Je n'ai pas dit mon dernier mot
Candidat ou prof d'histoire ?
Paris, le 2 février 2022
Candidat ou prof d’histoire ?
« Est-ce qu’être candidat à l’élection présidentielle, c’est donner des cours d’histoire ? » La question me laisse un moment interdit. La surprise est d’autant plus grande qu’elle vient de Dimitri Pavlenko, un des rares journalistes fins et lettrés de sa génération, que j’ai côtoyé pendant des mois dans « Face à l’info » et dont j’ai pu apprécier à la fois la rigueur et l’honnêteté intellectuelle.
Quelques semaines plus tard, la même interrogation sera reprise, sur le mode polémique d’une punchline soigneusement préparée par Yannick Jadot lors d’un débat qui m’oppose à lui : « Vous ne voulez pas être président de la République mais prof d’histoire. » Peu importe les intentions des uns et des autres. Durant cette campagne, on ne cessa de me parler d’histoire pour mieux me reprocher d’en parler sans cesse.
Imagine-t-on Michel Droit reprocher au général de Gaulle de se comporter en professeur d’histoire ? Alain Duhamel ou Jean-Pierre Elkabbach interrompre les digressions historiques sur les deux guerres mondiales de François Mitterrand ? À l’époque, la culture historique et littéraire de l’un et de l’autre est au contraire louée. Elle paraît même l’outil indispensable d’un homme d’État à la française, et nombreux sont ceux, dans la classe politique, à droite comme à gauche, qui n’ont pas à rougir sur ce plan. Il est évident pour tous que la politique et l’histoire ont partie liée, et certains ont compris, comme l’a dit Churchill avec humour, que le récit serait plus flatteur s’ils l’écrivaient eux-mêmes. Lors de la première campagne présidentielle de la V e République, en décembre 1965, André Malraux opposait de Gaulle, « l’homme de l’histoire », aux politiciens, ses adversaires comme Mitterrand ou Lecanuet.
Le politique, quand il fait de la politique au sens noble, tire les leçons du passé, tente de ne pas en répéter les erreurs et renoue avec la grandeur de notre histoire… Quand le général de Gaulle s’écrie : « Vive le Québec libre ! », provoquant une crise internationale avec nos alliés américains et canadiens, il donne comme seule justification : « Louis XV les avait abandonnés. » Comme s’il était au pouvoir pour rattraper les erreurs de nos rois. Quand le mur de Berlin s’effondre, François Mitterrand presse un chancelier allemand rétif, Helmut Kohl, de reconnaître la ligne Oder-Neisse, cette frontière avec la Pologne imposée aux Allemands après leur défaite : le président français n’avait pas oublié que la question de la frontière germano-polonaise avait été le point de départ de la Seconde Guerre mondiale…
Je n’avais pas compris que nous avions changé d’époque. François Mitterrand nous avait pourtant prévenus : « Après moi, avait-il dit, il n’y aura plus que des comptables et des communicants ». Les technocrates avaient pris leur envol sous de Gaulle et assuré leur hégémonie sous Giscard. Les communicants avaient daté leur règne à partir des années 1980, comme l’avait constaté Régis Debray dans son livre Loués soient nos seigneurs. Pendant les premières campagnes présidentielles de la V e République, on s’envoyait à la figure les hauts faits de l’histoire de France, les soldats de l’an II, les croisades, la Terreur, mais aussi la Commune ou la IVe République. Il faut relire les discours de Malraux, Chaban, Pompidou ou Mitterrand. Puis, on s’étripa sur des chiffres et des courbes : les littéraires comme Mitterrand durent apprendre par cœur le cours du mark en franc pour ne plus apparaître comme les élèves de Giscard ; Chirac et Jospin se disputèrent sur le montant de l’aide au logement ; et Marine Le Pen se ridiculisa en confondant Alstom et SFR.
