Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 37 sur 37

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Jamais plus

Note de L’auteur

 

 

Il vaut mieux lire cette note

 

après le livre,

 

car elle contient des spoilers.

 

* * *

 

Le plus ancien souvenir de ma vie remonte à l’âge de deux ans et demi. Ma chambre n’ayant pas de porte, on y avait accroché un drap. Je me rappelle avoir entendu mon père crier, alors je suis allée écarter le tissu juste à l’instant où il jetait la télévision sur ma mère et l’assommait.

Elle a divorcé avant mes trois ans. Ensuite, je n’ai que de bons souvenirs de mon père. Il ne perdait jamais patience avec moi ou mes sœurs, alors que ça lui était arrivé si souvent avec ma mère.

Je savais combien il s’était montré violent avec elle, mais elle n’en parlait jamais. Elle ne voulait pas dire du mal de lui. Elle tenait à ce que nous gardions de bonnes relations, malgré la tension qui régnait entre eux. Voilà pourquoi j’éprouve le plus grand respect pour les parents qui ne mêlent pas leurs enfants à la décomposition de leur couple.

Un jour, j’ai interrogé mon père sur ces violences. Il s’est montré très franc. À l’époque, il était alcoolique ; il a effectivement reconnu avoir battu ma mère. Il est allé jusqu’à préciser qu’il avait dû se faire réparer les articulations du poing après l’avoir frappée sur le crâne.

Toute son existence, il a regretté de l’avoir tant maltraitée. Il a dit que c’était la pire erreur de sa vie et assuré qu’il resterait fou amoureux d’elle jusqu’à sa mort.

Je trouve que c’est une bien maigre punition pour ce qu’elle a enduré.

Quand j’ai décidé d’écrire cette histoire, j’ai d’abord demandé l’autorisation à ma mère. Je lui ai dit que je voulais la raconter pour les femmes comme elle, mais aussi pour tous les gens qui ne comprenaient pas les femmes comme elle.

Car j’en ai fait partie.

La mère que je connais n’a rien d’un être faible. Elle n’est pas du genre à disculper un homme pour ses mauvais traitements. Pourtant, en écrivant ce livre et en me mettant à la place de Lily, j’ai vite compris que les choses ne se déclinaient pas en noir et blanc comme cela peut le paraître vu de l’extérieur.

À plus d’une occasion, j’ai eu envie de changer l’intrigue. Je ne voulais pas que Ryle se révèle tel qu’il était, car j’étais tombée amoureuse de lui au cours des premiers chapitres, en même temps que Lily. Tout comme ma mère était tombée amoureuse de mon père.

La première crise entre Ryle et Lily, dans la cuisine, reprend celle qui s’est produite la première fois entre mon père et ma mère. Elle préparait un ragoût et il avait bu. Il a sorti le plat du four sans prendre de gant et elle a trouvé ça drôle, au point d’éclater de rire. Résultat, il l’a frappée si fort qu’elle a dérapé sur le sol de la cuisine.

Elle a préféré lui pardonner car il s’était confondu en excuses et en regrets. Elle l’a trouvé alors assez crédible pour lui accorder une seconde chance ; ça faisait moins mal que d’en rester le cœur brisé.

Avec le temps, les incidents de ce genre se sont multipliés. Mon père s’en montrait chaque fois navré et promettait de ne pas recommencer. Finalement, c’en est arrivé à un point où elle a compris qu’il ferait toujours des promesses à tort et à travers ; seulement, elle avait deux filles à élever et pas d’argent pour vivre. Et, au contraire de Lily, elle n’avait personne sur qui s’appuyer, ni aucun foyer pour femmes où se réfugier. À l’époque, l’État ne se préoccupait pas de ce genre de choses. Si elle quittait son mari, elle risquait simplement de ne plus avoir de toit pour nous abriter ; cependant, cela valait mieux à ses yeux que de rester.

Mon père est décédé il y a quelques années, quand j’avais vingt-cinq ans. Ce n’était pas le meilleur des pères, et encore moins le meilleur des maris. J’ai pu entretenir une relation étroite avec lui car ma mère avait pris l’initiative de le quitter avant qu’il n’arrive un malheur. Et ça n’a pas été facile. J’avais à peine trois ans et ma sœur cinq. Nous avons vécu de haricots, de macaronis au fromage pendant au moins deux ans. Elle n’avait pas fait d’études supérieures et devait élever seule ses deux filles. Mais son amour lui a donné la force nécessaire pour franchir cette terrible étape.

