Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 16 sur 28 · partie 3/3

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Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 10

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le héros éponyme Francio n’appartient pas davantage au noyau primitif de la fiction troyenne, puisque, comme nous l’avons vu, il avait été imaginé pour rendre compte du nom des Francs à une époque où la légende de la filiation troyenne n’existait pas encore. Il n’a pas été créé avec la légende ni pour elle; il existait en dehors d’elle, avant elle, et c’est elle qui est allée le reprendre pour l’englober, parce qu’il fallait bien, si elle voulait rattacher les Francs aux Troyens, qu’elle y rattachât aussi leur héros éponyme. Aussi voit-on que, dans le récit de Frédégaire, Francio n’est pas donné comme un Troyen, ce qu’il sera plus tard; c’est un personnage que les Francs mettent à leur tête après qu’ils sont déjà sortis de Troie depuis longtemps, et que rien ne rattache au sang de Priam[735]. La fiction de l’origine troyenne est donc, à ses débuts, la fiction la plus pauvre du monde. Il ne s’y déploie aucun effort d’imagination, il ne s’y rencontre aucune trace de vitalité. Ce n’est pas une légende, c’est une conjecture. Elle peut se réduire tout entière à ces termes: «Les Francs descendent des Troyens.» Voilà tout. Encore est-ce la conjecture d’un homme prodigieusement ignorant, qui brouille de la manière la plus barbare les notions les plus élémentaires, et qui, avec une naïveté vraiment comique, se croit obligé de corriger ce qu’il prend pour des erreurs de sa source. Je remarquerai, en outre, que son langage ne laisse pas de doute sur sa nationalité. Il est de race franque, à preuve l’arbre généalogique par lequel il rattache les Francs non seulement aux Troyens, mais aux Macédoniens et à Alexandre d’une part, aux Turcs de l’autre; à preuve encore l’étonnante emphase avec laquelle il se plaît à noter, à diverses reprises, que les Francs n’ont jamais été domptés par personne. Pour retrouver un accent patriotique aussi fier, il faut lire le Grand prologue de la Loi salique: toute la littérature mérovingienne ne contient pas une autre page qui rende le même son[736].

 

[735] Je tiens à bien préciser ceci en opposition avec Roth qui écrit:

«Nicht gleichgültig ist es dass diese Namen (Francus Francio Franco)

überall nur im Zusammenhang mit einer Trojasage gefunden werden.» o.

c. p. 40. Lui-même se contredit en prétendant retrouver un Francus

dans la table ethnique du VIe siècle; mais cette autre erreur a été

rectifiée à suffisance par Zarncke, p. 268, n. 6.

 

[736] Attamen semper alterius dicione negantes… Post haec nulla gens

usque in praesentem diem Francos potuit superare, qui tamen eos suae

dicione potuisset subjugare. Ad ipsum instar et Macedonis, qui ex

eadem generatione fuerunt, quamvis gravia tolle fuissent ad trites

tamen semper liberi ab externa dominatione vivere conati sunt…

Franci hujus aeteneris gressum cum uxores et liberes agebant, nec

erat gens qui eis in proelium posset resistere. Fredeg. II, 6. Cf.

ci-dessus p. 121.

Mais où Frédégaire I, qui écrit vers 613, a-t-il trouvé l’histoire de l’origine troyenne des Francs? En est-il l’inventeur, ou existait-elle déjà avant lui? A cette question, les ingénieuses recherches de Heeger nous mettent à même de faire une réponse satisfaisante[737]. L’écrivain de 613 a inventé la légende de l’origine franco-troyenne, non d’une manière consciente et dans l’intention de tromper, mais, si je puis ainsi parler, fatalement, par suite de son énorme ignorance et parce qu’il s’est figuré la trouver dans sa source. Voici comment. Cette source est double. D’un côté, c’est la chronique de saint Jérôme; de l’autre, c’est un résumé partiel de cette même chronique, fait on ne sait quand ni à quelle intention, et dont l’auteur paraît avoir lu encore d’autres écrits[738]. C’est ce résumé que Frédégaire I avait en vue quand il écrivit dans son saint Jérôme: Postea per historiarum libros scriptum est qualiter, etc.[739]. En effet, le renseignement qu’il dit emprunter à ces historiarum libri figure précisément dans ce résumé, comme on va le voir à l’instant. Voici donc ce que cet écrit, utilisé par Frédégaire I en même temps que la chronique de saint Jérôme, disait à l’endroit où il arrivait à l’histoire de la destruction de Troie: Primus rex Latinorum tunc in ipso tempore surrexit, eo quod a Troja fugaciter exierant, et ex ipso genere et Frigas: fuerunt nisi per ipsa captivitate Trojae et inundatione Assiriorum et eorum persecutione, in duas partes egressi et ipsa civitate et regione. Unum exinde regnum Latinorum ereguntur et alium Frigorum… Aeneas et Frigas fertur germani fuissent.

 

[737] Heeger o. c. p. 18-23.

 

[738] Frédégaire I a fondu ce résumé partiel de saint Jérôme avec le

sien (Fredeg. I, 8), sans s’apercevoir que de la sorte il y avait

une partie de la chronique de saint Jérôme qui était résumée deux

fois: c’est cette circonstance qui a mis Heeger sur la voie de sa

découverte.

 

[739] Heeger, p. 24, suppose, non sans vraisemblance, que ce résumé

contenait des extraits d’Idatius, d’Orose, etc., et portait le titre

de Historiarum libri. Ainsi s’expliquerait la citation de

Frédégaire II.

