Je n'ai pas dit mon dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 27 sur 41

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Je n'ai pas dit mon dernier mot

La dame du « faire »

Paris, le 13 février 2022

 

 

La dame du « faire »

 

Je regarde mon écran d’un œil distrait, en dégustant quelques fromages de chèvre bien coulants. En ce dimanche, je n’ai pas prévu de rester jusqu’au bout devant la prestation de Valérie Pécresse, son premier meeting, au Zénith, mais ce que je découvre me fige et me fascine. Cette scène gigantesque qui rend la candidate minuscule ; ses intonations de voix si artificielles qu’elles tournent au grotesque ; ses expressions faciales qui font penser à un mime débutant ; ses gestes désincarnés d’automate ; ses phrases creuses de technocrate mal dégrossie : tout est ampoulé, tout est emphatique, tout est ridicule. Pire : tout est faux, artificiel, factice. Valérie Pécresse est pire qu’une comédienne : c’est une très mauvaise comédienne qui ne met pas dans son jeu une once de sincérité. Très vite, j’éteins mon écran ; le spectacle qu’elle donne a fini par me mettre mal à l’aise. Sur les réseaux sociaux, un mot se répand, tiré du vocabulaire adolescent : « malaisant ».

Valérie Pécresse a toujours été une très bonne élève : elle applique avec un soin maniaque les consignes qui lui sont données. On ne sait jamais quand elle est authentique, quand elle est elle-même. Je le constaterai encore lors de notre débat télévisé du 8 mars, auquel TF1 et LCI nous ont conviés. Ce soir-là, je ne peux jamais terminer une phrase, encore moins achever un raisonnement, sans que la voix haut perchée de mon adversaire ne me coupe en vociférant.

Elle m’interrompt tout le temps. Elle hurle tout le temps. Elle ment tout le temps. Entre deux hurlements, elle m’offre un sourire compatissant, presque maternel, comme si elle voulait se faire pardonner son comportement odieux, comme si elle voulait me signifier, dans le blanc des yeux : « Rien de personnel. Je ne peux pas faire autrement. C’est ça ou la mort. »

Après avoir été la risée de la France entière pour ses prestations d’oratrice, elle s’empare de ce débat comme de l’ultime bouée de sauvetage que lui jette un bateau pour lui éviter la noyade. Elle ne le sait pas encore, mais ce sera ça et la mort. Exaspérés par le niveau de décibel, la cacophonie et l’agressivité, beaucoup de téléspectateurs, surtout les plus âgés, vont se coucher. Les électeurs de Valérie Pécresse s’endorment en songeant que seul Emmanuel Macron est digne de la fonction.

Quelques jours plus tard, avertie de ces mensonges éhontés, Marion Maréchal viendra sur le plateau d’Hanouna avec une photo de la présidente de la région Île-de-France visitant une classe remplie de filles voilées, ce qu’elle avait nié effrontément face à moi.

J’avoue que je n’avais pas imaginé qu’elle oserait une semblable mauvaise foi. J’avais tort. C’est le résultat d’un simple calcul à la portée d’un enfant que font tous les politiciens, comme je l’apprendrais à mes dépens : les millions de téléspectateurs qui écoutent et croient le mensonge seront toujours plus nombreux que les centaines de milliers d’internautes, au plus, qui seront déniaisés par la preuve affichée de son mensonge. Alors, elle préfère mentir devant le plus grand nombre, et peu importe les quelques-uns qui découvriront son méfait.

J’aurais dû me méfier pourtant. Quelques jours avant ce débat, je recevais l’appel d’un journaliste de Libération. Il m’apprenait que Valérie Pécresse, qui disait avoir été victime d’une agression sexuelle dans sa jeunesse, prétendait que je m’étais moqué d’elle lorsqu’elle avait conté cette histoire sur le plateau de mon émission On n’est pas couché.

