Je n'ai pas dit mon dernier mot
Pater familias
Paris, mars 2021
Pater familias
Les boîtes en carton passent de main en main, tandis que l’odeur de pizza envahit la pièce. Les fenêtres sont ouvertes, et les fumeurs se rassemblent sur le balcon qui surplombe les toits parisiens. Il est plus de minuit. Un air humide balaie un ciel chargé de nuages. La soirée n’est pas finie ; après notre réunion, la conversation se poursuit en petits groupes épars. Je mets d’autorité dans les bras de ceux qui partent quelques boîtes afin qu’ils les jettent dans la poubelle. Aucun ne rechigne, bien sûr, même si je décèle certains regards et chuchotements surpris de me voir dans ce rôle fort prosaïque.
Quelques heures plus tôt, quand ils se sont assis en rangs d’oignons et se sont présentés, les uns après les autres, je n’en connaissais (ou n’en reconnaissais) aucun. Tous ont été recrutés par Sarah qui les a rencontrés qui à Sciences-Po, qui à l’UNI, qui à l’UMP. Certains ont eux-mêmes rameuté des profils utiles. Ils ont presque tous, déjà, une expérience politique et de beaux CV. Ils sont une vingtaine, rien que des garçons, à part Sarah, et Diane Ouvry, qui fait rarement entendre son timide filet de voix.
Ils ont entre vingt et trente ans, à deux ou trois exceptions près, et je pourrais être leur père. Je ne les connais pas mais eux me connaissent. Ils m’ont découvert au temps où j’officiais le samedi soir, à la télévision, dans l’émission « On n’est pas couché ». Ils étaient adolescents ; je fus pour eux une lueur iconoclaste dans cet univers conformiste que les grands médias et l’école leur construisaient d’une main de fer. Ils étouffaient dans ce corset bien-pensant ; je leur apportai un peu d’air frais. Ils m’en ont conservé une reconnaissance attendrie et un respect quasi filial, intellectuel et politique, mais aussi un petit quelque chose d’indéfinissable, comme le souvenir d’une main tendue à quelqu’un qui se noie.
J’ai mesuré, en conversant avec eux, le lien que j’avais tissé, sans le vouloir ni le savoir, avec cette génération : la rencontre improbable entre une culture classique, littéraire et historique, la mienne, avec ses passions et ses limites, et une nouvelle technologie, YouTube, qui célébrait le culte du « clash », du « buzz », de la réplique qui tue, de la tirade qui tourne en boucle. Bien sûr, mon ego désuet se satisfaisait davantage quand l’un de ces jeunes gens me citait tel ou tel de mes livres qu’il avait lus. Je me consolais en songeant que les grands destins avaient toujours su marier un discours et un moyen de communication adapté à leur époque, le journal pour Thiers, Jaurès ou Clemenceau, la radio pour de Gaulle, la télévision pour Kennedy ou Giscard, Internet pour Obama et Twitter pour Trump. « La politique, disait François Mitterrand, c’est parler aux gens ». Avec tous les moyens que l’on a à sa disposition pour le faire.
À la fin de cette soirée, j’avais déjà repéré quelques figures hautes en couleur. Le cheveu noir de jais et la voix de stentor, Samuel Lafont nous avait décrit avec une force de conviction peu commune les mille et une possibilités des réseaux sociaux comme vecteurs d’un militantisme refondé. Julien Madar, le sourire charmeur et la barbe taillée au plus près, nous avait livré les secrets du financement de la campagne d’Emmanuel Macron, dans laquelle il avait œuvré en 2017. Jonathan Nadler, jeune banquier d’affaires apprêté avec soin, ébauchait une ligne économique crédible entre libéralisme et colbertisme, en pariant qu’elle parlerait à toutes les catégories sociales, tant la mondialisation frappait chacune d’entre elles. Il nous mettait d’ailleurs en garde contre la prochaine vague de délocalisations virtuelles d’emplois en Europe de l’Est ou en Inde, qui menaçait nos ingénieurs, architectes et médecins. Bientôt, ces deux amis de Sarah deviendront si inséparables que je les surnommerai Dupond et Dupont.
