Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 524
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[511] Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum
emicuit, ut magna in populis haberetur. Greg. Tur. III, 7.
[512] V. ci-dessus, p. 248.
[513] Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent
avoir été composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est
morte qu’en 587.
Il n’en est plus de même pour les événements d’ordre purement militaire qui se sont déroulés sur les champs de bataille, ou qui se sont passés hors de la portée du regard de Radegonde encore enfant. A supposer même que ce fût elle qu’on devrait considérer ici comme la source de Grégoire de Tours, ces faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique, attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la bouche populaire. Mais qui ne voit l’inutilité d’une telle supposition, alors que l’existence de chants épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour ainsi dire établie? Nous pouvons certes admettre, au moins à titre provisoire, que si, dans l’histoire que nous venons de lire, l’arbre généalogique des princes thuringiens et l’histoire de la jeunesse de Radegonde sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus par elle, en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes sont puisés à la source de l’imagination populaire, et ont retenu le caractère épique de tous les récits de cette provenance.
L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière de voir. Fidèle au procédé populaire, il se renferme dans quelques épisodes pleins de relief dramatique et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait connu la guerre de Thuringe par une source écrite, non seulement il ignorerait ces épisodes-là, mais il en connaîtrait d’autres plus précis et d’un intérêt plus historique, bien que d’une couleur moins éclatante. Qu’on se rappelle la manière dont il rapporte, probablement d’après les Annales d’Angers, deux autres guerres de Thuringe. Il consacre une ligne à celle que Clovis entreprit en 491: Nam decimo regni sui anno Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit[514]. Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, qui a eu lieu de son vivant: Eo anno rebellantibus Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto contra eos exercito, maximam eorum partem delevit, peragrans totam Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium praebuisset[515].
[514] Greg. Tur. II, 27.
[515] Id. IV, 10.
Voilà comment parle une source annalistique. Elle marque un résultat, elle fixe une date, elle ne se préoccupe pas de plaire ou d’intéresser. La chanson populaire, elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve d’autre intérêt que par rapport aux individualités poétiques qu’elle met en scène.
Je passe maintenant en revue les principaux faits qui m’autorisent à admettre l’élaboration poétique dont notre récit garde l’empreinte. D’abord la destruction du royaume de Thuringe est scrupuleusement justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique qui ne permet jamais à ses héros d’avoir tort. Si Théodoric marche contre Hermanfried, c’est parce que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites au roi franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui devait. Le grief de Théodoric contre Hermanfried est d’ailleurs le même que celui de Clovis contre Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi ennemi a un frère dont il veut se débarrasser et contre lequel il s’allie avec le roi franc; dans chacun, lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il trahit les serments par lesquels il s’est engagé envers son allié, et crée lui-même le juste motif du châtiment qui le frappera plus tard[516]. Cette similitude est-elle absolument fortuite? Je n’en voudrais pas jurer, et je crois ne pas me tromper en l’attribuant à l’action d’un même procédé poétique. Au surplus, deux versions saxonnes, celle de Widukind et celle de la Translatio, mettent également les torts du côté du roi des Thuringiens; seulement, allant déjà plus loin dans le sens épique, elles parlent d’un affront personnel fait par lui au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la conclusion que le grief de Théodoric doit avoir été réel, ou, tout au moins, qu’il doit avoir de bonne heure figuré dans les traditions des Francs comme dans celles des Saxons.
[516] V. ci-dessus p. 254 et suiv.
Le grief de Théodoric est même double, à en croire notre récit. Outre l’affront que lui a infligé Hermanfried, il a sur le cœur une expédition que les Thuringiens ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La guerre déclarée par les Francs à la Thuringe est donc des plus légitimes, et c’est le point capital pour l’esprit populaire, qui répète volontiers ici avec le roi: «_Ecce verbum directum habemus_, nous avons le droit pour nous!» A plusieurs siècles de distance, l’imagination populaire n’aura pas de préoccupation plus vive que de se convaincre de la justice de sa cause, et ses héros diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la parole de Théodoric:
Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort![517]
[517] Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. ibid. v. 1549.