Je n’avais aucun souvenir d’une telle scène. Le journaliste se plongea alors dans le visionnage de l’émission en question, mais n’y trouva nulle trace de l’échange relaté par la candidate. Celle-ci rétorqua que la séquence, gênante pour moi, avait dû être coupée au montage. Je m’enquérais auprès d’une amie, qui faisait partie de l’équipe de production de l’émission. Il n’y avait pas eu de coupe au montage, parce qu’il n’y avait pas eu de montage : nous étions ce soir-là diffusés en direct ! Mon accusatrice ne se démonta pas ; sa mémoire jouait à saute-mouton : si ce n’était pendant l’enregistrement, ce fut au maquillage, après qu’elle eut quitté le plateau. Je ris sous cape : quand l’invité politique partait, je demeurais encore des heures à ferrailler avec les autres invités, chanteurs, écrivains, acteurs, etc… Jamais un politique ne m’avait attendu jusqu’à deux heures du matin, l’heure à laquelle je quittais le plateau. Le journaliste de Libération avait compris. Il n’insista plus. La machine à bobards de Valérie Pécresse s’était pour une fois enrayée.

Mais le soir du débat, elle marchait à fond. Au fur et à mesure qu’elle alternait mensonges et cris d’interruption, je comprenais qu’elle avait choisi de pourrir le débat plutôt qu’être écrasée à la loyale. Pour prendre une parabole sportive, Pécresse a joué comme une équipe de football en défense renforcée, agressive, voire brutale avec les tibias ou les jambes des attaquants adverses, pariant tout sur un but marqué dans une contre-attaque rondement menée. Les Italiens furent les inventeurs de ce type d’antijeu porté au rang d’art, mais ils n’en ont pas l’exclusivité. Pour les amateurs de rugby, elle s’est comportée comme ces équipes qui, par crainte de voir leur pack d’avants se soumettre à la puissance de leur adversaire, préfèrent « écrouler la mêlée » plutôt que de la voir reculer. Tout repose alors sur les arbitres qui doivent sanctionner ces comportements contraires à la loi et à l’esprit du jeu.

Le rôle d’arbitre, dans ce genre de matchs, est tenu par les journalistes. Gilles Bouleau, qui officiait ce soir-là avec Ruth Elkrief, ouvrit le débat en demandant à Valérie Pécresse : « Qu’est-ce qui vous fait dire qu’Éric Zemmour ne serait pas un bon président de la République ? » Il offrait ainsi un long réquisitoire à Valérie Pécresse. D’emblée, j’étais sur la défensive plutôt que de pouvoir tout de suite porter le fer. Mais je me sentais coincé. Si je faisais un esclandre à la manière de Chirac face à Laurent Fabius lors de leur fameux débat de 1986 (« Cessez d’intervenir incessamment, un peu comme le roquet »), Pécresse aurait aussitôt crié au macho méprisant les femmes. Que n’aurais-je entendu si je lui avais demandé de se calmer, ce que ne manquait pas de se dire, exaspéré, tout téléspectateur devant son écran ! Je commis l’erreur de la couper à mon tour, de couvrir sa voix, rendant le dialogue incompréhensible. J’aurais dû continuer à dénoncer son comportement et prendre à témoin les téléspectateurs et les deux animateurs.

J’ai éprouvé le même regret lors de mon second débat avec Mélenchon, sur C8, chez Cyril Hanouna. J’avais pourtant ouvert ce soir-là mon intervention par un éloge de mon adversaire et, au-delà de lui, du débat politique, cœur battant de la démocratie. Mais je me suis vite rendu compte que le Mélenchon que j’avais en face de moi n’était plus celui que j’avais affronté quelques mois plus tôt sur BFM. Celui-ci prenait respectueusement des notes pour mieux contre-argumenter ; désormais, celui-là n’écoutait plus, ne cherchait plus à répliquer, mais mettait toutes ses forces à m’interrompre, vociférer, hurler, insulter. Je ne compris pas tout de suite le sens de cette transmutation : Mélenchon avait finalement cédé à cette gauche sectaire qui ne songeait qu’à m’abattre, me marginaliser, me priver de toute légitimité. Je rendis coup pour coup, vocifération pour vocifération, insulte pour insulte. Mélange de tempérament et de fierté. Ce fut une erreur. J’aurais dû le laisser tourner seul dans sa roue rageuse. Le débat tourna au match de catch. Nous en sortîmes tous les deux vidés et perdants.

