Jamais plus

Colleen Hoover · Chapitre 7 sur 37

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Jamais plus

Chapitre 7

 

 

— Arrête de gigoter ! dit Devin.

— Je ne gigote pas.

Il m’attrape par le bras et m’emmène vers l’ascenseur.

— Mais si. Et si tu remontes encore ce décolleté, tu vas massacrer cette jolie petite robe noire.

Il tire sur mon corsage puis remet mon soutien-gorge en place.

— Devin ! dis-je en lui tapant sur la main.

— Détends-toi, Lily. J’ai touché des seins bien avant les tiens et je suis toujours gay.

— Oui, mais je parie que ces seins appartenaient à des gens que tu vois plus souvent qu’une fois tous les six mois.

— C’est sûr ! s’esclaffe-t-il. Ne t’en prends qu’à toi-même. Tu nous as tous bien lâchés pour t’occuper de tes fleurs.

Devin faisait partie de mes plus chers collègues dans la société de marketing où je travaillais, mais on n’était pas proches au point de devenir amis. Cependant, quand il est passé dans ma boutique cet après-midi, Allysa est presque aussitôt tombée sous le charme. Elle l’a invité à sa soirée et, comme je ne tenais pas vraiment à y aller seule, j’ai fini par l’en prier moi aussi.

Je me passe la main dans les cheveux en essayant d’apercevoir mon reflet dans la paroi de l’ascenseur.

— Tu as l’air d’avoir le trac, observe-t-il.

— Non, mais je n’aime pas aller à des soirées où je ne connais personne.

Il me décoche un sourire entendu.

— Comment s’appelle-t-il ?

Je pousse un soupir. Suis-je à ce point transparente ?

— Ryle. C’est un neurochirurgien. Et il ne rêve que de me faire l’amour.

— Comment le sais-tu ?

— Parce qu’il s’est littéralement jeté à mes genoux pour me dire : « Lily, s’il te plaît ! Allez, on passe la nuit ensemble. »

Devin hausse un sourcil.

— Il t’a suppliée ?

— Oui, enfin, ce n’était pas aussi pitoyable que ça en a l’air. D’habitude, il est plus réservé.

L’ascenseur tinte et les portes s’ouvrent. J’entends de la musique retentir jusque sur le palier. Devin me saisit les deux mains.

— Alors, me demande-t-il. Que fait-on ? Tu veux que je le rende jaloux ?

— Non. Ce ne serait pas sympa.

Pourtant… Ryle s’arrange pour me dire, chaque fois qu’on se rencontre, qu’il espère ne jamais me revoir. Du coup, j’ajoute :

— Peut-être juste un peu ? Un tantinet ?

— Pas de souci, dit-il en plaquant une paume au creux de mes reins pour me pousser sur le palier.

Il n’y a qu’une porte sur le palier, il suffit donc d’aller y sonner.

— Pourquoi il n’y a qu’une porte ? demande Devin.

— Parce qu’elle possède tout le dernier étage. Il pouffe de rire.

— Et elle travaille pour toi ? Eh bien ! La vie devient intéressante, avec toi.

Je suis soulagée en constatant que c’est Allysa qui nous ouvre la porte. Derrière elle retentissent des rires et de la musique. Elle tient une coupe de champagne à la main et une cravache dans l’autre. Voyant ma surprise, elle jette la cravache, me prend par le bras.

— C’est une longue histoire, dit-elle en riant. Mais entrez, entrez !

Elle nous entraîne à travers toute une foule d’invités jusqu’au bout du salon, attrape Marshall par le coude. Il se retourne, me sourit puis m’embrasse. Je regarde autour de nous, mais pas trace de Ryle. Avec un peu de chance, il aura eu une urgence ce soir.

Marshall serre la main de Devin.

— Bonsoir, content de faire votre connaissance.

Devin me prend la taille en criant par-dessus la musique :

— Je suis Devin, le partenaire sexuel de Lily !

J’éclate de rire, lui donne un coup d’épaule puis lui souffle à l’oreille :

— C’est Marshall. Un autre mec, mais merci d’avoir essayé !

Allysa m’entraîne déjà vers ses amis, tandis que Marshall continue de parler avec Devin. Je la suis dans la cuisine où elle me sert une coupe de champagne.

— Tiens, dit-elle. Tu l’as méritée.

