Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 32 sur 37

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Jamais plus

Chapitre 32

 

 

De toutes les personnes que je n’ai pas mises dans le secret, celle qui me rendait le plus triste était ma mère. Je ne sais pas comment elle va le prendre ; bien sûr, elle sera contente d’apprendre ma grossesse, mais je ne sais pas ce qu’elle dira de notre séparation avec Ryle. Elle l’adore. Et quand on pense à ses propres réactions dans le même genre de situation, elle trouvera sans doute facile d’excuser l’attitude de mon mari et voudra me convaincre de retourner avec lui. En toute franchise, c’est un peu pour ça que je n’ai rien voulu lui dire, parce que j’ai peur qu’elle n’obtienne gain de cause.

La plupart du temps, je suis assez solide, si furieuse après lui que l’idée de lui pardonner me paraît des plus ridicules. Mais, parfois, il me manque tellement que je ne peux plus respirer. On s’amusait trop bien ensemble. On faisait trop bien l’amour. J’en arrivais à aimer l’attendre. Il travaillait tant que, dès qu’il apparaissait sur le seuil de l’appartement, en pleine nuit, je sortais de la chambre en courant pour me jeter dans ses bras. J’en arrive à regretter son plaisir de me voir faire ça.

Je suis dans un de ces jours pas trop solides où je regrette que ma mère ne sache pas déjà tout ce qui se passe. Parfois, j’ai juste envie de prendre ma voiture et de filer chez elle pour me blottir auprès d’elle sur son canapé, pour qu’elle repousse mes cheveux de mon visage et me dise que tout ira bien. Parfois, même les femmes adultes ont besoin du réconfort de leur mère, pour se détendre enfin de tous ces moments où il faut se montrer si forte.

Je reste là, dans ma voiture, garée devant chez elle ; j’attends cinq bonnes minutes avant de trouver la force d’aller franchir sa porte. J’hésite encore parce que je sais très bien que ça va lui briser le cœur. Je n’aime pas la voir triste et, quand je vais lui dire que j’ai épousé un homme qu’on pourrait comparer à mon père, ça va la rendre très triste.

À mon arrivée, je la trouve en train d’étaler les pâtes dans un plat. Je n’enlève pas tout de suite ma parka. Je n’ai pas mis de chemise de maternité, mais mon ventre est désormais à peu près impossible à cacher. Particulièrement à une mère.

— Ma chérie ! lance-t-elle.

J’entre dans la cuisine, l’embrasse sur une joue tandis qu’elle saupoudre le fromage sur les lasagnes. Dès qu’elle a mis le plat au four, on va s’asseoir dans le salon pour boire un verre de thé.

Elle sourit. Ça me met encore plus mal à l’aise qu’elle ait l’air si contente.

— Lily. J’ai quelque chose à te dire.

Je n’aime pas ça. C’était moi qui venais lui parler.

Pas le contraire.

— Qu’y a-t-il ?

Elle serre son verre entre les mains.

— Je vois quelqu’un.

J’en reste bouche bée.

— C’est vrai ? C’est…

Je m’apprête à dire bien, mais je m’inquiète aussitôt : et si elle retombait dans une situation similaire à celle qu’elle a connue avec mon père ? La gravité de mon expression doit l’alerter parce qu’elle me prend les mains.

— Il est gentil, Lily, je t’assure.

J’en suis aussitôt soulagée. Je vois qu’elle dit la vérité, je vois qu’elle est heureuse.

— Ouah ! Je suis contente pour toi. Quand est-ce que tu me le présentes ?

— Ce soir, si tu veux. Je peux l’inviter à dîner avec nous.

— Euh… non. Peut-être pas ce soir…

Elle me serre un peu plus les mains, comme si elle se rendait compte que, moi aussi, j’avais quelque chose à lui dire. Je préfère commencer par la bonne nouvelle.

Je me lève, ôte ma parka. Au début, elle ne remarque rien. Elle doit juste croire que je me mets à l’aise. Alors je prends sa main, l’appuie sur mon ventre.

— Tu vas être grand-mère.

Elle écarquille les yeux, abasourdie. Et puis ses larmes commencent à couler. Elle saute en l’air, me prend dans ses bras.

— Lily ! Oh, mon Dieu ! C’est arrivé si vite ! Vous l’avez voulu ? Vous n’êtes pas mariés depuis si longtemps…

— Non, tu peux me croire si je te dis que ça a été un choc.

Elle rit, m’embrasse de nouveau, et puis on se rassied devant la table. J’essaie de garder le sourire, mais ce n’est pas le sourire d’une future mère aux anges. Elle le constate presque aussitôt et porte une main à sa bouche.

— Ma chérie, qu’y a-t-il ?

