Je n'ai pas dit mon dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 18 sur 41

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Je n'ai pas dit mon dernier mot

La fameuse bourgeoisie patriote

Londres, le 19 novembre 2021

 

La fameuse bourgeoisie patriote

 

Chacun a pris place autour de la longue table en bois massif. Nous sommes plus de trente. Déjà, les serveurs s’affairent. Dans le salon de ce grand hôtel londonien, tout est luxe, calme et volupté.

Je suis venu en cette fin novembre dans la capitale anglaise pour mieux connaître les très nombreux Français qui y vivent ; mais nous allons aussi profiter de ce déplacement outre-Manche pour approcher de futurs contributeurs à la campagne. Lors de ce court séjour londonien, tous mes déjeuners et mes dîners sont pris par ces rencontres, ce qui me permettra de lier connaissance avec plus d’une centaine de donateurs en un week-end.

Les convives se présentent tour à tour : beaucoup d’hommes en costume sombre de bonne coupe, quelques femmes très apprêtées ; des banquiers comme s’il en pleuvait, dont certains devenus entrepreneurs : un parterre représentatif de ce qu’au RN et chez Mélenchon, on appelle, avec une moue de dégoût, la « finance internationale ».

J’ai moi-même, en tant que journaliste, écrit d’innombrables articles à charge sur ces « élites mondialisées », selon l’expression chère à Jean-Pierre Chevènement, leur cupidité insatiable, leur cosmopolitisme oublieux des réalités nationales, leur européisme fanatique, leur mépris de classe pour les pauvres qui avaient le malheur d’être sédentaires.

J’ai récité la leçon de Christopher Lasch décrivant la « sécession » des élites américaines et occidentales. J’ai repris jusqu’à satiété la formule de Jaurès célébrant la patrie comme « seul bien des pauvres ». Non sans un certain manichéisme, j’opposais alors les classes populaires, patriotes et victimes de la mondialisation, à ces expatriés, vainqueurs de la globalisation, qui avaient jeté par-dessus bord les anciennes fidélités à la France. Le vote massif de cet électorat des Français de l’étranger en faveur du candidat Macron en 2017 m’avait paru cohérent avec ce que je croyais savoir d’eux.

En ce mois d’octobre 2021, je ne souhaitais pas encore dévoiler de programme économique précis, mais je commençais à dire ce que je voulais, ou plutôt ce que je ne voulais pas : ni d’un libéralisme échevelé qui fasse de l’État « le problème » et de l’individu « la solution » ; ni d’un socialisme étatiste qui chante les louanges de l’assistanat et de l’impôt. Ni Alain Madelin, ni Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. Un juste dosage d’interventionnisme public et de concurrence privée, de commandes publiques et de baisses d’impôts, de protectionnisme subtil et de dynamisme exportateur. J’avais à cœur de retrouver le génie des années Pompidou dont je tentais de découvrir les secrets en lisant dans l’Eurostar les souvenirs de son conseiller pour les affaires industrielles, Bernard Ésambert.

Le dessert n’était pas servi que j’ouvrais le bal de mes réflexions devant un public que je croyais avant tout soucieux d’économie, et de « business ». Soudain, un de mes convives m’interrompt avec un grand sourire : « Ne vous embêtez pas avec votre programme économique, on est sûrs que ce sera très bien ! Parlez-nous de la France, parlez-nous de l’école, de l’arrêt de l’immigration, parlez-nous de l’avenir de nos enfants ! » Sa rude franchise débrida l’audace de ses voisins. Dans un joyeux tohu-bohu, chacun s’empressa de me supplier d’oublier l’économie pour leur assurer que la France pouvait encore être sauvée. Et chacun d’ajouter son mot, de livrer son anecdote, de raconter ses angoisses, de proposer son remède. De confier sa sidération mêlée de désolation devant un Paris qu’ils reconnaissent de moins en moins à chacune de leur arrivée gare du Nord, cette France défigurée par ces quartiers islamisés, ces femmes voilées, ces hommes en djellaba, ces racailles vindicatives ; leur crainte pour leurs filles et leurs femmes ; leur mal-être, leur sentiment de dépossession.

Ces compatriotes exilés n’ont pas seulement quitté leur patrie pour échapper à la rapacité du fisc français, mais aussi – mais d’abord ? – parce qu’ils ne reconnaissaient plus le pays de leur enfance. Une fois la campagne présidentielle passée, Le Figaro enquêtera sur « ces Français qui s’exilent parce qu’ils ne reconnaissent plus la France » et où « l’importance du vote Zemmour interpelle ». Mais à l’époque de cette virée londonienne, cet aspect des choses est largement ignoré, sinon rejeté avec véhémence, par les commentateurs hexagonaux.