C’est ce court paragraphe qui a été le point de départ des interprétations aventureuses de Frédégaire I. Dans ces Frigi de sa source, il a voulu voir les Franci, et de là toute la légende. Le Primus rex est devenu Priamus, Friga est devenu le chef des Francs. Les autres assimilations résultent d’autres bévues volontaires ou involontaires; il nous suffira de noter celle-ci, qui contient en germe toute la fiction. C’est donc, comme cela est si souvent arrivé dans l’historiographie, la bévue et non la fraude, l’interprétation erronée et non l’invention voulue qui est l’origine de la fiction franco-troyenne. On comprend qu’une fois créée, celle-ci se développa et s’enrichit. On lui trouva partout des points d’attache et des confirmations inattendues. Les plus fallacieuses ressemblances de mots, les analogies les plus lointaines suffisaient à des esprits dominés par l’imagination, et dans lesquels la critique sommeillait encore. Je n’ai pas pris pour tâche de retracer ici le tableau de ce long et curieux développement de la légende, je me suis borné à en exposer l’origine, et je n’ajouterai plus que ce qui s’y rattache directement: je veux parler des additions de Frédégaire II.

Frédégaire II, qui reproduit en résumé, au livre III, la légende exposée plus au long par Frédégaire I, le fait avec quelques inexactitudes dont nous n’avons pas à nous occuper ici, et une addition qui mérite de nous retenir un instant. Après avoir raconté l’arrivée des Francs sur les bords du Rhin, il ajoute: Nec procul a Reno civitatem ad instar Trogiae nominis aedificare conati sunt. Ce tum quidem sed imperfectum opus remansit[740]. Voici l’explication de ces lignes énigmatiques:

 

[740] Fredeg. III, 2.

Non loin des bords du Rhin se dressaient, à l’époque de Frédégaire, les ruines d’une ville romaine qui avait porté pendant l’empire le nom de Colonia Trajana, et que la population continuait de nommer, par abréviation, Trajana, ou, selon la prononciation locale, Trojana. Un pareil nom était suggestif: Trojana ne pouvait être autre chose qu’une colonie de Troja. Aussi, pendant le moyen âge tout entier, la ville de Xanten, née à proximité de la Trojana romaine, fut-elle désignée par les chroniqueurs sous le nom de Petite-Troie (Troja Minor, Klein Trojen)[741]. Or, il faut remarquer que cette localité, située au cœur du pays des Francs Ripuaires, a été l’un de leurs principaux centres poétiques: c’est là notamment que leurs chants nationaux placent la patrie de Sigfried, qui était fils d’un roi de Xanten[742]. Xanten était donc, tout au moins, la capitale légendaire de ce peuple dès le moment où se forma la tradition de Sigfried, et en conséquence, ses fondateurs étaient les chefs du peuple franc. D’autre part, si Frédégaire nous apprend que la ville commencée ne fut pas achevée, cela veut simplement dire, en transposant ces paroles en langage critique, que les ruines des monuments anciens font souvent aux peuples primitifs l’effet de constructions interrompues. Ce n’est pas une tradition que Frédégaire nous communique, il se borne à émettre une conjecture étiologique déjà ancienne au moment où il écrivait.

 

[741] V. les témoignages recueillis par Braun, _Die Trojaner am

Rheine_, Bonn 1856. Le plus ancien est celui d’un diplôme de Henri

III, daté du 7 septembre 1047: Trojae quod et Sanctum dicitur.

Puis celui du Annolied:

 

Franko gesaz mit den sini

Vili verre nidir bi Rini

Da worhtin si dü mit vrowedin eini lüzzele Troie

Den bach hizin si Sante

Nach demi wazzer in iri lante.

 

Pendant le même siècle, Otton de Frisingue écrit dans sa Chronique

III, 45, en parlant des martyrs de la légion thébéenne: _Victorem

etiam cum 360 in urbe Troia, quae nunc Xantis dicitur interemerunt._

 

On remarquera que l’Annolied trouve un nouveau lien étymologique

entre les deux localités: Xanten (dont le nom est proprement _ad

Sanctos_, à cause des reliques des martyrs thébéens qu’on y gardait

dans l’église dédiée à l’un d’eux, saint Victor) devrait son nom à

son ruisseau, qui aurait été baptisé lui-même en souvenir du fleuve

Xanthos de Troie. Cette légende a été amplifiée à plusieurs reprises

au moyen âge.

 

[742] Cette tradition a été consacrée par le poème des Nibelungen av.

II:

 

Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint

Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint

In einer rîchen bürge wîten wol bekant

Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant.

Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a été suggérée au commencement du VIIe siècle, à un Ripuaire peu cultivé, par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais d’imagination[743]. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du fondateur de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu depuis une ou deux générations[744]. Bien que tout semblât lui conseiller de faire de ce personnage un fils de Priam, il ne paraît pas même y avoir pensé, et c’est après lui que les légendaires ont pourvu à la nécessité de rattacher la généalogie de Francio à celle des souverains de Troie. Rien, on le voit, de moins épique, rien de moins populaire que cette aride et incolore fiction.

 

[743] Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi: Frédégaire II devrait

absolument tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à

Frédégaire I, et, par conséquent, la phrase qu’il ajoute ne pourrait

avoir son origine que dans Frédégaire I mal compris. Mais la manière

dont Heeger cherche à prouver cette affirmation p. 15 et 16 ne me

satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à

l’identification de Xanten avec Troja dès le VIIe siècle est

oiseuse: «Xanten wird erst spaeter mit der Trojanersage in

Verbindung gebracht» p. 16. C’est justement ce qu’il s’agirait de

démontrer.

