Je n'ai pas dit mon dernier mot
Ils ont préféré leur pays à leur parti
Cannes, le 22 janvier 2022
Ils ont préféré leur pays à leur parti
Mon meeting de Cannes vient de prendre fin. Je roule vers Nice pour aller dîner. À peine suis-je entré dans le restaurant que tous les clients se retournent. Les applaudissements fusent. Décidément, j’aime cette ville ! Je gagne la table où m’attendent mes amis, au fond de la salle.
Philippe de Villiers est là, et bien là, qui trône : c’est le patriarche et le rhapsode à la fois. Ses blagues et ses bons mots font rire toute l’assemblée. Il accueille, il intronise, il adoube. On a l’impression que, propriétaire du lieu, il fait à chaque convive les honneurs de sa maison. Il a une anecdote pour chacun et un compliment pour chacune.
Il a fait asseoir à côté de lui Guillaume Peltier. « Son petit Guillaume », comme il l’appelle, avec une complicité de père à fils qui remonte à la campagne présidentielle de 2007, lorsque le « petit Guillaume » soutint le grand Philippe, accablé par les soucis familiaux et les ennuis de santé. Guillaume a annoncé publiquement son ralliement à ma candidature il y a quelques jours à peine. Il a bien choisi son moment, au sortir de l’apathie provoquée par le Covid, et, lors de ses premières prestations médiatiques, a pointé avec pugnacité les faux-semblants de la candidate LR, Valérie Pécresse. J’avoue que je m’étais montré longtemps rétif à la venue de Guillaume Peltier, au grand agacement de nos amis communs, Philippe de Villiers et Paul-Marie Coûteaux. J’avais moi-même, en tant qu’éditorialiste, écrit un portrait moqueur sur ses changements de pied et ses fidélités successives. Alors qu’il était invité sur tous les plateaux de France et de Navarre, il fut interrogé là-dessus par des journalistes taquins, et il eut l’élégance de reconnaître qu’à ce moment-là, je n’avais pas tort. Mais je le dis aujourd’hui : je n’avais pas raison non plus. J’ai compris depuis que Peltier ne manquait pas de convictions ; c’est un affectif qui a suivi les chefs qu’il admirait jusqu’au bout. Villiers et Sarkozy, la liste était tout sauf médiocre ; je pouvais être fier d’être le suivant. Tout au long de la campagne et jusqu’à aujourd’hui, Guillaume sera travailleur et plein d’allant ; orateur lyrique et bretteur pugnace à la télévision. C’est un joyeux compagnon, toujours optimiste et volontaire, qui a beaucoup œuvré aux côtés de Sarah dans les derniers mois de la campagne. Comme moi, il a gardé des habitudes enfantines qui nous font toujours autant rire et une chaleur humaine qui le rend attachant.
Il retrouvera bientôt Nicolas Bay, quelques semaines plus tard. Les deux hommes s’étaient côtoyés dans leur jeunesse militante. Ce dernier apportera à leur duo reconstitué un côté plus mesuré, plus raisonnable, mais une même finesse d’analyse politique et de connaissance du terrain. Je dois dire que la présence bruyante de Guillaume ne faisait pas que des heureux. Jérôme Rivière, qui nous avait ralliés officiellement fin janvier, manifestait son mécontentement.
Dès le soir du joyeux dîner de Cannes, Rivière se posa ostensiblement à l’autre extrémité de la table et se mura dans un silence boudeur. Je ne remarquai rien, trop occupé à m’esclaffer aux blagues de Philippe, aux bons mots de Jean Messiha et aux conversations de stratégie politique qui parvenaient à émerger au milieu des rires. Je compris peu à peu. Son assistante à la présidence du groupe RN au Parlement européen, Isabelle Muller, qui était aussi l’attachée de presse de mes derniers livres, et une amie très chère, essayait de me traduire le langage corporel de son patron, mais je demeurais étranger à ce qui se tramait. L’arrivée de Guillaume avait réveillé, incontinent, la jalousie de Jérôme, qui datait apparemment du temps lointain où ils entouraient tous deux Philippe de Villiers, une jalousie puérile et pathologique, que j’avais sous-estimée et qui rendit si vindicatif l’ancien président du groupe RN au Parlement européen, lui auparavant si doux et amical, qu’elle le poussa à devenir le pourvoyeur de confidences anonymes vengeresses aux médias avides de « dissensions » au sein du parti.
