Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 4 sur 37

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Jamais plus

Chapitre 4

 

 

Il me faut une demi-heure pour passer de ma voiture à mon appartement. J’ai appelé deux fois Lucy pour lui demander de m’aider, mais elle n’a pas répondu. Une fois entrée chez moi, je me sens un peu irritée de la trouver allongée sur le canapé, son téléphone à l’oreille.

Je claque la porte, ce qui lui fait lever la tête.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? me demande-t-elle.

Tout en m’appuyant au mur, je pars en claudiquant vers ma chambre.

— Je me suis foulé la cheville.

— Pardon de ne pas avoir répondu au téléphone ! s’écrie-t-elle. Je discute avec Alex. J’allais te rappeler.

— C’est bon, dis-je avant de claquer la porte.

Dans l’armoire de la salle de bains, je récupère quelques vieux analgésiques et en avale deux avant de m’étendre sur le lit, les yeux au plafond.

Je n’arrive pas à croire que je sois bloquée une semaine dans cet appartement. Je tape un texto à ma mère :

Lily : Cheville foulée. Je vais bien mais je peux t’envoyer une liste de courses à me faire ?

Je lâche le téléphone sur mon lit et, pour la première fois depuis son arrivée ici, je suis contente que ma mère habite près de chez moi. En fait, on ne s’est jamais vraiment disputées. Je crois que je l’aime beaucoup plus depuis la disparition de mon père. Je lui en voulais de ne l’avoir jamais quitté. Bien que mes sentiments pour elle se soient largement apaisés, je ne pardonne rien à mon père.

Ce n’est sans doute pas très sain, mais c’était un être immonde. Envers ma mère, envers moi, envers Atlas.

Atlas.

J’étais tellement préoccupée par le déménagement de ma mère et la recherche, entre mes heures de travail, d’un local pour ma boutique que je n’ai pas eu le temps de finir de lire mon journal sur lequel je m’étais penchée il y a quelques mois. Je me rends à cloche-pied vers mon placard, trébuche et m’accroche de justesse à la commode. Une fois que j’ai attrapé le cahier, je saute sur mon lit et m’installe. Je n’ai rien d’autre à faire durant toute la semaine à venir, alors autant m’apitoyer sur mon passé en même temps que sur mon présent.

 

Chère Ellen,

En présentant la cérémonie des Oscars, vous nous avez offert la plus belle émission de télévision de l’année dernière. Je ne crois pas vous l’avoir déjà dit. Le sketch de l’aspirateur m’a fait pisser de rire.

Oh ! et j’ai découvert un de vos nouveaux fans en la personne d’Atlas. Avant de me reprocher de l’avoir encore laissé entrer chez moi, laissez-moi vous expliquer comment ça s’est produit.

Après la douche qu’il a prise hier, je ne l’ai plus revu le soir. Mais ce matin, il est revenu s’asseoir à côté de moi dans le bus. Il semblait un peu plus content que la veille car il m’a souri.

Franchement, ça me faisait drôle de le voir dans les vêtements de mon père, mais le jean lui allait bien mieux que je n’aurais cru.

« Devine ! » m’a-t-il lancé en ouvrant son sac à dos.

« Quoi ? »

Il en a sorti une pochette qu’il m’a tendue.

« J’ai trouvé ça dans le garage. J’ai essayé de les nettoyer pour toi, parce qu’ils étaient couverts de poussière, mais c’est un peu compliqué sans eau. »

Je n’ai pas caché ma méfiance. Jamais je ne l’avais entendu tant parler. Finalement, j’ai ouvert la pochette où j’ai cru voir quelques outils de jardinage.

« Je t’ai vue creuser la terre, il y a quelques jours. Je ne savais pas si tu avais beaucoup d’outils, et comme ceux-ci ne servent à rien… »

« Merci. »

J’étais plutôt choquée. J’avais possédé une truelle, mais le manche de plastique avait fini par se briser et ça me donnait des ampoules. J’avais demandé des outils à ma mère pour mon anniversaire, l’année dernière, et elle m’avait offert une énorme pelle et une binette ; je n’ai pas eu le courage de lui dire que ce n’était pas ce dont j’avais besoin.

Atlas s’est éclairci la gorge avant d’ajouter d’un ton beaucoup plus calme :

« Je sais que ça n’a pas l’air d’un vrai cadeau. Je ne l’ai pas acheté ni rien. Mais… je voulais te donner quelque chose. Tu sais… pour… »

Il n’a pas achevé sa phrase, alors j’ai refermé la pochette.

« Tu crois pouvoir les garder jusqu’à la fin des cours ? Je n’ai pas la place dans mon sac à dos. »

Il l’a reprise et remise dans son sac à lui, s’est accoudé dessus.