 

[744] Heeger a donc tort d’écrire p. 18: «_Der Namen Francio bildete

sich Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten._» Francio

(Francus) est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le

VIe siècle au moins.

Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que beaucoup sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec lesquels on voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent supposer, d’après eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais qu’il s’en est défié[745].

 

[745] C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, _Gregor von

Tours und seine Zeit_, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég.

de Tours II, p. 265 et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et

par Heeger p. 9.

J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit critique chez Grégoire; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer sous silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne serais donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même procédé, si je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais comment un homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des Francs, et qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs, aurait-il omis de signaler tout au moins, fût-ce même pour contester leur existence, ces rois francs d’origine troyenne? Je ne veux pas insister: ce point est assez obscur pour qu’un autre avis puisse se défendre avec succès, et j’avoue même que la mention de Pannonia dans le texte de Grégoire semble une allusion à la fiction troyenne qui fait, elle aussi, venir les Francs par le chemin du Danube sur le Rhin. Dans cette hypothèse, il faudrait reculer l’origine de la légende troyenne jusqu’au milieu du VIe siècle au moins. A quelque parti qu’on s’arrête, il n’en résultera aucune modification dans les conclusions formulées ci-dessus.

Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs sont des Troyens; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne parvint jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait chez les Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur cette base imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout en étant postérieures à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle. La première est celle du Liber Historiae; la seconde se ramifie en trois rédactions différentes que nous rencontrons, l’une dans le pseudo-Ethicus, l’autre dans un résumé du pseudo-Darès interpolé dans quelques manuscrits de Frédégaire, la troisième dans un Origo Francorum faisant partie d’une compilation du XIIe siècle.

La version du Liber Historiae date, comme on sait, du premier tiers du VIIIe siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il est universellement admis que l’auteur du Liber Historiae n’a pas connu cet auteur[746]. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en réalité, deux traditions parfaitement distinctes. La première de ces traditions, c’est la légende franco-troyenne dans une rédaction originale, qui donne les deux noms de Troie (Troja, Illium), où Énée apparaît comme roi des Francs, où Anténor est donné comme compagnon de Priam dans sa fuite au Palus Meotides, et que termine le récit de la fondation de la ville de Sicambria par les Francs en Pannonie, près des rives du Palus Meotides (_sic_). La seconde, c’est une légende qui développe le mot de saint Isidore de Séville: Alii eos (sc. Francos) a feritate morum existimant.

 

[746] G. Kurth, Étude critique sur le Gesta Reg. Franc. Le seul

Rajna p. 74, n. se demande s’il est impossible que l’auteur du

Liber Historiae ait connu l’_Historia Epitomata_, et n’ose se

prononcer.

D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les Alains révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le Palus Meotides. L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de tribut à qui voudrait les en expulser, les Troyens de Priam s’en chargent et s’acquittent de la tâche. Alors Valentinien les appela, en langue attique, Francs, c’est-à-dire sauvages, par allusion à la dureté et à la fierté de leurs cœurs. Mais, les dix ans passés, les Francs ne voulurent pas se remettre à payer tribut, et ils tuèrent le duc Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une seconde armée, plus nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison de leur résistance. Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint s’établir sur les bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, fils d’Anténor. Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil d’élire un roi: ils s’y conformèrent et choisirent Faramond.

L’auteur du Liber Historiae a fondu assez ingénieusement ces deux récits en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme Francio, à qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve de plus, soit dit en passant, que Francio ne faisait pas partie de la forme primitive de la légende franco-troyenne, autrement le Liber Historiae l’aurait conservé, et aurait écarté l’interprétation Franci a feritate. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’examen du détail de chacune de ces deux légendes, cela m’entraînerait trop loin de mon sujet, qui est de prouver leur origine non populaire; je m’en tiendrai donc à ces quelques indications, qui suffisent, je crois, pour la démonstration de ma thèse. On remarquera surtout la peine qu’a prise notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, pour raccorder son récit à celui de Grégoire: pour cela, il a fait de Marcomir et de Sunno les fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, de l’écart prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces personnages les uns des autres.

L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première fait partie de la Cosmographia du pseudo-Ethicus, compilation du VIIe ou du VIIIe siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une œuvre ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait la vraie source à laquelle fait allusion Frédégaire II[747]. Il est tout au contraire établi que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de Vienne et qui a beaucoup mis à contribution les Étymologies de saint Isidore de Séville, est un produit de l’érudition mérovingienne, et de valeur fort médiocre[748]. Un simple coup d’œil sur la légende qu’il raconte suffit, dans tous les cas, pour faire reconnaître la modernité de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. Une deuxième rédaction de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès qu’un copiste de Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, et qui est reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur[749]. Ce pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà, présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été question; nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le caractère spécial de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré quelques divergences de détail, leur récit est le même. J’en dirai autant de la troisième rédaction contenue dans une compilation juridique du XIIe siècle: elle présente, avec ses variantes propres, le même fond légendaire que les deux précédentes.