Cette adaptation de tout le récit aux idées morales et aux prédilections patriotiques des Francs est une seconde preuve de son origine épique. En voici une troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, il y en a plusieurs qui rentrent entièrement dans la tonalité des récits populaires; ce sont: 1º la table à moitié couverte, 2º les allusions faites dans le discours de Thierry aux anciennes atrocités des Thuringiens, 3º les fosses creusées par les Thuringiens pour y faire tomber les Francs, 4º le pont de cadavres sur l’Unstrut. Je reprends rapidement l’examen de ces quatre points.
La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à demi la table où vient s’asseoir son mari, c’est que celui qui se contente de la moitié de son royaume peut bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous avons ici un exemple de ce riche symbolisme qui remplissait de ses manifestations variées la vie des barbares. Quiconque avait, n’importe de quelle manière, laissé attenter à son droit ou négligé de remplir un devoir était averti, par le langage muet des signes, d’avoir à se mettre en règle avec son honneur. Et voyez avec quelle persistance les usages germaniques les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein moyen âge et au milieu des populations romanes! Voici comment s’exprime un traité du XVe siècle sur l’office des Hérauts d’armes: «Se aucun chevallier ou gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, et estoit assis à table avec autres chevaliers ou gentilshommes, ledit roy d’armes ou héraut lui doit aller couper sa touaille devant lui, et lui virer le pain au contraire, s’il en est requis par aucuns chevaliers ou gentilshommes, lequel doit estre prest de le combattre sur cette querelle, etc.»[518] Et Alain Chartier dit de son côté que, du temps de Bertrand Duguesclin, la chevalerie était observée avec tant de discipline «que quiconque homme noble se fourfaisoit reprochablement en son estat, on lui venoit au manger trancher la nape devant soi.»[519] Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une tradition dès lors archaïque et tombée en désuétude, je citerai l’aventure du jeune Guillaume de Bavière, comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de l’Épiphanie 1395 à la table du roi de France avec un grand nombre d’autres princes, vit s’approcher de sa place un héraut d’armes qui coupa la nappe devant lui, ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table du roi siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et comme Guillaume protestait qu’il avait son écu, le héraut ajouta: «Pardon, seigneur, le comte Guillaume votre aïeul a été tué par les Frisons, et, aujourd’hui encore, il gît sans vengeance sur la terre de l’ennemi[520].»
[518] Cités par Ducange s. v. Mensale.
[519] Id. ibid.
[520] Jean de Leyde, Chronicon Comitum Hollandiae XXXI, 50, et
Willem Heda, Historia episcoporum Ultrajectensium cités par
Ducange l. l.
Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est question dans l’épisode existait dans l’antiquité germanique, n’est-il pas une preuve de son historicité, et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine légendaire du récit? J’aurai souvent l’occasion, au cours de ce livre, de rencontrer ou de prévenir cette objection, et j’y ferai toujours la même réponse. Une fois qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas, qu’aucune source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni par la mémoire populaire, et dès lors, la conformité de ses détails aux usages de la vie franque sera une preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est pas, en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais dans la vie quotidienne que l’imagination populaire va puiser les éléments de son tableau: s’il ressemble au passé, c’est parce qu’il est copié sur le présent, dont le passé ne se distingue pas beaucoup.
Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte attribué à Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse elle-même. Amalberge est, il est vrai, un personnage historique[521]. Nièce de Théodoric le Grand, elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe quelque chose du génie politique et des larges visées de son oncle, qui fait d’elle un grand éloge[522]. Procope, d’ailleurs, nous dit formellement que l’alliance conclue entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été dirigée contre les Francs[523]. A première vue, il serait donc bien naturel d’admettre qu’elle a dû intervenir ici, et cela serait d’autant plus admissible que la légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, lui attribue également le rôle d’instigatrice. Mais, quoi qu’il faille penser de l’influence d’Amalberge, un fait reste certain, c’est que l’épisode a passé par le moule de l’imagination populaire, et que les faits sont inventés. En effet, ils diffèrent totalement dans les deux versions nationales: dans la franque, Amalberge excite son mari à dépouiller son frère Baderic; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et à combattre son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que les deux récits peuvent être vrais également, et que chacune des deux nations n’en a retenu qu’un? Mais encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire populaire qui nous en est le seul garant, et que cette mémoire n’a pu que les élaborer conformément à son procédé instinctif. D’ailleurs, c’est l’invariable coutume de l’épopée de rapporter tous les faits d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès la plus haute antiquité, elle n’a pas connu de mobile plus puissant que le caprice ou la volonté d’une femme. Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la place assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde.
