Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 36 sur 37

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Jamais plus

Épilogue

 

 

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Je me fraie un chemin à travers la foule de Boylston Street jusqu’au croisement suivant. Je ralentis la poussette et m’arrête au bord du trottoir, regarde Emmy. Elle agite ses pieds en souriant, comme d’habitude. C’est un bébé très heureux, d’un naturel énergique et calme qui fait du bien.

— Quel âge a-t-elle ? me demande une femme qui attend avec nous pour traverser.

— Onze mois.

— Elle est adorable. Elle vous ressemble. Elle a la même bouche.

— Merci. Mais vous devriez voir son père. Elle a ses yeux.

Le feu passe au rouge et j’essaie de ne pas me laisser ralentir par la foule. On a déjà une demi-heure de retard et Ryle m’a envoyé deux textos. Il n’a pas encore connu la joie des carottes et il ne va pas être déçu parce que j’en ai rempli le sac à provisions.

J’ai déménagé quand Emerson a eu trois mois pour m’acheter un logement plus proche de mon travail. Ainsi, je peux m’y rendre à pied. C’est génial. Ryle a repris l’appartement mais, entre les visites chez Allysa et ses jours de garde alternée pour Emerson, je me sens comme chez moi dans cet immeuble.

— On est presque arrivées, Emmy.

On tourne à l’angle de la rue et je vais si vite qu’un homme est obligé de sauter de côté pour nous éviter. Je m’excuse sans relever la tête.

— Pardon.

— Lily ?

Je m’arrête. Je me retourne lentement car cette voix me fait vibrer des pieds à la tête. Il n’en existe que deux susceptibles de me produire un tel effet, et encore, celle de Ryle ne m’atteint plus à ce point. Je retrouve aussitôt ses yeux bleus, qu’il plisse tout en levant une main pour se protéger du soleil.

— Salut !

— Salut ! dis-je en tâchant de reprendre mon calme.

Et de rattraper le temps perdu.

— C’est… C’est ton bébé ?

Comme je fais oui de la tête, il vient se placer devant, s’accroupit pour lui sourire.

— Ouah ! Elle est magnifique, Lily ! Et comment s’appelle-t-elle ?

— Emerson. On dit souvent Emmy.

Il lui pose un doigt dans la main et la voilà qui se remet à frétiller sans plus le lâcher. Il la contemple encore un instant, puis se relève.

— Tu as l’air en forme, observe-t-il.

J’essaie de ne pas trop le scruter, mais c’est difficile. Il paraît bien, lui aussi, cependant, c’est la première fois que je peux le dévisager sans m’interdire de le trouver plus beau que jamais. Bien loin de ce jeune S.D.F. qui dormait dans ma chambre. Pourtant… quelque part, il est resté le même.

Soudain, mon téléphone vibre, m’annonçant un nouveau SMS. Ryle.

— Je suis trop en retard ! Ryle m’attend depuis une demi-heure.

Quand je prononce ce nom, une lueur de tristesse marque les yeux d’Atlas, bien qu’il essaie de la masquer. Il s’écarte pour nous laisser passer. J’explique aussitôt :

— C’est le jour où il en a la garde.

J’en ai dit davantage avec ces neuf mots que dans toute une conversation.

Effectivement, son expression se détend et il me désigne une direction derrière nous.

— Oui, moi aussi je suis en retard. J’ai ouvert un nouveau restaurant dans Boylston Street le mois dernier.

— Félicitations ! Il va falloir que j’y amène maman pour l’essayer.

— Tout à fait ! répond-il en souriant. Tiens-moi vite au courant, ainsi je pourrai vous préparer le repas moi-même.

Courte pause gênée, puis je reprends :

— Il faut que…

— Vas-y vite !

On échange un sourire et je me remets à foncer. Je ne sais pas pourquoi je réagis comme ça. Comme si je ne savais plus soutenir une banale conversation. Au bout de quelques mètres, je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Il n’a pas bougé et me suit encore du regard.

On tourne au coin de la rue et je trouve Ryle qui m’attend près de sa voiture, devant la boutique de fleurs. Son expression s’illumine quand il nous aperçoit.

— Tu as reçu mon e-mail ? demande-t-il tout en s’agenouillant pour commencer à détacher Emerson.

— Oui, à propos du lit parapluie ?

