Je n'ai pas dit mon dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 6 sur 41

Pages du PDF

Je n'ai pas dit mon dernier mot

L'élément déclencheur

Aix-en-Provence, le 27 août 2021

 

L’élément déclencheur

 

Les vacances ne sont pas terminées. C’est du moins ce que je crois encore. Je n’ai pas compris que je ne suis plus maître de mon calendrier ni de mon destin. Je suis désormais sous l’œil de l’opinion publique.

J’ai accepté l’invitation d’un certain Rafik Smati, chef d’entreprise sympathique qui a participé à la campagne de François Fillon et que j’ai rencontré quelques mois plus tôt. Nos ancêtres vivaient dans les mêmes contrées, au sud de la Méditerranée, et il m’explique que nous avons la même conception de l’assimilation à la française : ce sera l’objet de notre première conversation, chaleureuse et enthousiaste. Il est plus libéral mais partage le diagnostic inquiet que je porte sur la France, tant et si bien qu’il souhaite me rejoindre et attend le bon moment. Nos équipes se rencontreront et feront un bout de chemin ensemble. Nombreux sont ceux de ses soutiens qui poursuivront l’aventure avec nous.

En cette fin du mois d’août, Rafik réunit les amis de son cercle de réflexion, Objectif France, à Aix-en-Provence. À peine suis-je arrivé que les médias commentent déjà ma tenue à l’antenne : je porte un pantalon beige et une chemise blanche, teint hâlé et lunettes noires sur le nez. Les vacances ne sont pas tout à fait terminées… Je débats avec mon hôte, nous parlons de la France. Sur scène, il me qualifie de « décliniste » ; je lui réponds que 62 % des Français pensent que la France est en déclin – et quel amoureux de son pays peut dire le contraire ? Son public, emballé, m’applaudit. À la fin de notre échange, les journalistes se pressent pour m’interroger.

Devant les micros tendus, en réponse à l’une des questions que l’on me pose sur la candidate du Rassemblement national et le risque de division des voix, je lâche négligemment : « Il faut arrêter de mentir. Marine Le Pen ne gagnera pas la prochaine présidentielle. Elle ne peut pas gagner. Tout le monde le sait, y compris au Rassemblement national. »

C’est l’un des charmes de la société médiatico-politique qu’une vérité évidente, mais que personne ne dit, peut faire l’effet d’un orage dans un ciel serein. C’est la sempiternelle histoire du roi persuadé par des tailleurs charlatans d’être vêtu d’un costume chatoyant, qui en convainc toute la Cour extasiée, avant qu’un enfant innocent ne rompe l’illusion collective en s’écriant : « Le roi est nu ! »

Cette phrase, lâchée à la fin d’un été paisible, fait l’effet d’une bombe. Les chaînes info la diffusent en boucle. Une multitude de militants et de cadres locaux du RN rejoignent les rangs de la jeune association naissante, « Les Amis d’Éric Zemmour », comme s’ils avaient enfin entendu le verdict qu’ils s’interdisaient de poser. Cette vérité vient ajouter un argument au caractère logique, inéluctable, irrécusable de ma candidature.

On me demande souvent quel fut l’événement qui a entraîné ma décision de me présenter. Mes interlocuteurs ne me croient pas quand je leur réponds qu’il n’y en a pas. Je dis pourtant la vérité. Il n’y eut pas d’événement fondateur. Ou plutôt, il y en eut une multitude. Petit à petit, la décision s’est imposée. Je me suis progressivement mis dans l’impossibilité de reculer. Jean Lassalle dira qu’il s’est « présenté parce qu’il ne savait pas pour qui voter ». Je pourrais reprendre sa belle formule à mon compte. L’apostrophe sur le ton de l’évidence de mon fils : « Papa, le constat, tu l’as fait, il faut maintenant passer à l’action » ; le travail inlassable de Sarah ; la foule des soutiens qui affluaient ; le nombre de plus en plus important de Français qui espéraient en moi ; la décision du CSA qui m’expulsait de la télévision ; les craintes du Figaro qui me forçait à quitter le journal ; Albin Michel qui refusait de me publier… On me jetait dans le vide mais on me reprochait de sauter. C’était maintenant trop tard : je ne me voyais plus commenter, de ma chaire télévisuelle, les péripéties d’une pièce que je jugeais d’avance médiocre, et dont je connaissais la fin. J’aurai un dernier et légitime haut-le-cœur avant de franchir le pas. Je ne pouvais pas entrer sur scène pour y jouer un rôle qui ne serait pas décisif. Péché d’orgueil ou sens du sacrifice, les avis divergeront. L’un et l’autre sans doute.

OceanofPDF.com