Dans le brouhaha général du déjeuner, des éclats de voix mêlés au bruit des couverts, un de mes interlocuteurs me lâche : « Si vous êtes élu président, je rentre. » Et tous d’opiner, ravis qu’un des leurs ait clamé ce qu’ils n’osaient peut-être pas s’avouer. Je renouvelai cette expérience à Genève, la semaine suivante. Même accueil triomphal par près de 300 Français réunis dans la salle de réception d’un hôtel, même sentiment de dépossession, même espoir de reconquête.

C’est ainsi qu’aux côtés des dizaines de milliers de « petits donateurs », un bataillon de « gros donateurs » vint en renfort. Cette dilection des Français expatriés à mon égard ne passa pas inaperçue ; les soutiens financiers que ma campagne recevait, recueillis avec l’efficacité charmeuse et l’intelligence de Julien Madar, qui avait déjà pu voir une telle collecte de fonds lorsqu’il participa à la campagne d’Emmanuel Macron en 2017, suscitèrent de nombreuses jalousies.

Sur les réseaux sociaux, certains agitaient le spectre de la « caste internationale » à laquelle j’aurais fait allégeance. Puisque j’avais travaillé au sein du groupe de Vincent Bolloré, j’étais forcément son obligé. On mettait en cause mon enracinement, voire mon patriotisme. J’ai déjà évoqué ces personnages, peut-être moins hypocrites, et franchement antisémites qui parlaient sans détour des « juifs qui m’entouraient », en particulier de Sarah Knafo, Julien Madar et Jonathan Nadler. On se serait cru revenu sur Radio Paris, sous l’Occupation, qui ne manquait jamais de dénombrer les juifs partis à Londres. Ulcéré par cette campagne ignoble, Philippe de Villiers enregistra une vidéo de réplique dans laquelle, l’âme noble et le verbe lyrique, il lança : « C’est en chevalier français que je vous dis qu’il n’y a pas plus patriotes que ces gens-là. »

Certains proches du Rassemblement national s’en donnaient à cœur joie, s’efforçant de raviver une influence en berne depuis les attentats de 2015. Au début des années 2010, le discours d’Alain Soral avait été fort influent sur les réseaux sociaux, en particulier chez les militants du RN : il mêlait alors un authentique populisme, souverainiste et social, une analyse géopolitique anti-occidentaliste, un rejet du conflit de civilisations, une distinction remarquée entre islam et islamisme, avec son slogan : « Égalité et réconciliation », et un antisémitisme virulent qui présentait la figure du juif comme l’ennemi commun des prolétaires français de souche et des Arabes musulmans, qui « voudrait lancer les Français dans une guerre contre les Arabes » comme jadis de nombreux pacifistes accusaient « les juifs de faire mourir les Français dans leur guerre contre les Allemands ».

Ma candidature était une occasion inespérée de remettre en vogue ce cocktail idéologique. Les éléments de langage qui me prenaient pour cible privilégiée provenaient pour la plupart de certaines officines proches du Rassemblement national où, je l’ai dit, l’antisémitisme était redevenu à la mode depuis que mon irruption sur la scène électorale avait ébranlé le monopole lepéniste, et où les plus anciens se souvenaient que Marine Le Pen et Alain Soral avaient dirigé de concert la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2007.

Marine Le Pen ne manquait pas d’affirmer que j’étais le « candidat de Macron » envoyé par le président pour l’affaiblir. C’était l’hôpital qui se moque de la charité ! Elle qui a toujours été et serait encore l’adversaire rêvée du président sortant. Puis, lorsque Valérie Pécresse perça dans les sondages, Marine Le Pen ne rata pas l’occasion d’affirmer que la candidate LR était mon « actionnaire majoritaire ». On se demande encore comment elle a pu se risquer à une telle formule…

Au premier tour de la présidentielle, beaucoup de bureaux de vote à l’étranger, au Canada, au Portugal, au Mexique, à Singapour ou en Thaïlande nous donnèrent des scores flatteurs. Je ne prétends pas avoir rassemblé tous les Français de l’étranger ; Emmanuel Macron a gardé beaucoup de ses partisans de 2017 et sa ligne reste majoritaire ; mais un certain nombre de ses électeurs ont rallié ma candidature, comprenant que la France n’était pas seulement une « start-up nation », connaissant parfaitement les raisons pour lesquelles ils avaient décidé, souvent à contrecœur, de la quitter.