[521] Cassiod. Variar. IV, 1; Jordan. c. 58; Proc. Bell. Goth. I,
12, p. 65 (Bonn); Anon. Vales. 70 (éd. Eyssenhardt à la suite
d’Ammien Marcellin).
[522] «L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie,
une personne instruite, cultivée, distinguée non seulement par la
naissance, mais par toute la dignité de son sexe. Ses mœurs ne font
pas moins d’honneur à votre patrie que vos triomphes.» Cassiod.
Var. l. l.
[523] Proc. Bell. Goth. l. l.
Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs rappelés par Théodoric dans son discours à son peuple. Quelle est cette expédition des Thuringiens contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait commis tant d’horreurs? Grégoire ne nous en a mentionné aucune, et il est certain qu’il n’en connaissait pas. Il cite bien la guerre que Clovis a faite aux Thuringiens la dixième année de son règne, mais, loin d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et la guerre se termine par la défaite et par la soumission de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas lieu d’admettre que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois, comme le croit Arndt, les Tongriens[524]? Quoi qu’il en faille croire, il reste certain que Grégoire n’a pas connu l’expédition à laquelle fait allusion Théodoric, puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous apprenons pour la première fois des faits que le chroniqueur aurait dû raconter plus haut, s’il les avait connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie substantielle de sa tradition épique. Comme dans l’histoire du meurtre de Sigebert et de Chlodéric, comme dans celle des amours de Childéric et de Basine[525], c’est le discours qui conserve de la manière la plus fidèle la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne dont il est question dans le discours de Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans aucune autre source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler ailleurs, preuve et de la réserve qu’il garde toujours vis à vis de la tradition populaire, et de l’absence de tout indice chronologique dans le document qu’il a consulté. De toute manière, le caractère populaire du renseignement ne saurait être contesté.
[524] Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source
annalistique que Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a
guère lieu de supposer que Thuringiens soit ici pour Tongriens,
les écrivains romains n’ayant nulle part, à notre connaissance,
employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait supposer,
d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les
Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il
dire que Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la
mort de ce roi, nous les trouvons encore en possession d’une entière
indépendance? Et puis, le moyen de croire que Clovis aurait combattu
en Thuringe avant d’avoir dompté les Allamans, avant d’avoir annexé
les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût dû passer sur le corps
pour arriver à eux! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici de cette
partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne
semble pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens.
[525] V. ci-dessus p. 199 et 298, et cf. p. 15.
Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut me faire à l’occasion de chacun des discours mis par Grégoire dans la bouche de ses personnages. Ces discours, dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire, qui aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses héros à la première personne: c’est chez lui une habitude courante, et la liste est longue des discours qui sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent d’aucune manière être considérés comme historiques. J’accorde cela fort volontiers, mais je maintiens qu’il y a des exceptions, et que nous en avons une ici. D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait tout au moins accorder l’origine traditionnelle du fond, et c’est tout ce qu’il faut retenir. Dans l’espèce, il importe peu que la chanson épique ait fait parler Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis dans sa bouche l’évocation des atrocités commises autrefois par les Thuringiens; ce qui importe, c’est d’établir que ces atrocités ne sont pas de l’invention de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une place quelconque du chant épique auquel il a emprunté cette histoire. Cette observation faite une fois pour toutes, je continue.
Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une couleur hautement poétique, et nul ne s’avisera, je pense, d’y voir le produit de la seule imagination du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire que des atrocités comme celles qu’il raconte soient invraisemblables, et qu’on ne puisse pas en trouver des exemples tout aussi répugnants dans des faits historiques avérés; je dis que tracé avec une couleur si vive et avec un dessin si net, par un homme appartenant à une génération fort éloignée du temps où les faits sont censés avoir eu lieu, le récit est l’œuvre de l’imagination poétique et nullement celle de la mémoire historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille matière n’invente que ce qui est conforme aux mœurs et à la réalité; la vraisemblance intrinsèque du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée comme une preuve de sa réalité, elle en est une, tout au plus, de la fidélité avec laquelle l’imagination copie ou reproduit le réel.
