Je n'ai pas dit mon dernier mot
Et demain ?
Paris, le 10 janvier 2023
Et demain ?
J’ai su, depuis le premier jour, que je raconterai cette odyssée présidentielle. L’écriture est, depuis ma plus tendre enfance, ma façon de m’exprimer, de comprendre ce qui m’arrive, de savoir ce que je pense, de rationaliser ce que je ressens. Et de partager. Je savais que j’écrirais mais encore fallait-il que cette aventure méritât d’être contée, analysée, décortiquée.
Les innombrables articles et livres que l’on m’a consacrés m’ont tous laissé une impression de déjà-vu, de déjà-lu et de déformé. Je ne reconnaissais pas ce que nous avions vécu de l’intérieur. Les journalistes ont porté un regard sur cette campagne et sur les raisons de ma défaite, qui n’était pas le mien. De parti pris idéologique. Cette analyse imposée et controuvée m’a donné plus encore l’envie et la force de la contester. Ce récit quasi officiel de ma défaite appelait un contre-récit.
On nous a appris comment Napoléon, vaincu, proscrit, enchaîné sur son île lointaine, avait gagné son ultime bataille, celle de la postérité, avec le célèbre Mémorial de Sainte-Hélène. Son récit s’était imposé à celui de ses vainqueurs. Il redonna de l’espoir à tous ses partisans et forma des générations de jeunes Français et de jeunes Européens, pressés de l’imiter et d’achever glorieusement son destin inaccompli.
J’avais coutume pendant ma campagne, à la grande joie souvent moqueuse (à juste titre !) des journalistes qui m’accompagnaient, de comparer notre aventure présidentielle à l’épopée napoléonienne : les mois de septembre et d’octobre furent ma campagne d’Italie, Villepinte mon Austerlitz, la suite ressemblait davantage aux batailles les plus coûteuses en hommes, aux victoires les plus difficiles : Eylau, Wagram, Borodino. Le grandiose meeting au Trocadéro fut ma campagne de France (en 1814), la plus brillante de Napoléon, même si elle s’est mal terminée, face à des adversaires incomparablement plus puissants, tous ligués contre lui.
Alors que désormais nous connaissons tous la fin de l’histoire, une question m’est régulièrement posée : est-ce que je regrette ? Bien qu’elle soit vaine, je ne peux pas empêcher qu’on me la pose. Je vous rassure, je ne peux pas non plus m’empêcher de me la poser. Évidemment, la réponse dépend des jours. On n’est pas de fer.
Pourquoi ai-je abandonné une situation confortable, non seulement matériellement, mais psychologiquement ? J’étais un commentateur, un écrivain, un intellectuel contesté mais respecté. J’avais chaque soir, sur CNews, une tribune médiatique, donc politique, que beaucoup m’enviaient ; et que beaucoup, dans les médias, les partis politiques et au CSA, rêvaient de m’arracher. Chaque soir, des centaines de milliers de personnes arrêtaient leur activité – travail, loisir, bricolage, etc. – ou retardaient leur dîner pour regarder « Face à l’info ». Mes analyses étaient reprises sur les réseaux sociaux et perturbaient les grilles de lecture des élites et des décideurs. Certains finissaient même par être ébranlés dans leurs certitudes, sinon convaincus. C’est ce qu’on appelle avoir une formidable position d’influence. Une amie journaliste m’a dit il n’y a pas longtemps : « J’avais parié que tu n’irais pas. Tu avais trop à perdre. » Elle n’avait pas tort.
Je ne suis pourtant ni un casse-cou ni un joueur de poker. J’ai compris que si ma position était confortable, elle serait toujours insuffisante pour combattre les maux que je n’ai eu de cesse de dénoncer. C’était le piège de mon succès médiatique. Ma posture de Cassandre avait fière allure, mais Cassandre n’est jamais écoutée par les Troyens, qui acceptent le cadeau des Grecs, le fameux cheval, avec les soldats ennemis à l’intérieur… Son destin est finalement tragique : elle voit le mal venir mais reste impuissante. Je ne pouvais plus me contenter de ce rôle. Je voulais épargner à mon pays les tourments que je lui prophétisais. Et je remarquais avec satisfaction que mes premiers succès, à l’automne 2021, avaient réorienté le débat public vers les thèmes qui m’étaient chers.
Par ailleurs, je n’ai pas quitté les médias sans y laisser un certain héritage qui continue de servir nos idées. La situation a changé depuis le temps où je ferraillais solitairement sur les plateaux d’« On n’est pas couché ». Une jeune relève médiatique s’inscrit délibérément, et affectueusement, dans ma filiation. Vue la qualité intellectuelle et morale de mes héritiers, j’en suis très fier. Cependant, cette floraison médiatique ne signifie nullement comme je le lis, ici ou là, depuis quelques années, que la droite a gagné la bataille culturelle.