J’avale une gorgée mais ne peux pas l’apprécier tant je suis impressionnée par la taille de cette cuisine avec ses deux plans de cuisson et son réfrigérateur plus grand que mon appartement.

— La vache ! Tu habites vraiment là ?

— Je sais. Et dire que je ne l’ai même pas épousé pour son argent ! Marshall possédait sept dollars et une Ford Pinto quand je suis tombée amoureuse de lui.

— Mais il roule toujours en Ford Pinto ?

— Oui, soupire-t-elle, cette voiture nous rappelle tant de bons souvenirs…

— Trop nul.

Elle hausse les sourcils.

— En attendant, Devin est plutôt mignon.

— Et sans doute plus attiré par Marshall que par moi.

— Houlà ! Pas de chance. Moi qui croyais jouer les entremetteuses en l’invitant ce soir.

La porte de la cuisine s’ouvre sur Devin.

— Votre mari vous demande, dit-il à Allysa.

Elle se faufile dehors en pouffant de rire.

— Elle me plaît cette nana, observe-t-il alors.

— Elle est géniale, n’est-ce pas ?

— Tout à fait. Je crois que je viens de rencontrer le mendiant.

Mon cœur bat un peu plus vite. Je pense qu’il doit faire allusion à Ryle. J’avale rapidement une gorgée de champagne.

— Comment sais-tu que c’était lui ? Il s’est présenté ?

— Non, mais il a entendu Marshall me présenter à quelqu’un comme « le petit ami de Lily » et m’a fusillé du regard. C’est pour ça que je suis venu me réfugier ici. Je t’aime bien, mais pas au point de mourir pour toi.

— T’inquiète. Je suis sûre qu’en fait il te trouvait très sympa. C’est juste qu’il a un sourire mortel.

La porte s’ouvre de nouveau et je me crispe, mais ce n’est qu’un serveur. Alors que je pousse un soupir, Devin lâche un « Lily » excédé.

— Quoi ?

— On dirait que tu vas vomir. Il te plaît tant que ça ?

Je lève les yeux au ciel, puis laisse retomber mes épaules, comme si je pleurais.

— C’est vrai, Devin. Sauf que je ne préférerais pas.

Saisissant ma coupe, il la vide avant de me reprendre par le bras.

— Viens, qu’on aille faire la fête.

Et il m’entraîne dans le salon malgré moi. Il y a encore plus de monde que tout à l’heure, au moins cent personnes. Je ne suis même pas sûre de connaître autant de gens dans ma vie.

On se mêle aux invités et je laisse Devin parler pour moi. Il se présente à tout le monde, bavarde tant et si bien qu’au bout d’une demi-heure, il a dû se trouver des amis communs avec chacun. Pendant ce temps, j’inspecte la salle à la recherche d’une trace de Ryle. Je ne le vois nulle part et commence à me demander si c’est bien lui que Devin a vu.

— Comme c’est étrange ! s’exclame une femme.

De quoi peut-il donc s’agir ?

Je regarde le tableau qu’elle désigne. On dirait une photo agrandie sur une toile. Je l’examine sous tous ses angles tandis que la femme commente :

— Comment on peut traiter ce genre de photo comme une œuvre d’art ? C’est horrible, complètement flou. On ne voit même pas ce que ça représente.

À mon grand soulagement, elle s’éloigne, l’air irrité. Après tout, je ne suis pas qualifiée pour juger les goûts d’Allysa.

— Qu’en penses-tu ?

Cette voix… grave, profonde, juste derrière moi… Je ferme les yeux, respire longuement en espérant qu’il n’a pas remarqué l’effet qu’il produit sur moi.

— J’aime bien. Je ne sais pas trop ce que c’est, mais je trouve ça intéressant. Ta sœur a bon goût.

Il vient se placer à côté de moi, si près que nos bras se touchent.

— Tu as amené un rencard ?

Il pose la question comme si de rien n’était, mais je sais que ça compte pour lui. Comme je ne réponds pas, il se penche pour me murmurer de nouveau à l’oreille :

— Tu as amené un rencard ?

Je trouve le courage de lever les yeux sur lui, mais le regrette aussitôt. Il porte un costume noir à côté duquel sa blouse n’était qu’une plaisanterie de gamin. Je commence par avaler la boule qui vient de se former dans ma gorge, fais vite semblant de m’intéresser de nouveau à la photo, puis demande :

— Quoi ? Ça te dérange ? Moi qui voulais te mettre à l’aise… Tu sais, pour que ça s’arrête.

