Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 445
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[80] In vetustissimis Danorum carminibus. Saxo Grammaticus, _Gesta
Danorum_ ed. Holder l. I, p. 12.
[81] Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione
compegerim, quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam
carminis compendio digestus a compluribus antiquitatis peritis
memoriter usurpatur. Id. ib. II, p. 67.
[82] Tel le roi Haldanus: Erat enim condendorum patrio more poematum
pericia disertus. Id. ibid. VII, p. 221.
[83] Ulvo, commensal de Canut le Grand (XIe siècle) chante ses propres
exploits: Ulvo… apud Roskildiam convivialiter accersitus… merse
nuper milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat. Et
le roi s’irrite de ce contumeliosum carmen. Id. ibid. X, p. 351.
[84] Id. ibid. VII, p. 235.
[85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427,
auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des
phases les plus importantes du développement de la légende des
Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward
doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller
sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a
juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et
qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était _Saxonici et ritus et
nominis amantissimus_ (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème
dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le
lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à
admettre a fortiori que le Danemark connaissait tous les chants de
la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des
siècles.
Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes
danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497.
Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord, ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays.
S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre, et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques, elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race. Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast, dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant, disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et, sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88].
[86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est
Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem
manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a
regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et
respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum
illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo
viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. _Vita
Ambrosii_ dans Mign. P. L. t. XIV, col. 39.)
[87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει
πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων
ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, _Misopogon, in
init._
[88] Sidon. Apoll. Carm. V, 212.
Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations, et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire, étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux. Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de Poeta Saxo:
Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis
Laudibus ejus avos et proavos celebrant.
Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos
Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89].
[89] Poeta Saxo V, 115-120. (Pertz Scriptor. II.) Ces Hludovici,
ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric
I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne,
comme cela résulte manifestement des deux vers précédents:
Cujus nunc insigne genus si pandere coner
Compellar regum scribere catalogum.
V. 111-12.
Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des
généalogistes complaisants, échos peut-être de la chanson populaire,
rattachèrent les Carolingiens à la famille Mérovingienne. Voir ces
généalogies dans Pertz, Scriptor. II, p. 304-314.
Si donc, au IXe siècle encore, c’est à dire alors que des héros nouveaux, comme Pepin d’Herstal et Charles Martel, auraient pu faire oublier ceux des âges précédents, on continuait à répéter les chants à la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas être la popularité de ces chants au moment de leur éclosion, c’est-à-dire dans la génération qui fut leur contemporaine, et dans celles qui suivirent immédiatement?
Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas à célébrer les rois de la première époque: elle réserva également une part de gloire poétique à leurs successeurs. Je ne crois pas me tromper en l’affirmant d’une manière générale, et les quelques exemples que nous en fournissent les trop maigres sources relatives à cette époque ne laissent pas de justifier pleinement cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du roi Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que tout le monde chantait sa gloire, même chez les peuples voisins, on doit sans doute prendre au pied de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué au langage figuré[90]. Le roi Clotaire II a été célébré de la même manière, et de son vivant, par les chants populaires de la Neustrie; l’auteur qui nous l’atteste, d’après de bonnes sources, nous a même conservé quelques passages du chant consacré à sa victoire sur les Saxons, dont il sera parlé plus longuement au cours de ces recherches[91]. Les rois, au surplus, n’étaient pas les seuls que glorifiât la poésie épique; elle redisait également les exploits des grands, et nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, célébré par les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, recevait aussi les hommages des poètes germaniques sous forme de chants barbares.
[90] Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes
ad plinitudinem de ipso laudis canerent. Fredeg. Chronic. IV, 1.
[91] V. le Vita Faronis de Hildegaire dans Mabillon, Acta SS, II,
p. 590.
Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes:
Sic, variante tropo, laus sonet una viro.
Fortunat, Carm. VII, 8, 69.
Il jaillissait donc, au milieu des populations franques du VIe siècle, des sources toujours vives de poésie épique, qui versaient dans un même flot continu les cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à travers les générations, qui ne les laissaient point passer sans écho, toutes ces productions du génie poétique de la nation devaient constituer, à la longue, un véritable Romancero contenant l’histoire légendaire du peuple franc, depuis ses plus lointaines origines mythologiques jusqu’aux plus récents exploits des monarques régnants. Un tel trésor national ne pouvait laisser indifférent l’esprit universel de Charlemagne. Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un des attributs caractéristiques de son génie, il en apprécia l’importance à une époque où quiconque se piquait de culture littéraire aurait rougi d’admirer autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, pour assurer à son peuple la conservation de ces monuments de son passé poétique, il les fit recueillir par écrit. «C’étaient, dit Eginhard qui nous l’apprend, de très vieilles chansons barbares qui célébraient les guerres et les exploits des anciens rois[92].» Que ce recueil ait contenu aussi les chants relatifs aux héros des autres cycles nationaux, nous ne pouvons en douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la diffusion générale des sujets épiques parmi tous les peuples barbares; mais, ce qui est certain, c’est qu’il était consacré en toute première ligne à l’histoire poétique des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses ancêtres et ses successeurs y occupaient sans doute la place d’honneur.