Ce tropisme anti-historique, ou plutôt anhistorique, s’épanouit sous Giscard qui, des années avant le philosophe américain Francis Fukuyama, avait théorisé « la fin de l’histoire ». Notre pays était en paix avec ses deux ennemis héréditaires, l’Angleterre et l’Allemagne ; le temps du tragique était achevé ; celui du bonheur commençait ; le règne de l’individu et non des peuples, de l’économie et non de l’histoire, de l’hédonisme et non de la gloire, des victimes et non des héros était venu. La politique fut réduite à des querelles de chiffres, de taux horaires du Smic et de courbes du chômage. Les campagnes électorales opposèrent des listes de mesures technocratiques ; les communicants firent de belles images pour la télé et les sociologues remplacèrent les historiens, qui avaient eux-mêmes remplacé il y a longtemps les sorciers et les astrologues, comme maîtres des esprits.
Cet économisme arrangeait le politique Giscard, car l’ancien ministre des Finances était le champion incontesté, au sein de la classe politique française, des graphiques, courbes, et analyses monétaires. Mais ce qu’on oublie, c’est qu’il favorisait aussi l’idéologue Giscard qui rêvait d’accoucher des États-Unis d’Europe. Pour que cette fédération européenne sorte des limbes, les vieilles nations devaient s’effacer. Pour que les États-Unis d’Europe s’imposent, il fallait que les pays qui les composaient devinssent le Texas, la Californie, le Dakota ou le Massachusetts. Cet objectif pouvait à la rigueur être atteint avec des pays comme l’Allemagne ou l’Italie, nations récentes, nées du mouvement des nationalités du XIXe siècle, ou avec de petites nations comme la Belgique ou le Luxembourg, mais la tâche était plus ardue avec des États-nations millénaires comme la France et l’Angleterre. On sait que cette dernière n’a jamais partagé le rêve fédéraliste des élites du continent et qu’elle a fini par sortir de l’Union européenne car elle refusait de passer sous les Fourches Caudines des technocrates et des juges européens. Restait la France.
Renan nous l’a enseigné : une nation n’existe que si elle a conscience d’avoir une histoire partagée. Si elle n’a plus conscience de son histoire, si elle rejette cette histoire comme odieuse et honteuse, ou si elle ne partage pas la même histoire, elle n’est plus une nation. Dénationaliser la France est l’objectif secret des fédéralistes européens, de droite comme de gauche, de Giscard à Macron, d’Attali à Cohn-Bendit. J’ai encore en mémoire un échange dans Le Figaro entre l’ancien leader de Mai 68 et l’écrivain Denis Tillinac. En bon gaulliste romantique, Tillinac, mon ami regretté, entonnait l’éloge lyrique d’un peuple français éternel, enraciné dans ses traditions, son art de vivre et son histoire. Ce à quoi Cohn-Bendit rétorqua froidement : « Je ne crois pas au peuple français. Les peuples, ça n’existe pas. »
Pendant cette campagne présidentielle, le journal L’Express organisa un débat entre Alain Minc et moi. Au cours de la conversation passionnée et passionnante, je notai que mon interlocuteur n’évoquait que la « société française » – ses aspirations, ses contradictions, ses transformations – quand je convoquais, moi, la figure du « peuple français » – son histoire, son âme, son destin. L’individu roi et le culte de la société travaillent de concert pour désintégrer le peuple et la nation. Ce que les politiciens voyaient comme des leçons d’histoire était en réalité la philosophie qui sous-tendait ma candidature.
Seul le grand intellectuel Marcel Gauchet réussit à l’expliciter dans une interview qu’il accorda, dès l’automne 2021, à la Revue des Deux Mondes :
« Je crois que Zemmour est un symptôme politique de première grandeur, parce qu’il a fait sauter un verrou. Il a imposé un autre agenda… Zemmour a réintroduit un discours politique, c’est-à-
dire un discours historique dont tous devront tenir compte. […] Il a fait entendre quelque chose que nous n’entendions plus. Et c’est là où il a été fort habile. Il s’est placé sur le terrain de la grande histoire, l’avenir de la France, et non pas dans la petite histoire de l’évolution du pouvoir d’achat ou du point d’indice des fonctionnaires. Ce n’est pas un boutiquier, c’est un politique contre des boutiquiers, et c’est pour ça qu’il a rencontré un écho significatif. Cette hauteur de vues est jugée négativement par les médias mais elle est entendue positivement par beaucoup de Français ».