Avec un sourire narquois, il vide son verre de vin.

— Que d’attentions, Lily ! dit-il en le jetant vers une poubelle dans un coin.

Il atteint son but, mais le verre se casse en atteignant le fond. Je regarde autour de moi. Personne n’a rien remarqué. Quand je me retourne, Ryle est déjà dans le couloir voisin. Il disparaît dans une chambre et je reste là, devant le tableau.

C’est alors que je remarque quelque chose.

Certes, il paraît trop flou pour qu’on y repère quoi que ce soit d’emblée. Mais ces cheveux-là, je les reconnaîtrais n’importe où. Ce sont les miens. Maintenant, ça me saute aux yeux. De même que le transat en polymère marin sur lequel je suis allongée. C’est donc la photo qu’il a prise sur la terrasse le soir de notre première rencontre. Il a dû la flouter, l’agrandir et la distordre assez pour qu’on ne voie pas ce qu’elle représente. Je porte une main à mon cou de peur de m’étrangler. Il fait une chaleur, ici !

Allysa vient me rejoindre.

— Bizarre, hein ? dit-elle en regardant le tableau.

— Il fait terriblement chaud. Tu ne trouves pas ?

— Ah bon ? Je n’ai pas remarqué. Mais j’ai un peu bu. Je vais dire à Marshall de baisser un peu.

Elle disparaît de nouveau et plus je regarde ce tableau, plus j’étouffe. Il a osé accrocher un portrait de moi dans cet appartement. Il m’achète des fleurs. Il me fait la gueule parce que j’ai amené un type à la soirée de sa sœur. À croire qu’il se passe quelque chose entre nous alors qu’on ne s’est même pas embrassés !

Tout ça me frappe d’un seul coup. Cette colère… Cette irritation… Cette demi-coupe de champagne que j’ai prise à la cuisine. Je suis trop furieuse ; je n’arrive même plus à réfléchir. Si ce type tient tellement à s’envoyer en l’air avec moi… il n’avait qu’à pas s’endormir ! S’il ne veut pas que je me pâme devant lui, il n’a qu’à pas m’offrir de fleurs ! Et encore moins accrocher des tableaux énigmatiques de moi chez lui !

Là, j’ai juste besoin d’air frais. Il faut que je respire. Heureusement, je sais où aller pour ça.

Quelques instants plus tard, je jaillis sur le toit terrasse. Quelques invités y traînent déjà, trois d’entre eux sont assis au milieu du patio. Sans rien leur dire, je passe devant eux pour me diriger vers le rebord qui surplombe la ville, je me penche et respire à plusieurs reprises en essayant de me calmer. J’ai envie de redescendre pour lui dire de se décider une fois pour toutes, mais il vaudrait mieux que je mette d’abord un peu d’ordre dans mes idées.

Soudain, l’air me paraît trop froid et, sans savoir pourquoi, j’en accuse Ryle. Tout est sa faute, cette nuit. Tout. Les guerres, la famine, la violence armée – c’est à cause de Ryle, tout ça.

— Vous pourriez nous laisser seuls quelques minutes ? Je fais volte-face et l’aperçois près des autres invités. Aussitôt, les trois hommes se lèvent pour nous laisser la place. J’essaie de les arrêter d’un geste de la main, mais aucun ne regarde dans ma direction.

— Ce n’est pas la peine, dis-je quand même. Restez !

Les mains dans les poches, Ryle ne bouge pas tandis que quelqu’un murmure :

— C’est bon, on y va.

Ils partent en file vers l’escalier et moi je me remets à regarder la ville en lui tournant ostensiblement le dos.

— Tout le monde fait toujours ce que tu veux ?

Il ne répond pas, mais j’entends ses pas s’approcher lentement. Les battements de mon cœur s’accélèrent et je me gratte de nouveau le cou.

— Lily, souffle-t-il derrière moi.

Je me retourne en m’agrippant au rebord des deux mains. Ses yeux se posent sur mon décolleté. Aussitôt, je remonte le haut de ma robe, puis resserre les mains sur la balustrade. Il se rapproche en riant. Je ne peux plus respirer. C’est nul. Je suis nulle.

— Je suis sûr que tu as des tas de choses à dire, commence-t-il. Alors je voudrais te donner l’occasion de me lâcher ta vérité toute nue.