 

[747] Par exemple H. Wuttke dans son édition de la Cosmographia, et

K. Pertz, De Cosmographia Ethici Libri III, p. 142 et suiv.

 

[748] V. sur cette question Teuffel, _Geschichte der roemischen

Literatur_, 4e édit., p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel

se trompe seulement sur un point, à savoir lorsqu’il prétend que le

saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce pseudo-Ethicus; il

se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui l’a au

contraire victorieusement réfutée.

 

[749] Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris,

Romania III (1874), p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre

de manuscrits par Krusch, Script. Rer. Merov. II, p. 194-200. Il

faut lire sur ce texte les observations de ces deux savants.

La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des Francs, à savoir Francus et Vassus. Francus et Vassus, d’après elle, sont deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série d’aventures diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent fonder la ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette légende, dont j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les deux termes Francus et Vassus s’opposaient l’un à l’autre comme les désignations des deux principales catégories d’hommes libres du royaume[750]; elle ne peut donc pas être antérieure au VIIe siècle, et elle ne remonte probablement pas beaucoup plus haut que le VIIIe. Elle introduit d’ailleurs dans l’histoire légendaire des Francs un élément nouveau, qu’on y verra souvent figurer par la suite.

 

[750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au

peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens

primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout

homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe

siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui

signifie simplement homme libre. Vassus, d’autre part, est un

terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et

qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour

désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il

dépendait.

 

Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont

employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent

à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est

donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé.

Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait le Liber Historiae, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre, elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre ordre de recherches.

 

II

Les généalogies des rois mérovingiens.

 

§ 1.

Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-Xe siècle) et qu’il a publiée dans le tome II des Monumenta[751]. Elle présente deux caractères d’antiquité: 1º elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait croire qu’elle a été composée de son temps; 2º elle s’appuie sur Grégoire de Tours et non sur le Liber Historiae, d’où il semble résulter qu’elle est pour le moins antérieure à cet ouvrage. On voit d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, puisqu’après avoir nommé tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir de son fils Sigebert, elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. La voici d’après Pertz:

 

[751] Pertz, Script. II, p. 307.

 

DE REGUM FRANCORUM.

Primus rex Francorum Chloio.

Chloio genuit Glodobode.

Ghlodobedus genuit Mereveo.

Mereveus genuit Hilbricco.

Hildebricus genuit Genniodo.

Genniodus genuit Hilderico.

Childericus genuit Chlodoveo.

Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario.

Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto.

Sigibertus genuit Hildeberto.

Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico et ante Hilbericus genuit Hlodhario.

Hlodharius genuit Dagobertum.

Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et Mérovée, les deux autres entre Mérovée et Childéric? Je ne les ai jamais rencontrés, ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du moyen âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées à rester infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à leur sujet, je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je passe outre.

 

§ 2.

Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont fournies par les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 de la bibliothèque nationale de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire connaître ces manuscrits.

4628A est un manuscrit du Xe siècle décrit par Guérard et Pardessus[752]. Il contient, en tête de la Loi Salique, un document composé de plusieurs pièces dont je copie les titres.

 

[752] V. Guérard dans _Notices et extraits des ms. de la bibliothèque

du Roi_, t. XIII, 2e partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, _La Loi

Salique_ p. XVIII.

I. Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt.

C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à Pepin le Bref; on la trouvera ci-dessous.

II. Item de regibus Romanorum.

C’est 1º le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à Syagrius; 2º la fameuse table ethnique des Francs; je les reproduis également ci-dessous.

III. Item de regibus Francorum quomodo regnaverint.

C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je m’expliquerai tout à l’heure.

IV. Laus Francorum.

Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique.

V. Incipit prologus legis salicae.

C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte de celle-ci.

9654 est un manuscrit du Xe siècle contenant les textes I, III en partie, IV et V, et à qui manque II.

4631 est une copie du XVe siècle, sur papier, de 4628A, et en reproduit les cinq textes en entier[753].

 

[753] En voir la description sommaire dans Pardessus, Loi Salique,

p. XXI.

Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui m’intéressent, à savoir de I, II et III.

Le texte I de 4628A, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai dit, une généalogie des rois de Neustrie[754]. Fait d’après le Liber Historiae, et même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de Krusch[755], il suit fidèlement sa source, et là où il semble s’en écarter, il y a lieu de croire à une erreur du copiste, qui aura sauté une ligne: j’ai marqué par une série de points les deux passages où cela paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II ne figure pas sur sa liste, c’est évidemment une omission voulue: ce roi était considéré comme un intrus par le Liber Historiae, c. 52, et notre auteur s’est conformé à ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit assez juste; c’est ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms de Clodio et de Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il ne se laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du Liber, sur le lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt d’erreurs chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne à Dagobert I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais en cela il s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à Clotaire III, qui n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III le fils de Thierry IV, alors que selon l’opinion commune, il est fils de Chilpéric II: mais qui peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que ceux qu’il contredit?

 

[754] Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par

Bouquet II, p. 695, et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort

inédite.

 

[755] Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert,

tandis que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait

régné 44. Avec A il donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais

seulement dans une correction qui laisse supposer qu’avec B il lui

en donnait 24.

 

INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT[756].

 

[756] Dans l’indication des variantes, B désigne le manuscrit 9654,

C le manuscrit 4631, Duch. l’édition de Duchesne, et Guér.,

celle de Guérard.

Primus rex Francorum Faramundus.

Secundus Chlodovecus[757] filius ejus.

 

[757] Chludio A. Chlodovetus C. et Guér.

Tertius Merovius[758] filius Chlodoveci[759].

