Je n'ai pas dit mon dernier mot
Le sort est jeté
Paris, le 11 février 2021
Le sort est jeté
La bonne vieille presse écrite peut encore jouer un rôle. La une que L’Express consacre à ma « tentation présidentielle » fait jaser. Les piles du journal fondent dans les kiosques. Les chaînes d’info et les émissions dites de « talk-show » se ruent sur la nouvelle.
Le Tout-Paris s’échauffe : les commentateurs commentent, les experts expertisent, les sondeurs sondent, les prévisionnistes prédisent, les humoristes se moquent. La journaliste distille son enquête fouillée (trois longs articles qui se succèdent) de plateau télévisé en plateau télévisé. C’est ainsi désormais : l’écrit ne se suffit plus à lui-même ; pour avoir une chance de toucher le grand public, il doit être lancé et soutenu par l’audiovisuel.
La journaliste est visiblement fière de son scoop : elle a mélangé, comme souvent, des informations fondées et vérifiées avec des erreurs, des extrapolations, et même des malveillances volontaires. Je n’y attache guère d’importance, sauf lorsqu’elle fait parler un de mes amis très chers, mort quelques mois plus tôt, que le grand public ne connaît pas : Philippe Martel.
Philippe était un énarque chiraquien à peine plus âgé que moi, féru d’art asiatique et des Rolling Stones, compagnon des bons et des mauvais jours. Il avait été chef de cabinet d’Alain Juppé, au temps du RPR des années 1990, puis, deux décennies plus tard, de Marine Le Pen, ce qui marquait mieux que de longs discours son évolution politique – ou plutôt les trahisons de la droite dite « républicaine ».
Longtemps, il m’avait dissuadé d’entrer dans l’arène, s’opposant rudement à son ancien condisciple de l’ENA, Paul-Marie Coûteaux, qui m’incitait à me lancer dès les élections européennes de 2019. C’est ce que contait la journaliste de L’Express dans sa longue enquête. Mais l’histoire avait une suite, qu’elle ignorait. Au cours du premier confinement du printemps 2020, retiré à Dijon près d’un de ses fils, il m’a téléphoné pour me dire tout à trac qu’il avait changé d’avis. La présidentielle de 2022 s’annonçait, selon lui, sous les meilleurs auspices.
C’est d’ailleurs lui qui, en juin 2020, a organisé un déjeuner avec Patrick Stefanini dans un restaurant près des Invalides. Les deux hommes se sont connus quand ils travaillaient avec Alain Juppé. Patrick a contacté son vieil ami Philippe, car « l’idée de la candidature Zemmour l’intéresse ». Le déjeuner est joyeux et prospectif. Stefanini s’installe dans son sempiternel rôle de directeur de campagne qu’il connaît bien, me donnant conseils et consignes. En mars 2021, j’y reviendrai, il participera, derrière un écran, la jambe plâtrée, mais la voix impérieuse, à la première réunion que Sarah Knafo tiendra chez elle pour me présenter ceux qui constitueraient ma « jeune garde ».
Bien sûr, la journaliste de L’Express n’avait pas eu vent des changements de pied de Philippe Martel ; et n’avait pas pris le temps de les vérifier. Après tout, un mort est un « client » idéal : il ne corrige ni ne dément jamais les propos qu’on lui attribue.
Malgré ses nombreux à-peu-près, ses erreurs ou encore ses malveillances, cet article de L’Express n’en finit pas de provoquer des remous. D’innombrables personnes souhaitent sonder mes intentions réelles. Le téléphone de Sarah est assailli de messages de jeunes gens enthousiasmés par l’hypothèse de ma candidature. Ils proposent leurs services, veulent aider, soutenir, se dévouer. Je reçois ainsi discrètement amis, ou rivaux potentiels, qui viennent renifler la bête, me prodiguer des conseils ou me lancer des avertissements. Nicolas Dupont-Aignan, enhardi par un sondage lui accordant 7 % d’intentions de vote, vient m’avertir, d’un ton qui ne souffre pas la contradiction, que sa campagne est déjà « partie », « qu’il ne m’attendra pas », qu’il a engagé des frais…
Un autre jour, c’est Laurent Wauquiez qui vient goûter chez Sarah le risotto milanais qu’elle nous a préparé. Nous faisons depuis longtemps le même diagnostic sur la France, la droite, la stupidité du « cordon sanitaire » établie par la gauche et respectée par la droite, à son détriment. Quand il m’a reçu en grande pompe au siège de son parti pour présenter mon livre Destin français à l’automne 2018, il m’a fait acclamer par les militants de LR qui ne demandaient que cela. « Tu es ici chez toi ! » m’a-t-il alors lancé. À l’époque, Valérie Pécresse s’est étranglée de rage dans un communiqué vengeur. Mais si je suis décidé à trancher ce nœud gordien du cordon sanitaire, je vois bien qu’il n’est pas aussi déterminé que moi et qu’il a, lui, l’intention d’éviter la transgression suprême, d’appâter, de finasser, de mettre l’orteil dans le Rubicon pour y trouver l’eau toujours trop froide.