— Ha, ha ! Tu es sûr ?

Comme il hoche la tête, je m’apprête à la lui asséner, en commençant par me coller contre lui pour le forcer à se tourner, de façon qu’il se retrouve adossé au rebord.

— Je ne sais pas ce que tu veux, Ryle ! Et, chaque fois que j’arrive au point de m’en ficher éperdument, il faut que tu ressurgisses dans ma vie. Tu te pointes à mon boulot, à la porte de mon appartement, aux soirées de ta sœur, tu…

— J’habite ici, me rappelle-t-il.

Ce qui m’énerve encore plus. Je serre les poings.

— Tu me rends folle ! Tu veux de moi ou pas ?

Il se redresse, fait un pas vers moi.

— Oh oui, Lily ! N’en doute pas une seconde. Mais je ne veux pas vouloir de toi.

Je pousse un soupir d’exaspération, mais aussi parce que chacune de ses paroles me fait frémir et que j’ai horreur de me sentir à ce point vulnérable.

— Tu ne comprends vraiment rien, on dirait, dis-je à voix basse car je n’ai plus le courage de crier. Tu me plais, Ryle. Alors quand je pense que tu ne cherches qu’un coup d’un soir avec moi, ça me rend malade. Peut-être que si ça s’était passé il y a quelques mois, on n’en parlerait même plus. Tu serais parti de ton côté, et moi j’aurais repris ma vie normale. Mais tu as trop attendu, et maintenant tu m’obsèdes. S’il te plaît, arrête de flirter avec moi. Arrête d’accrocher des photos de moi dans ton appartement. Et arrête de m’envoyer des fleurs. Parce que ça ne me fait pas de bien du tout. Au contraire.

Je me sens anéantie, il faut que je m’en aille. Il me dévisage silencieusement et je lui laisse le temps de se défendre. Mais non, il se retourne, se penche sur le rebord et regarde la rue comme s’il n’avait pas entendu un mot de ce que j’ai dit.

Je regagne l’escalier en espérant plus ou moins l’entendre me rappeler, mais j’ai tout le temps de descendre avant de laisser tomber cet espoir. Je traverse la foule, entre dans une, puis deux, puis trois chambres avant de trouver Devin. Quand il voit mon expression, il se lève et me rejoint.

— Prête à partir ? demande-t-il en me prenant par le bras.

— Oui, tout à fait.

On retrouve Allysa dans le grand salon. Je lui souhaite bonne nuit, ainsi qu’à Marshall, en disant pour excuse que je suis épuisée, que j’aimerais dormir un peu avant de reprendre le travail demain. Allysa m’étreint et m’accompagne à la porte.

— Je serai là lundi, promet-elle en m’embrassant.

— Joyeux anniversaire.

Devin ouvre la porte mais à l’instant où nous allons déboucher sur le palier, j’entends quelqu’un m’appeler par mon nom.

Et je vois Ryle foncer à travers les invités.

— Lily, attends !

J’en ai le cœur retourné. Il arrive à grands pas, l’air de plus en plus agacé par les gens qui se trouvent sur son chemin. Jusqu’à ce que nos regards se croisent. Il ne ralentit pas, au point qu’Allysa doit s’écarter pour le laisser passer. Au début, je crois qu’il va m’embrasser, ou au moins répondre à tout ce que je lui ai dit en haut. Mais non, il me soulève dans ses bras. Je suis tellement surprise que ça me fait crier.

— Ryle ! Lâche-moi !

D’un bras il me tient sous les jambes, de l’autre sous la taille.

— Je t’emprunte Lily pour la nuit, lance-t-il à Devin. D’accord ?

Je fais non de la tête, mais ce traître lui décoche un sourire malicieux.

— Je t’en prie !

Ryle revient déjà dans le grand salon, devant une Allysa qui semble ne pas comprendre. Et moi de crier :

— Je vais le tuer, ton frère !

Tout le monde nous regarde. Je suis tellement gênée que je cache mon visage contre la poitrine de Ryle tandis qu’il m’emmène dans sa chambre. Une fois que la porte s’est refermée derrière nous, il me repose doucement sur le sol. Aussitôt, je lui crie de me ficher la paix, j’essaie de l’écarter de mon chemin, mais il me plaque contre le mur, me saisit les poignets qu’il tient au-dessus de ma tête.

— Lily ?

