Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 20 sur 37

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Jamais plus

Chapitre 20

 

 

J’ai essayé de rassembler les pièces de mon téléphone avant de m’endormir cette nuit, mais sans succès. Il était en morceaux. Je règle mon réveil afin de pouvoir me lever tôt demain et passer m’en acheter un autre en allant travailler.

Mon visage n’est pas aussi marqué que je le craignais. Bien sûr, je ne vais rien pouvoir cacher à Allysa, mais pas besoin. Une raie sur le côté va me permettre de masquer le plus gros du bandage de Ryle sur mon œil. La seule trace visible de cette soirée restera la coupure sur ma lèvre.

Et le suçon dans ma nuque.

Foutue ironie du sort.

Je prends mon sac, ouvre la porte, m’arrête net devant la masse à mes pieds.

Ça bouge.

Il me faut quelques secondes pour me rendre compte que c’est Ryle. Il a dormi sur le palier ?

Il se relève dès qu’il se rend compte que j’ai ouvert la porte et me fait face, le regard implorant, puis pose ses mains sur mes joues, ses lèvres sur les miennes.

— Pardon. Je te demande pardon, pardon.

Je recule, encore abasourdie. Il a vraiment dormi là ?

Je ferme la porte de l’appartement, passe devant lui comme si de rien n’était, descends l’escalier. Il me suit jusqu’à ma voiture, me suppliant de lui parler.

Je ne dis rien.

Je m’en vais.

 

*

* *

Une heure plus tard, j’allume mon nouveau téléphone dans ma voiture. Dix-sept messages m’y attendent. Huit appels auxquels je n’ai pas répondu. Tous d’Allysa.

Quelque part, il semble logique que Ryle n’ait pas cherché à me joindre de toute la nuit puisqu’il savait dans quel état était mon appareil.

Je m’apprête à ouvrir les SMS quand il sonne encore.

Allysa.

— Allô ?

Elle pousse un grand soupir.

— Lily ! Que se passe-t-il, bon sang ? Oh mon Dieu, ne me fais pas ça, je suis enceinte !

Je démarre et branche mon appareil sur Bluetooth tout en roulant vers la boutique. Allysa ne travaille pas aujourd’hui, et il ne lui reste que quelques jours avant le début de son congé maternité.

— C’est bon, lui dis-je. Ryle va bien. On s’est disputés. Désolée de ne pas avoir pu t’appeler, mais il avait cassé mon téléphone.

Court silence, et puis :

— C’est vrai ? Tu vas bien, toi ? Où es-tu ?

— Je vais bien. Je vais ouvrir le magasin.

— Bon, j’arrive, moi aussi.

Sans me laisser le temps de protester, elle raccroche. Le temps que je me gare, elle est déjà là.

J’ouvre la porte, prête à subir l’assaut de questions qui m’attend, à expliquer pourquoi j’ai viré son frère de mon appartement, mais je m’arrête net en m’apercevant qu’ils sont tous les deux derrière le comptoir. Il s’appuie dessus tandis qu’elle lui murmure quelque chose à l’oreille.

Tous deux se tournent vers moi quand ils entendent la porte se refermer.

— Ryle, souffle Allysa. Qu’est-ce que tu lui as fait ? Elle vient me serrer dans ses bras.

— Oh, Lily ! dit-elle en me passant la main dans le dos. Et puis elle essuie ses larmes, réaction à laquelle je ne m’attendais pas. À l’évidence, elle sait qu’il est responsable ; pourtant, dans ce cas, elle devrait au moins lui crier dessus.

Comme elle l’interroge du regard, il m’adresse une moue navrée. Énamourée. Comme s’il ne songeait qu’à m’étreindre contre lui ; en même temps, il semble mourir de peur à l’idée de me toucher. Ce en quoi il a raison.

— Tu dois lui dire, lance Allysa.

Et le voilà qui se prend la tête dans les mains.