Cet homme est un curieux mélange de brutalité et de cautèle, de précipitation et de précaution, d’audace et de pusillanimité. Toujours pressé, toujours impatient, l’œil rivé sur sa montre, il va droit au but et sans préambule : « Si tu y vas, tu auras besoin d’un type comme moi. Si j’y vais, j’aurai besoin d’un type comme toi. »
J’approuve chaleureusement son analyse. J’ai la sincérité et l’authenticité que les électeurs ne lui reconnaissent pas ; il a l’expérience politique et la compétence gestionnaire que je ne prétends pas posséder. Je lui prédis : « Si je me présente, à nous deux, on peut tout emporter comme Giscard-Chirac en 1974. » Il a beau se dire très intéressé par l’attelage, je devine dans son regard qu’il ne peut s’empêcher de me voir comme un rival.
Mais Wauquiez n’est pas le seul à lorgner cette hypothèse. Bruno Retailleau m’invite à petit-déjeuner au Sénat ; Éric Ciotti me convie à la questure de l’Assemblée nationale ; Nadine Morano et François-Xavier Bellamy au café ; Julien Aubert à dîner chez notre ami commun Bernard Carayon. Si les idées nous rapprochent, les intérêts nous éloignent. Chacun d’entre eux observe ma possible candidature avec sympathie ; aucun ne promet de se rallier à moi mais tous veulent laisser la porte ouverte.
Les politiques que je rencontre à cette époque louvoient, tergiversent, obnubilés par leur circonscription, leur poste, leurs prébendes. Leur propos est libre, leur main serve. L’un d’entre eux me le dit sans ambages : nous sommes d’accord sur tout, mais sa circonscription est « compliquée », il pourrait la perdre s’il n’avait pas l’étiquette LR (il la perdra quand même avec…). Quand, mi-amusé, mi-excédé, je finis par leur dire qu’en quittant mes fonctions, moi, je perds beaucoup plus qu’eux, ils restent cois. Je vois dans leur regard qu’ils me prennent pour un fou, qu’ils ne comprennent pas vraiment pourquoi je suis prêt à abandonner une situation si confortable. Et s’ils avaient raison ?
Robert Ménard est lui aussi de ces déjeuners de conspirateurs. Il s’est joint à quelques amis venus du Sud dans un bistrot parisien, que l’ancien maire d’Orange, Jacques Bompard, a réunis autour de moi pour de joyeuses agapes. Il n’est pas le moins enthousiaste, ne se lasse pas de brocarder Marine Le Pen de sa voix haute et forte, et me pousse à sortir de la seule bataille des idées. Quelques semaines plus tard, il convie Guillaume Peltier à nous rejoindre. Le député LR est encore hésitant ; il cherche un champion, mais sent que je ne suis pas encore tout à fait décidé à me jeter dans l’arène.
En juin 2021, le maire de Béziers commandera un discret sondage présidentiel dans lequel ma candidature ne recueille que 3 % des suffrages. Il décidera alors de rejoindre Marine Le Pen, dont il a dit tout le mal possible pendant des années. De son côté, Guillaume Peltier annonce hâtivement son soutien à la candidature de Xavier Bertrand. Nous en resterons là avant l’été, mais comme nous le verrons, les situations vont évoluer, les caractères se révéler, à l’encontre des idées reçues et des réputations toutes faites.
Mon vieil ami Philippe de Villiers, lui, n’a pas attendu les rumeurs autour de ma candidature pour évoquer la question avec moi. Nous sommes liés par un amour immodéré de la France, de son histoire, de ses traditions, de sa littérature, de sa grandeur passée. Nous sommes tous les deux des idéalistes qui rêvent de ressusciter la « grande nation » que nous avons appris à révérer sur les bancs de l’école. Mais nos expériences personnelles ne sont pas les mêmes. Il se souvient encore avec douleur de ses deux échecs à la présidentielle, en 1995 et 2007, et des ravages du « vote utile », qui détruit les autres candidats « comme un hélicoptère qui s’écrase au sol ». « C’est l’effet de sol… l’effet de sol ! » répète-t-il avec effroi. Il est alors convaincu que le Rassemblement national obtiendra au moins trois présidences de région dans les élections qui s’annoncent en juin prochain. « Si Marine Le Pen gagne ces régionales et si Wauquiez se présente, tu n’as pas d’espace. » Mais en juin, l’abstention massive ruinera les chances du RN aux régionales, et quelques semaines plus tard, Laurent Wauquiez renoncera à la présidentielle. Mon « ami de trente-six ans » reconnaîtra alors qu’une fenêtre se dégage.
C’est aussi pendant ce printemps de 2021 que je rencontre Marine Le Pen, à son initiative. Dans un appartement cossu tout proche des Invalides qu’un ami lui a prêté pour l’occasion, elle entreprend de me dissuader de présenter ma candidature. Elle se déplace avec difficulté, à cause d’une mauvaise chute, et range avec un soin précautionneux nos téléphones dans d’épaisses pochettes. Son message est simple : les Français n’aiment pas la sincérité, sont craintifs et ne veulent pas entendre les vérités que j’ai à leur dire. Je comprendrai bientôt qu’elle pense comme Philippe Olivier, son beau-frère et conseiller politique, qui assène à qui veut l’entendre sa vérité stratégique : « Les Français sont des pétainistes. Il ne faut pas leur faire peur avec un discours trop radical. » Selon moi, ce qui est pétainiste, c’est de composer avec l’ennemi et se soumettre à lui parce qu’il est le plus fort.
En sortant, je contemple le dôme doré des Invalides. Je ne sais pas encore que le sort est jeté, les rôles distribués, la pièce écrite.
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