J’en repérai d’autres, dignes eux aussi de personnages de bandes dessinées : l’épaisse moustache gauloise d’Antoine Diers, avec son accent du Nord et son teint rougeaud de Viking, le regard rieur de Stanislas Rigault, alors si discret, avec sa mèche de cheveux à la houppe qui lui donnait des airs de Tintin et à qui il ne manquait que la compagnie de Milou, un autre Julien, dandy italien aux cheveux mi-longs qui avait fait ses armes dans la campagne Fillon et nous apportait deux de ses brillants comparses. Et d’autres encore : Pierre Meurin, aux gestes saccadés, qui me prédit un score de 30 % au premier tour et la fin du RN. Philippe Prigent, normalien devenu avocat volubile qui nous décrit l’éventail de coups tordus qui nous attendent. Dans cette équipe, certains sont des technos aux profils scolaires brillants, d’autres sont de purs militants, créatifs et enragés.
Tous sont complémentaires et forment une ébauche d’équipe de campagne déjà soudée sous la direction de Sarah. Mais nous ne sommes alors qu’en mars et je ne suis pas encore candidat. Je ne veux pas les faire languir, mais je n’ai pas encore pris ma résolution. J’hésite, je tergiverse, je pèse le pour et le contre. Ma situation est particulière : ma position médiatique s’avère enviable et utile à nos idées ; je prends le risque de lâcher la proie pour l’ombre si l’opinion ne me suit pas.
L’ambiance était à la fois décontractée, amicale et tendue. Je leur exposais sincèrement mes états d’âme, ils m’interrogèrent eux-mêmes sans fausse pudeur : tout y passa, même ma vie privée ; je crois que c’est Antoine Diers, avec sa moustache gauloise, qui osa évoquer les rumeurs sur mes conquêtes féminines ; je lui répondis sans hésitation que j’avais connu les plaisirs de ma génération délurée mais que je n’avais bien sûr jamais forcé ni encore moins violenté personne.
Je sentis un immense soulagement sur les visages de mes jeunes interlocuteurs, sans que je sache ce qui dans mon propos, le fond sans crimes ou la forme sans façon, les avait rassurés ; sans que je sache non plus ce qui, rumeurs ou ragots, les avait inquiétés. Je songeais sans rien dire que les choses avaient bien changé depuis le temps de ma jeunesse, quand les aventures sentimentales de Giscard, Mitterrand ou Chirac entretenaient leur légende. J’étais ce soir-là le représentant esseulé d’une génération qui s’était prétendue « libérée », au milieu d’une jeunesse travaillée depuis des années par un puritanisme d’inspiration féministe qui s’offusquait de l’hédonisme de ses aînés qu’elle qualifie sans tendresse de « boomers ».
Ce conflit de générations me rappelait celui que j’avais découvert chez certains romanciers du e XIX siècle qui décrivaient avec raffinement l’incompréhension d’une grand-mère initiée dans sa jeunesse au libertinage du règne de Louis XV devant sa petite-fille, née bien après la Révolution, trop sage et prude à son goût.
Les boomers prendront leur revanche : dès les premières difficultés de la campagne, une fois ralentie la cavalcade de septembre et octobre, les journalistes, les commentateurs, et même mes premiers alliés, fustigeront la jeunesse de mon équipe, l’inexpérience politique de cette « jeune garde » qui régnait sur les réseaux sociaux, mais n’avait pas connu les malheurs d’Édouard Balladur ou de Raymond Barre.
Ces critiques étaient largement injustes, car ces jeunes gens brillants étaient justement ceux qui avaient lancé la puissante machine médiatique et politique de ma candidature sans compter ni leur temps ni leur talent. En quelques semaines, ils avaient dynamité une campagne présidentielle qui ronronnait encore. Ils surprenaient sans cesse, innovaient, déroutaient, séduisaient. Jamais une campagne classique, dirigée par des têtes chenues pleines d’expérience, blanchies sous le harnais, n’aurait pu avoir un tel impact.
Au cours de cette soirée de mars, il y avait d’ailleurs un autre participant, plus âgé que ses compères. Lui était l’une des incarnations emblématiques de la « présidentielle à la papa » : Patrick Stefanini. L’ancien directeur de campagne de François Fillon caressait alors d’un œil attendri l’idée de ma candidature, comme il me l’avait confié des mois plus tôt devant notre ami commun, Philippe Martel.