[92] Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus
et bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit. Eginhard, _Vita
Karoli_ c. 29.
Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait disparu sans laisser aucune trace, et sans qu’après ce grand homme aucun de ses successeurs ait pensé à prendre des mesures pour en assurer la conservation! On a cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété de Thegan, qu’il fallait attribuer la responsabilité de cette disparition à Louis le Débonnaire. C’est une erreur[93]. Il paraît bien plutôt que le recueil existait encore vers la fin du IXe siècle, puisque, à cette date, l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de Carinthie, lui rappelle l’histoire poétique du roi Ermanarich, qu’il avait trouvée, nous dit l’auteur, dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être, en Gaule, à la fin du IXe siècle, le livre allemand relatant de vieux chants épiques, si ce n’est précisément le recueil composé par ordre de Charlemagne[94]?
[93] L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par
Fauriel Hist. de la poésie provenc. I, p. 348; Ampère, _Histoire
litt. de la Gaule après Charlemagne_; Am. Thierry, Hist. d’Attila,
nouv. édit. II, p. 266; G. Paris, _Histoire poétique de
Charlemagne_, p. 449; A. W. Schlegel, Essais historiques (passage
cité dans la Romania 1885, p. 400.); W. Grimm, Heldensage, 3e
édition, 1889, p. 30; Ebert, _Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel.
im Abendlande_, II, p. 116; W. Scherer, Gesch. der deutschen. Lit.
4e édition, p. 28; B. Simson, _Jahrbücher des fraenk. Reichs unter
Ludwig dem Frommen_, p. 39; B. Symons, Heldensage, p. 8. (dans le
Grundriss der Germanischen Philologie de Paul, t. II, I, p. 8);
Von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken, p.
132; Bossert, La littérature allemande au moyen-âge, p. 140, etc.,
etc.
Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le
Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup
ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de
vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je
reproduis ici:
Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius
intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem
aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis
spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. _Poetica
carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec
audire nec docere voluit._ (Thegan, dans Pertz Scriptor. II) Vita
Hludovici, Imperatoris, c. 19.
Il faut être prévenu pour voir dans ces poetica carmina gentilia
autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le
Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on
lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard
inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont
parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le
programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait; au
surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses
ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses
de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le
mot gentilis s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux
qui n’ont pas eu le baptême; or, l’immense majorité des héros de
l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des
baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à
l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens: le
qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à
eux. D’autre part, l’adjectif poeticus désigne des œuvres
littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants
barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre
par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de poètes,
mais tout au plus des chanteurs, et s’ils possédaient des chants,
ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à
comprendre cela: «Qui ne voit, dit-il, que les poetica carmina
signifient uniquement les poètes de la gentilité?… Ce sens ne nous
semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de
chanson de geste.» Les Épopées françaises, I, p. 72. Au surplus,
ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que
pourrait être devenu le précieux Romancero franc. Au XVIIIe
siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats
à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que
Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel,
après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit
l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était… les Nibelungen!
(_Atheneum_, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306; reproduit dans ses œuvres
complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer _Geschichte der
germanischen Philologie_, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un
érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand
du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé
jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt,
Hist. de Belgique, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais
cette hypothèse ne résiste pas à l’examen.
[94] Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico
nomine, qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis
cujusquam consiliarii sui, supplicatque ne sceleratis hic rex
acquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus et regio generi
subveniat decidenti. Flodoard, Histor. Eccles. Remensis IV,
5.—Grimm, Die deutsche Heldensage, p. 34, écrit à ce sujet: Die
libri teutonici beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und
bestaetigen die Angaben Eginharts.
Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre peuple germanique l’existence de chants narratifs à la gloire des héros nationaux n’est attestée par un ensemble de témoignages aussi formels que chez les Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure qu’il y a eu sans contredit une épopée mérovingienne.