Assumer mon amour de l’histoire fut un choix politique délibéré, comme le refus de l’histoire avait été un choix éminemment politique, pour ceux qui étaient pourtant encore cultivés. Bien sûr, c’est un discours que l’on n’a plus l’habitude d’entendre chez nos politiciens, toujours plus démagogues. Je les connais. Je les ai entendus si longtemps. Ils se disent, entre eux, qu’il ne sert à rien d’approfondir leur discours puisque, de toute façon, les Français ne comprendront pas. Je devrais ajouter : et parce que toute la machine politico-médiatique n’aide personne à comprendre.
Il est aujourd’hui fort ambitieux de vouloir parler de phénomènes historiques qui dépassent les individus. Quand j’évoque des pays, des peuples, des civilisations, les médias font croire que je parle des individus. Quand je décris l’affrontement millénaire entre l’islam et la chrétienté, ils font croire aux Français que j’en veux à leur voisin musulman. Ce n’est pas pour rien qu’à chaque prestation télévisée, les chaînes m’opposaient un interlocuteur issu de l’immigration : ils étaient tous sympathiques et courtois, et étaient censés prouver que mon discours était trop dur, ou absurde, comme si j’avais nié qu’il y eût, parmi eux, « des gens bien ». Une fois, sur LCI, une jeune femme sénégalaise m’affirma à quel point sa venue en France avait changé sa vie, ce dont je ne doutais pas, et me demanda si j’autoriserais d’autres de ses compatriotes à venir aussi améliorer leur sort dans notre beau pays. Je lui opposai un non, poli mais ferme, qui parut peut-être dur à certains téléspectateurs. Sur un autre plateau, on me montrait les images de Mamoudou Gassama, un Malien sans papiers qui avait sauvé un enfant en escaladant un immeuble parisien. Cet exploit devait me pousser à dire qu’il fallait accueillir tous les Maliens du Mali parce qu’ils étaient des sauveurs d’enfants… Ce que je ne fis évidemment pas.
La méthode médiatique est toujours la même : l’individu opposé au peuple ; le sentiment opposé à la raison ; l’immédiat opposé au temps long. Cette irrésistible mécanique médiatique achève (dans les deux sens du terme !) le travail accompli par la disparition de l’histoire à l’école et dans le débat politique, qui vise à transformer la France en un agrégat d’individus victimes et déracinés, à l’opposé d’un peuple avec une conscience, des devoirs et une âme. Ce règne des individus (et de l’empathie qu’ils doivent nécessairement susciter) s’impose à tous, même à ceux qui sont censés y résister.
Je pourrai le constater en regardant un débat, entre les deux tours de la présidentielle, qui oppose Jordan Bardella à Gérald Darmanin. Le ministre de l’Intérieur, sur la défensive, lance à son interlocuteur : « Un Afghan homosexuel qui nous demande l’asile, vous le renvoyez aux talibans ? » Bardella, interloqué, évite de répondre, noie le poisson sous de grandes phrases ronflantes ; Darmanin, fine mouche, insiste, repose la question. Une fois, deux fois, trois fois : « Vous le renvoyez, monsieur Bardella ? » Monsieur Bardella est fait aux pattes ; monsieur Bardella ne répond pas : « Vous ne le renverrez pas, donc, monsieur Bardella. » Le débat est clos.