On le découvrait, souriant et silencieux, derrière un écran, une jambe immobilisée dans un emplâtre épais. « Tu as une autoroute, Éric », avait-il dit sans ambages lorsque son tour de parole était arrivé. Il avait ensuite posé d’innombrables questions aux jeunes gens présents sur leur façon de voir le militantisme de terrain, sur les atouts des réseaux sociaux dans une campagne (questions de boomer, pourrait-on dire !). Dès le lendemain, il nous transmettait son enthousiasme et son admiration sincère de la qualité des profils rassemblés autour de moi. À l’époque, lui, l’habitué des campagnes, le grognard chiraquien, n’avait pas jugé qu’il y avait « trop de jeunes ». Sarah l’interrogeait sur l’organigramme qu’elle était en train de construire, les écueils à éviter, les profils utiles à avoir ici ou là, lui demandait s’il connaissait telle ou telle personne se réclamant de la campagne de Fillon. Patrick la conseilla gentiment quelques semaines, mais choisit finalement la voie sage de la campagne de Valérie Pécresse. Avec le résultat que l’on sait.
« Il faut se méfier de la première impression, disait le cynique Talleyrand, c’est souvent la bonne ». Patrick Stefanini avait vu juste. Cette « équipe de jeunes » a réalisé ce qu’aucune ligue d’anciens plus expérimentés n’avait accompli : forger en quelques mois le premier parti de France, avec cent trente mille adhérents, et le plus important mouvement de jeunesse du pays, avec vingt mille membres, Génération Z ; établir un maillage territorial serré à partir de rien, tout en animant une campagne présidentielle enfiévrée ; réussir une levée de fonds d’une ampleur exceptionnelle, sans aucune subvention publique, grâce au talent de Julien ; élaborer un programme présidentiel d’une rare qualité, produit du travail de quatre cents contributeurs – des énarques comme s’il en pleuvait, des polytechniciens, des normaliens, des juristes, des magistrats, de hauts fonctionnaires, des chefs d’entreprise, des médecins, des universitaires, des professeurs de lycée, dirigés d’une main de fer dans un gant de velours par Jonathan Nadler ; rassembler une formidable base de contacts et mener victorieusement la guerre sur les réseaux sociaux sous la férule énergique de Samuel. Et toujours innover, surprendre, séduire : réunir près de cent mille personnes au Trocadéro – le plus gros rassemblement populaire de la présidentielle – après avoir, pendant des mois, couru à travers la France au rythme d’un meeting par semaine ; réaliser les plus belles vidéos de campagne, les plus soignées, celles qui suscitaient la fierté des nôtres et l’envie des équipes rivales.
Cette jeunesse douée a fait mentir la parabole évangélique : les premiers furent aussi les derniers, ne demandant rien pour eux, ni titres ni honneurs, quand les médias nous tressaient des louanges, restant fidèlement à mes côtés (à une ou deux exceptions qui confirmaient la règle) quand on déversa sur moi des tombereaux d’insultes et de sarcasmes.
Ces jeunes pionniers de mars avaient été rejoints après l’été par d’autres, plus âgés, et plus expérimentés, mais non moins enthousiastes. De nombreuses candidatures nous parvenaient spontanément ; on écrivait, on téléphonait, on sollicitait. Dès le mois de septembre, l’équipe s’était étoffée. Olivier Ubéda usait ses baskets blanches dans tous les Zénith et tous les gymnases de France. René Boustany dirigeait les comités de la société civile, toujours plus nombreux et créatifs : Les Profs avec Zemmour, Les Agriculteurs avec Zemmour, Les Policiers avec Zemmour… Le préfet Gilbert Payet, qui avait encadré Sarah lors de son stage à la préfecture des Pyrénées-Atlantiques, nous faisait profiter de sa rigueur toujours joviale. Un de ses collègues préfets, le non moins jovial Jean-Paul Bolufer, vint nous épauler à la chefferie de cabinet. Avec ses lunettes épaisses et son sourire d’enfant, Dénis Cieslik prenait en main la difficile tâche de la collecte des parrainages. Chaque coup de fil passé à un maire était un quitte ou double. Et il fallait reproduire l’effort à dix, cent reprises, infiniment, sans jamais se lasser, en étant chaque fois frais comme si c’était la première. La collecte des parrainages fut un stress de longue haleine, un marathon où il n’y eut pas de jours fériés.
