Je n'ai pas dit mon dernier mot
« Post coïtum animal triste »
Paris, le 11 avril 2022
« Post coïtum animal triste »
C’était au printemps 2007. J’étais journaliste et j’allais rencontrer Jean-Marie Le Pen pour évoquer la présidentielle passée. On analysait les hauts faits de la campagne, on comparait les stratégies et les tactiques, ses erreurs et les bons coups de ses adversaires. Il me confiait que seule la présidentielle l’intéressait dans la vie politique, que tout le reste l’ennuyait. Et pour me décrire au plus juste son état psychologique une fois l’élection passée, il me répétait cette formule : « post coïtum animal triste ».
Il me décrivait ainsi ce sentiment que l’on éprouve après l’orgasme sexuel, entre bonheur et tristesse, plaisir et désespoir, sentiment de puissance et d’extrême faiblesse tout à la fois, l’impression d’avoir tout donné et tout perdu, état psychologique que l’on qualifie aussi d’une autre expression, très parlante également, de « petite mort ».
Je ne voyais pas trop alors le rapport et j’insistais pour en savoir plus. Jean-Marie Le Pen n’avait pas d’autre image cependant pour me définir ce qu’il ressentait après ses campagnes présidentielles, la satisfaction du devoir accompli et la souffrance après le plaisir, le vide ressenti après le plein, cette longue période où on se sent étranger à tout le reste, où il manque l’adrénaline des grandes émissions, des grands meetings, cette communion avec la foule, cette ferveur collective, cette passion amoureuse entre le candidat et son public.
Un jour, François Hollande évoquera, lui, « la dépression d’après l’accouchement ». Je m’amusais de cette comparaison féminine chez le leader socialiste, quand le patron du Front national affectionnait une parabole virile. Deux générations, deux tempéraments, deux époques. Mais un même sentiment de vacuité, de vague à l’âme, d’aquoibonisme, de désabusement, de peine et de tristesse tout simplement.
Au lendemain du premier tour, j’errais dans les rues de Paris sans but. Je me rendis au QG de campagne, rue Jean-Goujon, mais n’y restai pas. La ruche bourdonnante était devenue silencieuse. Les cris d’hier étaient devenus murmures, les éclats de rire, sourires tristes. Mon bureau me semblait trop grand, trop sombre. Je n’avais plus de notes à apprendre, de discours à reprendre, ni d’émission à préparer. Pas de rendez-vous ni d’interview à relire.
Chaque matin, j’effectuais mes longueurs rituelles à la piscine, mais sans rythme, comme si mon corps était dévitalisé, les batteries déchargées. Je ne regardais plus les chaînes d’info et je n’attendais plus avec l’anxiété du lycéen à qui le prof rend sa copie le sondage quotidien de dix-huit heures. C’était à la fois une délivrance et un manque. C’était la première fois, depuis ma première campagne de 1969 (j’avais onze ans, et ma famille se déchirait entre Pompidou et Poher), que je m’intéressais d’aussi loin à un second tour de présidentielle. Les journées me semblaient vides, alors que je ne supportais plus mes emplois du temps surchargés.
Je prends des verres à des terrasses de café ensoleillées ; je ne connaissais plus ce plaisir depuis des mois. Je revois mes amis que je n’avais pas croisés depuis un an. « Tu comprends, on ne voulait pas te déranger. On s’est dit que tu étais quelque peu occupé… » Je les observe du coin de l’œil et me demande, goguenard, combien de temps ils vont tenir avant de me dire : « J’imagine que tu étais très bien entouré, mais à mon sens, tu aurais dû… » ou : « Je sais que ce n’est pas facile, mais tu n’aurais pas dû… »
Je retrouve le plaisir perdu de lire un véritable livre à la place de fiches ; d’écouter l’accent de Mick Jagger dans « Sympathy for the Devil » et non plus celui de Jean-Michel Aphatie ; de me préoccuper de l’état de santé de Rafael Nadal et pas seulement de l’état de vétusté de la centrale nucléaire de Fessenheim.
Je suis soulagé et vidé.
Libéré et désœuvré.
Détendu et désenchanté.
Post coïtum animal triste.
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