— Dis-lui, insiste Allysa d’un ton irrité. Elle a le droit de savoir, Ryle. C’est ta femme. Si tu ne le lui dis pas, c’est moi qui le ferai.

Cette fois, il s’effondre complètement sur le comptoir. Ce qu’Allysa veut l’entendre dire semble le mettre dans tous ses états. Ma colère devient telle que je n’arrive plus à respirer.

Allysa revient alors me poser les mains sur les épaules.

— Écoute-le, implore-t-elle. Je ne te demande pas de lui pardonner, parce que je ne sais pas ce qui s’est passé hier soir. Mais, s’il te plaît, en tant que belle-sœur et amie, donne à mon frère une chance de te parler.

 

*

* *

Allysa a promis de s’occuper du magasin pendant une heure, le temps qu’une autre employée arrive. Je suis encore tellement furieuse après Ryle que je n’ai pas voulu le ramener. Il m’a dit qu’il appellerait un Uber.

Tout au long de mon trajet de retour, je me suis torturée en me demandant ce qu’il pouvait bien avoir à me dire qu’Allysa savait et pas moi. Des millions de pensées m’ont traversé l’esprit. Il est mourant ? Il m’a trompée ? Il a perdu son boulot ? Elle ne semblait pas trop savoir ce qui s’est passé hier soir, je ne vois donc pas à quoi rattacher la situation.

Ryle entre dans l’appartement dix minutes après moi. Je suis assise sur le canapé, en train de me ronger les ongles.

Je me lève alors qu’il vient prendre place sur une chaise. Il se penche, serre les mains devant lui.

— S’il te plaît, assieds-toi, Lily.

Il a dit ça d’un ton implorant, comme s’il ne pouvait supporter de me voir inquiète. Je retourne me poser sur le bras du canapé, remonte mes pieds, porte les mains à ma bouche.

— Tu vas mourir ?

Écarquillant les yeux, il secoue aussitôt la tête.

— Non. Non. Pas du tout.

— Alors, qu’y a-t-il ?

Bon sang, qu’il me le dise une bonne fois ! Mes mains commencent à trembler. Il voit bien qu’il me met dans tous mes états ; alors il me saisit les poignets, les tient doucement. Quelque part, je préférerais qu’il ne me touche pas après ce qu’il m’a fait, mais j’ai également besoin d’être rassurée. Et cette attente me met au bord de la nausée.

— Personne n’est mourant, et je ne te trompe pas. Ce que je vais te dire ne te fera pas mal, d’accord ? Ça appartient au passé. Mais Allysa estime que tu dois le savoir. Et… moi aussi.

Je me redresse, alors il me lâche les mains, se met à faire les cent pas derrière la table qui nous sépare. Comme s’il devait trouver le courage de trouver les paroles adéquates, ce qui ne fait qu’augmenter mon anxiété.

Il se rassied.

— Lily ? Tu te rappelles le soir de notre rencontre ? Je fais oui de la tête.

— Tu te rappelles quand je suis arrivé sur le toit ?

Dans quelle colère j’étais ?

Je hoche de nouveau la tête. Il tapait dans cette chaise. Il ne savait pas encore que le polymère marin était à peu près indestructible.

— Tu te rappelles ma pure vérité ? Ce que je t’ai dit ce soir-là, particulièrement ce qui m’a rendu tellement furieux ?

J’essaie de me remémorer toutes les vérités qu’il m’a énoncées. Il a dit que l’idée du mariage le rebutait, qu’il aimait les coups d’un soir, qu’il ne voulait pas avoir d’enfants. Qu’un de ses patients venait de mourir.

— Ah oui, le petit garçon. C’est pour ça que tu étais furieux. À cause de la mort d’un enfant.

Il pousse un grand soupir de soulagement.

— Oui. C’est pour ça que j’étais furieux.

Il se relève brusquement, comme s’il ne tenait pas en place, appuie les paumes sur ses yeux pour empêcher ses larmes de couler.

— Quand je t’ai dit ce qui lui était arrivé, tu te souviens de ta réponse ?