Jusque-là, j’étais parvenue à me contrôler. J’essayais de ne pas m’apitoyer sur mon sort devant les autres. Mais là, face à ma mère, je n’en peux plus. Je voudrais lâcher prise un instant. Qu’elle m’étreigne et me dise que tout ira bien. Alors, pendant le quart d’heure qui suit, je pleure dans ses bras et c’est exactement ce qu’elle fait. Je cesse de me battre, j’ai besoin de quelqu’un qui le fasse à ma place. Je lui épargne la plupart des détails sur notre relation mais lui dis le plus important. Qu’il m’a battue à plusieurs reprises et que je ne sais pas quoi faire. Que j’ai peur d’avoir ce bébé toute seule. Que j’ai peur de me tromper dans mes décisions. Que j’ai peur d’être trop faible alors que j’aurais dû le faire arrêter. Que j’ai peur d’être trop sensible alors que j’en fais peut-être trop. En fait, je lui dis tout ce que je n’ai pas eu le courage de m’avouer. Elle va chercher des serviettes en papier à la cuisine et, une fois qu’on s’est toutes les deux essuyé les yeux, elle roule la sienne entre ses mains.

— Tu voudrais reprendre avec lui ? demande-t-elle. Je ne dis pas oui. Pas plus que non.

C’est la première fois, depuis ces événements, que je me montre complètement honnête, avec elle autant qu’avec moi-même. Sans doute parce qu’elle est la seule personne de ma connaissance qui soit passée par là. La seule capable de comprendre l’énorme désarroi dans lequel je me débats.

— J’ai l’impression je ne pourrai jamais plus lui faire confiance. Pourtant, quelque part, je regrette la vie que nous avons connue. On était si bien ensemble, maman ! J’ai passé avec lui certains des meilleurs moments de ma vie. Et, parfois, j’ai l’impression que je ne pourrais y renoncer pour rien au monde.

Je m’essuie encore les yeux.

— Parfois, quand il me manque vraiment trop… je me dis qu’au fond ce n’était pas si tragique. Que je pourrais peut-être le supporter dans ses pires moments afin de partager les meilleurs.

Elle me caresse doucement la main.

— Je vois très bien ce que tu veux dire, Lily. Mais il ne faut pas dépasser tes limites. N’oublie jamais ça.

Je ne vois pas trop ce qu’elle veut dire par là. Elle s’en aperçoit et s’explique :

— Nous avons tous des limites. Ce que nous sommes prêts à supporter avant de capituler. Quand j’ai épousé ton père, je savais exactement jusqu’où je pouvais aller. Mais peu à peu… après chaque incident… mes limites reculaient davantage. Et encore. Et encore. La première fois qu’il m’a frappée, il s’est excusé aussitôt. Il a juré que ça ne se reproduirait jamais. La deuxième fois, il était encore plus désolé. La troisième, c’était allé plus loin. Il m’avait rouée de coups. Et, chaque fois, je revenais avec lui. Mais, la quatrième fois, ça n’a été qu’une gifle. Du coup, je me suis sentie soulagée. Je me rappelle avoir pensé : « Au moins, il ne m’a pas battue, cette fois-ci. Ce n’était pas trop grave. »

Je me suis remise à pleurer et elle aussi. Elle porte de nouveau la serviette à ses yeux.

— Chaque incident mord davantage sur tes limites. Chaque fois que tu décides de rester, ça devient plus difficile de partir la fois suivante. Finalement, tu perds de vue tes limites, parce que tu commences à te dire :

« J’ai tenu cinq ans. Pourquoi pas cinq de plus ? » Elle me reprend les mains alors que je sanglote.

— Ne fais pas comme moi, Lily. Je sais, tu crois qu’il t’aime et je suis sûre que c’est le cas. Mais il ne t’aime pas comme il faut. Il ne t’aime pas comme tu le mérites. S’il t’aimait vraiment, il refuserait de reprendre la vie avec toi. Il déciderait lui-même de te quitter afin de ne plus jamais te faire de mal. Voilà le genre d’amour que mérite une femme, Lily.

Je regrette de tout mon cœur qu’elle sache ces choses-là d’expérience. Je la serre dans mes bras.

Je ne sais trop pourquoi j’ai cru que je devrais me défendre contre elle ; pas un instant je n’ai imaginé qu’elle pourrait me faire la leçon sur ce point. J’aurais mieux fait d’y réfléchir. Je pensais que ma mère s’était montrée faible par le passé, alors que c’est l’une des femmes les plus fortes que je connaisse.

— Maman ? Quand je serai grande, je voudrais être toi.

Elle rit, me dégage encore le front. À la façon dont elle me regarde, je comprends qu’elle échangerait volontiers certains aspects de sa vie avec la mienne. Elle éprouve plus de peine pour moi, en ce moment, qu’elle n’en a jamais éprouvé pour elle-même.

— Je voudrais te dire quelque chose, reprend-elle. Pour l’oraison funèbre de ton père, je sais que tu n’as pas fait un blocage. Tu es restée silencieuse sur ce podium parce que tu refusais de dire un seul mot sur cet homme. Jamais je n’ai été aussi fière de toi. Tu es la seule personne qui ait pris ma défense. Tu étais forte quand j’avais peur.

Une larme lui coule sur la joue quand elle ajoute :

— Continue comme ça, Lily. Reste intrépide.

 

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