Il me regarde si intensément que j’arrête de me débattre et retiens mon souffle. Il m’immobilise toujours de son corps pressé contre le mien. Et puis sa bouche se pose sur la mienne, tiède et insistante.

Malgré la force qu’il y met, ses lèvres me semblent douces comme de la soie. Je suis tout de même choquée de m’entendre émettre un gémissement, et encore plus d’accueillir sa langue avec une telle gourmandise. Il me lâche les mains et me saisit le visage. Son baiser devient plus ardent et je lui attrape les cheveux, l’attirant encore plus près de moi, comme si son baiser m’emplissait tout le corps.

On se met à gémir tous les deux, submergés par la force de notre baiser, tandis que nos corps réclament déjà davantage. Je sens ses mains m’attraper les jambes, les soulever pour les accrocher à sa taille.

Mon Dieu, ce mec sait embrasser ! À croire que c’est aussi important pour lui que son métier. Alors qu’il m’éloigne de la porte, je me rends compte que sa bouche est capable de bien des miracles… Sauf qu’elle n’a pas répondu à ce que j’ai dit sur la terrasse.

Bon, en tout cas, j’ai fini par céder. Je lui donne ce qu’il voulait – un coup d’un soir. Ce qu’il ne mérite certainement pas.

Je me dégage, le repousse par les épaules.

— Lâche-moi.

Mais il continue à marcher vers son lit, alors je répète :

— Ryle, lâche-moi immédiatement !

Il s’arrête, me dépose sur le sol. Je repars vers la porte tout en essayant de mettre de l’ordre dans mes idées. Impossible de le regarder alors que je sens encore ses lèvres sur les miennes.

De nouveau, je le sens qui m’entoure la taille de ses bras, appuie la tête sur mon épaule.

— Désolé, murmure-t-il en me tournant pour me caresser le visage. C’est mon tour, maintenant, d’accord ?

Les bras croisés, je ne réponds pas à cette invite, mais guette ce qu’il va me dire.

— J’ai fait faire ce tableau le lendemain du jour où j’ai pris la photo, commence-t-il. Voilà des mois qu’il était chez moi car tu es l’être le plus beau que j’aie jamais vu et que je voulais te voir tous les jours.

Oh.

— Et le soir où je me suis pointé chez toi ? Je venais te chercher parce que jamais je n’avais eu quelqu’un à ce point dans la peau, et je ne pouvais plus t’en chasser.

Je ne savais plus que faire. Et si je t’ai offert ces fleurs, c’était par admiration, parce que tu avais réalisé ton rêve. Mais si je t’en avais offert chaque fois que j’en ai eu envie, tu ne pourrais même plus entrer dans ton appartement. Parce que je n’arrête pas de penser à toi. Eh oui, Lily. Tu as raison. Je te fais du mal, mais à moi aussi. Jusqu’à ce soir… je ne comprenais pas pourquoi.

Je ne sais pas où je trouve la force de lui répondre.

— Mais pourquoi tu souffres ?

Il pose son front sur le mien.

— Parce que je ne sais pas quoi faire. Tu me pousses à devenir quelqu’un de différent de ce que je suis, sauf que je ne sais pas ce dont tu as besoin. C’est tellement nouveau pour moi… Et je voudrais te prouver que je te désire beaucoup plus que pour un soir.

Il me paraît trop vulnérable en ce moment. J’aimerais croire à la sincérité de son regard mais, jusque-là, il m’a catégoriquement indiqué vouloir le contraire de ce qui me tenterait. Je suis terrifiée à l’idée que, si je cède, il ne disparaisse ensuite à jamais.

— Comment te le prouver, Lily ? Dis-le moi, et je ferai ce que tu voudras.

Je ne sais pas. Je le connais à peine. Juste assez pour savoir au moins qu’un rapport sexuel avec lui ne me suffira jamais.

Je lève les yeux vers lui.

— Alors on ne baise pas.

Son expression devient complètement indéchiffrable, puis il se met à hocher la tête.

— Entendu. Je ne coucherai pas avec toi, Lily Bloom. Là-dessus, il s’en va fermer la porte à double tour, éteint toutes les lampes sauf une, ôte sa chemise.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Il jette la chemise sur une chaise, puis il enlève ses chaussures.

— On va dormir.

— Là, maintenant ?