Un jour, je reçus un SMS qui m’intrigua : il était signé Sophie Calvel ; ce nom me rappelait quelque chose, mais ma mémoire me jouait des tours. En lisant son message, tout me revint peu à peu : je l’avais bien connue il y a plus de vingt ans, lorsqu’elle était la secrétaire de Philippe Séguin. Elle proposait ses services tout uniment, car elle retrouvait en mon début de campagne l’esprit qui soufflait autour de son ancien patron. J’avoue que ces retrouvailles m’émurent ; Sophie devint vite l’indispensable maman de l’équipe, autant par son humeur constante que par son efficacité redoutable, sans oublier les boîtes de délicieux chocolats qu’elle me fournissait avec une régularité de métronome.
Les jeunes et les moins jeunes, Sébastien, Grégoire, Philippe, Nicolas, Albéric, Johanna, Éléonore, Damien, Stanislas, Anne, Jean-Raphaël, Nathaniel, Paul, Thibault, Jean, Agnès, Isabelle… tous investiront à partir de la fin novembre le QG de campagne du 10, rue Jean-Goujon dans le 8 e arrondissement de Paris.
Cette antique et belle bâtisse n’avait sans doute jamais vu une telle frénésie, ces tables qui se chevauchent, ces bureaux improvisés surmontés de leurs ordinateurs, ces cloisons qui se dressent pour essayer de canaliser l’afflux toujours plus grand des bonnes volontés. J’y partagerai avec Sarah une grande pièce, aux plafonds hauts et moulurés, au milieu des photos, des livres, des dossiers, et des diverses figurines de Napoléon qui me furent offertes, où je serai censé travailler tranquillement pour préparer mes interventions médiatiques et mes discours. Je dis bien « censé »…
Sophie a installé son bureau devant la porte d’entrée, pour mieux contrôler le passage ; mais ses louables efforts sont le plus souvent vains : on ne ferme pas la porte à Philippe de Villiers quand il a une idée géniale, forcément géniale ; on ne peut pas dire non à Mathieu lorsqu’il vient me filmer au travail, pour poster les images sur les réseaux sociaux ; ni à un journaliste, à un haut fonctionnaire, à un patron ou à un responsable départemental qui a rendez-vous avec moi – rendez-vous que j’ai, bien sûr, oublié.
Le joyeux désordre qui règne n’empêche personne de remplir sa tâche avec acharnement. Au milieu de ce rythme de travail effréné, on plaisante, on rit, on se moque, Sophie distribue des bonbons à qui veut, parfois on se retrouve autour d’un bon vin qu’un de nos nombreux soutiens nous a apporté, ou on dispose à la hâte, un soir, des chaises pour admirer ensemble les exploits de l’équipe de France de rugby. Mais, abeilles dans la ruche, jamais nous n’oublions les nécessités du rude combat que nous menons.
La cabale des boomers contre cette jeune garde joyeuse me rappelait la remarque acide de Paul Morand que j’avais découverte dans sa correspondance avec son vieux complice Jacques Chardonne : « On voit toujours le conflit des générations comme le combat des jeunes contre les vieux ; on n’imagine pas à quel point les vieux détestent les jeunes. » J’en plaisante désormais, mais je dois avouer que cette bataille générationnelle m’atteignait par ricochet. La presse reprenait à son compte l’accusation de jeunesse et d’amateurisme de l’équipe. Certains soulignaient que je n’avais jamais, dans ma carrière, dirigé quelqu’un. Cela recélait un fond de vérité. J’avais évité avec soin les titres et les fonctions de direction. Je concevais le journalisme comme une « profession libérale » où l’on devait déployer avant tout son talent d’écriture, sa finesse d’analyse, sa rigueur de travail aussi, et sûrement pas comme un métier de « manager ».
J’étais davantage un écrivain politique qu’un meneur d’équipe. Davantage un joueur qu’un entraîneur. Davantage un buteur qu’un défenseur. Un jour, un ancien directeur de la rédaction du Figaro m’avait dit, flatteur : « Moi, je suis Aimé Jacquet, toi, tu es Zinedine Zidane. » Je me méfiais de la « réunionite », maladie contagieuse des entreprises françaises, qui aurait asséché mon temps consacré à la lecture de grandes œuvres et à l’écriture de mes propres travaux. Cet exercice solitaire de mon métier m’avait permis de mener ma carrière à ma guise, et de rencontrer un large public conquis par mes éditoriaux, mes chroniques radio, mes essais, mes romans et mes interventions télévisées. Mais cette approche particulière du journalisme et de la littérature avait fini par me conduire au bord du Rubicon de la présidentielle.
