Jamais plus
Chapitre 14
J’arrive au restaurant avec un quart d’heure de retard. À l’instant où j’allais fermer, ce soir, un client est venu me commander des fleurs pour un enterrement. Je ne pouvais rien lui refuser car… c’est dommage… mais les enterrements sont ce qui marche le mieux dans ce métier. Ryle m’adresse un signe depuis la table et je me dirige vers eux en faisant mon possible pour ne pas regarder autour de moi. Je ne veux pas voir Atlas. J’ai essayé deux fois de les faire changer d’avis, mais Allysa tenait absolument à manger ici après que Ryle lui a dit comme c’était bon.
Je me glisse dans le box et Ryle se penche vers moi pour m’embrasser sur la joue.
— Salut, ma copine.
— Arrêtez ! marmonne Allysa. Vous êtes trop chou tous les deux.
Je lui souris et c’est alors qu’elle aperçoit le coin de mon œil. Il n’est pas aussi horrible que je le craignais, sans doute grâce à la glace que Ryle a placée dessus.
— Oh, mon Dieu ! s’écrie-t-elle. Ryle m’a dit ce qui s’était passé… je ne croyais pas que c’était aussi terrible.
J’interroge Ryle du regard. Il ne lui a sûrement pas dit la vérité. Il sourit en expliquant :
— Il y avait de l’huile d’olive partout. Elle a glissé si gracieusement qu’on aurait dit une ballerine.
Menteur.
Bon, j’aurais sans doute sorti le même genre de chose.
— C’était trop nul ! dis-je en m’esclaffant.
Finalement, le dîner se passe plutôt bien. Aucun signe d’Atlas ; je ne pense plus à hier soir et Ryle et moi évitons le vin. À la fin, le serveur revient nous voir.
— Un dessert ? demande-t-il.
Je refuse mais Allysa semble intéressée :
— Qu’est-ce que vous avez ?
— On mange pour deux, observe Marshall, alors on prendra quelque chose au chocolat.
Le serveur hoche la tête et s’éloigne.
— Ce bébé n’est pas plus gros qu’une punaise pour le moment, lance-t-elle à son mari. Ne me donne pas de mauvaises habitudes pour les mois à venir.
Le serveur revient avec une carte.
— Le chef offre un dessert à toutes les futures mamans. Mes félicitations.
— C’est vrai ? s’exclame Allysa, ravie.
— Ce doit être pour ça que le restau s’appelle Bab’s, ça fait penser aux bébés.
On prend tous la carte en riant.
— Mon Dieu ! dis-je en découvrant tous les choix.
— Désormais, ce sera mon restaurant préféré, assure Allysa.
On choisit trois desserts pour la table et on passe les minutes qui suivent à chercher des noms de bébé.
— Non, dit Allysa à Marshall. On ne va pas lui donner le nom d’un État.
— Mais j’adore Nebraska, proteste-t-il. Idaho ?
Elle se prend la tête entre les mains.
— C’est un sujet de divorce.
— Demise, reprend-il. C’est chouette, non ?
Il ne doit de sauver sa tête qu’à l’arrivée des desserts. Notre serveur dépose un gâteau au chocolat devant Allysa, puis s’écarte pour faire place à son collègue qui apporte les deux autres.
— Le chef, dit-il en le désignant, voudrait vous présenter ses félicitations.
— Le repas vous a plu ? demande celui-ci à Allysa et Marshall.
Le temps que ses yeux se posent sur les miens, mon anxiété me submerge. Atlas me regarde fixement et je me laisse aller à demander :
— Le chef ?
Le serveur se penche vers nous en précisant :
— Le chef, le propriétaire, parfois serveur, parfois plongeur. Il s’implique partout.
Les cinq secondes qui suivent passent inaperçues au reste de la tablée mais s’écoulent au ralenti pour moi.
Les yeux d’Atlas s’arrêtent sur mon œil blessé. Sur la main bandée de Ryle.
De nouveau sur mon œil.
— Nous adorons votre restaurant, dit Allysa. C’est un endroit incroyable.
Atlas ne la regarde pas. Je le vois déglutir, serrer la mâchoire. Il s’en va sans rien dire. Merde.
Le serveur tâche de faire bonne figure en nous décochant un trop large sourire.
— Bon dessert ! lâche-t-il avant de s’éclipser à son tour.
— Pas de bol, maugrée Allysa. On trouve un super restaurant mais le chef n’est qu’un abruti.
— Oui ! s’esclaffe Ryle. Sauf que les abrutis sont les meilleurs en cuisine.
Je pose une main sur son bras.
— Je vais aux toilettes.
Je traverse la salle à grands pas, la tête basse. Dès que je me retrouve dans le couloir, j’accélère encore. J’ouvre la porte des toilettes, m’y enferme.
Merde, merde, merde, merde.
Ce regard, cette colère rentrée.
