Je n'ai pas dit mon dernier mot
Boule au ventre
Paris, depuis le 19 mars 2022
Boule au ventre
C’est une nouvelle venue dont je me serais bien passé. Elle déboule chaque matin, dès mon réveil, se loge dans mon estomac et n’en bouge plus. Rien ne parvient à la chasser, ni mes longueurs matutinales à la piscine, ni mon petit déjeuner, ni une émission sur une chaîne d’info ou une radio périphérique.
C’est un petit quelque chose qui me pèse, une tension nerveuse qui s’épanouit à mes dépens, une pointe d’angoisse qui me fouaille et me tenaille. C’est ce qu’on appelle communément une « boule au ventre ». Je la garde pour moi, je n’en parle à personne.
Elle est venue se loger au creux de mon estomac au matin du 24 février. Je n’ai pas compris tout de suite le rapport. Puis j’ai saisi. Cette boule d’angoisse est un boulet perdu de la guerre en Ukraine qui a atterri dans mon corps. Mon estomac a compris avant mon cerveau que cet affrontement allait détourner les esprits de mes compatriotes du récit existentiel que j’ai eu tant de mal à imposer à des médias rétifs, puis vindicatifs, et à une opinion craintive.
La guerre à l’est va nous distraire de la guerre au sud. Distraire est le premier verbe qui m’est venu à l’esprit. Un jour, alors que nous sommes au salon de l’Agriculture, j’utilise ce verbe pour prévenir que cette guerre, si importante soit-elle pour l’Europe, ne doit pas écraser le débat public au point de nous distraire du sujet qui nous menace à un horizon très court. Devant l’émoi des journalistes, je dois préciser : distraire est utilisé au sens de détourner. Miracle : les journalistes ont compris ; je ne subirai pas pour une fois une nouvelle polémique forgée de toutes pièces.
Au fil des jours, cette boule durcit, s’alourdit, grandit. À mon détriment. Elle grossit au fur et à mesure que mes courbes de sondages quotidiens baissent.
Je fais mine de l’ignorer ; je m’agite, je m’efforce de ramener le débat à mon thème de prédilection. En vain. J’emploie à dessein le mot de remigration, soufflé par l’ami Guillaume qui pressent, et il aura raison, que les Français approuveront l’objectif (66 % seront pour d’après l’Ifop) ; je me rends en compagnie de Jean-Marc Morandini sur la « colline du crack », au milieu des drogués haïtiens, des trafiquants sénégalais, des seringues et des bouteilles d’eau qu’on me jette sur la tête. Je veux choquer à dessein pour faire prendre conscience à l’opinion ce qui attend notre pays dans dix ou vingt ans : pas les chars russes sur la place de la Concorde, mais une désagrégation à la libanaise mise en œuvre par des factions islamiques et des bandes de trafiquants.
Ma tentative de changer de focale est vaine. L’opinion, fascinée par les images de guerre diffusées sans interruption par les chaînes d’info, détourne le regard. Demain, c’est demain. Aujourd’hui, c’est aujourd’hui. Et aujourd’hui, c’est la guerre, c’est la crainte que Poutine envoie une bombe atomique sur la tour Eiffel, c’est Macron qui tente de sauver la paix.
À mes côtés, certains restent optimistes. Guillaume, Julien, Jonathan, Samuel, et les plus jeunes, toujours le sourire, toujours au travail. Philippe de Villiers, lui, est encore plus mal que moi. Il craint de revivre les derniers jours de sa propre campagne présidentielle, lorsque le vote utile a rendu vains tous ses efforts. Comme nous tous, il a quelques instants d’espoir. Il y aura les salles toujours aussi pleines. Il y aura François Bayrou et les éditorialistes qui commenceront à parler d’un « vote caché » en ma faveur. Il y aura une société venue d’outre-Atlantique, ayant prédit la victoire de Trump en 2016, qui nous signalera que leurs résultats sont à l’exact opposé de ce que disent nos sondeurs. Il y aura, bien sûr, le Trocadéro et cent mille Français pleins d’espoir à mes côtés. Il y aura, événement bien plus triste, le père de Jérémie Cohen qui me contactera et nous rappellera à tous la justesse de notre combat et la nécessité de le continuer coûte que coûte.
Mais, chaque matin, ma boule est de retour, fidèle au poste. Cette boule, je l’ai apprivoisée. Une affection réciproque est née. On fera un bout de chemin ensemble, jusqu’au soir du 10 avril. Alors, elle me fera ses adieux, élégante et désolée. Elle aura fait son devoir, elle m’aura prévenu, elle m’aura averti. La boule au ventre avait raison.
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