Darmanin est fier de ne pas renvoyer l’homosexuel afghan et a montré avec éclat que la candidate du Rassemblement national, représentée par son jeune porte-drapeau, ne le renverrait pas non plus. Aucun des deux finalistes de la présidentielle ne renverra donc notre Afghan, parce qu’il est un individu qui souffre, face à un pouvoir islamiste qui applique les lois de la charia concernant les homosexuels. Au passage, le ministre de l’Intérieur nous aura appris qu’il suffit d’être homosexuel, ou de se prétendre tel, afghan, marocain ou saoudien, bref, de venir de l’un des cinquante pays musulmans de la planète, pour demander et obtenir l’asile en France. On est loin de l’idée originelle de l’asile qui concernait les seuls « combattants de la liberté ». On est loin de Victor Hugo à Guernesey ou d’Alexandre Soljenitsyne dans le Vermont. On ne s’étonne plus qu’il y ait, en France, cent quarante mille demandeurs d’asile par an qui demeurent presque tous sur notre territoire, qu’ils aient obtenu le statut ou non : dans les années 1950, ils étaient trois cents, tous dissidents de l’Est communiste ou persécutés des dictatures sud-américaines.
Il y a des centaines de millions d’individus à travers le monde qui sont menacés dans leur pays et qui aspirent à une vie meilleure en France. Nous devrions donc tous les accueillir ? C’est ce que dit ce court échange entre les lieutenants de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron. La raison de ma fermeté, caricaturée en brutalité, est simple : des individus français sans défense paient pour cet individualisme mondial impérieux ; mais chacun détourne la tête.
Je tente de contenir cette désagrégation individualiste par une rhétorique forgée autour de quelques citations que les habitués de mes prestations ou de mes livres connaissent bien :
« Tout est moral chez les individus et tout est physique dans les masses. Un individu est libre car il est de force à s’opposer à un autre individu. Quand il est dans une masse, il n’est plus libre. » (Benjamin Constant)
« À partir d’un certain nombre, la quantité devient une qualité. » (Friedrich Engels)
« Les morts gouvernent les vivants. » (Auguste Comte)
Je dois toutefois me rendre à l’évidence : ces leçons de l’expérience, tirées par de grands esprits, sont désormais ignorées ou niées avec véhémence par mes adversaires. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, encore lui, est très fier d’une formule qui, croit-il, lui permet d’affirmer sa fermeté sans être confondu avec mes positions : « Avec moi, les immigrés sont jugés pour ce qu’ils font, pas pour ce qu’ils sont. » Nous sommes tous d’accord avec cette assertion. Notre appartenance commune à l’humanité nous est enseignée, depuis que le judaïsme puis le christianisme nous ont définis comme fils et fille d’Adam et Ève. Cet humanisme chrétien est devenu le fondement même de notre consensus dit « républicain ». Mais on voit très vite où le bât blesse : cette formule permet d’ignorer les déséquilibres démographiques, ethniques et culturels entraînés par les flux migratoires massifs que nous subissons depuis cinquante ans. Avec la déclaration de Darmanin, une France majoritairement musulmane n’est plus un souci à partir du moment où la loi n’est pas transgressée. Mais qui fait les lois, en démocratie, si ce n’est la majorité ? Et qui détermine la majorité, si ce n’est la démographie ? Et la loi, Montesquieu nous l’a appris, n’est-elle pas avant tout le produit des mœurs ? Avec son existentialisme de bar-tabac, le ministre de l’Intérieur se retrouve ainsi aux antipodes de la célèbre formule gaullienne : « Nous sommes avant tout un peuple de race blanche, de religion chrétienne et de culture gréco-romaine. » C’est la sempiternelle querelle philosophique entre essentialisme et existentialisme. Un pays seulement ordonné par le premier risque certes d’être étouffé par un entre-soi excessif, voire un racialisme auquel je me refuse par nature ; mais une nation qui, comme aujourd’hui, est régie par un existentialisme absolu, se dissout lentement et court à sa désintégration. La réflexion de Darmanin présuppose que la France ne serait peuplée que d’individus libres, indépendants de leurs origines, de leur religion, de leurs traditions. Or, cela n’existe pas dans la réalité. On le constate tous les jours : dans les quartiers à majorité musulmane, les paysages urbains et les mœurs se transforment et ressemblent davantage à des cités maghrébines, parfois afghanes. Comme si, inéluctablement, à partir d’un certain nombre, la quantité devenait une qualité. Ces individus libres ne le sont plus, puisqu’ils sont dissous dans une masse ; transportés avec eux, sur la terre de France, leurs morts, nés sur la rive sud de la Méditerranée, gouvernent les vivants, nés et élevés sur la rive nord.