J’ai envie de pleurer et je ne sais même pas pourquoi.

— Oui. Je t’ai dit que je ne pouvais pas imaginer comment le petit frère allait s’en sortir. Celui qui a pris le pistolet et tiré sur lui par accident.

Mes lèvres se mettent à trembler.

— Et c’est là que tu as dit : « Ça va le détruire à jamais. Voilà tout. »

Mon Dieu !

Où veut-il en venir ?

Ryle tombe à genoux devant moi.

— Lily. Je savais que ça le détruirait. Je voyais exactement ce que pouvait ressentir ce petit garçon… parce qu’il m’est arrivé la même chose. À Allysa et à mon frère aîné…

Je ne peux retenir mes larmes. Alors il m’entoure de ses bras, pose la tête sur mes genoux.

— Je l’ai tué, Lily. Mon meilleur ami. Mon grand frère. Je n’avais que six ans. Je ne savais même pas que je tenais un vrai pistolet à la main.

Son corps est pris de frissons et il me serre encore plus fort. Je lui embrasse la tête parce que je le sens au bord de l’effondrement. Comme l’autre nuit sur le toit. J’ai beau lui en vouloir encore, je l’aime toujours et ça me tue d’apprendre qu’il a vécu une telle tragédie. Et Allysa aussi. On se tait un long moment ; il ne bouge plus, la tête sur mes genoux, les bras autour de ma taille, mes lèvres sur ses cheveux.

— Elle n’avait que cinq ans lorsque ça s’est produit, Emerson sept. On était dans le garage, si bien que personne n’a entendu nos cris. Alors je me suis assis par terre, et…

Il se détache de moi et se relève, le visage tourné ailleurs. Après un nouveau moment de silence, il vient se poser sur le canapé, se penche encore en avant.

— J’essayais de…

Le visage grimaçant de douleur, il se reprend la tête dans les mains.

— J’essayais de tout lui remettre dans le crâne.

Je croyais pouvoir le réparer, Lily.

De la main, j’étouffe un petit cri.

Il faut que je me lève pour récupérer mon souffle.

Ça ne marche pas.

Je n’arrive pas à respirer.

Ryle me rejoint et m’attire contre lui. On s’étreint longuement avant qu’il ne reprenne :

— Je ne t’aurais jamais dit ça pour excuser ma conduite. Crois-moi. Allysa voulait que je t’en parle parce que, depuis, il arrive que je ne puisse plus me contrôler. Je pique ma crise. C’est le trou noir. Je suis suivi depuis l’âge de six ans. Mais ce n’est pas une excuse. C’est juste la réalité.

Il essuie encore mes larmes, repose ma tête sur son épaule.

— Quand tu m’as poursuivie, hier soir, je te jure que je ne voulais pas te faire de mal. J’étais hors de moi. Et parfois, quand je suis submergé par mes émotions, quelque chose se brise en moi. Je ne me rappelle pas du tout t’avoir poussée. Mais je sais que je l’ai fait. Alors, je ne pensais qu’à une chose : tu me poursuivais et il fallait que je t’échappe, que je t’écarte de mon chemin. Je n’ai pas pris conscience qu’on était dans un escalier, ni que ma force dominerait la tienne. J’ai déconné, Lily.

Voilà.

Il pose la bouche sur mon oreille pour ajouter d’une voix cassée :

— Tu es ma femme. Je suis censé te protéger des monstres, pas en être un.

Il m’étreint avec tellement de désespoir qu’il se remet à trembler. Jamais je n’avais ressenti une telle douleur irradier d’un être humain.

Ça me brise, me déchire. Si je le pouvais, j’envelopperais son cœur du mien.

Pourtant, malgré tout ce qu’il vient de me dire, j’ai encore du mal à lui pardonner. Je me suis juré que ça n’arriverait plus jamais, je nous ai juré, à lui autant qu’à moi, que s’il me frappait encore je le quitterais.