 

[758] Au-dessus de la ligne: Als Meroveus A et C. als Merevius

B.

 

[759] Merevei Duch.

Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII.

[En marge: Liber Historiae 19.] Quintus Chlodoveus filius Childerici et regnavit annis XXX et habuit =filios IIII id est=[760] Theodoricum Chlodomirum Childebertum et Chlotharium =qui= regnum inter se diviserunt.

 

[760] Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius _B. et

Duch._

Sextus[761] Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI.

 

[761] Sextus rex Duch.

Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit.

Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis XXIII[762].

 

[762] Ex correctione A.

Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV.

Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII.

Chlotharius[763] filius Dagoberti.

 

[763] Lisez Clodoveus.

 

… … … … … … … … … … … …

 

Chlotharius[764] filius Chlodoveii regnavit annis XVIII.

 

[764] Regnavit annos IIII Theodoricus _B. et Duch. Ce passage a fort

souffert depuis_ Dagoberti. B. et Duch. lisent: Chlotharius filius

Dagoberti regnavit annos IIII. Theodoricus filius Clodovei, _et le

reste comme dans A. La vraie succession est:_ Chlodovecus filius

Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. Theodoricus filius

Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici, etc.

Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II.

Childebertus filius[765] regnavit annis XVII.

 

[765] Theodorici B. et G. et Duch. ejus C.

Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V[766].

 

[766] VI Duch.

 

… … … … … … … … … … … …

 

Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus est.

Pippinus regnavit annis XVI.

 

§ 3.

Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et 96 du présent volume, et je me borne à le reproduire.

 

ITEM DE REGIBUS ROMANORUM.

Primus rex Romanorum Allanius[767] dictus est.

 

[767] Allanus C.

Allanius genuit Pabolum.

Pabolus Egetium.

Egetius genuit Egegium.

Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt.

Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius[768] secundus Ingo[769] tertius Escio. Inde adcreverunt gentes XIII.

 

[768] Hermenius C.

Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et Saxones.

Ingo[769] genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros.

 

[769] Higo C.

Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos.

 

§ 4.

J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve dans les manuscrits 4628A, 9654 et 4631; de plus, elle a été éditée par Duchesne[770], par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces divers textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que jusqu’aux fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans nos manuscrits, la généalogie se continue, devient même assez verbeuse et emprunte les paroles du Liber Historiae, pour ne s’arrêter qu’à Théodoric IV et à Childéric III. Il est bien manifeste, par la différence du style, que cette dernière partie est une continuation postérieure.

 

[770] Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne,

pris, nous dit celui-ci, ex veteri manuscripto codice legis salicae.

 

ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT[771].

 

[771] Tout le titre en marge dans A. regnaverunt C.

Primus rex Francorum Faramundus dictus est.

Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem[772].

 

[772] Cleno et Cludiono B.

Chlodius genuit Chlodebaudum.

Chlodebaudus genuit Chlodericum.

Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum[773].

 

[773] Childevio et Hlodmaro B. Clodomir est présenté ici comme le

frère et non comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une

bévue de l’auteur de la généalogie qui aura lu les deux noms sur une

même ligne.

Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium.

Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum[774] Chrannum et Sigebertum.

 

[774] Gunthranno, Hilprico, Chranno. Duch.

Sigebertus genuit Childebertum.

Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum.

Chilpericus genuit Chlotharium[775].

 

[775] Chlothario Flodrio B. et Duch.

[En marge: Liber. Histor. 40.] Chlotharius regnavit annis XLIII filius Childerici et Fredegunde. Eo tempore Gondolandus major domus in aula regis =habebatur=.

[En marge: Ibid. B. 43. 42.] Dagobertus filius Chlotharii regnavit annis XXXXIIII, et monarchiam in totis tribus regnis accepit sagaciter. =Eo tempore Erconaldus major domus erat.=

[En marge: Ibid. 44. 43.] =Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis XVI. Hunc= Franci super se =in regnum= statuunt. Accepitque uxorem de genere Saxonum nomine Balthildem pulchram.

[En marge: Ibid. 44. 45.] Franci vero Chlotharium =filium ejus= seniorem =in totis= tribus =regnis= statuunt cum ipsa regina matre =sua= regnaturum. Eo tempore defuncto Erconaldo majore domus Franci in incertum vacillantes prefinito consilio Ebroinum hujus honoris altitudine majorem domus in aula regis statuunt.

In his diebus Chlotharius regnavit annis III[776].

 

[776] IIII Lib. Histor. 45.

Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt, eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum totunderunt[777] eumque Luxovio monasterio in Burgondiam[778] dirigunt. In Austrum =legationem= mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo duce =ad se venire=.

 

[777] Sic ex correct. A totundunt Lib. Histor. et C.

 

[778] A. et C. mais A corrige en Burgundiam.

Franci autem Leodetium filium Erconaldi =nobilem= majorem domus =constituunt, et postea Ebroinus interficitur=.

[En marge: Ibid. 47.] Franci vero consilio =accepto= Warratonem virum inlustrem in locum ejus =concessione= regis majorem domus =in palatio= constituunt.

[En marge: Ibid. 48.] Erat =hisdem= temporibus memorato Waratoni filius Gislemarus =et Bertherium in majorem domatum restituunt=.

[En marge: Ibid. 48. 49.] Post hec Pippinus Theodericum regem =accipit. Eo tempore quidam nomine= Drogo ducatum accepit a Campania[779]. Obiit rex regnavit annis XVIII.