« Quel âge as-tu ? » m’a-t-il demandé.

« Quinze ans. »

Ça lui a donné l’air un peu triste, je me demande pourquoi.

« Tu es en seconde ? »

J’ai fait oui de la tête mais, franchement, je ne voyais pas que lui répondre. Je ne fréquente pas trop les garçons. Surtout plus âgés que moi. Quand je suis gênée, je la boucle.

« Je ne sais pas combien de temps je vais rester là », a-t-il repris plus bas. « Mais si tu as besoin d’aide pour le jardinage ou autre chose, rappelle-toi que je suis disponible. Quand on ne marche pas à l’électricité… »

J’ai éclaté de rire et je me suis demandé si j’avais raison de me marrer alors qu’il se rabaissait ainsi.

On a passé le reste du trajet à parler de vous, Ellen. Quand il a laissé entendre qu’il s’ennuyait, je lui ai demandé s’il avait déjà regardé votre talk-show. Il a dit qu’il aimerait bien parce qu’il croyait que vous étiez drôle, mais qu’il fallait avoir l’électricité pour regarder la télé. Encore un commentaire qui n’aurait peut-être pas dû me faire rigoler.

Je lui ai dit qu’il pourrait venir voir l’émission chez moi après le lycée. Je l’enregistre régulièrement sur mon disque dur et la regarde en faisant mes devoirs. J’ai décidé de boucler la porte d’entrée pour le cas où les parents rentreraient plus tôt, le temps de faire filer Atlas par-derrière.

Je ne l’ai plus revu jusqu’au trajet de retour d’aujourd’hui. Il ne s’est pas assis à côté de moi car Katie occupait la place. J’ai eu envie de lui demander d’aller ailleurs, mais elle aurait cru que je craquais pour lui et se serait fait une joie de le crier sur tous les toits. Alors je n’ai rien dit.

Atlas s’est assis à l’avant du bus, il est donc descendu avant moi mais il m’a attendue en bas, mine de rien. Et là, il a rouvert son sac à dos pour me donner la pochette d’outils. Il ne m’a pas rappelé mon invitation à regarder l’émission, alors j’ai fait comme si ça allait de soi.

« Viens. »

Et il m’a suivie ; j’ai fermé le verrou derrière nous.

« Si mes parents arrivent, va-t’en par la porte du fond pour qu’ils ne te voient pas. »

« Promis, ne t’inquiète pas. »

Je lui ai demandé s’il voulait boire quelque chose et il a répondu que oui. Je nous ai préparé un goûter puis j’ai apporté le tout dans le salon. Je me suis assise sur le canapé tandis qu’il prenait le fauteuil de mon père. J’ai allumé la télé et voilà tout. On n’a pas beaucoup parlé parce que je passais en accéléré toutes les publicités. Mais j’ai remarqué qu’il riait à bon escient. Je crois que le sens de la comédie est un élément essentiel de la personnalité. Chaque fois qu’il riait à vos plaisanteries, j’étais plus contente de l’avoir fait entrer à la maison. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que si c’est vraiment quelqu’un avec qui je pourrais devenir amie, je me sentirais moins coupable.

Il est parti juste après la fin. J’avais envie de lui demander s’il voulait encore prendre une douche, mais le risque aurait été trop grand qu’il se fasse surprendre par mes parents. Et je ne tenais pas à le voir courir tout nu dans le jardin.

Encore que ce serait plutôt marrant.

— Lily

 

Chère Ellen,

C’est pas vrai, des redifs ? Toute une semaine de redifs ? Bon, je sais que vous avez le droit de vous reposer un peu, mais j’ai une suggestion à vous faire. Au lieu d’enregistrer une émission par jour, vous pourriez en faire deux. Comme ça, vous auriez deux fois plus de temps libre et on n’aurait pas besoin de se taper des redifs.

Je dis « on » parce que je parle d’Atlas et moi. Il est devenu mon compagnon habituel de vos émissions. Je crois bien qu’il vous aime autant que moi, mais je ne lui dirai jamais que je vous écris tous les jours. Ça me ferait un peu trop passer pour une fan.

Voilà maintenant deux semaines qu’il habite dans cette maison. Il a pris quelques autres douches chez moi et je lui donne de la nourriture chaque fois qu’il vient. Je lave même ses vêtements après le lycée. Il passe son temps à s’excuser, comme si ça me dérangeait. Mais, franchement, j’aime bien. Ça me change les idées et j’ai hâte de le retrouver tous les soirs.