Ce lien entre journalisme, littérature et politique était, je ne cesserai jamais de le rappeler à notre époque oublieuse, une tradition française : Thiers, Lamartine, Hugo, Tocqueville, Chateaubriand, Barrès, Zola, Clemenceau, Aragon, Malraux, de Gaulle…, autant d’écrivains en politique, de politiques qui savent écrire… Et les Français ne sont pas les seuls ; les Britanniques aussi, de Burke à Disraeli, jusqu’à Boris Johnson, en passant par Winston Churchill lui-même, présentent d’illustres exemples de ce mélange des genres.
La politique, cependant, ne se conçoit pas sans une équipe ; et une équipe, sans un chef d’équipe. Me voilà ramené à ce que j’avais d’instinct refusé toute ma vie, fidèle au précepte édicté par Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe : « Je ne dirigeais personne, mais je n’étais dirigé par personne. » Il me fallait trouver une issue, sans me disperser ni me renier.
Je songeais qu’un patron n’était pas obligatoirement un manager ; qu’on pouvait développer une vision sans pour autant définir un ordre du jour ; donner les grandes lignes de l’action sans s’occuper des détails pratiques. Je connaissais bien sûr la remarque tautologique de Jacques Chirac : « Un chef, c’est fait pour cheffer. » Mais j’avais observé d’assez près l’ancien président pour savoir que le même Chirac ne concevait pas sa « chefferie » sans un échange permanent, un va-et-vient intellectuel et pratique, entre lui et son conseiller privilégié, presque son alter ego, qu’il s’appelât Pierre Juillet ou Marie-France Garaud. Cette méthode chiraquienne revenait d’abord à se dispenser de répondre à tous les solliciteurs : « Voyez avec Édouard », et c’est Balladur qui s’occupait du maniement souvent délicat des hommes ; « Voyez avec Alain », et c’est Juppé qui disait non, quand Chirac, toujours bonhomme, avait d’abord dit oui. À l’usage, je saisissais, moi aussi, l’immense intérêt de cette méthode, qui limite le risque d’isolement tout en mettant un filtre nécessaire entre le « chef » et le reste du monde. C’est « l’autre », qui est un peu soi-même, mais pas tout à fait le même, qui stimule la réflexion, reçoit les importuns, vérifie la mise en œuvre des opérations. Cet autre qui est accusé d’isoler, d’enfermer, de séparer, alors que c’est précisément le chef qui le charge de protéger, de rejeter, de refuser. De prendre les critiques et les coups, et de les épargner à son « patron ». J’avais noté que Valéry Giscard d’Estaing avait agi de même avec Michel Poniatowski, durant sa campagne éclair de 1974 ; Nicolas Sarkozy avec son épouse Cécilia, en 2007, ou François Bayrou, en cette même année électorale, avec Marielle de Sarnez.
Pour ma part, mon alter ego s’appelait Sarah Knafo. À une exception près sur BFM, je me suis toujours refusé à évoquer publiquement notre relation, et ce n’est pas ici que je vais transgresser cette règle. C’est de son rôle dans la campagne que je veux parler.
En ce soir de mars 2021, c’est une magistrate à la prestigieuse Cour des comptes qui nous reçoit ; elle a couronné son brillant parcours universitaire par une sortie de l’ENA « dans les grands corps ». Au-delà de ses connaissances techniques, ses expériences en préfecture et en ambassade lui ont donné le goût de l’organisation et de l’action. Elle dirige nos innombrables soutiens sur des boucles Telegram qui sont les agoras modernes, où les heureux élus proclament leurs pensées, idées, intentions, résolutions, actions. Elle répond à chacun, les relance, les stimule, les aide, les surveille aussi, telle une tour de contrôle.