Rivière, que Marine Le Pen avait surnommé drôlement « le sénateur du Kentucky », finit même par se coaliser avec une certaine Jacline Mouraud, figure éphémère des gilets jaunes, qui, elle, nous reprochait avec véhémence de ne pas céder à ses demandes financières incessantes alors qu’elle était pourtant le seul de mes soutiens à être rémunéré. Je découvrais ainsi, après tant d’autres, que la traversée de la jungle politique était pleine de dangers pour les amitiés les plus solides.
Gilbert Collard m’avait pourtant averti. Avocat et patient du grand psychanalyste Jacques Lacan, Collard aimait à citer une de ses phrases : « L’ego est une simplification enfantine. » Il décrivait volontiers les milieux politiques comme un bruyant jardin d’enfants. Il reconnaissait d’ailleurs qu’il n’était pas le moins atteint, en dépit de plusieurs décennies d’analyse. Je concède que je ne suis guère le plus malin dès qu’il s’agit des susceptibilités des uns et des autres, des sensibilités, des « ressentis », comme on aime à dire aujourd’hui. J’ai parfois du mal à comprendre la part d’irrationalité de ces vexations pour un rien, de ces chamailleries ou de ces jalousies de cour d’école. Pour beaucoup, « gérer les hommes » revient à ne les voir que comme de grands gosses susceptibles et égocentriques. J’ai la faiblesse de les prendre pour des adultes.
Gilbert Collard nous a retrouvés cet après-midi même, lors du meeting de Cannes. Il s’est installé à notre table avec son épouse et son chauffeur, qui le ramènera le soir même dans le Gard. Lors de nos conversations des jours passés, il a réclamé la présidence d’honneur du parti Reconquête que je lui ai bien volontiers accordée. Collard a une personnalité complexe : ne demandant rien et exigeant tout, alternant l’autodérision et une susceptibilité maladive, l’avocat m’a confié qu’au RN, il ne pouvait jamais avoir d’échanges sur la littérature ou l’histoire, ou tout simplement sur les enjeux majeurs pour l’avenir de notre pays. Ses anciens collègues m’avouaient, eux, qu’ils respiraient enfin depuis qu’ils s’étaient soustraits à la férule tyrannique de la présidente de leur ancien parti, dont l’humiliation semble, à les entendre, l’unique méthode de management.
Mais tous ceux qui m’ont rejoint ne sont pas calibrés sur le même modèle. À côté de moi, ce soir-là, Laurence Trochu arbore un sourire serein. Elle accepte avec une bienveillance mâtinée d’ironie discrète les hommages de Philippe de Villiers. Avec elle, point de frictions égotiques ni de caprices puérils. Il en va de même pour Jean Messiha et Stéphane Ravier, toujours bons camarades, loyaux et attentionnés.
Longtemps, les médias décrivirent avec insistance ma solitude de nouveau venu dans le grand jeu présidentiel. Pourtant, sans prétention, jamais dans ma longue carrière de journaliste je n’ai connu de campagne qui comptât autant de ralliements. Dès les premières semaines, alors même que je n’étais pas candidat, Jean-Frédéric Poisson annonçait retirer sa candidature à mon profit, Laurence Trochu déclarait mettre à ma disposition les forces de sa structure, le Mouvement conservateur (ex-Sens commun qui avait contribué à la victoire de Fillon lors des primaires), Jean-Yves Le Gallou, Paul-Marie Coûteaux, Bruno North, Christine Boutin, Benjamin Cauchy, de très nombreux cadres intermédiaires LR dont Sébastien Pillard, le fondateur de Sens commun, Vijay Monany, le talentueux conseiller départemental de Seine-Saint-Denis, quelques dizaines de maires, des figures des gilets jaunes, des cadres de l’UNI par dizaines m’apportaient leur soutien dans l’hypothèse d’une candidature. Si leur notoriété est inégale, ils sont tous de grande valeur, et je n’ai pas vu qu’une autre campagne avait enregistré, comme la mienne, de si talentueux renforts.
À partir de janvier, lorsque les premières personnalités de poids, au regard de leurs anciennes fonctions dans les organigrammes de LR et du RN, débarquèrent, les mêmes qui critiquaient ma prétendue solitude dénoncèrent les « débauchages » auxquels je me livrais. Marine Le Pen, toujours distinguée et soucieuse de vérité, susurrait que je les payais, tandis que Valérie Pécresse multipliait les chapeaux à plumes pour éviter les départs.
