching ou Meroving n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est très rare: Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le Liber Historiae ne l’offrent qu’une seule fois chacun; après cela, on ne le trouve que dans le Vita Columbani de Jonas, dans le prologue de la Lex Alamannorum et Bauariorum, dans le Vita Agili, dans le Vita Karoli d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques tudesques; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence d’une forme Meroveching. La chute de l’aspirée ch apparaît dès le VIIe siècle dans Meroveus, Chlodoveus, etc., à plus forte raison devait-elle avoir lieu de bonne heure dans Meroveching, forme où l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que Meroving se rattache bien à Merovech par un hypothétique Meroveching est fournie par le poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme Merovioing, dérivé de Merovio qui est lui-même la forme saxonne du Merovich franc[237]. Meroving est donc bien, quoi qu’en dise Müllenhoff, le patronymique de Merovech. Et il reste constant que les Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que celui-ci soit historique ou purement légendaire.
[235] Frédég., III, c. 9: Meroveum, per eo regis Francorum post
vocantur Merohingii.
Liber Historiae, c. 5: Ab ipso Merovecho rege utile reges
Francorum Merovingi sunt appellati.
Jonas, Vita Columbani, c. 57: Aiebant enim nunquam se audiisse
Merovingum in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse.
Eginhard, Vita Karoli, I, in init.: Gens Merovingorum, de qua
Franci reges sibi creare soliti erant.
Lex Bajuvariorum, tit. I: Regnum Mervungorum.
Mirac. S. Agili, c. 3: Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine
dicitur Francia, tenente jus regium.
Hariulf, Chronic. Centul. (Bouquet, III, p. 349): Intermisso
Sicambrorum vocabulo Merovingi dicti sunt.
Roricon (Bouquet, III, p. 4): A quo Franci et prius Merovinci dicti
sunt.
Beowulf, fitte XL:
Us waes â siddan
Merevioinga
Milti ungyfede.
C’est-à-dire: «Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été
refusée.»
Bachlechner a restitué le mot Merevioinga, et montre d’ailleurs
qu’il vient de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme
Osweoing de Osweo (Haupt, Z. f. d. A., VII (1849) p. 524 et
suiv.).
[236] Cf. les noms lorrains Créhange et Fleurange, formes
françaises de Krichingen et de Florchingen.
[237] V. Bachlechner, Die Merovinger im Beowulf dans Haupt,
Zeitschr. für deutsches Alterthum, t. VII (1849) p. 524 et suiv.
Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique; sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs, excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique. Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent fréquemment dans leur lignée: nous le voyons porté par des fils de Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II: cela est déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion, c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle? L’historicité incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion, et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse croire qu’il le considère comme connu de tout le monde: à le regarder bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins un document dans lequel il aura pu être mentionné: c’est le chant épique sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant. Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince. Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or, comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien; ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père de Childéric.
Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430, et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès; même le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille. De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire, Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne sont pas franques; elles concentrent l’intérêt autour du général romain, elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la conjecture pour le retrouver.
[238] Greg. Tur., II, 7.
Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle, devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé? Il n’est pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions mythologiques.
CHAPITRE VI
La jeunesse de Childéric.
Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de vert galant dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures de son enfance; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation avec son peuple; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons mérite un examen détaillé.
Je commence par les Enfances Childéric. Qu’on me permette de donner ce nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur Childéric, il dit: Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter liberavit[239].
[239] Frédég. III, 11.
Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions hunniques; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et de rois en tutelle.
Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied et par plusieurs poèmes du Heldenbuch, la place considérable occupée par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques, les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient été en contact avec eux; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige était habituée à respecter son repos sacré: en plein hiver, quand elle couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son tombeau[241].
[240] Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24),
sur la guerre de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et
surtout sur la bataille de Mauriac (c. 40): Nam, si senioribus
credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens,
peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus
imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens
factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim
vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti
sorte miserabili sorbebant, potantes sanguinem quem fuderant
sauciati. Il y a là plusieurs traits épiques, notamment le ruisseau
gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants: on retrouve le
dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en