Encore heureux qu’il soit parti si vite, mais je suis à peu près sûre qu’il attendra dehors quand on sortira, prêt à botter les fesses de Ryle.
J’inspire une longue goulée d’air, me lave les mains, inspire, expire encore. Lorsque je me sens plus calme, je m’essuie avec une serviette.
Je vais aller dire à Ryle que je ne me sens pas bien. On s’en ira pour ne jamais revenir. Ils prennent tous le chef pour un con, ça me servira d’excuse.
Je déverrouille la porte mais ne peux l’ouvrir car on la pousse de l’extérieur : alors je recule. Atlas entre, referme derrière lui, s’adosse à la porte et me dévisage, surtout concentré sur mon œil.
— Que s’est-il passé ?
— Rien.
Il plisse les yeux, toujours d’un bleu glacial mais où brille une lueur brûlante.
— Tu mens, Lily.
J’arrive à esquisser un sourire.
— C’était un accident.
Il rit, cependant son expression demeure sévère.
— Quitte-le.
Le quitter ?
Ainsi, il croit à tout autre chose. Je m’approche de lui.
— Il n’est pas comme ça, Atlas. Ce n’est pas ce que tu crois. Ryle est quelqu’un de bien.
Il penche la tête et s’approche légèrement de moi.
— On croirait entendre ta mère.
Ses paroles me font mal. J’essaie de me faufiler au dehors, mais il me saisit le poignet.
— Quitte-le, Lily.
Je me dégage, lui tourne le dos, inspire profondément, expire lentement, me retourne vers lui.
— Si je dois faire une comparaison, tu me fais plus peur, là, que lui depuis que je le connais.
Il accuse le coup, ne répond pas tout de suite, mais se met à secouer la tête en s’écartant de la porte.
— Je ne voudrais surtout pas te mettre mal à l’aise. J’essaie juste de te rendre l’attention que tu m’as toujours montrée.
Je ne sais pas trop comment il faut prendre ces paroles. Je sens bien qu’il peste intérieurement, pourtant il paraît calme, maître de lui. Il me laisse sortir. Je tourne le verrou, ouvre la porte.
Je reste le souffle court devant Ryle, jette un rapide coup d’œil derrière moi. Atlas me suit.
Ryle ne semble pas comprendre et nous interroge l’un après l’autre du regard.
— Qu’est-ce que tu fous, Lily ?
— Ryle…
Ma voix tremble. Mon Dieu, ça devient pire que jamais.
Atlas me contourne et se dirige vers les portes de la cuisine, comme si Ryle n’existait pas. Un Ryle qui le suit irrésistiblement des yeux. Ne t’arrête pas, Atlas. Sur le point d’atteindre les portes, il stoppe.
Non, non, non, continue.
Dans ce qui s’avère l’un des plus épouvantables moments que je puisse imaginer, il fait volte-face et revient vers Ryle, l’attrape par le col de sa chemise. Presque aussitôt, Ryle réagit en le plaquant contre le mur d’en face. Atlas riposte en lui barrant la gorge de son avant-bras et l’immobilise.
— Tu la touches encore et je te coupe ta putain de main et te l’enfonce dans la gorge, espèce de merde !
Je crie :
— Atlas, arrête !
Il finit par le relâcher, recule d’un pas rageur pendant que Ryle reprend son souffle en le fusillant du regard. Après quoi, il se tourne vers moi :
— Atlas ?
Il a répété son nom comme s’il le connaissait.
Pourquoi le répète-t-il comme ça ? Comme s’il m’avait déjà entendue le prononcer ? Je ne lui ai jamais parlé d’Atlas.
Sauf…
Si.
Le premier soir, sur le toit terrasse ; c’était l’une de mes vérités toutes nues.
Ryle part d’un rire incrédule et désigne Atlas sans cesser de me regarder.
— Ça, c’est Atlas ? Le S.D.F. que tu as baisé par pitié ?
Oh mon Dieu !
Le couloir reprend aussitôt l’aspect d’un imbroglio de poings et d’épaules, noyé dans mes cris pour les arrêter. Deux serveurs apparaissent derrière moi et les séparent aussi vite que ça avait commencé.
Chacun se retrouve contre un mur, respirant lourdement. Je n’arrive à les regarder ni l’un ni l’autre.
Je ne peux pas faire face à Atlas. Pas après ce que Ryle lui a dit. Je ne peux pas non plus regarder Ryle parce qu’il est sans doute en train de penser les pires choses possibles sur moi.
— Dehors ! crie Atlas en désignant la porte. Fous le camp de mon restaurant.
Je croise le regard de Ryle alors qu’il passe devant moi et j’ai peur de ce que je vais y voir. Mais il n’exprime aucune colère.
Que de la tristesse.
Beaucoup de tristesse.
Il s’arrête comme s’il allait me dire quelque chose, mais son expression vire à la déception et il retourne dans la salle.
