Jamais plus
Chapitre 19
— Ça fait six semaines, maman. Remets-toi !
Maman soupire dans le téléphone.
— Tu es ma seule fille. Je n’y peux rien si j’ai rêvé de ton mariage toute ta vie.
Elle ne m’a toujours pas pardonné, alors qu’elle était là. On l’a appelée juste avant qu’Allysa ne réserve les voyages. On l’a sortie du lit, ainsi que les parents de Ryle, et on a tous pris le vol de minuit pour Las Vegas. Elle n’a pas cherché à me faire changer d’avis car, le temps d’arriver à l’aéroport, elle a dû constater que nous étions bien décidés. Mais elle n’a pas oublié. Depuis ma naissance, elle rêvait d’un grand mariage, elle se voyait m’aider à choisir ma robe et à goûter des gâteaux.
Je remonte les pieds sur le canapé.
— Et si je me faisais pardonner ? Par exemple, dès qu’on décidera d’avoir un bébé, si je te promettais de le faire de façon naturelle et non d’en acheter un à Las Vegas ?
Maman se met à rire avant de soupirer :
— Du moment que tu me donneras des petits-enfants.
Avec Ryle, on a abordé le sujet des enfants pendant le vol. Je voulais m’assurer qu’on pourrait en discuter à l’avenir, avant que je ne m’engage à passer le reste de ma vie avec lui. Il a dit qu’il était bien sûr ouvert à toutes les discussions. Après quoi on a mis les choses au clair sur d’autres sujets qui pourraient poser des problèmes. Je lui ai dit que je voulais des comptes en banque séparés mais que, comme il gagne davantage d’argent que moi, il devrait m’acheter des tas de cadeaux pour me faire toujours plaisir. Il a dit d’accord puis m’a fait promettre de ne jamais devenir vegan. Facile pour moi, j’aime trop le fromage. Je lui ai dit que nous devrions envisager de choisir quelques bonnes œuvres ou, tout au moins, de prendre celles que préfèrent Allysa et Marshall. Il m’a assuré qu’il en avait déjà de son côté et ça m’a donné envie de l’épouser encore plus vite. Il m’a fait promettre de voter, pour les républicains ou pour les démocrates ou pour les indépendants du moment que je votais. On s’est serré la main.
En atterrissant à Las Vegas, on était réglés sur la même longueur d’ondes.
J’entends la porte d’entrée s’ouvrir et je me redresse.
— Il faut que j’y aille. Ryle vient de rentrer.
Il passe la tête et je souris en ajoutant :
— Attends, maman, je répète : mon mari vient tout juste de rentrer.
Ma mère rit et me dit au revoir. Je raccroche et lâche l’appareil sur la table avant de remonter mes bras sur ma tête et de rester paresseusement allongée. Puis je cale une jambe sur le dossier, laissant ma jupe retomber le long de mes cuisses pour se tasser sur ma taille. Ryle m’examine d’un regard attentif, s’approche de moi, s’agenouille sur le canapé et s’allonge lentement sur mon corps.
— Comment va ma femme ? murmure-t-il avant de déposer ses lèvres sur ma bouche.
Il se glisse entre mes jambes et je renverse la tête en arrière tandis qu’il m’embrasse dans le cou.
C’est la vie.
On travaille tous les deux presque tous les jours, lui le double d’heures par rapport à moi ; il ne rentre que deux ou trois fois par semaine avant que je ne sois couchée. Mais les nuits où nous nous retrouvons enfin ensemble, j’ai tendance à lui réclamer de les passer en moi.
Il ne s’en plaint pas.
Il m’embrasse si fort dans le cou qu’il me fait mal.
— Ouille !
— Je te fais un suçon. Ne bouge pas.
Je le laisse faire en riant. Mes cheveux sont assez longs pour couvrir cet endroit précis, et puis ce sera la première fois que j’aurai droit à un suçon.
Ses lèvres ne quittent pas ce coin, suçant et aspirant jusqu’à ce que je ne sente plus la douleur. Il est appuyé sur moi et je le sens se durcir sous sa blouse. Je l’oriente de façon à pouvoir entrer facilement en moi. Il continue de m’embrasser le cou tout en me pénétrant sur le canapé.
*
* *
Il a pris sa douche le premier et, dès qu’il est sorti, je me suis précipitée. Je lui ai dit qu’on devrait se laver pour chasser l’odeur du sexe avant d’aller dîner avec Marshall et Allysa.
Elle doit avoir son bébé dans quelques semaines, alors elle essaie de nous voir autant que possible car elle s’inquiète de ne plus nous voir après la naissance. Ridicule. Au contraire, les visites devraient se multiplier. J’aime déjà ma nièce plus qu’aucun d’eux.