J’observais ces Français expatriés avec un pincement au cœur. Notre pays n’a jamais été une terre d’émigration. Contrairement aux Anglais, Allemands, Italiens, les Français furent longtemps un peuple de paysans sédentaires. Dans la bataille nous opposant à l’Angleterre pour l’hégémonie européenne, puis mondiale, ce fut l’un de nos principaux handicaps : c’est parce que les Anglais émigrèrent en masse dans les colonies d’Amérique du Nord que la Couronne britannique finit par y supplanter sa rivale française. C’est aussi parce que nos compatriotes ne furent jamais assez nombreux en Algérie que cette terre ne devint pas une Australie française.

Paradoxe cruel : nos compatriotes s’expatrient en masse maintenant que l’émigration n’est plus au service de la puissance française. Depuis 2006, chaque année, cent dix mille jeunes Français de dix-huit à vingt-neuf ans partent s’installer à l’étranger, pour la plupart aux États-Unis ou en Asie, où ces brillants esprits, formés dans les grandes écoles françaises, vont apporter à ces pays leur intelligence, leur créativité, leur dynamisme. Ce sont les jeunes scientifiques français qui, avec les Asiatiques, font tourner la Silicon Valley, foyer de la domination technologique américaine sur le monde. Ce sont les jeunes polytechniciens français qui ont fait la fortune des grandes banques de Wall Street à New York comme de la City à Londres.

Pendant ce temps-là, sur le territoire français, ces jeunes diplômés sont remplacés par de jeunes migrants sans papiers dont beaucoup deviendront des livreurs Deliveroo ou des chauffeurs Uber, pointeront au chômage ou bénéficieront des aides sociales françaises, quand, transformés en esclaves modernes par un système cruel et hypocrite, ils ne rejoindront pas les gangs de trafiquants de drogue ou les réseaux de prostitution.

Ces vases communicants permettent aux démographes du déni d’affirmer que le « solde migratoire » de la France est modeste. En vérité, ils sont le symbole d’une nouvelle tragédie historique : la France se vide d’une jeunesse formée et audacieuse, qui va fournir sa force de travail et son génie à d’autres nations, comme les protestants chassés par Louis XIV ont fait la fortune industrielle de la Prusse et de l’Angleterre, ou comme les juifs allemands persécutés par Hitler ont forgé la machine à rêves de Hollywood et la puissance de feu nucléaire de l’Amérique.

Nos élites de demain fuient un territoire envahi par les masses venues du Maghreb et d’Afrique noire, qui le transforment peu à peu en un pays islamisé et tiers-mondisé où ils ne veulent plus vivre, où ils ne veulent surtout pas faire grandir leurs enfants ; ils fuient la France comme d’autres fuient des pays en guerre. Lors de chacun des dîners de donateurs, à l’étranger mais aussi en France, je pris l’habitude d’interroger mes convives à brûle-pourpoint : qui est persuadé que ses petits-enfants vivront en France ? Il est souvent arrivé qu’aucune main ne se lève…

Ces deux phénomènes, qui forment les deux faces du Grand Remplacement, sont intimement liés et accentuent conjointement le grand déclassement. Ce raisonnement vaut aussi pour les pays d’Afrique et du Maghreb qui voient partir vers la France des médecins algériens ou tunisiens, des mathématiciens marocains, qui manqueront cruellement à leur pays, et pour lequel nous tenons le rôle d’une Amérique du pauvre.

Avec ma candidature, j’ai voulu escalader en même temps les deux versants de la montagne : arrêter les flux migratoires, renvoyer tous les étrangers condamnés ou les chômeurs de longue durée et faire revenir ces Français exilés qui nous seraient si utiles. Baisse des impôts, soutien actif à la recherche scientifique, rétablissement du niveau scolaire, hausse des salaires net par la réduction du poids des dépenses sociales, retour de l’ordre et de la sécurité dans les rues, toutes ces politiques, mises en œuvre conjointement, peuvent seules provoquer cette inversion des flux migratoires dont notre pays a un besoin vital.

Depuis ma défaite, de nombreux Français, jeunes et moins jeunes, étudiants et retraités, me confient, dépités, qu’ils se sont décidés à quitter la France. Ils regardent le Portugal, l’Australie, le Japon, la Hongrie ou la Pologne, la Croatie aussi, avec des yeux brillants. Ils y reconstituent là-bas, avec d’autres expatriés, la France de leur enfance… Parfois, en cachette, ils pleurent sur ce pays qu’ils quittent parce qu’ils l’aiment trop. Ils me disent, dans un souffle : « Tenez bon. On est avec vous. On s’en va, mais si vous gagnez, on reviendra. »

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