 

[779] Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de

la généalogie a travaillé. Le Liber Historiae avait écrit: Eratque

Pipino principe uxor nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis.

Ex ipsa genuit filios duos: nomen majoris Drocus, nomen vero minoris

Grimoaldus. Drocus ducatum Campaniae accepit. L’auteur de la

généalogie, en quête seulement de noms, n’a lu que cette dernière

phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par la

lecture de la précédente, que son quidam nomine Droco est en

réalité de Pepin.

Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo =tempore= regnavit annis II.

Childebertus frater ejus =junior= inclitum in regnum =statuunt=[780].

 

[780] Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif,

la continue à l’actif sans s’en apercevoir.

[En marge: Ibid. 50.] =Tunc= est Grimoaldus Pippini filius junior in aula regis =constitutus=. Childebertus rex justus migravit ad Dominum regnavit annis XVII. Sepultus est in Cauciaco regnavitque Dagobertus filius ejus.

[En marge: Ibid. 51.] =Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus est.= Teodoaldus vero =juvenis filius ejus= in aula regis. Eo tempore Pippinus =et Febroaldus= mortuus est, habuitque principatum annis XXVII.

In illis diebus Franci in Cocia silva =bella congesserunt=. Teodoaldus per fugam lapsus ereptus est.

[En marge: Ibid. 52.] Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in majorem =domatum elevaverunt=. Sequente[781] tempore Dagobertus rex egrotans mortuus est. Regnavit annis V.

 

[781] Ex correct. A. et C.

[En marge: Ibid. 53.] Franci Memorum[782] quondam clericum cesariae capitis recrescente eum in regno stabiliunt, atqi[783] Chilpericum =nolebant=. Eo tempore denuo exercitum commoventes =ipse Chilpericus=… Succedente igitur tempore iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem =movente Ragenfredus et Chilpericus rex fuga elapsus= Karlus persecutor non repperit. Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem =Karlo= reddit. Regnavit=que= annis V.

 

[782] Le Liber Historiae avait écrit: Franci nimirum Danielem

quondam clericum. Du nimirum, qui était vraisemblablement écrit

nemerum, notre auteur a fait Memorum. Il est probable que son

exemplaire du Liber avait sauté Danielem.

 

[783] Atque Liber Histor. 52 et C.

Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti junioris…

Teodericus genuit Childericum qui in Sithio[784] monasterio constitutus est.

 

[784] Siduo C.

 

III

Les noms poétiques des Francs.

 

Le nom qu’un peuple porte dans l’histoire n’est, d’ordinaire, qu’un des nombreux vocables sous lesquels il a été désigné dans l’origine. Une série de circonstances fortuites, presque toujours oubliées, ont fait prévaloir ce nom sur les autres, qui, mis hors d’usage, se réfugient dans la langue poétique, ou ne survivent que dans le parler de certaines régions. Il n’est pas sans intérêt d’aller chercher dans les sous-sols de l’histoire les traces de ces noms qui n’ont pas servi: ils ont toujours quelque chose à nous apprendre.

Remarquons d’abord la portée du nom de Franc. Nous n’en connaissons au juste ni le sens ni la date exacte, et il est peu probable que nous serons jamais plus savants. Nous voyons seulement que ce nom est la désignation collective de tout un ensemble de peuples germaniques du Bas-Rhin, et qu’à partir du milieu du IIIe siècle il se substitue insensiblement, pour chacun de ces peuples, à son nom spécifique. Saliens, Ripuaires, Sicambres, Bructères, Chamaves, Chattes, Ampsivariens[785] et autres ne se font plus appeler que Francs. On sait d’ailleurs que les Chamaves sont déjà signalés comme Francs sur la carte de Peutinger. Franc est comme un titre d’honneur. Plus tard, quand Clovis conquerra la Gaule, les Gallo-Romains revendiqueront à leur tour ce nom illustre, qui finira par rayonner sur la Gaule et sur la Germanie, en attendant qu’il devienne, dans le Levant, la désignation commune de tous les Occidentaux. A côté de ce nom, les Francs en ont porté plusieurs autres que nous allons examiner.

 

[785] Le passage principal sur les diverses peuplades qualifiées de

franques au IVe siècle est celui de Sulpice Alexandre dans Greg.

Tur. II, 9.

 

§ 1.

SICAMBRES

Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national? Il en résulterait cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte reconstituer le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et qu’il faudrait lui attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à fait hors ligne. Voyons ce qui en est.

Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants:

Greg. Tur. II, 31. (Cf. Lib. Hist. 16) Paroles de saint Remy à Clovis:

Mitis depone colla Sigamber[786].

 

[786] Je crois avoir montré Rev. des Quest. hist. oct 1888, p.

403-415, que ces paroles sont empruntées à un Vita Remigii écrit

dans la première moitié du VIe siècle.

Fortunat, Carm. VI, 4, s’adressant au roi Charibert:

Cum sis progenitus clara de gente Sigamber.

Vita Sigismundi Regis c. 2 (Script. Rer. Merov. II, p. 334):

In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens. (Il s’agit des Francs conquérants de la Gaule).

Vita sancti Arnulfi c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi Dagobert confié aux soins de saint Arnulf:

Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur.

Vita sancti Dagoberti c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi Childebert III, frère de Dagobert III:

Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens Sicambriae.

Vita sancti Medardi (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède à une translation du saint:

Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit[787].

 

[787] Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg.

Tur. cité ci-dessus.

Vita sancti Columbani prol. (Mabill. Acta Sanct. II, p. 3):

Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum suffragium, qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores evangelico mucrone coercet.

Vita sanctae Salabergae c. 9 (Id. II, p. 407):

Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber nomine Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex Sicambrorum prosapia spectabilis ortus est…

Ibid. c. 17 (p. 410):

Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et ingenii natura boni pollens…

Boboleni Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi c. 7 (Ib. II, P. 491):

Erat autem pater monasterii illius (_scil._ Luxovii) Waldebertus nomine vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae.

Hariulfi Chronic. Centul. I, 1 (Bouquet III, p. 349):

(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi dicti sunt.

Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci. Gloses haut-allemandes du XIIe siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51 (Germania XVIII, p. 75).

Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense c. 2 (_Anal. Bolland._ III, p. 31):

Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus Sicamber, nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc.

Simon Keza, Chronic. Hungarorum I, 23 (Dans W. Grimm, Die deutsche Heldensage, p. 183):

Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona excellentiam habebat non ultimam.

Ekkehard, Waltharius (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de Walther à Hagen le Franc:

Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber.

A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria qui aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de la Sicambrie comme étant le pays des Francs; ce sont:

Liber Historiae c. 1 (Script. Rer. Merov. II, p. 242): (Franci) ingressi Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos Pannoniarum juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob memoriale eorum appellaveruntque eam Sicambriam.

Id. c. 4 (ib. II, p. 244):

Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni fluminis in Germaniarum oppidis, etc.

Aethici Cosmographia ed. Wuttke, p. 77:

Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem gladio et arcum more praedonum externorumque posita.

Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se convaincre que tous, sans exception, prennent ici le mot de Sicambre comme un synonyme pur et simple de celui de Franc. Nulle part on ne voit qu’il y soit question d’une espèce particulière de Francs qui descendraient de la peuplade des Sicambres; partout, depuis Grégoire de Tours jusqu’au moine Ekkehard, le nom garde son acception toute générale et poétique. Cette acception poétique est particulièrement frappante dans nos deux sources les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et Fortunat: on y voit Sicambre employé à peu près dans le même sens que barbare. Aucun de ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception ethnographique du mot, et il faut croire qu’elle était bien oubliée.

Mais pourquoi ce nom poétique de Sicambre donné aux Francs par nos sources mérovingiennes? Je pense que c’est une simple métonymie d’origine classique. Pour les poètes du temps de l’Empire, en effet, les Sicambres, avec lesquels les légions romaines avaient dû se mesurer plusieurs fois, étaient les représentants de toute la Germanie, les barbares par excellence. Tout Germain, dans ce sens, était un Sicambre, à peu près comme, pour le Parisien d’aujourd’hui, tout Allemand est un Prussien, et tout citoyen des États-Unis un Yankee. C’est ainsi que, dès l’époque impériale, à côté des textes dans lesquels Sicambri garde sa valeur ethnique, il y en a d’autres où il n’a plus plus qu’une valeur poétique et désigne d’une manière générale tous les Germains.

C’est ce dernier sens du mot qui finit par rester le seul, et qui se transmit aux écrivains mérovingiens. Le mot de Sicambre n’est plus pour eux qu’une formule sonore et poétique pour désigner tous les barbares francs; il n’évoque pas une seule fois, dans leur esprit, le souvenir de la peuplade qui a valu à ce nom sa célébrité.

 

§ 2.

MÉROVINGIENS

Les Francs ont été appelés aussi, pendant le haut moyen âge, les Mérovingiens, tout comme les princes de leur dynastie. (V. ci-dessus p. 155, n. [235] les textes de Hariulf, de Roricon et du Beowulf, auxquels il faut joindre ceux, moins explicites il est vrai, de la Lex Bajuvariorum et du Miracula Agili. Je reproduis également celui de Hincmar, Vita Remigii dans Bouquet III, p. 273: Plurimis temporibus degerunt sub Clodione et Meroveo rege utili, a cujus celeberrimo nomine Franci vocati sunt Merovingi.) Ce nom n’a rien qui doive étonner. La désinence ing servait dans les langues germaniques à désigner non seulement le fils de quelqu’un, mais en général quiconque dépendait de lui et vivait sous son autorité. Pour un chef barbare, il n’y avait aucune différence entre ses enfants et ses hommes; tous lui appartenaient. De même, pour le vieux Romain, le mot de puer désignait à la fois son fils et son esclave, et sa familia comprenait tout ce qui dépendait de lui, peu importe à quel titre. On peut dire que tous les peuples germaniques dont le nom se termine en ingi le doivent à quelque héros national, historique ou non, dont ils se sont proclamés ainsi les fidèles. La plupart toutefois sont aujourd’hui indéchiffrables parce que leur origine remonte dans la nuit des temps; ceux qui sont de formation plus récente nous permettent de comprendre les autres. C’est ainsi que les Francs appelaient Gundobadingi les Burgondes à cause de leur roi Gundobad; c’est ainsi que plus tard, au IXe siècle, quand les fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l’Empire, les peuples de langue allemande appelèrent les sujets de Lothaire Lotharingen (d’où Lothringen par contraction) et ceux de Charles Kerlingen. Bien plus, les pays habités par ces deux peuples prirent le même nom, et si la France ne l’a pas gardé, en revanche la Lorraine est encore aujourd’hui le pays du peuple de Lothaire[788].

 

[788] Remarquez que le mot Lotharingia vient directement du

germanique Lotharingi et signifie le pays habité par le peuple de

Lothaire, et qu’il ne dérive nullement d’un Lotharii regnum qui

n’a rien formé du tout. Les écrivains français disaient en latin

Lotharia pour le pays et Lotharienses pour ses habitants.

Cet usage a été universel: dans la vie privée également il s’est fait sentir, et toutes les localités dont le nom se termine en ingen (_ange_ en Lorraine française) en rendent témoignage. Ces noms en effet désignent les domaines des personnages dont le nom forme le radical de ces vocables géographiques. Toute l’Allemagne est jonchée, si je puis ainsi parler, de désignations qui rappellent, par la manière dont elles sont formées, l’époque où tout le peuple franc s’appelait les Mérovingiens. Merovicus itaque iste, écrit le vieux Roricon, a quo Franci et prius Merovinci vocati sunt, propter utilitatem videlicet et prudentiam illius, in tantam venerationem apud Francos est habitus, ut quasi communis pater ab omnibus coleretur (Bouquet III, p. 4). Il était écrit que les Francs ne garderaient pas ce nom, non plus que celui de Karolingiens (Kerlingen) qu’ils ont porté au IXe siècle, et qui, lui aussi, n’a pu tenir devant l’illustre appellation de Francs.

 

§ 3.

HUGAS

J’ai réuni ci-dessus, p. 338, les témoignages attestant que les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de Hugas. Ce nom a été répandu à la fois chez les Saxons du continent et chez ceux de l’île, ainsi que chez les Scandinaves, et il a été employé du VIe au XIe siècle. Quelle en est l’origine? En parcourant la carte de l’empire franc, je trouve, aux confins de la Saxe et de la Frise, une contrée qui porte le nom de Hugmerki, nom qui signifie la marche des Hugues. Cette contrée est située précisément dans ces basses régions que visitaient volontiers les pirates scandinaves, et pas loin du champ de bataille où Chochilaïc, le roi des Danois, périt sous les coups des Hugas. Il est donc fort probable que ce Hugmerki nous présente l’ancien nom des Hugas localisé, comme il arrive, dans la partie de leur pays qui a été la plus rapprochée des voisins étrangers. Il y a même lieu de se demander si l’on ne peut découvrir l’étymologie de ce nom de Hugas. Il ne provient certes pas, comme le croit l’auteur des Annales de Quedlinburg, qui pense peut-être à Hugues le Grand et à Hugues Capet, d’un duc Hugo qui aurait donné son nom à tout le peuple: cette induction philologique est écartée par le simple fait que quatre ou cinq siècles auparavant, le nom existait déjà dans la poésie anglo-saxonne. Ne dériverait-il pas du nom d’une peuplade de ce pays qui aurait été ensuite, par extension et selon l’usage, appliqué à tout le peuple franc? Et, dans ce cas, y aurait-il témérité à retrouver, avec quelques chercheurs néerlandais, sous ce nom mystérieux les Chauci de Tacite[789], ce peuple ami de la paix et de la justice dont l’historien latin nous trace un tableau presque poétique? Ce nom, refoulé à l’extrémité occidentale du pays autrefois habité par les Chauques, et resté connu des Saxons, aurait fini par désigner toutes les populations qui vivaient en arrière d’elles au sud et à l’ouest.

 

[789] Van den Bergh, _De Verdeeling van Nederland in het Romeinsche

Tydvak_ (Nijhoff Bijdragen 1re série t. X (1856). p. 7); Winkler,

Oud Nederland p. 48. Menso Alting, _Descriptio agri Batavi et

Frisii_, supposait à tort Hugonis marchia.

 

IV

Le baptême de Clovis.

 

Plus d’un lecteur aura été étonné de ne pas trouver dans ce livre une étude sur le baptême de Clovis, qu’on a si souvent présenté comme l’épisode de sa vie le plus fertile en légendes et le plus chanté par la poésie populaire (Voir encore ce qu’en dit M. G. Paris, La Littérature française au moyen âge p. 25: «Cette épopée a pour point de départ et eut pour premier sujet le baptême de Clovis etc.»). Je crois au contraire avoir établi que cet épisode est emprunté par Grégoire de Tours à un Vita Remigii très ancien, et qu’il y en a peu de plus historiques dans tout le règne de Clovis (_Les sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_ dans Rev. des Quest. histor. oct. 1888). Les formules poétiques avec lesquelles Grégoire de Tours raconte l’histoire paraissent empruntées elles-mêmes à ce Vita, écrit, comme tant de documents de l’époque de la décadence, en cette prose qui affectait volontiers le langage de la poésie (_sic infit ore facundo_, mitis depone colla Sicamber, etc.).

 

TABLE DES NOMS[790]

 

[790] Dans cette table ne sont pas repris les noms qui figurent dans

les notes au bas des pages et dans les appendices.

 

A.

 

Achilette (chemin de la reine), 425.

Achille, 164, 335, 478.

Adalbéron de Reims, 503.

Adalgisile (Adalgise), duc franc, 465, 466.

Adaloald, 193, 194.

Additiones sapientum, 128.

Ado, 126.

Adovacrius, 71.

Adthyra, 436, 437.

Aegidius (Agegius, Egidius), 71, 96, 97, 180, 183, 185, 186, 188, 192,

 

200, 201, 211, 214.

 

Aenovale, 465.

Aétius (Egetius), 52, 67, 68, 97, 144, 145, 164, 177, 214, 255, 257,