Je me détache de lui, incapable de soutenir son regard, et me dirige vers ma chambre le temps de récupérer un peu mon souffle. Je ferme derrière moi la porte de la salle de bains, et là, ne tenant plus debout, je me laisse glisser au sol dans un torrent de larmes.

Ça ne devrait pas se passer comme ça. Toute ma vie, j’ai su ce que je ferais si un homme se conduisait comme mon père avec ma mère. Simple. Je le quitterais et ça ne se reproduirait jamais.

Mais je ne l’ai pas quitté. Et maintenant me voilà, pleine de bleus et de coupures provoqués par l’homme censé m’aimer, par les mains de mon propre mari.

Et voilà que j’essaie de justifier la situation.

C’était un accident. Il croyait que je le trompais. Il était blessé, furieux et j’étais sur son chemin.

Je sanglote car j’éprouve plus de chagrin pour l’homme qui se trouve dans la pièce à côté que pour moi-même. Et ça ne me rend pas plus forte ni altruiste, mais faible et lamentable. Je devrais le détester, devenir la femme que ma mère n’a jamais trouvé la force de devenir.

Après, si je reproduit le comportement de ma mère, cela veut dire que Ryle reproduis celui de mon père. Ce qui n’est pas le cas. Il faut que je cesse de nous comparer à eux. Nous sommes d’autres personnes dans une situation totalement différente. Mon père n’avait pas d’excuse pour ses crises de colère et il ne demandait pas aussitôt pardon. La façon dont il traitait ma mère était dix fois pire que ce qui s’est produit entre Ryle et moi.

Il vient de s’ouvrir à moi d’une façon qu’il n’a sans doute jamais réservée à personne. Il s’efforce de devenir meilleur pour moi. Oui, il a pété un câble hier soir, mais il est ensuite venu pour essayer de me faire comprendre pourquoi il a réagi ainsi. Les humains n’ont rien de parfait et je ne peux pas laisser le seul exemple de vie conjugale que je connaisse gâcher la mienne.

Je m’essuie les yeux, me relève. Quand je me regarde dans la glace, je ne vois pas ma mère, mais moi. Je vois une fille qui aime son mari et désire avant tout pouvoir l’aider. Je sais que Ryle et moi sommes assez forts pour traverser cette épreuve. Notre amour est assez puissant pour nous y aider.

Je sors de la salle de bain, regagne le salon. Ryle se redresse et me fait face, le visage marqué par la crainte. Il a peur que je ne lui pardonne pas et je ne suis pas sûre de pouvoir le faire. Mais il n’est pas indispensable de pardonner une faute pour en tirer des leçons. Je lui saisis les poignets et lui annonce ma vérité toute nue :

— N’oublie pas ce que tu m’as dit sur le toit, ce soir-là : « Ça n’existe pas les gens négatifs. On est tous des gens qui commettent parfois des actes négatifs. »

Hochant la tête, il me serre les mains.

— Tu n’es pas un être négatif, Ryle. Je le sais. Tu peux encore me protéger. Quand tu te mets en colère, pars, et je partirai aussi. Et on attendra que tu te calmes assez pour en parler. D’accord ? Tu n’es pas un monstre, Ryle. Tu es humain. Et, en tant qu’humains, on ne peut pas sans cesse assumer tous nos chagrins. Parfois, il faut les partager avec les gens qui nous aiment afin de ne pas nous laisser écraser. Mais je ne peux pas t’aider si j’ignore que tu en as besoin. Demande-moi de t’aider. On surmontera ça. Je le sais.

Il exhale tout le souffle qu’il semblait retenir depuis hier soir. Il m’enveloppe de son bras, cache son visage dans mes cheveux.

— Aide-moi, Lily. J’ai besoin que tu m’aides.

Il me serre contre lui et je sais du fond du cœur que j’ai raison. Il reste tant de bonnes choses en lui que je suis capable de tout pour l’en convaincre, jusqu’à ce qu’il le constate lui aussi.

 

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