Ce soir-là, nous commettons la même faute, Valérie Pécresse et moi. Pourtant, entre deux interruptions, entre deux mensonges, le débat suit son cours. Les téléspectateurs attentifs peuvent quand même discerner l’essentiel de nos échanges et de nos divergences. Les mots sont dits, les coups portés, les faux-semblants dénoncés et dévoilés. Sur l’Ukraine et l’Europe, Valérie Pécresse se proclamait gaulliste en citant Jean Monnet, son ennemi juré. Sur l’immigration, elle prétendait réduire le flot en ajoutant des quotas, selon les besoins de l’économie, comme ce que proposeront Macron et Darmanin plus tard, c’est-à-dire toujours plus d’immigrés, alors même qu’elle ne supprimait pas les droits de ceux-ci de faire venir leur famille ou de toucher des allocations. Elle se vantait d’être la « dame du faire », mais elle ne savait pas quoi faire. Ses convictions évoluaient avec la société, avait-elle déclaré, façon élégante de dire que ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent.

Son équipe avait épluché avec un soin maniaque tous mes fonds de tiroir, déclarations, chroniques, éditoriaux, livres, ou SMS rendus public pour trouver la petite phrase qu’elle pourrait me jeter au visage afin de me mettre en difficulté, sans se soucier, bien entendu, du contexte dans lequel la formule repérée, sélectionnée, coupée, calibrée, avait été prononcée ou rédigée. Il ne manquait à la liste que mes propos de cour de récréation, mais cela permettait à la candidate LR de paraître sans cesse à l’offensive et d’avoir une issue de secours lorsqu’elle était acculée.

Toutes les expressions les plus convenues s’épanouissaient dans le discours de Valérie Pécresse, sans même qu’elle s’en rendît compte. Elle parlait le « progressiste » aussi bien que n’importe quelle femme de gauche, mais elle s’affirmait de « droite ». Elle parlait le « technocrate » sur le bout des ongles, mais se croyait une politique.

C’était sans doute le plus révélateur dans notre débat : nous ne parlions pas la même langue. Elle parlait le Macron ; je l’avais surnommée « madame 20 h 02 », car à cette heure-là, le dimanche soir du premier tour, elle appellerait à voter pour le président sortant. Ce qu’elle fit d’ailleurs, même si elle attendit quelques minutes de plus.

Pendant le débat, elle me mit en difficulté en me sommant de dire publiquement pour qui j’avais voté en 2017. Son ton comminatoire me déplut, et je refusai, arguant du secret du vote. J’eus tort de m’arrêter à la forme ; je donnais l’impression de ne pas assumer mes choix qui avaient pourtant été très cohérents avec mes idées : au premier tour, j’avais voté François Fillon, et au second, j’avais mis dans l’urne le bulletin de Marine Le Pen. On connaît la règle du mode de scrutin : au premier tour, on choisit, au second, on élimine. Je ne voulais pas donner ma voix à Emmanuel Macron, héritier de la gauche strauss-kahnienne, libérale-libertaire, immigrationniste et mondialiste. Ce même Macron pour lequel, déjà, Valérie Pécresse avait voté.

Pendant les jours qui suivirent, la candidate plastronnait partout où elle passait, criant victoire à qui voulait l’entendre. Elle était toute faraude d’être vivante puisqu’elle n’était pas morte. Elle se pinçait en hurlant de joie. Les observateurs étaient quasi unanimes : je n’avais pas perdu le débat, mais comme Pécresse n’avait pas perdu non plus, j’avais alors perdu.

Après Mélenchon, il y eut Pécresse, et après Pécresse, il y eut Jadot. Je fus le seul à débattre et à proposer le débat. En revanche, Marine Le Pen et Emmanuel Macron refusèrent obstinément toute confrontation de premier tour, ce qu’ils avaient pourtant accepté en 2017. Emmanuel Macron se planqua derrière son statut de président de la République. Marine Le Pen se planqua… derrière Emmanuel Macron. Surtout ne pas prendre de risque, ne pas s’exposer à la lumière crue des caméras. Surtout ne pas permettre que l’électeur-téléspectateur éclaire sa lanterne par lui-même, par-delà le filtre déformant des médias et des sondages. Surtout, ne pas être contredit, contesté, interrompu, dérouté, déstabilisé, exaspéré. Surtout ne pas être dévoilé.

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