Si je devais tirer une seule leçon de cette campagne présidentielle, c’est bien celle-ci : le système médiatique penche plus que jamais à gauche et surtout, il continue d’exercer une influence puissante sur le peuple. Je crois avoir analysé longuement tous les aspects de cette hégémonie. Comme l’a très finement noté Mathieu Bock-Côté, c’est la force, et l’incroyable arrogance, de la gauche de se croire assiégée quand elle n’est plus la seule à s’exprimer ; et c’est l’ingénuité de la droite de croire qu’elle a renversé le rapport de force, uniquement parce qu’elle dispose d’un strapontin pour s’asseoir. Le candidat que je fus a pu toucher de près la puissance de feu de cette armée médiatique et culturelle. Or, comme on disait à Verdun, « le feu tue ». C’est tout le paradoxe de ma campagne présidentielle : je m’étais présenté, ayant pris conscience des limites du combat culturel que j’avais mené pendant des années ; et mon expérience de politique – les succès éclatants comme les échecs décourageants – me ramenait aux nécessités impérieuses de cette lutte culturelle.
Les lecteurs d’Antonio Gramsci savent que, pour l’intellectuel communiste emprisonné par Mussolini, la conquête des esprits (la fameuse « hégémonie culturelle ») est le préalable indispensable à la prise du pouvoir politique.
Cette analyse reste d’actualité, ce qui rend fort douteuses à mes yeux les prophéties récurrentes sur l’inéluctable victoire du Rassemblement national, toujours promise, toujours reportée à des jours meilleurs, parce que ce parti a renoncé à agir dans le champ idéologique et culturel et préfère se soumettre à une idéologie dominante qui lui est irréductiblement hostile.
Mais les héritiers de Gramsci ont perfectionné son message. Dans nos démocraties modernes, dans lesquelles les médias ont pris une place déterminante, l’action culturelle, métapolitique, ne sert plus seulement à la conquête du pouvoir, mais transforme la société sans avoir besoin de l’exercer. L’activisme des mouvements gay, celui des féministes comme les Femen, les opérations spectaculaires des défenseurs de migrants ou du climat, sans oublier les zadistes, donnent à ces minorités un pouvoir sans commune mesure avec leur réalité démographique et électorale. Tous ces gens n’ont ni ministre ni groupe à l’Assemblée nationale : ils sont beaucoup plus puissants. Ils imposent leurs mots, leurs revendications, leur vision du monde à une société atomisée et à des politiques sans colonne vertébrale idéologique.
C’est en observant depuis des années la rare efficacité politique de ces associations que j’ai élaboré le triptyque : idées, actions, élections. Chacun des trois éléments est également essentiel. Il n’y a pas de hiérarchie entre eux. Ce n’est ni l’élection présidentielle ni le résultat des législatives qui ont évité aux habitants de Callac la venue de migrants – et les désordres, sinon les malheurs liés à cette immigration – mais l’action résolue des militants de Reconquête sur le terrain et les réseaux sociaux. Nous devons nous adapter aux nouvelles formes de l’action politique pour mieux contrer celles de nos adversaires, pour ainsi être efficaces et utiles aux Français, et non pas endosser les costumes vieillots et surannés des notables de la III e République.
Je veux désormais marcher sur mes deux jambes. Quand j’étais journaliste et écrivain, on me reprochait d’être trop politique ; quand j’entrais avec fracas dans l’arène électorale, on me fit grief d’être resté un commentateur. J’ai dit et répété dans cet ouvrage que ce mélange des genres avait toujours été, pour le meilleur et pour le pire, une spécificité française, une autre marque de sa fameuse exception. On se souvient du mot touchant de la mère de Romain Gary qui, de sa Russie natale, rêvait de la France en confiant à son fils : « C’est le pays où Victor Hugo est président de la République. » Elle se trompait bien sûr, mais pas de très loin : elle ignorait, cette brave femme, que le « plus grand poète français » avait sérieusement songé à se présenter à l’élection présidentielle.
Alors non, je ne regrette rien. J’ai non seulement tiré de nombreuses leçons de cette folle aventure, mais je mène désormais ce combat avec plus de force qu’avant. Le mouvement que j’ai fondé dans la foulée du discours de Villepinte, Reconquête, servira au mieux ce projet ambitieux. Il le sert déjà. Un parti, ce sont des militants dans toute la France qui relaient et répandent vos mots d’ordre, vos idées, vos slogans, sur les marchés, dans les bureaux, lors des pauses-café, dans les universités et sur les réseaux sociaux. Et Dieu sait si mes militants, les jeunes mais aussi les moins jeunes, sont actifs, convaincus et convaincants, courageux et déterminés.