Chacun aurait dû tout simplement noter leur cohérence idéologique. Le RN comme LR sont aujourd’hui divisés en deux camps. Les journalistes distinguent depuis des années le « RN du Sud » et le « RN du Nord » ; j’ai pu découvrir sur le terrain la réalité de cette dichotomie ; ceux qu’on pourrait qualifier de « social-souverainistes » (socialistes en économie, libertaires sur les questions sociétales) tiennent le parti d’une main de fer ; ils persécutent ceux qui sont d’une tendance identitaire, plus conservatrice, qui ont été l’un après l’autre mis au ban du parti. Tous ceux qui se sont réunis à mes côtés, de Jérôme Rivière à Gilbert Collard, en passant par Nicolas Bay, Stéphane Ravier, Damien Rieu, Philippe Vardon, Marc-Étienne Lansade, et, bien sûr, Marion Maréchal, appartiennent à cette seconde mouvance, ostracisée par les proches de Marine Le Pen, ceux qu’on appelle « le clan d’Hénin-Beaumont ». Il n’est pas jusqu’à Jordan Bardella qui ne soit traité « d’identitaire » ou de « zemmouriste » par les amis d’Hénin-Beaumont et par Louis Aliot, mais il est pour l’instant trop utile à Marine Le Pen pour retenir dans ses filets tous ceux parmi ses électeurs, et ils sont légion, qui mettent avant tout le reste le combat contre l’immigration, l’islamisation de la France et la sauvegarde de son identité. Jusqu’à quand ?
Le maire de Cogolin, Marc-Étienne Lansade, me raconta qu’un jour de 2017, ayant lu le programme économique de sa candidate pour la présidentielle, il avait téléphoné à Marine Le Pen pour lui rappeler qu’il n’était pas socialiste. La réponse de la présidente du RN la montra, comme à son habitude, ouverte au débat et au dialogue : « Tu as (sic) qu’à aller chez Fillon ! » Marine Le Pen avait déclaré il y a quelques années que sa nièce serait plus à l’aise chez LR qu’au RN. Ce n’était pas stupide. Sauf que le parti fondé par Nicolas Sarkozy est lui aussi coupé en deux, comme on l’a constaté lors du second tour de la primaire présidentielle de 2021 qui vit Valérie Pécresse l’emporter sur Éric Ciotti avec 60 % contre 40 % des suffrages. Les notables centristes et modérés tiennent la barre d’un parti dont la base, mais aussi des élus, en pince pour une ligne plus conservatrice, plus sécuritaire et plus identitaire, qui a toujours été mise sous l’éteignoir, sauf quand elle était utile le temps d’une élection.
Cette césure symétrique au sein de ces partis installés depuis des décennies dans la vie politique française fut révélée et accentuée par ma candidature. Les adeptes de cette sensibilité politique, que tout rapprochait des deux côtés de l’absurde cordon sanitaire qui les séparait, trouvaient enfin un débouché politique où ils ne seraient plus ni divisés ni marginalisés.
Il n’était pas facile pour eux de quitter une famille politique où ils avaient souvent vécu une longue vie de militants, où ils laissaient des amis, des souvenirs, des habitudes. Ceux qui partirent furent d’autant plus courageux et audacieux. Ils ne méritaient pas le procès en traîtres et renégats qu’instruisirent de nombreux journaux.
Je regrette seulement que les élus LR proches de moi, les Ciotti, Retailleau, Bellamy, Morano, Wauquiez et bien d’autres, se soient avérés moins intrépides que leurs homologues du RN (donnant l’impression fausse d’une reconstitution à Reconquête d’un RN bis) et qu’ils aient préféré la sauvegarde de leur « famille » à la cohérence de leurs convictions, à l’exception du député Guillaume Peltier et du sénateur Sébastien Meurant. Ce dernier, discret et loyal, vaillant et cohérent, ne se laissa pas intimider par les pressions feutrées dans les couloirs lambrissés du palais du Luxembourg.
Les rendez-vous hebdomadaires du bureau politique de Reconquête devinrent alors de joyeuses réunions où le verbe était haut et chaleureux. Chacun s’asseyait autour de la table en fonction de ses affinités ou de son heure d’arrivée, mais jamais selon ses origines partisanes. LR ou RN, ou ni l’un ni l’autre ; ce bureau politique était l’union des droites en marche.