Enfin, je jette un coup d’œil vers Atlas, et il exprime la même déception. Sans me laisser le temps d’expliquer ce que Ryle a dit, il pousse les portes de la cuisine.
Aussitôt, je cours après Ryle. Il attrape sa veste dans le box et s’éloigne vers la sortie sans un mot pour Marshall et Allysa. Celle-ci m’interroge du regard en écartant les mains, l’air de ne pas comprendre. Je secoue la tête, prends mon sac.
— C’est une longue histoire, désolée. On en parle demain.
Je suis Ryle dehors. Il se dirige vers le parking. Je le rattrape et il s’arrête net, l’air de boxer un fantôme.
— Je n’ai pas amené ma putain de caisse ! crie-t-il furieux.
Je sors mes clefs de mon sac mais il me les arrache des mains. Je le suis de nouveau, cette fois vers ma voiture.
Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais même pas s’il a envie de me parler en ce moment. Il vient de me voir sortir des toilettes accompagnée d’un mec dont j’ai été amoureuse. Et voilà que le mec en question lui saute dessus.
C’est trop moche.
Il s’installe au volant, me désigne la place du passager :
— Monte, Lily.
Il n’ouvre pas la bouche de tout le trajet. Je prononce son nom une fois mais il fait non de la tête. Apparemment, il n’est pas prêt à entendre mes explications. Quand il se gare dans mon parking, il sort dès qu’il a coupé le moteur, comme s’il avait trop hâte de s’éloigner de moi.
Il arrive au capot arrière alors que je sors.
— Ce n’est pas ce que tu crois, Ryle.
Il s’immobilise, pose sur moi un regard qui me tord le cœur, si douloureux. Tout ça pour un malentendu.
— Je ne voulais pas, Lily. Pas de relation, pas de stress.
Même si elles prouvent une authentique souffrance, ses paroles m’irritent.
— Alors fiche le camp !
— Quoi ?
— Je ne veux pas être un poids pour toi, Ryle ! Désolée que ma présence dans ta vie soit tellement insupportable !
Il revient vers moi.
— Lily, ce n’est pas ce que j’ai dit.
Dans un mouvement agacé, il s’adosse à ma voiture, les bras croisés. Un long silence s’ensuit et j’attends ce qu’il a à me dire. Il garde la tête baissée mais finit par la relever légèrement, pour me regarder.
— La vérité toute nue, Lily. C’est tout ce que je te demande, là. Tu peux m’accorder ça ?
Je hoche la tête.
— Tu savais qu’il travaillait là ?
— Oui. C’est même pour ça que je ne voulais pas y retourner. Je ne voulais pas tomber sur lui.
Ma réponse paraît le détendre quelque peu. Il se frotte le visage.
— Tu lui as dit ce qui s’est passé hier soir ? Tu lui as parlé de notre dispute ?
— Non. Il a deviné tout seul. Il a vu mon œil et ta main. Il a compris.
Renversant la tête en arrière, Ryle pousse un lourd soupir. À croire qu’il n’a pas le courage de poser la question suivante :
— Tu étais seule avec lui aux toilettes ? Je me rapproche encore.
— Il m’y a suivie. Je ne sais plus rien de lui aujourd’hui, Ryle. Je ne savais même pas qu’il possédait ce restaurant. Je croyais que c’était juste un serveur. Il ne fait plus partie de ma vie, je t’assure. C’est juste… On a tous les deux grandi dans un milieu violent. Il a vu mon visage et ta main et… il s’inquiétait pour moi. C’est tout.
Ryle porte une main à sa bouche. Je l’entends respirer à travers ses doigts. Il se redresse, l’air de digérer tout ce que je viens de lui dire.
— À moi, dit-il.
Il franchit la courte distance qui nous séparait encore et me prend le visage entre ses mains pour qu’on se regarde mieux dans les yeux.
— Si tu ne veux pas rester avec moi… je t’en prie, dis-le tout de suite, Lily. Parce que, quand je t’ai vue avec lui… Ça fait mal. Je ne veux plus éprouver ce genre de chose. Et si j’en souffre tellement aujourd’hui, je suis terrifié à l’idée de ce que ça pourrait me faire dans un an.
Je sens les larmes me couler sur les joues.
— Je ne veux personne d’autre que toi, Ryle. Rien que toi.
Jamais je n’ai vu de sourire aussi triste que le sien. Il me serre contre lui et je l’enveloppe de mes bras, avec toute la force dont je suis capable, tandis qu’il m’embrasse sur la tempe.
— Je t’aime, Lily. Je t’aime trop !
Je me blottis davantage, les lèvres sur son épaule.
— Moi aussi, je t’aime.
Je ferme les yeux. Si seulement je pouvais effacer ces deux derniers jours…
Atlas se trompe au sujet de Ryle.
Dommage qu’il ne sache pas à quel point.
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