Quand je définis, lors de mon université d’été, le concept de « francocide », pour donner un sens politique à tous ces « faits divers » qui n’en sont pas, je dispose d’une armée qui, sur le terrain et les réseaux sociaux, explique, justifie, éclaire, donne un rayonnement à ce terme bien supérieur à ce que je pouvais faire seul lorsque j’étais journaliste et chroniqueur. La gauche et les médias ne s’y sont pas trompés. De nombreux éditorialistes se sont emparés de ce terme pour tenter de le « déconstruire ». La gauche a reconnu ses propres méthodes, elle qui n’a pas son pareil pour faire rouler un mot, une idée, un concept, de l’Université aux médias jusqu’à la rue, le transformer en slogan dans les manifestations, puis en expression courante dans le langage de tous les jours.
Quand je veux défendre ma vision de l’école, je peux désormais compter sur l’engagement de dizaines de milliers de Français, réunis au sein du réseau Parents Vigilants que j’ai créé, dans chaque académie scolaire, pour me faire remonter toutes les aberrations que subissent nos enfants à l’école. Quelques mois plus tard, ce réseau comptait déjà quarante mille membres, répartis dans toute la France et dans tous les établissements scolaires. La collecte de témoignages est déjà impressionnante ; on savait que notre école n’était plus que l’ombre d’elle-même et que le niveau de nos élèves s’enfonçait dans les profondeurs de tous les classements internationaux ; on sait désormais, exemples et preuves à l’appui que notre école est aussi le terrain de jeu favori de tous ces groupuscules et lobbys antiracistes, féministes, écologistes, islamistes, défenseurs de migrants, qui déversent à grands seaux leur propagande dans le cerveau de nos enfants.
Le « grand endoctrinement » qui nous frappe, à l’école, à l’université, dans les médias, les séries Netflix, les films de cinéma, les émissions de télévision, les publicités, mérite d’être combattu au même titre que le Grand Remplacement et le grand déclassement. Il les prépare et les facilite.
J’ai présenté la vision que j’avais pour mon parti lors d’un meeting, le 4 décembre dernier : idées, actions, élections. Je veux que nous nous battions sur les trois terrains. Nous participerons à toutes les élections, mais nous ne nous en contenterons pas. La politique ne se joue pas seulement les jours de scrutins. Nous sommes à la pointe de tous les combats qui nous tiennent à cœur. À Callac, pour empêcher l’installation de familles de migrants dans ce petit coin tranquille de Bretagne. À Calais, pour faire obstacle à une sortie scolaire dans un camp de migrants. Aux Sables-d’Olonne, pour refuser le déboulonnage de la statue de saint Michel. Pour éviter la visite d’une mosquée salafiste dans le cadre de la journée du patrimoine ou la venue en France de conférenciers islamistes. Pour que l’on n’oublie pas la mémoire de la petite Lola, suppliciée par sa tortionnaire algérienne qui n’aurait jamais dû se trouver sur le sol français. Je me suis rendu moi-même à Toulon afin de marquer mon hostilité à l’arrivée dans le port de la ville du bateau Ocean Viking, rempli de migrants clandestins, venus d’Afghanistan, de Somalie, d’Érythrée, de Syrie, d’Égypte. L’action et la pensée. La rue et les mots. Le terrain et les concepts. Toujours tenir les deux bouts de la chaîne.
Grâce au travail de ceux qui m’entourent, nos jeunes, nos cadres et nos élus bénéficient d’une véritable école des cadres, car nous voulons qu’ils soient les mieux formés, les plus armés pour défendre nos idées. Dans chaque département, nos fédérations s’organisent, travaillent, militent. Elles sont des espaces de réflexion, de discussion, d’action, mais aussi tout simplement des lieux de rencontre, de convivialité, dans une société déstructurée et anomique, des lieux où l’on se voit, se parle de vive voix, et non par l’intermédiaire du téléphone ou d’Internet, des lieux où on s’aide aussi, comme dans une famille, où le professeur, l’avocat, le policier font profiter les autres militants de leurs compétences, de leurs savoirs, de leurs relations. Des lieux de sociabilité française.