J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens pour y faire tomber les Francs. Ce stratagème figure souvent dans l’histoire des guerres entre peuples, et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été fait emploi[526]. Mais la plupart des récits où on en parle sont légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège semblable se présentait trop facilement à l’esprit poétique pour qu’il résistât au plaisir de le supposer, là surtout où le souci de la gloire nationale suggérait cette facile explication de la défaite[527].
[526] Je citerai notamment: le stratagème des Normands au siège de
Paris, Regino, Chronicon a. 887; celui de la ville de Crémone
assiégée par Frédéric Barberousse, Günther, Ligurinus; celui du
roi Frotho de Danemark en guerre avec les Curètes (Saxo Grammaticus
II, p. 39, Holder); celui du comte Florent de Hollande à Dordrecht
(Vossius, Annal. Holland. I, p. 44); celui des Flamands à la
bataille de Courtrai (Pirenne, _La version flamande et la version
française de la bataille de Courtrai_ dans _Comptes-rendus des
séances de la comm. roy. d’hist. de Belg._ IVe série, t. XVII).
[527] Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo
lui-même ne s’expliquât également, sinon par une fosse creusée
exprès, du moins par un profond ravin où la cavalerie française
serait allée se précipiter et s’écraser:
«Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre
droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur
effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout
à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les
canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre eux et les
Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.
L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à
pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son
double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y
poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en
arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les quatre pieds en
l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer,
toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise
pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne
pouvait se rendre que comblé: cavaliers et chevaux y roulèrent
pêle-mêle, se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair
dans ce gouffre, et quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants,
on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade
Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la
bataille.» Les Misérables IIe part., liv. I, ch. 9.
Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains
allemands ou anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer
l’importance de la prétendue cause de défaite mise en avant par
Victor Hugo, mais celui d’historiens français tels que Thiers, ou
encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le thème du chemin
creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité:
«Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés.
Les boulets, puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir.
Ils atteignirent la crête. Ney les dirigeait, en suivant le côté
ouest du contrefort où prenait naissance le vallon de Goumont et
celui de la Haie Sainte. _Il évitait ainsi d’aller tomber dans la
partie encaissée du chemin d’Ohain._» (_Hist. de la campagne de
1815_, p. 278, Bruxelles 1857.)
Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre tous ces épisodes de fossés creusés dans lesquels vient se précipiter et périr un ennemi imprudent; on les trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout particulièrement, de la fameuse histoire des chevaliers français venant s’écraser dans les fossés de Groeninghen, comme l’a démontré, d’une manière péremptoire selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous[528].
[528] M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce
renseignement dans son Mémoire sur la bataille de Courtrai (dans
les _Mém. prés. par div. sav. à l’Acad. des Inscript. et B.
Lettres_, Ire série, t. X, 1891); il ne m’a pas convaincu. La
question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la
plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par
les Flamands pour y faire tomber les Français, et si la bataille a
été gagnée grâce à ce stratagème.
Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète l’aspect poétique du récit et y imprime, pour ainsi dire, le cachet authentique de l’origine populaire. Une figure de langage ou une exagération de narrateur prise pour un fait réel, et transportée dans le récit de la bataille comme le fait le plus important à noter: voilà le pur esprit épique!
Nous rencontrons souvent cette conception pour ainsi dire typique du génie populaire. Déjà les Romains racontaient qu’à la bataille de Cannes, l’armée d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont de cadavres[529]. L’encombrement du champ de bataille par les cadavres des morts est rendu dans les écrits du moyen âge de diverses manières qui se rapprochent beaucoup de celle-là.
[529] Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de
cadaveribus jussu ducis factus in torrente Vergelli, modii duo
annulorum Carthaginem missi dignitasque equestris taxata mensura.
Florus II, 6, 18.
Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat,
in flumine Vergello corporibus Romanis ponte facto exercitum
transduxit, ut aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum
egressum terra quam maritimarum Neptunus experiretur. Val. Max. IX,
2, § 2.
J’ai souligné dans ces deux passages jussu ducis et ponte facto,
desquels il me paraît résulter que ces deux écrivains classiques
n’ont pas bien compris la tradition populaire dont ils se font
l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal ce qui se trouve être le
résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes choses, la
littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire!
Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite d’une bataille navale, est tellement couverte de cadavres, que la flotte victorieuse ne peut plus avancer[530]. D’après la tradition gothique, le sang est répandu à tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, qu’il gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur le théâtre du combat[531]. Dans la bataille livrée par Théodoric II à son frère Théodebert, la cohue et le massacre furent tels que les cadavres restèrent debout sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des vivants qui continuaient de combattre[532]. Dans la bataille que le même livra à Clotaire II, près de Dormelles, il y eut tant de morts et tant de sang versé que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le sang figé, ne put plus couler[533]. L’histoire légendaire de la Pologne nous parle d’une victoire de Boleslas Chrobry, après laquelle on ne put traverser la plaine qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug roulait des flots de sang[534]. Au passage d’une rivière par l’armée du même prince, la multitude compacte des soldats ne laissait plus apercevoir les flots: on eût dit que les soldats passaient une route à pied sec[535].
[530] Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis
impedimentum expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec
minus scutorum hastarumque fragmenta jactante estu universum maris
constraverant sinum… Igitur medii obstrictae cadaveribus hesere
puppes, etc. Saxo Gramm. Gesta Danorum V, p. 156, Holder.
[531] Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili
ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus
est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus
insolito, torrens factus est cruoris augmento. Jordan. c. 40.
[532] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec
aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab
uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra
se priliabant, cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis
jacerint, sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi
viventes. Fredeg. IV, 38.
[533] Liber Historiae c. 37. Tantus populus ibidem caecidit ut ipse
fluvius de corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non
valeret pro sanguine coacolata.
Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute
sur l’origine épique de son récit: In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini
gladio evaginato super ipso populo.
[534] Chronicon Polonorum I, 7. Tanta fuit ibi militum flumen
transeuntium multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed
quaedam itineris siccitudo. (Pertz, Script. IX, p. 430 et 432.)
[535] Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel,
Forschungen IV, p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les
textes modernes que j’ai reproduits ci-dessus, se persuade que c’est
pour faire étalage de son érudition classique que Grégoire mentionne
ici un pont de cadavres.
Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour que Théodoric veut jouer à Clotaire, et de la manière dont, après avoir vu sa ruse déjouée, il parvient à se tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De pareils traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. Celui qui ne voit pas derrière le rideau de cette fiction passer les pieds du génie populaire, celui-là, j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce livre, et je n’écris par pour le convaincre.
L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire raconte et admet comme vrai que Théodoric a attiré Hermanfried à Tolbiac par des promesses, qu’il l’y a retenu par des présents, et que le malheureux prince thuringien a péri précipité du haut des murs de la ville, un jour qu’il y conversait avec le roi franc. «Mais, dit-il, nous ne savons pas qui l’a fait tomber; beaucoup croient retrouver ici la perfidie manifeste de Théodoric.» Nul doute, pour quiconque sait lire, que Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre une source populaire dont il se refuse à admettre tout le contenu. Il éprouve du scrupule à accuser le roi d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi peu sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de l’assertion, et la laisse pour compte à ceux dont il la tient. Son multi tamen adserunt, tout comme, plus haut, le tradunt enim multi à l’occasion de l’origine des Francs[536], ou le quidam adserunt au sujet de la descendance de Mérovée[537], désigne ici la tradition populaire, qui lui a déjà plusieurs fois inspiré une défiance instinctive[538]. Peut-être a-t-il eu encore une autre raison pour prononcer son ignoramus. La variante de Frédégaire, attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, pourrait faire croire qu’il y avait au moins deux versions, et que le fils et le père, à cause de leur succession et surtout de la quasi-identité de leur nom, ont été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé si souvent dans l’épopée germanique[539]. Si Grégoire a déjà connu la double version, quoi d’étonnant qu’il ne se soit pas prononcé? Je dois cependant ajouter qu’à mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la version de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de Grégoire que coexisté avec elle. En général, une tradition orale n’a pas de gloses, et ne se charge pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je ne sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion du Liber Historiae, racontant que Théodoric fit mourir aussi les enfants de Hermanfried. Ce serait s’aventurer que de croire, sur la foi de ces paroles, que l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire, il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique détail ajouté par lui est dû, sans doute, au travail purement conjectural et explicatif qu’il fait sur le texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples. Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que la chanson vivait encore à l’époque de Frédégaire, et que la substitution épique de Théodebert à Théodoric remonte à une époque fort rapprochée de leur existence historique.