Tout au long de l’année, ses journées sont interminables : elle peut tout à la fois chercher un QG le matin, évaluer avec de hauts fonctionnaires et Jonathan Nadler les mesures à prendre sur telle ou telle politique publique, déjeuner avec une future recrue puis, l’après-midi, étudier, avec Olivier Ubéda, l’éclairage et la mise en scène du prochain meeting, décider nos prochaines actions numériques avec Samuel Lafont, avant de rédiger un discours jusque tard dans la nuit. Alors, quand Paris dort et que son téléphone ne sonne enfin plus, elle relit et réécrit jusqu’au dernier moment ce texte que je dois prononcer le lendemain matin. Le dimanche, tandis que j’oublie tous mes tracas en tapant dans une petite balle jaune, elle achève sa journée par une réunion d’un comité opérationnel, à son domicile tant que nous ne nous sommes pas installés au QG de la rue Jean-Goujon, où chaque membre de l’équipe lui rend compte du travail accompli et prend note de ses instructions pour la semaine à venir. Un jour, Philippe de Villiers lui fera cette remarque touchante : « Tu as vingt-sept ans, c’est l’âge idéal. C’est l’âge auquel j’ai créé le Puy du Fou. » Je remarquais d’ailleurs qu’aucun des garçons qui travaillaient sous sa férule ne rechignait ou même ne maugréait : ces représentants de « l’extrême droite », comme la presse s’obstinait à les appeler, ne respectaient d’instinct que la compétence, le mérite, le travail et la reconnaissaient donc comme patronne légitime, loin des poncifs dits « de genre » dont on voulait absolument les accabler.
Je m’amusais à observer les contorsions sémantiques des journalistes qui voulaient à la fois me présenter comme un affreux misogyne, méprisant les femmes, dédaignant leur intelligence, ignorant leur sens politique et, dans un « en même temps » très macronien, me décrivaient telle une marionnette entre les mains d’une jolie jeune femme. Ce n’était pas la première fois que je remarquais que notre époque s’était affranchie du principe de non-contradiction de ce cher Aristote, que je croyais pourtant au fondement de la pensée rationnelle en Occident depuis deux mille ans.
Mais le Moloch médiatique ne pardonne jamais de ne pas tout lui sacrifier. Malgré son travail acharné et ses sacrifices, Sarah a refusé obstinément de commenter ses propres actions à la télévision ou de répondre à des demandes d’interview dont le nombre n’a fait que croître tout au long de la campagne ; les journalistes la transforment donc en objet de fantasmes : à la fois invisible et omniprésente, discrète et omnipotente, silencieuse et omnisciente. Pour tordre le cou à ces ridicules légendes, elle insista auprès de moi pour que je désigne un autre qu’elle, en l’occurrence le général Bertrand de La Chesnais, comme directeur de campagne. Ce dernier fut d’une loyauté exemplaire, mais cela ne modifia guère le point de vue des journalistes. En revanche, les équipes elles-mêmes protestèrent contre ce changement de direction et continuèrent, malgré tout, et en dépit de ses dénégations, à lui rendre compte de leurs actions et à lui demander des instructions. Tout cela me fera dire, lors d’une émission de télévision, qu’il « n’y aurait pas eu de campagne sans Sarah Knafo ».
Jusqu’à aujourd’hui, nous nous remémorons avec nostalgie cette période de mars 2021, à l’aube de l’aventure qui allait suivre, avec ses hauts fantastiques et ses bas décevants. Clemenceau s’amusait souvent à dire que « le meilleur moment en amour est quand on monte l’escalier ». Je découvrais que cet aphorisme pouvait aisément s’appliquer à une campagne électorale. L’escalier, je l’avais monté, marche après marche, dans cette ambiance joyeuse et insouciante, lorsque je n’étais pas un candidat officiellement déclaré. À partir de cette soirée inaugurale de mars, comme un printemps précoce, cette jeune garde a déployé, dans un savant désordre créatif, un enthousiasme que rien n’entama, un acharnement au travail que rien n’affaiblit, une efficacité redoutable, une fidélité de mousquetaire, une abnégation de moine.
Ce fut une révélation pour moi, qui n’avais pas une grande confiance dans une génération que je croyais trop soumise à la propagande qu’elle subit depuis l’enfance et rendue incapable de sens critique par la baisse du niveau scolaire : les « miens » en tout cas – si j’ose m’exprimer ainsi, et je le dis avec une grande fierté et une grande reconnaissance – ont réussi par miracle à échapper à cette camisole de force idéologique dont on les a revêtus dès leur prime enfance ; dans cette folle campagne, imprévisible jusqu’au bout, ils furent vraiment ce que j’ai connu de meilleur.
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