Mais, comme l’a finement noté Marcel Gauchet, mon retour à l’histoire séduit une partie des Français qui ont la nostalgie d’avoir appartenu à un grand peuple, avec une grande histoire. Les plus vieux se souviennent des discours du général de Gaulle et des leçons de leur Malet et Isaac ; et, parmi les plus jeunes, certains sentent bien que quelque chose a existé. Cette nostalgie est donc niée, ostracisée, criminalisée, ringardisée, si ce n’est psychiatrisée, fascisée ou racisée.
Le rejet ou le déni de l’histoire reposent en réalité sur une lecture particulière de cette dernière. Le rejet de l’histoire n’est pas la négation de l’histoire de France, mais sa réduction à un cabinet des horreurs, un passé diabolisé, résumé à ses « pages sombres » : esclavage, colonisation, collaboration. Nos grands hommes sont eux-mêmes ramenés à leur caricature : Colbert n’est plus que le Code noir, Napoléon n’est plus que la restauration de l’esclavage dans les Antilles, l’Algérie française n’est plus que les enfumades de Bugeaud et la gégène de Massu. Le nationalisme français n’est plus qu’un maurrassisme ; et le maurrassisme n’est plus qu’un antisémitisme. La France n’est plus qu’une République et la République n’est plus qu’une liste de « valeurs ».
Glisser un rai de lumière dans ce cabinet des horreurs, c’est être « révisionniste » ; rappeler les mille ans et les quarante rois qui ont fait la France, c’est vouloir renverser la République.
Tout dans mes anciens propos était passé au peigne fin : sur Napoléon, sur la colonisation, sur Vichy. On comprend mieux qu’Emmanuel Macron ait été à la pointe de ce combat, ne perdant jamais une occasion de me désigner comme son adversaire idéologique principal. Je n’avais pas oublié qu’il avait, pendant sa campagne électorale de 2017, déclaré qu’il n’y avait « pas de culture française, mais que des cultures en France » et que la colonisation avait été « un crime contre l’humanité ». Devenu président, il avait récidivé en souhaitant « déconstruire l’histoire de France », ravissant d’aise tous les partisans de la cancel culture que son ministre de l’Éducation nationale d’alors faisait mine de combattre.
Même après la campagne, Emmanuel Macron continua de me fixer dans son viseur, montrant par là l’importance matricielle de cette confrontation historique. Lorsqu’il commémora la rafle du Vél d’Hiv, le 17 juillet 2022, il ne manqua pas de me dénoncer à la vindicte médiatique. Aucun des journalistes, visiblement aux anges, ne releva les erreurs factuelles et les anachronismes contenus dans le discours présidentiel. Mais cette guerre de l’histoire, authentique lutte métapolitique, avait débuté avant même que je fusse candidat. On se souvient de la célèbre formule d’Orwell dans son roman 1984 : « Ceux qui tiennent le passé tiennent l’avenir. Ceux qui tiennent le présent tiennent le passé. »
Mon intrusion dans le débat historique venait troubler la mainmise orwellienne des progressistes sur l’Université et, par ricochet, sur les médias et l’opinion. Elle méritait une réponse à double entrée : se moquer de mon goût pour l’histoire ; puis me parler sans cesse d’histoire. D’abord, attester de mes références historiques pour délégitimer mon manque de compétence technocratique ; puis, marquer ma vision historique du sceau infamant du racisme et du fascisme. Dès mes débuts sur « Face à l’Info », j’avais scandalisé les bien-pensants au sujet de la conquête de l’Algérie et du général Bugeaud. Ce fut à l’occasion d’un débat avec l’ancien maire de Sarcelles, François Pupponi, sur la notion d’assimilation. Devenir français, disais-je, c’est prendre parti rétrospectivement pour la France, même si, dans le passé, notre pays d’adoption s’était opposé par les armes à nos ancêtres. Je donnais comme exemple mon cas personnel : la tribu des Zemmour, Berbères vivant entre le Maroc et l’Algérie, avait été combattue, voire massacrée par les troupes du général Bugeaud ; cependant, je me sentais aujourd’hui, en tant que citoyen français, du côté de Bugeaud. Ma réflexion suscita un tollé le lendemain sur les réseaux sociaux ; on m’accusa de défendre les massacres ; on oublia que mes ancêtres étaient parmi les massacrés… ; le CSA s’en mêla ; la chaîne me demanda de « préciser » ma pensée. Des mois plus tard, croisant Arnaud Montebourg dans un café, celui-ci s’en prit rudement à moi pour mes propos « scandaleux » sur le général Bugeaud. Pourtant, mon argumentaire n’avait rien d’original ; il était banal sous la IIIe République, lorsque l’assimilation était prise au sérieux. Il ne peut pas y avoir sur le même sol, au sein de la même nation et du même peuple, différentes histoires qui se font concurrence, rivalisent, s’affrontent.