[536] V. ci-dessus p. 102 et 103.
[537] V. ci-dessus p. 152.
[538] Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage
de Grégoire de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour
faux. Ampère (_Hist. litt. de la France avant Charlemagne_, 2e édit.
II, p. 281) voit ici _une sorte d’ironie au fond de la narration de
Grégoire_, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en tenir
sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement
la nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de
l’ironie, et c’est ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir
prendre vis à vis des traditions épiques. D’après Lippert o. c. XV,
p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric a essayé de ne pas
porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter par
autrui; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir
combiner les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric
qui a commandé le crime et Théodebert qui l’a perpétré: et si
Grégoire ne parle pas de ce dernier, c’est peut-être parce que, tout
en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection qu’il a
manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la
rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à
ce que le crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y
voir le fait d’un hasard malheureux. (_Die Thüringische
Katastrophe_, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de côté la tentative
de Fischer, _Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen
Reiches_, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire le
Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de
cette dernière localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il
est réfuté à suffisance par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes.
[539] K. Müllenhoff, Die Austrasische Dietrichssage. Cette confusion
explique peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la
victoire remportée sur Chochilaicus sous le règne de son père
Théodoric. On verra plus loin qu’elle a persisté pendant tout le
moyen âge, et que sous les noms de Hugdietrich et de Wolfdietrich le
père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre.
Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit qui vient d’être analysé soit le résumé d’une seule et même chanson épique. Il n’y règne, en effet, ni unité ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous les yeux au moins trois sources différentes. La première guerre de Thuringe, causée par les intrigues d’Amalberge, est l’objet d’un récit complet qui ne paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, puisque Théodoric, après avoir rendu tant de services à son allié thuringien, se voit trompé par lui, mais ce manque de fidélité à la promesse faite couvre de honte le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux yeux du peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de sa générosité. En effet, l’épopée, qui glorifie la ruse chez le héros national quand elle réussit, la flétrit dans les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans l’espèce, elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste grief que le magnanime souverain avait contre des ingrats, et préparait ainsi les esprits à l’idée d’une revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même situation que dans l’histoire de la première guerre de Burgondie: là aussi, on nous a montré Clovis victorieux, dupé, il est vrai, par un intrigant, mais parce qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple un motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils pourront.
Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre de Thuringe, plus sanglante et plus décisive, et qui se termine par le splendide triomphe des armes franques. Ce récit est absolument indépendant du premier; une preuve manifeste en est dans le discours de Théodoric, qui a été analysé plus haut. Ce discours, en effet, rattache l’épisode non à la première guerre de Thuringe, que la source ne semble pas avoir connue, mais à une expédition hostile que les Thuringiens auraient faite en pays franc, et que les Francs auraient encore à venger. Il est vrai que le discours mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long exposé, en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré du manque de fidélité de Hermanfried à sa promesse: Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus est fefellit et omnino haec adimplere dissimulat. Mais ces paroles, qui ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient de faire à son peuple, sont même entièrement inintelligibles dans sa bouche: il est probable qu’elles ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se rappelle l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux récits d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, et trahit la diversité de provenance des deux narrations rattachées entre elles.