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » C’est ce que nous nous disions tous en attendant Marion Maréchal. L’accueillir à mes côtés, à Toulon, fut un plaisir et elle s’est avérée depuis lors une bonne camarade, joyeuse et rigoureuse à la fois. Malheureusement pour elle, comme pour ma campagne, Marion arriva beaucoup trop tard, après que l’intervention militaire de Poutine avait déjà percuté la présidentielle. Nous ne le savions pas encore, mais plus rien ne servait alors à quelque chose. Personne ne pouvait changer le cours des événements, pas même elle.
Cela faisait pourtant des mois qu’on préparait activement sa venue, mais elle la remettait au lendemain, appréhendant la violence du combat au sein de la famille Le Pen. Profitant de ses atermoiements, sa tante avait, avec une grande habileté et un cynisme de fer, tenté de ruiner d’avance l’effet de sa venue à mes côtés en la « révélant » elle-même publiquement, des semaines plus tôt. Elle avait non seulement « spoilé », comme disent les jeunes, l’événement, mais n’avait pas hésité à tomber dans le mélodrame de mauvais goût en versant des larmes de crocodile sur cette nièce qu’elle avait élevée et qui la trahissait. Ce lien maternel n’avait pas empêché, pendant des années, la tante d’ostraciser la nièce au sein du mouvement qu’elle préside et d’admonester, persécuter, purger, avec une joie maligne, tous ceux qui avaient un lien affectif et politique avec elle.
Marion a refusé de venir sur ce terrain miné de l’émotion et du sentimentalisme qu’affectionne son aînée. Elle a préféré expliquer loyalement les divergences politiques et idéologiques qui l’opposaient à la présidente du RN depuis des années. Elle aurait pu également rappeler qu’elle avait une mère, Yann Le Pen, qui ne l’avait abandonnée ni à un orphelinat ni à sa sœur cadette ; la mère et la fille renoncèrent à ce combat de chiffonnières du mélodrame ; ce choix de l’élégance morale donnait d’avance la victoire médiatique et politique à l’habileté et au cynisme, mais je tiens à dire ici qu’il est tout à leur honneur.
La mise en scène des ralliements est une histoire aussi vieille que l’élection présidentielle. Celui, spectaculaire, du gaulliste Chirac à Giscard pendant la campagne de 1974, alors que Jacques Chaban-Delmas prenait l’eau, est entré dans la légende de la V e République sous l’appellation de « l’appel des 43 ». Il y en eut d’autres, moins spectaculaires et moins sulfureux, mais tout aussi décisifs, comme les centristes rejoignant le candidat Pompidou en 1969 lors d’une chorégraphie radiophonique réglée au millimètre, les chassés croisés à droite autour des deux candidats Chirac et Balladur en 1995, ou, plus récemment, François Bayrou tombant sous le charme du jeune Emmanuel Macron lors de la présidentielle de 2017. Ces opérations marquent les esprits car, la plupart du temps, elles se font au bénéfice du futur vainqueur ; il est rare que le perdant soit très attirant. Elles donnent une dynamique au candidat qui en bénéficie, car les médias les présentent comme l’annonce du succès futur.
Toute l’année, j’ai découvert dans un mélange de plaisir et parfois d’agacement la vie d’un parti politique, les petites susceptibilités et les petites mesquineries, mais aussi les grands enthousiasmes collectifs et les grandes amitiés. Moi qui avais eu un parcours de journaliste et d’écrivain solitaire, cela me changeait, me ravissait, me déroutait parfois. Mais, ironie de l’histoire, le génie propre de la présidentielle allait me ramener à ma profonde solitude. Car ce n’est pas Chirac qui a permis à Giscard de devenir président de la République ; ni les centristes avec Pompidou, ni Séguin et Madelin avec Chirac, ni Bayrou avec Macron ; les ralliés participent à la dynamique, mais ils ne peuvent pas décider du sort de l’élection. À la fin, le candidat est seul, seul à devoir faire des choix, seul à la télévision, seul nom inscrit sur le bulletin dans l’urne. Seul face au peuple.
Certains, comme Paul-Marie Coûteaux ou Philippe de Villiers, monarchistes de cœur, m’avaient prévenu ; je pris à tort leurs avertissements à la légère. Un candidat à la présidentielle est un apprenti roi : il doit en acquérir la gravité et en subir la solitude.
OceanofPDF.com