Ce travail en profondeur est le seul capable de résister au travail de sape de la société française, entrepris depuis des années par l’alliance funeste – la fameuse « intersectionnalité » des luttes – entre l’islamisation du pays d’une part, et l’idéologie woke d’exaltation des minorités d’autre part. Le seul moyen de lutter contre la déconstruction, la destruction, la défrancisation. Je suis convaincu que ce labourage profond, à la fois intellectuel et militant, est indispensable et vital. Il précède et prépare les futures semailles électorales. Elles nous seront données de surcroît.
On a pu observer dans toute l’Europe, en Suède, en Italie, sans oublier dans les pays de l’Est, bien sûr, et même aux États-Unis ou en Israël, partout en Occident, que gagnent nos idées et nos thèmes d’une droite civilisationnelle et conservatrice, qui défend l’identité française et européenne, et la prospérité fondée sur le dynamisme économique et la baisse des impôts et des taxes. Cette droite a nos idées et nos principes philosophiques. Elle repose tactiquement sur un principe simple mais redoutablement efficace : l’union.
La France est le dernier pays occidental à ne pas suivre cette voie victorieuse. Cela est dû à nos institutions, mais tout autant à la pusillanimité de la droite française qui, depuis la Révolution française, est la plus craintive d’Europe quand il s’agit de contester le magistère de la gauche. Cela est dû aussi à l’aveuglement des appareils du RN et de LR qui croient pouvoir gagner seuls, sans alliés, alors qu’ils enchaînent les défaites.
La France a montré depuis des décennies qu’elle suivait l’exemple de ses voisins mais toujours avec un retard de quelques années. Elle vote à gauche en 1981, alors même que la vague sociale-démocrate qui a cinglé toute l’Europe dans les années 1970, à la suite des révoltes juvéniles de 1968, a déjà reflué. Elle s’aligne sur le modèle libéral à la fin des années 1980, alors que Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont conquis le pouvoir dans les pays anglo-saxons dès la fin des années 1970. Elle porte le populisme au pinacle des années après le Brexit et la victoire de Donald Trump, des années après le rapprochement de Salvini et des Cinq étoiles en Italie.
Avec Emmanuel Macron, la France connaît les « grandes coalitions » – ces alliances gouvernementales entre la droite et la gauche – qui étaient au pouvoir en Allemagne et dans les pays scandinaves il y a vingt ans. C’est ainsi. Nous devons en prendre notre parti. Notre pays n’est plus comme jadis à la pointe des révolutions et des innovations politiques. Comme s’il avait acquis au fil du temps, des révolutions, des guerres et des massacres, une peur panique de toute audace, de toute aventure politique. Mais nous avons vu qu’il finit toujours par suivre celles de ses voisins. Sans doute parce qu’il comprend que c’est inévitable. Indispensable.
Je crois que le peuple français finira par comprendre que l’option politique que nous lui proposons est la seule qui puisse sauver notre pays du destin tragique qui nous est promis : la libanisation du pays, sa partition en enclaves étrangères et hostiles les unes aux autres, la tiers-mondisation, la misère et la décadence.
Alors, il se souviendra de ceux qui étaient à Villepinte, à Lille, à Cannes ou au Trocadéro. Il se souviendra de ceux qui n’avaient pas renoncé à préserver les splendeurs de la France d’hier pour les transmettre aux enfants de demain.
Alors, il se souviendra de ceux qui n’ont pas cédé à la démagogie du « ce sera mieux demain ».
Alors, il se souviendra de ceux qui ont perdu leur travail pour le prix de leurs idées et de leur courage.
Alors, il se souviendra de ceux qui ont été agressés par la racaille antifa lors de collages d’affiches ou des distributions de tracts sur les marchés.
Alors, il se souviendra de ceux qui n’ont pas craint d’affronter le mépris des élites, des sachants, du « cercle de la raison », de leur patron, de leur chef de service, de leur voisin, de leur banquier, de leur fils, de leur fille, de leur frère, qui les traitaient de « racistes » et de « réacs ».
Alors, il se souviendra de ceux qui ont osé défendre leurs idées, leur amour de la France et de la vérité, dans les bureaux, les usines, les salles de classe.
Alors, il se souviendra de ceux qui avaient raison, quand les médias leur rabâchaient qu’ils avaient tort.
Alors, il se souviendra de ceux qui disaient ce qu’ils voyaient, et surtout, qui voyaient ce qu’ils voyaient.
Alors, avec nous, derrière nous, devant nous, le peuple français sera présent au rendez-vous que lui donnera l’histoire.
Il saura reconnaître ceux qui ont ouvert la voie et n’ont pas cédé sous la pression, les insultes, les menaces.
Le peuple français se souviendra de ceux qui n’ont pas courbé la tête et qui ont crié : « Et surtout, vive la France ! »
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Éric Zemmour
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