De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le récit de la seconde guerre ne se rattache pas à ce qui suit. Il trouve sa fin logique dans la défaite des Thuringiens et dans la conquête de leur pays par les Francs: Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt et in suam redigunt potestatem. Puis viennent des renseignements qui ne sont certes pas puisés à la source populaire, mais qui font partie des souvenirs personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont un tour bien historique:
Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii regis secum captivam abduxit sibique eam in matrimonio sociavit, cujus fratrem postea injuste per homines iniquos occidit. Illa quoque ad Deum conversa, mutata veste, monastirium sibi intra Pectavensem urbem construxit. Quae orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in tantum emicuit, ut magna in populis haberetur[540].
[540] Greg. Tur. III, 7.
Et c’est après cela seulement que commence un troisième et dernier récit, indépendant de tout ce qui précède, et consacré aux ruses et aux artifices de Théodoric. Ce récit est d’une pièce, et le passage où il est question du piège tendu par Théodoric à Clotaire en faisait sans doute partie dès l’origine, bien qu’à première vue il y semble étranger. S’il en était autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire aurait coupé de la sorte l’histoire de la guerre de Thuringe et des destinées de Hermanfried, alors qu’il eût été si simple d’achever d’abord toute cette histoire, pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant un échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel était du moins l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, c’est que sa source elle-même lui en imposait une autre.
De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en question s’est passée lorsque les rois francs étaient encore en Thuringe (_cum adhuc supradicti regis in Thoringiam essent_): où aurait-il appris cela, sinon dans la source même qui lui a fait connaître l’épisode?[541]
[541] M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une
espèce de fableau indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre
opinion se défend fort bien: «Jo non oserei escludere che questa
atroce commediola non potesse far parte del poema delle guerra
turingica. La nota comica non è pur nulla aliena dall’epopea eroica:
testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della stessa
Iliade.» O. c. p. 106.
Qu’on ne se figure pas que cette source doive être considérée comme une satire inspirée par l’hostilité à la personne de Théodoric. Je crois, tout au contraire, que c’était une chanson en son honneur. Le public tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son souverain supérieur par la ruse à tous ses adversaires; de même qu’il glorifiait Clovis abattant sans scrupule les membres de sa famille et trouvant encore le mot pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de même, ici, il ne devait pas redire sans satisfaction des aventures où Théodoric montre sa maîtrise aussi bien dans les subtilités de la ruse que dans les exploits de la guerre[542]. Il est vrai qu’en définitive la ruse de Théodoric semble échouer, puisque Clotaire devine le piège et qu’il en coûte un beau plateau d’argent à son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une illusion: en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il parvenait à se faire rendre l’objet qu’il avait dû donner à son frère. Et c’est là ce qu’appréciaient chez lui les grossiers auditeurs de sa geste. La mention de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une manière approximative la patrie de notre chant: il vient des pays rhénans, du cœur de l’Austrasie. Tolbiac semble d’ailleurs avoir été un foyer poétique pour l’épopée franque; c’est là qu’une chanson nous a montré précédemment le roi Sigebert combattant contre les Alamans et blessé au genou[543]; c’est là que plus tard, dans une guerre fratricide que chantera également la poésie contemporaine, les deux petits-fils de Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante qui se soit jamais livrée de mémoire de Franc[544].
[542] Rajna l. l.
[543] Greg. Tur. II, 37.
[544] Fredeg. IV, 38.
Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, certains épisodes, particulièrement mis en relief, enfin, le discours de Théodoric et les motifs qu’il allègue pour justifier la guerre, voilà la part de l’élément légendaire et poétique. Mais la charpente générale de la narration repose, me semble-t-il, sur une base historique. Non seulement les événements étaient trop rapprochés encore pour pouvoir être fort défigurés par la bouche populaire, mais nous trouvons dans les faits les mieux attestés des points de raccordement avec cette tradition. Sainte Radegonde vit en plein jour historique; on connaît ses destinées, et on les trouve de tout point conformes à ce qui en est raconté ici. La concordance des légendes saxonnes du Xe siècle avec les traditions franques du VIe sur les faits principaux de la guerre atteste également le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. Enfin, un contemporain de Grégoire de Tours, Procope, raconte que Hermanfried fut tué par les Francs[545], et fait allusion, ailleurs, à la perfidie qu’ils ont montrée vis à vis des Thuringiens[546]. Tout cela prouve que si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de l’histoire, et que si elle a accentué la couleur des événements, elle n’en a pas fait disparaître les contours.