Il vient vers moi et, d’un geste vif, soulève ma robe qu’il me passe par-dessus la tête ; je me retrouve alors en slip et soutien-gorge devant lui, et ne peux m’empêcher de me couvrir de mes bras. Mais il ne me regarde même plus, m’attire seulement vers le lit, soulève les couvertures pour m’y faire entrer.

— Après tout, dit-il en allant s’installer de l’autre côté, on a déjà dormi ensemble sans coucher. Rien de plus normal.

Je ris tandis qu’il branche son téléphone sur le chargeur. J’en profite pour regarder autour de moi. Ce n’est certainement pas le genre de chambre à laquelle je suis habituée.

On pourrait en mettre trois comme la mienne dans celle-ci. Sur l’un des côtés, un canapé et un fauteuil font face à une télévision ; il y a aussi un bureau entouré d’une bibliothèque qui occupe tout un pan de mur, du sol au plafond. Finalement, la lumière s’éteint.

— Ta sœur est vraiment riche, dis-je alors qu’il remonte la couverture sur nous deux. Qu’est-ce qu’elle a à faire de mes dix dollars de l’heure ?

Dans un petit rire, il me prend la main, entrecroise nos doigts.

— À mon avis, elle ne dépose même pas tes chèques. Tu as vérifié ?

Non. Mais il pique ma curiosité.

— Bonne nuit, Lily.

Je ne peux retenir un sourire discret devant cette situation hautement ridicule. Et géniale.

— Bonne nuit, Ryle.

 

*

* *

Je dois être perdue.

Tout est si blanc, immaculé, que c’en est aveuglant. Je me traîne à travers les salons en cherchant le chemin de la cuisine. J’ignore où est passée ma robe depuis hier, alors j’ai enfilé une chemise de Ryle. Elle me tombe sous les genoux et je me dis qu’il en achète de trop grandes juste pour pouvoir y enfiler les bras.

Il y a trop de fenêtres et trop de soleil, ce qui m’oblige à me couvrir les yeux pour aller me chercher du café.

Je pousse les portes de la cuisine, trouve une cafetière.

Dieu merci.

Je l’allume, me mets en quête d’un mug. C’est alors que les portes se rouvrent derrière moi. Je fais volte-face. À mon grand soulagement, c’est Allysa qui entre, pour une fois pas couverte de bijoux ni impeccablement coiffée et maquillée, mais les cheveux relevés en un chignon emmêlé, les paupières maculées de mascara jusqu’aux joues. Elle désigne la cafetière.

— J’en boirais bien une tasse, dit-elle.

Elle se hisse sur le comptoir, se penche en avant.

— Je peux te poser une question ?

En guise de réponse, c’est à peine si elle a la force de hocher la tête. Je désigne la cuisine d’un geste circulaire :

— Comment as-tu fait ? Ta maison s’est nettoyée toute seule entre la fin de ta soirée et notre réveil ? Tu as passé la nuit à ranger ?

— Mais non, on a des gens qui viennent pour ça.

— Des gens ?

— Oui, il y a toujours des gens pour tout. Vas-y, cherche. Tout ce que tu voudras. On a sûrement du personnel pour ça.

— Pour le marché ?

— Du personnel.

— Les décorations de Noël ?

— Oui, du personnel aussi.

— Et les cadeaux de Noël ? Par exemple pour la famille ?

— Oui, oui, du personnel. Chaque membre de ma famille reçoit un cadeau et une carte à chaque occasion, je n’ai même pas besoin de lever le petit doigt.

— Ouah ! Ça fait combien de temps que tu es si riche ?

— Trois ans. Marshall a vendu à Apple des applications de son invention pour beaucoup d’argent. Tous les six mois, il crée des mises à jour et les vend également.

Le café commence à couler goutte à goutte. Je me hâte de placer une tasse en dessous.

— Tu veux que je remplisse la tienne ou tu as du personnel pour ça ?

— Oui, dit-elle en riant. Je t’ai, toi. Et je veux bien du sucre, s’il te plaît.

Je lui apporte sa tasse puis m’en sers une. Le silence retombe, le temps de rajouter un peu de lait. Je m’attends à ce qu’elle m’interroge sur Ryle et moi. C’est inévitable.

— On peut répondre aux questions qui fâchent ? demande-t-elle.

Je pousse un soupir de soulagement.

— Oh oui, je déteste les situations gênantes.

Elle pose sa tasse à côté d’elle, s’agrippe au comptoir.