Peu à peu, cette guerre des histoires se sédimente en une guerre des mémoires, qui peut se transformer un jour ou l’autre en guerre civile. C’est cette rivalité des mémoires et des histoires qu’entretiennent avec un soin maniaque nos élites politiques, médiatiques, et leur bras armé universitaire, les historiens ou plutôt, comme ils aiment à s’appeler, « la communauté des historiens ».
Pendant la campagne électorale, l’Université revint à la charge. Une dizaine d’historiens m’éreintèrent dans un bref pamphlet publié chez Gallimard et intitulé Zemmour contre l’histoire. Il s’agissait pour chacun d’entre eux, dans sa spécialité, après avoir décortiqué mes ouvrages historiques, Mélancolie française ou Destin français, de contrer mes interprétations qu’ils jugeaient scandaleuses. Un de mes amis me conseilla avec ironie de faire contre mauvaise fortune bon cœur : après tout, quel historien dénoncera la vision historique de Marine Le Pen ou de Valérie Pécresse ? Je n’eus le temps de lire la prose de mes contempteurs qu’après la campagne électorale. La faiblesse de leurs « corrections » m’apparut en pleine lumière…
Ces universitaires ne veulent pas voir qu’on ne fait pas le même métier : ils enquêtent, à l’aide d’archives, sur une période donnée ; puis ils rendent public le produit de leurs recherches dans un article, une thèse ou un livre. Les historiens professionnels soumettent leur travail à la plus grande objectivité possible ; ils doivent fuir l’anachronisme comme la peste ; ils s’interdisent toute comparaison avec une situation présente. Ma position est toute autre : je ne me documente pas dans les archives, mais dans les livres d’historiens ; j’utilise l’histoire comme un intellectuel, un politique, un publiciste, comme on disait au e XIX siècle, c’est-à-dire que je m’efforce de tirer des leçons de l’histoire pour le présent et le futur ; j’établis des comparaisons et tente de comprendre les logiques humaines qui se répètent mais au cœur d’événements qui ne sont évidemment pas identiques. On pourrait d’ailleurs me faire remarquer (et mes amis les plus subtils ne s’en privent pas) que notre époque est incomparable à celles qui l’ont précédée par l’ampleur inédite de ce que je décris et annonce, à savoir le Grand Remplacement d’une population par une autre. Mais ce n’est pas ce que me reprochent mes contempteurs historiens.
Dans leur préface collective, ils expliquent que ma culture historique est « limitée et datée ». C’est exact. Limitée, elle l’est, d’évidence. Je ne possède malheureusement pas le savoir encyclopédique de nos maîtres du passé ; mais le reproche est incongru sous la plume d’historiens modernes qui ne jurent que par la spécialisation de leurs recherches (et même une spécialisation fort étroite pour nombre d’entre eux), gage à leurs yeux de leur probité scientifique. Leur remarque portant sur ma culture « datée » était plus instructive encore. J’évoque souvent en effet des historiens défunts et reprends leurs analyses qui sont jugées obsolètes par le « consensus historique » d’aujourd’hui. Cette querelle est révélatrice.
