Je n'ai pas dit mon dernier mot
Sous la plage, les pavés
Dans le Var, août 2021
Sous la plage, les pavés
Je suis mollement étendu sur le transat d’une plage du Var. Un parasol me protège des rayons ardents du soleil. Devant moi, la Méditerranée étend à perte de vue ses flots bleus de carte postale. Les enfants jouent dans l’eau, et seuls leurs cris joyeux me distraient parfois de ma lecture. Comme chaque été, j’ai emporté une valise entière de livres, petite bibliothèque portative où j’aime à retrouver mes maîtres révérés, de Chateaubriand à Taine, de Balzac à Flaubert, des grands romanciers russes qui me transportent dans les steppes gelées et les fièvres de l’âme slave, aux historiens anglo-saxons qui revisitent la période révolutionnaire et napoléonienne sans les œillères bien-pensantes de notre Université hexagonale.
J’aime depuis toujours ce contraste entre mon corps au repos et mon esprit en éveil, entre mes membres engourdis par la chaleur de l’été et les synapses de mon cerveau animées d’une agitation fiévreuse pour ne pas perdre une miette du propos de ces intelligences supérieures des siècles passés qui me font l’honneur de converser avec moi, à travers leurs mots ou leurs actes. Être le compatriote, et même le confident, de la comtesse de Boigne ou d’Alexis de Tocqueville, de Blaise Pascal ou de Joachim Murat, de Guy de Maupassant ou de Louis-Ferdinand Céline, m’a toujours paru le comble de la félicité, le privilège inouï d’être français. Et le plaisir suprême des vacances.
Mais cet été n’est pas un été comme les autres. Mon téléphone portable ne cesse de me le rappeler. Journalistes, politiques, hommes d’affaires, simples curieux, potentiels soutiens, futures « petites mains » de la campagne, je reçois d’innombrables mails, SMS, appels, propositions… Le milieu politique bruit de la rumeur de ma candidature à l’élection tandis que je devise avec mes livres.
Ma jeune garde, impatiente même en plein mois d’août, me presse de sortir de ma tanière estivale : « L’été, c’est important, il faut se montrer, les gens en parleront sur les plages ! » Les autres futurs candidats s’agitent, alors tous m’incitent à passer à l’action aussi, à parler, à m’exposer. À répondre aux journalistes, à serrer des mains dans les rues, à caresser les têtes des enfants et à embrasser les joues des vieilles dames dans les marchés ou sur les plages. À « envoyer des cartes postales », comme ils disent, reprenant le jargon des communicants politiques.
Quelques semaines plus tôt, je m’y suis attelé, me rendant à Lille, dans la maison familiale où est né le général de Gaulle, pour célébrer l’appel du 18 Juin. Sur les photos, je parais fort emprunté devant la façade de la demeure du grand homme, ployant sous le poids de la lourde gerbe, ne sachant que faire de mes bras, hésitant entre le sourire complice et la mine solennelle. Je serai bien plus à l’aise dans les rues de la capitale des Flandres, plaisantant avec les commerçants de la ville, ou sur la plage de Dunkerque où l’on m’a invité pour vilipender le projet d’éoliennes qui s’apprête à saccager la perspective superbe de cette infinie étendue de sable et d’eau.
Mes premiers pas de candidat ont été timides, et j’hésite à les poursuivre pendant la période estivale. Après tout, je suis encore officiellement éditorialiste au Figaro et chroniqueur à CNews, et je prépare la sortie d’un nouveau livre pour la rentrée de septembre. J’occupe d’ailleurs de nombreuses journées de mes vacances à relire les épreuves de mon ouvrage, tentant – en vain – de supprimer toutes les erreurs et coquilles qui encombrent encore mon texte.
Ma religion est faite depuis de nombreux mois et je m’en suis ouvert à ma jeune équipe impatiente : je ne veux pas précipiter les choses cet été. La sortie du livre, début septembre, et mon habituelle tournée hexagonale me permettront de jauger l’accueil populaire qui pourrait être fait à une éventuelle candidature à la présidentielle. C’est bien cette stratégie qui s’avérera efficace.
Depuis la publication du Suicide français, en 2014, mes livres sont de plus en plus à la frontière entre le journalisme, l’histoire, la littérature et la politique. Mais cette stratégie politico-littéraire ne convainc pas entièrement mon équipe. Certains me donnent pour exemple… Xavier Bertrand, qui écume les plages et la presse locale, ne prend pas de vacances et ne perd pas une minute, s’imposant déjà comme le candidat LR « incontournable » dans les médias et les sondages. J’avoue que ce modèle, s’il fouaille un sentiment de culpabilité, ne parvient pas à ébranler ma torpeur. Je suis partagé entre l’admiration et la pitié pour l’élu du Nord qui sacrifie ses vacances bien méritées à une hypothétique candidature présidentielle.
L’avenir me donnera cruellement raison, mais au cœur de cet été, mes jeunes amis s’acharnent à me faire parvenir les fruits du labeur du pauvre Bertrand (interviews, photographies, tribunes…), dont ils veulent me faire honte. De guerre lasse, je condescends à accorder une interview à un journaliste de Var-Matin, dans laquelle je livre quelques réflexions politiques. Je pose en polo blanc et mine bronzée pour les pages du journal. L’interview fait beaucoup parler et je reçois d’innombrables messages. Au milieu du mois d’août, je renouvelle l’exercice pour Valeurs actuelles. J’y définis quelques axes possibles de campagne, résumés sous la formule des « cinq i » : immigration, identité, islam, industrie, instruction. Là encore, l’écho parvient à percer l’indifférence estivale.
Toute cette agitation, cette hypersensibilité au moindre de mes propos, cette fébrilité me ravissent et m’inquiètent à la fois : l’attente est indéniable, mais je sais aussi le prix à payer pour cette aventure hors du commun. Je me répète sans cesse la phrase de Cicéron qui m’enjoint à la prudence : « C’est une démence d’appeler la tempête quand on est dans le calme, comme il est de la sagesse de faire tête à l’orage quand il arrive. »
Mais déjà, l’été s’achève. Je profite goulûment des derniers rayons de soleil, des derniers bains de mer, des dernières pages de mes amis les grands écrivains, de leurs dernières formules que je m’empresse de souligner et de retenir, des derniers moments de tranquillité, de solitude, de sérénité. Derniers instants de paix avant la guerre.
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