Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 24 sur 37

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Jamais plus

Chapitre 24

 

 

Atlas se tient à l’autre bout de la pièce. Il ne m’a pas quittée des yeux tout le temps que l’infirmière m’a soignée. Après avoir effectué un prélèvement sanguin, elle est revenue panser ma plaie. Elle ne m’a pourtant pas posé beaucoup de questions, mais on voit bien que mes blessures proviennent d’une agression. Elle me surveille d’un air apitoyé tous en nettoyant le sang de la morsure sur mon épaule. Quand elle a terminé, elle se retourne vers Atlas puis se place entre nous de façon à ce qu’il ne puisse plus me voir.

— Je voudrais vraiment vous poser quelques questions personnelles, me dit-elle alors. Vous êtes d’accord pour que je lui dise de s’en aller ?

Et là, je comprends qu’elle le prend pour l’auteur de ces mauvais traitements. Je secoue aussitôt la tête.

— Ce n’est pas lui. Je vous en prie, ne lui dites pas de partir.

Elle en paraît soulagée et s’assied près de moi.

— Êtes-vous blessée ailleurs ?

— Non.

Elle ne pourra jamais guérir les blessures que Ryle a infligées à mon âme.

— Lily ? reprend-elle doucement. Est-ce qu’il a abusé de vous ?

Mes yeux s’emplissent de larmes et je vois Atlas adossé au mur.

L’infirmière attend que nos regards se croisent à nouveau avant de reprendre :

— Il existe un examen précis réservé aux victimes d’agression sexuelle. Il n’est pas obligatoire, bien sûr, mais je vous encourage vivement à le passer.

— Je n’ai pas été violée. Il n’a pas…

— En êtes-vous certaine, Lily ?

— Je ne veux pas.

Atlas s’avance, l’air peiné.

— Lily, ça serait mieux.

— Non, je te jure…

Je ferme les yeux, baisse la tête.

— Je n’essaie pas de le protéger, là… Il a essayé, mais il s’est arrêté.

— Si tu ne veux pas porter plainte, il va falloir…

— Je ne veux pas de cet examen.

On frappe à la porte et un médecin entre, coupant court aux avertissements d’Atlas. L’infirmière fait un bref compte rendu de mes blessures puis s’écarte, laissant le médecin examiner ma tête et mon épaule. Il braque une lampe dans mes yeux, consulte de nouveau mon dossier.

— Je voudrais bien écarter le risque de commotion cérébrale mais, étant donné votre état, je préfère ne pas vous faire passer un scanner. Nous allons vous garder en observation.

— Pourquoi pas de scanner ?

— Normalement, nous n’aimons pas effectuer des radios sur les femmes enceintes sauf en cas de force majeure. Vous serez sous surveillance afin d’éviter toute complication. Dès que tous les risques seront circonscrits, vous pourrez partir.

Je n’entends plus rien.

Rien.

La pression s’intensifie dans ma tête. Mon cœur. Mon ventre. Je m’agrippe aux bords de la table d’examen, le regard fixé au sol jusqu’à ce qu’ils soient tous les deux sortis.

Une fois la porte refermée derrière eux, je m’assieds, oppressée par le silence glacial qui nous entoure. Atlas se rapproche. Passe doucement une main dans mon dos.

— Tu savais ?

Je laisse échapper un bref soupir, respire tout en faisant non de la tête et me mets à pleurer plus fort que jamais. Il me tient serrée contre lui jusqu’à ce que je me calme, me protège de ma haine.

C’est ma faute.

J’ai laissé faire.

Je suis ma mère.

— Je veux m’en aller, dis-je à voix basse.

Atlas se redresse.

— Ils veulent te surveiller, Lily. Je crois que tu devrais rester.

— Non, il faut que je parte. Je t’en prie !

Il m’aide à remettre mes chaussures, ôte son manteau et m’enveloppe dedans, puis m’emmène hors de l’hôpital sans que personne ne s’aperçoive de rien.

On n’échange pas un mot dans la voiture. Je regarde par la fenêtre, trop épuisée pour pleurer. Trop choquée pour parler. Je me sens submergée.

Nage droit devant toi.

 

*

* *

Atlas n’habite pas dans un appartement mais dans une maison, au cœur d’une banlieue proche de Boston, Wellesley, peuplée de magnifiques demeures impeccables et immenses. Avant de nous garer dans l’allée, je me demande s’il a épousé cette fille, Cassie. Je me demande ce qu’elle va penser de son mari alors qu’il ramène une fille qu’il a jadis aimée et qui vient de se faire agresser par le sien.

Elle aura pitié de moi.

Elle se demandera pourquoi je ne l’ai jamais quitté ; comment j’ai pu me laisser entraîner dans cet engrenage. Elle se posera toutes les questions que je n’ai cessé de me poser sur ma mère. Les gens passent leur temps à se demander pourquoi les femmes ne s’en vont pas. Où sont les gens qui se demandent pourquoi les hommes les maltraitent ? Ce n’est pas sur eux qu’il faudrait plutôt tourner ses reproches ?

Atlas s’arrête dans le garage. Je n’y vois pas d’autre véhicule. Sans attendre qu’il m’aide à sortir, j’ouvre la portière, puis le suis dans la maison. Il compose un code sur une alarme, allume quelques lampes. J’examine la cuisine, la salle à manger, le salon. Tout y est en bois précieux, en inox, avec des murs peints d’un bleu vert apaisant. La couleur de l’océan. Si je ne souffrais pas tant, ça me ferait sourire.

Atlas a nagé droit devant lui et le voilà maintenant en vue des Caraïbes.

Il ouvre le réfrigérateur, en sort une bouteille d’eau qu’il débouche avant de me la tendre. Je bois au goulot tandis qu’il allume dans le salon, puis dans l’entrée.

Je lui demande :

— Tu vis seul ?

— Oui. Tu as faim ?

Je fais non de la tête car, même si c’était le cas, je ne pourrais rien avaler.

— Je vais te montrer ta chambre, reprend-il alors. Il y a une douche si tu veux.

J’en ai besoin. Je veux chasser ce relent de scotch de ma bouche, oublier l’odeur stérile de l’hôpital, me laver de ces quatre dernières heures.

Je le suis vers une chambre qu’il éclaire, révélant deux boîtes sur un lit défait et des caisses le long des murs, mais aussi un énorme fauteuil face à la porte. Il ôte les boîtes du lit et va les poser sur les autres.

— J’ai emménagé ici il n’y a que quelques mois. Pas encore eu le temps de beaucoup décorer.

Il ouvre un tiroir dans le placard.

— Je vais faire le lit, dit-il en sortant des draps et une taie d’oreiller.

Il se met au travail tandis que j’entre dans la salle de bain et ferme la porte derrière moi.

J’y reste une demi-heure, à me regarder dans la glace, à prendre une douche, mais aussi à réfléchir assise sur les toilettes, malade à l’idée de ce qu’il m’est arrivé.

Enveloppée dans un peignoir, j’entrouvre la porte. Atlas n’est plus là, mais il y a des vêtements pliés sur l’édredon. Une culotte de pyjama masculin, dix fois trop grande pour moi, et un tee-shirt qui me descend sous les genoux. Je tire fort sur la ceinture du pyjama, la noue puis me glisse dans le lit. J’éteins, tire les couvertures sur moi.

Je pleure très fort, sans faire de bruit.

 

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