Un jour, Raphaël Enthoven m’a accusé de « citer des auteurs que personne ne connaît ». Avec une vanité touchante, le philosophe confond ce qu’il ne sait pas avec ce que tout le monde, ou plutôt tous les normaliens comme lui, connaît. Il oublie seulement que ses connaissances sont le produit de sa génération et de sa formation. L’historiographie contemporaine s’est édifiée sur les restes d’écrivains du passé, que leurs successeurs jugent par trop imprégnés de préjugés nationalistes, mais aussi de préjugés de genre, comme on dit désormais dans le jargon universitaire.
Cette querelle est essentielle pour cette « communauté d’historiens » qui veut impérativement porter les siens au rang de chercheurs scientifiques et assimiler l’histoire, cette science humaine, aux mathématiques ou à la physique, sciences dites « dures ». Or, dans « science humaine », le mot important n’est pas « science » mais « humaine ». L’histoire qu’on écrit est le produit complexe de méthodes rigoureuses, mises au point depuis le XIXe siècle sur le modèle des sciences, mais surtout des idées, voire de l’idéologie des historiens, et des questions majeures que se pose chaque époque. C’est pourquoi chaque génération d’historiens renouvelle la vision de ses prédécesseurs, sans lui être pour autant supérieure. L’histoire n’est pas la physique ou la chimie, il y a fort rarement une « découverte » qui élimine les travaux passés.
Cette prétention d’une histoire scientifique n’est pas neuve ; elle a permis jadis aux marxistes d’imposer leur vision du monde. On se souvient ainsi des batailles autour de la Révolution française, lorsque l’Université française, dominée par l’historiographie marxiste, imposait sa lecture aux esprits rebelles, avant que François Furet et la décadence du communisme mondial ne renversent le rapport de force. Désormais, reprenant les mêmes méthodes totalitaires, la nouvelle idéologie dominante, composé instable d’islamo-gauchisme et de ce que les Américains appellent l’idéologie woke, c’est-à-dire « éveillée » aux questions de race et de genre, veut faire taire toute autre interprétation du passé.
Récapitulons : l’histoire traditionnelle, centrée autour de notre nation, de nos grands hommes, de nos gloires et de nos malheurs, a été d’abord remplacée par l’histoire économique et sociale ; aujourd’hui, elle est marginalisée dans les universités d’Occident par sa tendance woke.
Ces guerres de l’histoire ne concernent pas uniquement les historiens, car elles finissent toujours par influer sur les batailles politiques. Après la mort du général de Gaulle, la vie politique française abandonna le lyrisme de la grandeur, passée et à venir, de la France pour se réduire à des querelles de chiffres, de taux de croissance, d’inflation, de chômage, de pouvoir d’achat et de réduction des inégalités. Mais, depuis quelques années, notre actualité politique est de plus en plus phagocytée par les thèmes des violences faites aux femmes, des discriminations de genre mais aussi de race, de l’éducation sexuelle à l’école, etc. Ce qui relevait naguère de la vie privée (les relations entre hommes et femmes) ou de l’impensé universaliste (les races n’existent pas) fait désormais partie des sujets politiques majeurs. L’histoire lue par l’idéologie woke se transforme en politique woke ; ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron, à peine réélu, a cru faire un « bon coup » en nommant Pap Ndiaye à la tête de l’Éducation nationale.
Ma passion pour l’histoire et ma volonté d’en faire un thème majeur de ma campagne présidentielle furent dans ce contexte considérées comme une double transgression : il y a belle lurette que les politiques ont laissé l’histoire aux historiens ; et que la plupart des historiens ont remisé dans les placards poussiéreux l’histoire traditionnelle centrée autour de la nation et son destin. Nous nous sommes ainsi rendus incapables d’appréhender les événements qui nous menacent : bouleversements démographiques, désoccidentalisation du monde, revanche des peuples colonisés, guerre de civilisations. Nous devons impérativement nous réapproprier notre histoire pour être en mesure de la poursuivre.
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