— On n’en avait pas acheté un pour elle ?

Il prend la petite dans ses bras tandis que je replie la poussette.

— Oui, mais il s’est cassé le mois dernier. Je l’ai jeté. Il ouvre le coffre, caresse le menton d’Emmy.

— Tu as entendu ça, bébé ? Ta maman t’a sauvé la vie.

Elle lui sourit, tape sur sa main. Il l’embrasse sur le front puis range la poussette dans le coffre que je referme avant de déposer un rapide baiser sur la joue d’Emmy.

— Je t’aime, ma chérie. À ce soir.

Et je répète ces mots tandis qu’il l’installe dans le siège auto. Puis je lance un au revoir à Ryle et me précipite pour remonter la rue.

— Lily ! Attends ! Où vas-tu ?

Il devait s’attendre à me voir partir vers la boutique que j’aurais déjà dû ouvrir. Mais quelque chose me presse encore plus, il faut que j’en aie le cœur net. Alors je crie à Ryle :

— J’ai oublié un truc ! On se revoit ce soir !

Il soulève la main d’Emerson et je repars aussitôt. Dès que j’ai tourné au coin de la rue, je me mets à courir, quitte à heurter quelques personnes au passage et à me faire injurier par une dame indignée. Mais je n’ai pas le choix.

— Atlas !

Il est reparti et ne m’entend pas de si loin. Je cours encore.

— Atlas !

Il s’arrête, mais ne se retourne pas, penchant plutôt la tête comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.

— Atlas !

Cette fois, ça y est, il effectue un demi-tour. Nos regards se croisent au moins trois secondes. Et puis on s’élance chacun dans la direction de l’autre. Vingt pas nous séparent encore.

Dix.

Cinq.

Un.

Mais ni l’un ni l’autre ne franchissons le dernier.

Je suis complètement à bout de souffle.

— Je ne t’ai toujours pas dit quel est le deuxième prénom d’Emerson. Voilà, c’est Dory.

Il ne réagit pas tout de suite mais, tout d’un coup, ses yeux se plissent un peu et il esquisse un sourire.

— C’est parfait pour elle.

Je hoche la tête, souris, sans plus trop savoir que faire.

Il fallait que je le lui dise mais, maintenant, je reste un peu décontenancée.

Je regarde autour de moi, me passe une main sur l’épaule.

— Bon, voilà… Alors je…

Atlas s’avance, me prend dans ses bras, m’attire contre lui. Aussitôt, je ferme les yeux, goûte la caresse de ses mains sur ma tête. Et il me tient ainsi, au milieu de la foule qui va et vient, des coups de klaxon, des passants qui nous bousculent. Il m’embrasse doucement les cheveux et tout le reste disparaît.

— Lily. Je crois que mon niveau de vie est désormais digne de toi. Alors quand tu seras prête…

J’attrape sa veste des deux mains tout en gardant le visage posé contre sa poitrine. Soudain, j’ai l’impression de me retrouver à quinze ans, toute rougissante.

Sauf que j’en ai dix de plus.

Je suis une adulte responsable, j’ai un enfant. Je ne peux plus permettre à mes émotions de prendre le dessus.

Du moins pas sans un minimum de précautions.

Je recule pour le regarder dans les yeux.

— Tu donnes aux bonnes œuvres ?

Il rit, l’air de ne pas comprendre.

— Ça m’arrive. Pourquoi ?

— Tu veux des enfants, plus tard ?

— Oui, bien sûr !

— Tu crois que tu voudras un jour quitter Boston ?

— Ah ça, non, jamais ! Tout va bien à Boston, rappelle-toi.

Il n’a donné que de bonnes réponses.

— Bon, alors je suis prête.

Il m’attire contre lui et je ris. Avec tout ce qui nous est arrivé depuis le jour où il est entré dans ma vie, je n’aurais jamais cru que ça s’achèverait comme ça. J’y avais beaucoup rêvé mais, jusque-là, je n’étais pas sûre que ça finirait par se produire.

Je ferme les yeux en sentant ses lèvres m’effleurer l’épaule. Il y dépose un petit baiser et ça me rappelle aussitôt le premier qu’il m’a donné, il y a des années. Puis il approche la bouche de mon oreille et murmure :

— Maintenant, tu peux cesser de nager droit devant toi, Lily. On a enfin atteint le rivage.

 

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