Enfin, pas tout à fait mais presque.
J’essaie d’éviter de me mouiller les cheveux en me rinçant parce qu’on est déjà en retard. Je saisis mon rasoir et m’apprête à me le passer sous les bras quand retentit un fracas. Je m’arrête.
— Ryle ? Rien.
Je finis de me raser, rince le savon. Autre fracas.
Mais qu’est-ce qu’il fiche ?
Je coupe l’eau, attrape une serviette.
— Ryle !
Il ne répond toujours pas. J’enfile en hâte mon jean et ouvre la porte tout en passant mon tee-shirt.
— Ryle ?
La table de nuit est renversée. Je fonce vers le salon et le trouve assis au bord du canapé, la tête dans une main, en train d’examiner quelque chose dans son autre main.
— Que fais-tu ?
Il lève sur moi un regard que je ne lui reconnais pas. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je ne sais pas s’il vient de recevoir de mauvaises nouvelles ou… Mon Dieu, Allysa.
— Ryle, tu me fais peur. Qu’y a-t-il ?
Il brandit mon téléphone et m’interroge du regard, comme si je savais ce qu’il y avait. Je secoue la tête, l’air de ne pas saisir, alors il me montre un morceau de papier.
— Drôle de truc, dit-il en reposant l’appareil sur la table basse devant lui. J’ai laissé tomber ton téléphone et voilà que la coque s’est ouverte et que j’y ai trouvé ce numéro.
Oh non ! Non, non, non.
Il chiffonne le post-it.
Je me suis dit : « Bizarre. Lily ne me cache rien. »
Il se lève.
— Alors je l’ai appelé.
Il reprend le téléphone, ferme le poing autour.
— Putain, il a de la chance que je sois tombé sur son répondeur.
Là-dessus, il balance à travers la pièce l’appareil qui va s’écraser contre le mur et retombe en miettes.
S’ensuit une pause de trois secondes durant laquelle je ne vois que deux directions à la suite des événements.
Il va me quitter.
Ou il va me battre.
Il se passe une main dans les cheveux et se dirige vers la porte.
Il me quitte.
— Ryle !
Aussi, pourquoi n’ai-je pas jeté ce foutu numéro ?!
Je rouvre la porte pour courir après lui. Il descend les marches quatre à quatre, mais je finis par le rejoindre sur le palier du premier. Je me plante devant lui, l’attrape par sa chemise.
— Ryle, je t’en prie. Écoute-moi !
Il me saisit les poignets et m’envoie promener.
*
* *
— Ne bouge pas.
Je sens ses mains sur moi. Douces. Fermes.
Les larmes qui me coulent des yeux me brûlent les joues.
— Lily, s’il te plaît, ne bouge pas.
Sa voix apaisante n’apaise pas mon mal de tête.
— Ryle ?
J’essaie d’ouvrir les yeux, mais la lumière m’éblouit. Je sens une vive douleur au coin de l’œil et je frémis. Je voudrais m’asseoir, cependant sa main m’empêche de me redresser.
— Reste tranquille tant que je n’ai pas fini, Lily.
Je plisse les yeux et aperçois le plafond de la chambre.
— Fini quoi ?
Ma bouche me brûle quand je parle. Je pose la main dessus.
— Tu es tombée dans l’escalier, dit-il. Tu es blessée.
Cette fois, je le regarde dans les yeux. Il paraît inquiet mais aussi blessé, en colère. Il exprime tous les sentiments possibles tandis que je n’éprouve que de la confusion.
Je referme les paupières en essayant de me rappeler pourquoi il est en colère. Et blessé.
Mon téléphone.
Le numéro d’Atlas.
L’escalier.
J’ai saisi sa chemise.
Il m’a repoussée.
— Tu es tombée dans l’escalier.
Sauf que je ne suis pas tombée.
Il m’a poussée. Encore.
Ça fait deux fois.
Tu m’as poussée, Ryle.
Tout mon corps est maintenant secoué de sanglots. J’ignore à quel point je suis blessée, et je m’en fiche. Aucune douleur physique ne saurait être comparée à celle que mon cœur ressent en ce moment. Je lui tape sur les mains pour qu’il s’écarte de moi. Je le sens qui s’éloigne du lit et je m’y roule en boule.
Je m’attends à ce qu’il tente de m’apaiser, comme la dernière fois, mais rien. Je l’entends qui quitte la chambre. Je ne sais pas ce qu’il fait. Je pleure encore quand il s’agenouille devant moi.
— Tu dois avoir une commotion cérébrale, énonce-t-il d’un ton professionnel. Tu as une petite coupure à la lèvre. J’ai bandé ta blessure à l’œil. Tu n’as pas besoin de points de suture.
Il parle d’un ton glacial.
— Tu ressens une autre douleur ailleurs ? Tes bras ?
Tes jambes ?
On dirait davantage un médecin qu’un mari.
— Tu m’as poussée, dis-je à travers mes larmes. C’est tout ce que j’arrive à voir et à penser.
— Tu es tombée, corrige-t-il calmement. Il y a à peu près cinq minutes. Juste après que j’ai découvert quelle pute j’avais épousé.
Il dépose quelque chose sur l’oreiller près de moi.
— Si tu as besoin de quelque chose, je suis sûr que tu pourras appeler ce numéro.
Je regarde le post-it chiffonné à côté de ma tête, sur lequel est inscrit le numéro d’Atlas. Je sanglote.
— Ryle !
Que se passe-t-il ?
La porte d’entrée vient de claquer.
Tout mon monde s’effondre autour de moi.
— Ryle.
Cette fois, je n’ai fait que gémir. Je me prends la tête entre les mains et pleure plus fort que jamais. Je suis anéantie.
Cinq minutes.
Il n’en faut pas davantage pour anéantir quelqu’un.
*
* *
Quelques minutes s’écoulent.
Peut-être dix ?
Je n’arrête pas de pleurer. Je n’ai pas bougé du lit. J’ai peur de me regarder dans la glace. J’ai trop peur…
J’entends la porte se rouvrir et claquer de nouveau. Ryle apparaît sur le seuil.
Je ne sais pas si je dois le détester.
Ou mourir de peur.
Ou avoir de la peine pour lui.
Comment peut-on ressentir les trois à la fois ?
Il passe la tête dans l’entrebâillement, la heurte au chambranle une fois, deux fois, trois fois.
Soudain, il se précipite vers moi, tombe à genoux, m’attrape les deux mains, les serre.
— Lily, articule-t-il d’une voix cassée. S’il te plaît, dis-moi que ce n’est pas grave.
Il me caresse la joue et je sens sa main trembler.
— Je ne peux pas… supporter ça, bafouille-t-il. C’est impossible.
Il se penche, me dépose un baiser sur le front.
— S’il te plaît, dis-moi que tu ne le vois plus.
Je ne sais pas si je peux lui dire ça parce que je n’ai pas envie de parler.
Il reste contre moi, les mains serrées sur ma tête.
— Ça fait trop mal, Lily. Je t’aime trop.
Je fais non de la tête ; je voudrais lui dire la vérité afin qu’il sache quelle énorme erreur il vient de commettre.
— J’avais oublié que son numéro était là. Le lendemain de votre bagarre au restaurant… il est venu à la boutique. Tu peux demander à Allysa. Il n’est pas resté plus de cinq minutes. Il m’a pris mon téléphone, y a glissé son numéro parce qu’il pensait que je n’étais pas en sécurité avec toi. J’avais oublié que ce truc se trouvait là, Ryle. Je ne l’ai même jamais regardé.
Il pousse un soupir tremblé, secoue la tête.
— Tu le jures, Lily ? Tu jures sur notre mariage, sur nos vies et sur tout ce que tu es que tu ne lui as plus parlé depuis ce jour-là ?
Il recule pour me regarder dans les yeux.
— Je le jure, Ryle. Tu as surréagi sans me laisser le temps de m’expliquer. Maintenant, fous le camp de mon appartement.
Mes paroles lui coupent le souffle. Je le vois se relever, reculer jusqu’à en heurter le mur ; il me dévisage silencieusement. En état de choc.
— Lily. Tu es tombée dans l’escalier.
Je ne sais pas si c’est lui ou moi qu’il essaie de convaincre.
Je répète calmement :
— Fous le camp de mon appartement.
Il semble paralysé. Cette fois, je m’assieds et porte aussitôt la main à mon œil blessé.
Ryle se rapproche, je me réfugie dans un coin.
— Tu es blessée, Lily. Non, je ne peux pas te laisser toute seule.
J’attrape un oreiller et le lui lance à la figure.
— Fous le camp !
Il l’attrape. Je lui en lance un autre, me mets debout sur le lit en répétant :
— Fous le camp ! Fous le camp ! Fous le camp !
Je jette le dernier oreiller par terre une fois que j’ai entendu la porte d’entrée claquer.
Je cours tirer le verrou.
Je retourne dans ma chambre, retombe sur mon lit. Ce lit que j’ai partagé avec mon mari. Celui où il me fait l’amour.
Ce lit où il me couche quand il veut réparer ses erreurs.
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