Papa est rentré tard, aujourd’hui. Autrement dit, il est passé au bar après le travail. Autrement dit, il risque de se disputer avec ma mère. Autrement dit, il va peut-être recommencer ses bêtises.

Franchement, parfois, j’en veux à ma mère de rester avec lui. Je sais, je n’ai que quinze ans, je ne comprends sans doute pas ses raisons, mais je refuse de lui servir d’excuse. Je me fiche qu’elle soit trop pauvre pour le quitter, ce qui nous obligerait à vivre dans un appartement pourri et à manger des nouilles tous les jours jusqu’à ce que je puisse travailler. Ce serait préférable à ça.

Je l’entends déjà hurler après elle. Parfois, quand il se met dans cet état, j’entre dans le salon en espérant le calmer. Il n’aime pas la frapper devant moi. Je devrais peut-être essayer encore.

— Lily

 

Chère Ellen,

Si j’avais sous la main un couteau ou un pistolet, je le tuerais.

En entrant dans le salon, je l’ai vu qui la faisait tomber. Elle s’accrochait à son bras pour essayer de le calmer, c’est là qu’il l’a jetée par terre. Je suis sûre qu’il allait lui balancer un coup de pied quand il m’a vue entrer ; alors il s’est arrêté en marmonnant je ne sais quoi, puis il est parti en claquant la porte.

Je me suis précipitée pour aider maman à se relever, mais elle ne veut jamais que je la voie dans cet état. Elle m’a adressé un petit signe de la main. « Ça va, Lily. Ce n’est rien, on s’est bêtement disputés. »

Elle pleurait et je voyais déjà la trace rouge sur sa joue, là où il l’avait giflée. Je me suis penchée pour m’assurer qu’elle n’était pas blessée, mais elle s’est juste agrippée au comptoir. « Je t’ai dit que ça allait, Lily. Retourne dans ta chambre. »

J’ai couru, pas dans ma chambre mais directement dans le jardin par la porte du fond. J’étais furieuse qu’elle se soit montrée aussi sèche avec moi. Je ne voulais pas me retrouver sous le même toit qu’eux et, bien qu’il fasse déjà nuit, je suis allée dans la maison où vivait Atlas, et j’ai frappé à la porte.

Je l’ai entendu s’approcher, comme s’il avait heurté un meuble au passage. « C’est moi, Lily », ai-je murmuré. Quelques secondes plus tard, il m’ouvrait, jetait un coup d’œil derrière moi, puis à gauche et à droite. Ce n’est qu’en regardant mon visage qu’il s’est aperçu que je pleurais.

« Ça va ? » m’a-t-il demandé. Je me suis essuyé les yeux avec ma manche, tout en remarquant qu’il sortait au lieu de me faire entrer. Alors je me suis assise sur une marche du perron et il a pris place à côté de moi.

« Ça va », ai-je répondu. « Je suis juste furieuse.

Parfois, ça me fait pleurer. »

Il m’a glissé une mèche derrière l’oreille et j’ai bien aimé ce geste ; du coup, ça m’a tranquillisée. Et puis il m’a passé un bras sur l’épaule pour m’attirer contre lui et poser ma tête sur son épaule. Je ne sais pas comment il est arrivé à m’apaiser sans dire un mot, mais voilà. Il y des gens dont la seule présence suffit à calmer l’atmosphère et il en fait partie. Complètement à l’opposé de mon père.

On est restés assis un moment, jusqu’à ce que je voie la lumière de ma chambre s’allumer.

« Tu devrais y aller », m’a-t-il murmuré.

On voyait ma mère aller et venir derrière la fenêtre comme si elle me cherchait. À ce moment, je me suis rendu compte à quel point on voyait ce qui se passait chez moi.

En rentrant à la maison, j’ai essayé de réfléchir à ce que j’avais pu faire au vu et au su d’Atlas depuis qu’il était là. M’étais-je baladée la nuit devant la fenêtre allumée ? Parce que je ne porte qu’un tee-shirt pour dormir.

Le plus dingue, Ellen, c’est que j’en venais à l’espérer.

— Lily

 

Je ferme le journal quand l’analgésique commence à agir. J’en lirai davantage demain. Peut-être. Parce que si je revis les horreurs que mon père a pu infliger à ma mère, ça va me faire bouillir.

Alors que l’évocation d’Atlas me rend triste.

J’essaie de m’endormir en pensant à Ryle, mais là ça me fait bouillir et me rend triste à la fois.

Je ferais mieux de me concentrer sur Allysa, sur ma joie d’avoir fait sa connaissance. J’aurai bien besoin d’une amie – sans parler d’une aide – au cours des mois à venir. J’ai l’impression que cette période sera beaucoup plus stressante que je n’aurais pu l’imaginer.

 

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