Je n’ai pas l’intention de présenter la situation de Ryle et de Lily comme un prototype des violences domestiques. Pas plus que je n’utiliserais le personnage de Ryle pour décrire la plupart des agresseurs. Chaque situation est différente des autres. J’ai voulu calquer l’histoire de Ryle et de Lily sur celle de mes parents. J’ai décrit un Ryle très proche de mon père en bien des aspects. Ils sont beaux, généreux, drôles et brillants… mais avec des écarts de conduite impardonnables.

J’ai décrit une Lily très proche de ma mère en bien des aspects. Toutes les deux, bienveillantes, intelligentes et fortes, sont tombées amoureuses d’hommes qui ne le méritaient pas.

Deux ans après avoir divorcé de mon père, ma mère a rencontré mon beau-père. Mari modèle par excellence. Les souvenirs que je garde de leur couple durant mon enfance m’ont permis de comprendre ce que je pouvais attendre d’un mariage heureux.

Lorsque mon tour est arrivé, le plus difficile a été de devoir annoncer à mon père biologique qu’il ne me conduirait pas à l’autel, que j’allais le demander à mon beau-père.

C’était la moindre des choses. Cet homme était devenu l’époux que mon père n’avait jamais été. Il a assumé les frais de la famille comme mon père ne l’avait jamais fait. Et il nous a élevées comme si nous étions ses propres filles, sans jamais s’opposer à ce que nous restions en contact avec notre père biologique.

Je me souviens du jour où je me trouvais dans le salon de mon père, un mois avant mon mariage. Je lui ai dit que je l’aimais, mais que ce serait à mon beau-père que je demanderais de me conduire à l’autel. Je m’attendais à une réponse des plus sèches. Pourtant, sa réaction m’a totalement surprise.

Hochant la tête, il a juste répondu

— Colleen, c’est lui qui t’a élevée. Il a le droit de t’accompagner à ton mariage. Tu n’as rien à te reprocher, c’est normal.

Je savais que cette décision le bouleversait, mais il a été assez compréhensif pour la respecter. Pendant la cérémonie, il se trouvait parmi les invités et il a vu un autre homme me conduire à l’autel. Je sais que certaines personnes se demandaient pourquoi je ne les avais pas fait venir tous les deux mais, quand j’y repense, je me rends compte que c’était par respect pour ma mère.

En fait, tout cela tournait exclusivement autour d’elle. Je voulais que l’homme qui l’avait bien traitée reçoive l’honneur d’accompagner sa fille.

Jusque-là, j’ai toujours dit que j’écrivais juste pour le plaisir. Sûrement pas pour instruire ni pour persuader ni pour informer.

Ce livre est différent. Il n’a pas représenté une simple distraction pour moi. J’en suis sortie exténuée comme jamais. Parfois, j’ai eu envie d’appuyer sur effacer et d’oublier comment Ryle avait traité Lily. Je voulais réécrire les scènes où elle lui pardonnait, pour en faire une femme plus résistante – un personnage qui saurait immédiatement prendre les décisions adéquates. Mais ce n’étaient pas les personnages de mon livre.

Ce n’était pas le sujet de mon livre. Je voulais écrire quelque chose de réaliste, qui corresponde à la situation qu’avait connue ma mère – situation que traversent bien des femmes. Je voulais étudier l’amour de Lily et de Ryle afin de ressentir ce que ma mère avait ressenti en prenant la décision de quitter mon père – un homme qu’elle aimait de tout son cœur.

Parfois, je me demande comment aurait tourné ma vie si elle n’avait pas fait ce choix. Quitter l’être qu’elle aimait afin que ses filles ne puissent considérer ce genre de relations comme normales. Elle n’a pas été sauvée par un autre homme – un chevalier blanc. Elle a pris seule l’initiative de quitter mon père en sachant qu’elle allait s’engager dans un combat différent, auquel s’ajouterait le stress que connaissent les mères célibataires. Il était important pour moi que le personnage de Lily assume le même genre de responsabilité. Lily a pris la décision suprême de quitter Ryle afin de protéger leur fille. Il n’est pas impossible que Ryle ait fini par se métamorphoser en époux modèle, mais une mère ne peut prendre ce genre de risque. Surtout quand la situation s’est déjà avérée hasardeuse par le passé.

Avant d’écrire ce livre, j’éprouvais beaucoup de respect pour ma mère. Maintenant que je l’ai terminé, que j’ai pu partager un peu la douleur qu’elle a ressentie, et comprendre le combat qu’elle a dû livrer, je n’ai qu’une chose à lui dire :

« Quand je serai grande, je voudrais être toi. »

 

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