— Comment est-ce arrivé ?

Je fais mon possible pour ne pas me laisser aller à un sourire éperdument amoureux. Je ne veux pas qu’elle me croie faible ou idiote.

— Je l’ai rencontré avant de te connaître.

Elle penche la tête de côté.

— Attends… Avant qu’on apprenne à mieux se connaître ou avant qu’on fasse connaissance ?

— Je l’ai rencontré un soir, environ six mois avant de faire ta connaissance.

— Un soir ? Et… Un coup d’un soir ?

— Non. En fait, on ne s’était encore jamais embrassés avant hier soir. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas te l’expliquer. On n’a jamais fait que flirter jusqu’à hier, où la situation a un peu explosé. C’est tout.

Elle reprend sa tasse, boit lentement. Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’elle a l’air un peu triste.

— Allysa, j’espère que tu ne m’en veux pas ?

— Non, Lily, je… Enfin voilà, je connais mon frère.

Et je l’aime. Vraiment. Mais…

— Mais quoi ?

On se retourne toutes les deux en direction de la voix. Ryle se tient dans l’embrasure de la porte, les bras croisés. Il porte un pantalon de jogging gris à peine serré sur ses hanches. Il est torse nu. Je vais ajouter cette image à toutes celles déjà cataloguées dans ma tête.

Il vient me prendre ma tasse des mains, se penche et m’embrasse sur le front, avale une gorgée avant de s’appuyer au comptoir.

— Je ne voulais pas vous déranger, dit-il à Allysa. Poursuivez votre conversation.

— Arrête ! maugrée-t-elle en levant les yeux au ciel.

Il me rend ma tasse, en prend une et se verse du café.

— J’ai eu l’impression que tu allais donner un avertissement à Lily. Je suis curieux de savoir ce que tu voulais lui dire.

Allysa saute du comptoir, porte sa tasse dans l’évier pour la laver.

— C’est mon amie, Ryle. Tu n’es pas vraiment bien placé pour parler de relations. En tant qu’amie, j’ai le droit de lui donner mon avis sur les garçons avec qui elle sort. C’est normal.

Tout d’un coup, je me sens mal à l’aise car la tension grandit entre eux. Sans rien boire, Ryle se dirige vers Allysa et vide sa tasse dans l’évier. Puis il s’arrête face à elle, mais elle ne lui jette pas un regard.

— Eh bien, en tant que frère, j’aimerais que tu me fasses davantage confiance !

Là-dessus, il sort de la cuisine et laisse la porte ouverte. Une fois qu’il est parti, Allysa pousse un soupir, se passe une main sur le visage.

— Désolée, dit-elle avec un sourire forcé. Bon, je vais prendre une douche.

— Tu n’as pas de personnel pour ça ?

Elle sort en riant. À mon tour, je lave ma tasse puis retourne dans la chambre de Ryle. Je l’y trouve, assis sur le canapé, en train de manipuler son téléphone. Il ne réagit pas à mon entrée. Lui aussi doit m’en vouloir. Et puis non, il le lâche, s’adosse aux coussins.

— Viens ici, me dit-il.

Il me prend la main et m’attire vers lui, si bien que je me retrouve en train de le chevaucher. Il attire ma bouche sur la sienne et m’embrasse si violemment que je me demande s’il n’essaie pas de me prouver que sa sœur se trompe.

Il se détache de moi, promène lentement les yeux sur mon corps.

— J’aime bien te voir dans mes vêtements. Je souris.

— Malheureusement, il va falloir que j’aille travailler ; je ne peux donc les garder sur moi.

— Et moi j’ai une opération importante qui m’attend ; je dois m’y préparer. Ça veut dire qu’on ne se verra sans doute pas avant plusieurs jours.

J’essaie de cacher ma déception, mais il faut que je m’habitue s’il veut vraiment que ça marche entre nous. Il m’a déjà prévenue qu’il travaillait trop.

— Moi aussi, je suis prise. L’inauguration officielle a lieu vendredi.

— Oh, mais on se verra avant vendredi, promis !

Cette fois, je ne réprime pas mon sourire.

— Entendu.

Il m’embrasse encore, d’un long et doux baiser, commence à m’allonger sur le canapé, se ravise.

— Non, je t’apprécie trop pour faire ça à la va-vite.

Alors je reste là, à le regarder s’habiller.

Pour ma plus grande joie, il enfile une blouse.

 

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