A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les récits des chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il croire que, par une étonnante et unique exception, l’historiographie de ce peuple serait restée totalement fermée aux échos de sa poésie populaire? Ici, nos recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun des premiers chroniqueurs francs ne parle en termes explicites de chants populaires, ni ne dit y avoir puisé: aussi est-il facile de triompher de leur silence quand on veut, comme M. Fustel de Coulanges[95], se dispenser de la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais qu’importe que ces écrivains citent ou ne citent pas leurs sources, lorsque la critique a établi que sur certaines époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à leur disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, en partie du moins, des chansons épiques? Qu’importe encore qu’ils se soient abstenus d’inventorier, à la manière d’un érudit moderne, les documents oraux et écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs ouvrages nous fait apparaître avec un caractère de suffisante authenticité les matériaux épiques fondus dans leur texte? Le second point sera établi d’une manière spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on étudiera dans ce livre; il en fera proprement le sujet, et nous n’avons pas à en parler plus longuement ici. Quant au premier, nous allons le démontrer une fois pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la suite.
[95] La Monarchie Franque, p. 6, note. «Quelques modernes ont
prétendu, notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours)
avait dû se servir de chants germaniques à la louange de Clovis et
des Francs; c’est une pure hypothèse, sans aucun fondement. Le seul
motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y a chez lui quelques phrases
d’un tour très poétique; mais ceux qui sont familiers avec les
écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait
justement la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que,
par une interversion singulière, la poésie adoptait les formes les
plus prosaïques. Quelques épithètes brillantes (!) ne prouvent donc
aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, que Grégoire ait connu et
employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais.»
Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne: Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui a écrit le Liber Historiae[96]. Chacun de ces trois auteurs raconte, en qualité de témoin, une partie des faits contenus dans son livre, et relate d’après le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés avant lui. Grégoire a été témoin des événements écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561; il est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour tout ce qui précède cette date. Le point précis à partir duquel Frédégaire devient témoin contemporain est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère comme ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch qu’il avait fini son travail en 642[97]; dans tous les cas, on ne peut guère croire que son autorité commence plus d’une génération avant le moment où il écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir de laquelle il devient notre source. Enfin, pour ce qui concerne l’auteur du Liber Historiae, dont le récit s’arrête à la date de 727, son autorité de témoin ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent à partir de 681[98]. Tout ce qui, pour chacun de ces trois auteurs, remonte plus haut que ces trois dates respectives, leur a été fourni soit par la tradition, soit par des sources écrites. Si nous parvenons à déterminer exactement ce qui, dans chacun d’eux, appartient à celles-ci, nous aurons par là même délimité le domaine de celle-là, et circonscrit d’avance le champ de nos explorations.
[96] C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les
Scriptores Rerum Merovingicarum, t. II, l’écrit connu jusqu’ici
sous le nom de Gesta Regum Francorum. Je regrette de voir
disparaître un titre qui avait acquis droit de bourgeoisie dans
l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de peur
d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de
désignations différentes.
[97] V. Krusch dans le Neues Archiv, VII (_Die Chronicae des
sogenannten Fredegar_) et dans la préface de son édition de
Frédégaire (_Scriptores Rer. Meroving._ t. II).
[98] G. Kurth. Étude critique sur le Gesta Regum Francorum.
Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération des sources écrites qui ont été à la disposition de Grégoire de Tours, pour l’histoire des Francs antérieure à la mort de Clotaire I, c’est-à-dire pour toute la partie de cette histoire comprise entre les dates extrêmes de 429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes écrivant l’histoire selon le procédé classique, il n’y en avait plus. Ceux qu’il a pu consulter, ou bien n’atteignaient pas les commencements des annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, ou bien en frôlaient seulement les premières années, comme Sulpice Alexandre, qui s’arrête avant la fin du IVe siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus, qui ne va que jusqu’au commencement du Ve siècle. Ces deux derniers sont les seuls écrivains romains dans lesquels il ait trouvé des renseignements sur les Francs; il leur a emprunté des passages assez étendus, mais on peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. Ces passages sont d’ailleurs d’un intérêt purement romain; s’il y est parlé des Francs, c’est à l’occasion des expéditions que les généraux romains ont dû faire contre eux: leur histoire interne laisse les narrateurs absolument indifférents, et ils nous fournissent, en somme, une preuve convaincante du peu de curiosité qu’inspiraient aux derniers annalistes de l’empire les barbares qui allaient le renverser.
Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même nous déclare avoir tiré ces renseignements de celles qu’il appelle Annales consulaires. Nam et in Consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus[99]. Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique, sont évidemment romaines, et Grégoire, qui ne les cite plus ailleurs, semble nous indiquer qu’elles ne s’étendaient guère au-delà des premières années du Ve siècle[100]. Il a consulté aussi les Annales d’Angers[101], probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni un certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. Il a utilisé encore des Annales burgondes[102], comme on le voit par la comparaison de ses récits avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les mêmes sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution d’autres recueils du même genre; si, comme le croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main un exemplaire interpolé des Annales de Ravenne[103], ou si, comme l’admet M. Arndt[104], modifiant une opinion de M. Monod, il s’est servi d’_Annales arvernes_, ou encore, s’il faut croire, avec le même M. Arndt, qu’il a connu aussi des Annales Visigothes[105]. Ce qui est bien certain, c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne peut être la source des longs et vivants récits qu’il nous donne sur les premiers rois francs et en particulier sur Childéric et Clovis. Tous étaient écrits par des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour les choses du monde barbare, et qui se bornaient à relater en quelques paroles sèches et succinctes les principaux faits qui s’étaient déroulés dans leur horizon. Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes; tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, c’étaient les ravages commis par ces barbares dans les contrées où vivaient les annalistes.
[99] Greg. Tur. 11, 9.
[100] Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place
même avant celui-ci: c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses
Annales consulaires est relatif à une des premières années du Ve
siècle.
[101] G. Kurth. _Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de
Tours_. (_Rev. des Quest. Histor._ 1 octobre 1888).
[102] Id. ibid. Et Monod, Études etc.
[103] O. Holder-Egger, _Untersuchungen über einige annalistische
Quellen zur Geschichte des 5ten und 6ten Jahrhunderts_ (_Neues
Archiv der Gesellschaft fuer aeltere deutsche Geschichte_ 1876, t.
I, p. 268 et suiv.)
[104] Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans _Script. Rer.
Meroving._ I, p. 22.
[105] Id. ib. p. 23.
Je ne parle pas ici des écrivains romains du Ve siècle qui ne sont pas historiens, comme Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire: leurs œuvres, que nous possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner davantage notre chroniqueur au sujet des barbares, et encore est-il à remarquer qu’il n’en a pas même tiré tout ce qu’il était possible de leur emprunter. Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage de Sidoine Apollinaire sur Clodion[106], qui est, en dehors de l’Historia Francorum, la seule preuve de l’existence historique de ce roi des Francs, car il ne parle de lui que sur la foi de la tradition populaire. Quant aux plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, il est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un bon renseignement: mais, malgré la quantité de celles qu’il a lues, nous devons constater que des trois plus importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint Vedast et celle de saint Remy, il n’a connu que la dernière. Or, la première contient un épisode qui jette une vive lumière sur l’histoire de Childéric[107], et la seconde nous fait connaître plusieurs circonstances historiques des plus curieuses accompagnant le baptême de Clovis[108].
[106] V. ci-dessus p. 52, n. [88].
[107] Vita b. Genovefae Virginis ed. Kohler, p. 26.
[108] Vita S. Vedasti (Acta Sanct. febr. t. I p. 792).
Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de ses recherches, Grégoire de Tours n’était pas même parvenu à connaître tous les documents écrits qui, à cette date, se trouvaient à sa portée. On ne soutiendra pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements dont nous ne voyons pas la source littéraire. D’abord, nous sommes assez au courant de la littérature latine du Ve et du VIe siècle pour en connaître la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle ne contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient aujourd’hui perdues. Ensuite, quand Grégoire de Tours parle d’après une source écrite, il a généralement soin de la mentionner, pour augmenter l’autorité de son récit. Nous avons donc le droit de conclure que toute la partie de sa chronique relative aux générations qui ont précédé la sienne, et pour laquelle il n’invoque pas de source écrite, lui a été fourni par la tradition orale.
La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, et l’on peut dire qu’elle le constitue presque tout entier, avec l’observation et l’expérience personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que dans un horizon assez restreint, et est elle-même à chaque instant éclairée par la relation d’autrui: elle n’atteint pas les faits qui se passent à distance, encore moins ceux qui se sont écoulés avant le moment où le narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition qui vient ici à son secours. Cette tradition est multiple. Un grand nombre des récits de Grégoire, dispersés sur tous ses ouvrages, et en particulier disséminés dans l’Historia Francorum, lui ont été fournis par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis sur la bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient été inculqués au jour le jour par ses parents, auprès du foyer de la famille. D’autres lui ont été communiqués au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il a reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles il a assisté, par ses collègues dans l’épiscopat, par le clergé des églises ou par les religieux des monastères. C’est à cette source-là qu’il a principalement puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également appel, et dans une mesure considérable, au témoignage de laïques de toute condition, depuis les grands personnages de l’entourage royal jusqu’aux humbles fidèles perdus dans la foule, quand ils lui paraissaient dignes de foi[109]. Tout cet ensemble de matériaux de provenance orale a été fondu par lui, non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la sorte, sans que le critique puisse toujours se rendre un compte exact de la proportion dans laquelle il mêle le réel au fictif.
[109] Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en
particulier de ses sources orales, G. Monod, _Études critiques sur
les sources de l’histoire mérovingienne_, p. 79-108; Arndt, préface
des œuvres de Grégoire de Tours dans les _Scriptores Rerum
Meroving._ p. 20-23; et Krusch, ibid. p. 456-459.
Nous possédons cependant quelques indications qui nous mettent sur la voie. Habitué à citer consciencieusement sa source écrite, lorsqu’il en a une, Grégoire, en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle lui manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de provenance orale, il peut invoquer le témoignage de personnes déterminées, il a soin de le faire, au moins en termes généraux. Il prend cette précaution spécialement lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il les connaît ordinairement par les individus qui en ont été témoins[110], ensuite parce que la nature même de ces événements exige des preuves plus certaines. Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions populaires, ou bien il se contente de les indiquer négligemment par un ut ferunt ou toute autre formule, ou bien il laisse même de côté cette vague indication, et il ne donne aucune preuve. Pourquoi? La raison en est claire: c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle pour qu’il puisse se retrancher derrière elle, et une garantie anonyme n’en est pas une à ses yeux. De plus, enfant de la civilisation lettrée de Rome, il attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui ont laissées par écrit des gens cultivés et instruits, qu’aux grossières et confuses notions de la voix populaire. Voilà pourquoi, parlant de faits passés qu’il ne connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire par des formules comme ut fertur, multi aiunt, ou d’autres du même genre.
[110] Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae
audivi vobis exposui. Virtut. Martini. II, 1.
Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi. Id. Ibid.
II, 17.
Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec
audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24.
Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit.
Ibid. II, 40.
Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8.
Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile à établir. Tout le monde sait que l’Historia Francorum contient un récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène. Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il, l’origine orale d’une page importante de l’Historia Francorum établie à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre augmentée d’autant[116].
[111] Greg. Tur. II, 2 et 3.
[112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus
quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg.
Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à
Victor de Vita, et je suis de son avis.
[113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio
depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc
sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur.
11, 3.
[114] Greg. Tur. V, 50.
[115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari
commoratus etc… Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia
quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1.
[116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges
erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois,
erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une
source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses
renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi
Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces
faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le
garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition
albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la
valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu
conscience.
D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne, dans l’Historia Francorum et dans le Gloria Confessorum, sur saint Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui prononçait mal, il l’a appelé sanctus Aravatius au lieu de sanctus Servatius. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht, dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119].
[117] Greg. Tur. Glor. Conf., c. 71.
[118] G. Kurth, Deux biographies inédites de S. Servais. (_Bulletin
de la Société d’art et d’histoire_, t. I. Liège 1881.) Id.
Nouvelles recherches sur S. Servais. (Ibid. t. III. Liège 1883.)
[119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien
inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et,
tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé:
_S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières
éditions de Grégoire de Tours._ (_Bullet. et Mém. de la Société nat.
des Antiquaires de France_, t. 50. Paris 1889.)
L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou, tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait connaître sa source: de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare non distuli[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de véritables autorités.
[120] Greg. Tur. II, 6.
Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan: cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur, mais cela veut dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles, et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122].
[121] Voir le texte du Vita Aniani dans Theiner, _S. Aignan ou le
siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce
saint_ etc. Paris 1832.
[122] Greg. Tur. II, 7.
Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire.
[123] Greg. Tur. II, 7.
Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé. Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1. Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin, Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était arrivé à Clovis[124].
[124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p.
99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire
d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie
à Tours et à Poitiers.»
Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit. Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en 548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus loin.
SOUVENIRS CLERMONTOIS.
I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois Leocadius.
I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs.
I, 33. Cassius et Victorius à Clermont.
I, 34. Saint Privat à Javoulz.
II, 44. Evêques clermontois:
Saint Urbicus.
I, 45. Saint Hillidius.
I, 46. Saint Nepotianus.
I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont.
II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus.
II, 13. Evêques de Clermont:
Saint Venerandus et saint Rusticus.
II, 16-17. Saint Namatius et sa femme.
II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des Visigoths.
II, 21. Evêques clermontois:
Saint Eparchius.
II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire.
II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius.
II, 28. Persécution d’Euric en Gaule.
II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé.
III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina.
III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne.
III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier.
III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne.
III, 23. La reine Deutérie à Clermont.
Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale, mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit, il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes les annales tenaient dans leurs chants épiques: unum annalium genus. Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure, leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle?