Je n'ai pas dit mon dernier mot
Une primaire malgré nous
Paris, le 20 avril 2022
Une primaire malgré nous
L’élection présidentielle de 2022 n’était pas supposée tourner autour de notre affrontement. Cette campagne n’aurait pas dû se transformer en une primaire ouverte entre Marine Le Pen et moi, où tous les coups furent permis. Même s’il est difficile de le croire aujourd’hui, je n’ai jamais voulu de ce duel dont j’estime qu’il nous a tous deux tirés vers le bas.
En septembre 2021, j’ai commencé ma précampagne en visant l’électorat des Républicains. Je ne compte pas le nombre de références au RPR que je fis alors, ni le nombre de mes interventions portant sur les trahisons de la droite de gouvernement, dans toutes mes salles, à Nice, à Toulon, devant le Mouvement conservateur, ou à Versailles. J’avais même envisagé de me présenter à la primaire de ce parti. D’ailleurs, Marine Le Pen elle-même ne s’y était pas trompée, elle qui au début de la campagne disait avec force sur tous les plateaux TV : « Éric Zemmour n’est pas mon concurrent, il est le concurrent de LR. » Elle avait alors raison sur mes intentions.
Je croyais à l’époque que son électorat lui était d’une telle fidélité qu’il ne s’intéresserait à ma candidature que bien des mois plus tard. J’imaginais qu’une partie de ceux qui avaient voté pour elle par le passé viendraient renforcer ma future base électorale de droite une fois que je serais déjà bien placé dans les sondages, à 10 % environ, mais je ne prétendais ni siphonner ses voix ni même la faire passer sous le seuil des 15 %. Elle avait sa spécificité, j’avais la mienne, et j’aurais eu besoin de ses voix au second tour comme elle a eu besoin des miennes.
Le mois d’octobre nous a montré que je l’avais surestimée : elle perdit en trois semaines plus de quinze points d’intentions de vote, soit des millions d’électeurs qui choisirent ma candidature, pas encore déclarée pourtant. C’est alors que les commentateurs la décrivirent sous les traits d’un « colosse aux pieds d’argile », et qu’ils prirent, avec Marine elle-même, le résultat – sa chute vertigineuse dans les sondages que je n’avais pas même envisagée – pour ma volonté qui aurait été de remplacer le Rassemblement national.
Ce n’était pas et ne sera jamais mon objectif. Pendant cette campagne, mon ambition était beaucoup plus vaste. Je ne me suis pas engagé dans cette aventure présidentielle pour prendre sa place ; je n’ai pas fondé Reconquête pour le substituer au Rassemblement national, dont chacun perçoit la force mais aussi les limites, mais pour parler à toute la droite, celle à qui le RN ne parle pas, grâce à un autre discours, un autre style, une autre approche. Avec sa stratégie d’union de la gauche, François Mitterrand ne voulait pas « remplacer » le PCF. Il voulait séduire une partie des communistes pour renforcer son Parti socialiste, et renverser le rapport de force en sa faveur au sein de la gauche. En 1974 comme en 1978, le PCF était encore trop puissant pour que Mitterrand atteigne son objectif. En 1981, il obtint 24 % et ramena Marchais à 15 %. C’est alors que les portes de l’Élysée s’ouvrirent à lui. Jamais la gauche n’aurait pu gagner tant que le PCF était en position dominante. De même, la droite ne fait que perdre quand le RN est hégémonique.
J’ai voulu tirer les leçons de l’histoire de la gauche pour la droite. Renverser le rapport de force au sein de la droite pour la faire gagner et, avec elle, nos idées de défense de l’identité nationale. Non pas remplacer le RN, mais unir une partie de ses électeurs à ceux auxquels il n’avait jamais réussi à parler pour que, ensemble, nous gagnions enfin.
Au départ, pourtant, le FN aussi était dans une logique d’union des droites. Il souhaitait s’allier au RPR et à l’UDF. C’est d’ailleurs comme ça que tout a commencé, lors de la municipale de Dreux en 1983 et des régionales de 1986. À l’époque, Jacques Chirac était favorable à cette alliance, tout comme Raymond Aron et Simone Veil qui y voyaient le tenant droitier de l’union de la gauche. Mais sa fameuse phrase sur les chambres à gaz (« point de détail de l’histoire »), prononcée en 1987, fait de Jean-Marie Le Pen un paria à droite et lui impose de chercher d’autres soutiens : c’est à cette époque qu’on commence à parler de « gaucho-lepénisme », car les classes populaires, associées à la gauche depuis un siècle, se mettent à la quitter à cause de sa politique immigrationniste et antiraciste véhiculée par SOS Racisme. Il est paradoxal que Marine Le Pen, alors même qu’elle veut se défaire de l’image diabolisée de son père, continue d’adopter sa stratégie du paria.
Quoi qu’il en soit, Marine Le Pen parle aujourd’hui à un électorat populaire auquel j’accède plus laborieusement ; j’ai l’oreille d’un électorat plus bourgeois, y compris dans les métropoles, plus âgé, qui ne se reconnaît ni dans le discours ni dans la sociologie du RN malgré tous les efforts de dédiabolisation entrepris depuis dix ans. Il faut l’admettre : sociologiquement, Marine et moi sommes plus complémentaires qu’adversaires. Mais les médias voulurent tout de même absolument imposer ce qu’ils appelaient « la primaire de l’extrême droite ». Avec une telle présentation, ils se trompaient sur toute la ligne, et sur notre affrontement, et sur elle, et sur moi, car il n’y avait nulle extrême droite : Marine Le Pen rêvait d’être reconnue comme une femme de gauche, et je brûlais d’être distingué pour ce que j’étais, l’héritier du RPR tendance Pasqua-Séguin.
Un autre facteur, plus prosaïque, explique notre duel forcé. Toutes les chaînes TV et toutes les rédactions avaient choisi dès le départ un même journaliste pour nous suivre, Marine et moi. La même bande devait donc partager son temps entre les deux candidats. Si les médias m’avaient rangé dans la case de droite et avaient demandé à un même journaliste de traiter les candidatures de Valérie Pécresse et la mienne, il y a fort à parier que la couverture de cette élection aurait été bien différente. Mais ceux qui alternaient entre Marine et moi ne pouvaient s’empêcher de nous comparer, de nous opposer, de nous pousser à l’affrontement… Ils ont gagné à force de nous imposer le match par petites phrases interposées : « Marine Le Pen a dit ça », me glissaient-ils en rapprochant leurs perches ; et quand j’avais réagi, ils pointaient leurs micros sous le menton de Marine Le Pen : « Éric Zemmour a dit ça, que répondez-vous ? »
Marine Le Pen et moi avons été irrésistiblement attirés dans un combat qui est devenu nôtre, que nous avons mené avec toute la férocité dont nous étions capables l’un et l’autre. Nous avons tous deux, à notre manière, un tempérament combatif. J’imagine que, pour elle comme pour moi, il a été très difficile d’écouter notre entourage qui nous suppliait de rendre les armes, de ne plus nous attaquer l’un l’autre, de nous ignorer. J’avais l’impression que c’était elle qui m’attaquait sans cesse et que je ne faisais que lui répondre. Elle a dû avoir le même sentiment. Par ailleurs, je considère le combat politique comme l’arène de la vérité, le lieu où les désaccords doivent être rendus publics pour permettre aux électeurs de faire un choix éclairé. Je n’aime pas l’hypocrisie, je n’aime pas la langue de bois, je n’aime pas les discussions d’arrière-boutique qui cachent aux Français, par tactique, la nature profonde des différends politiques.
Je sais qu’ignorer l’adversaire est le penchant de nombreux militants, mais ce n’est un service à rendre ni à la démocratie ni à l’intérêt de la vie politique. J’ai connu un débat public passionnant où chaque homme politique attaquait l’autre sans prendre de gants et sans que l’autre ne pleurniche. Malraux contre Mitterrand, Mitterrand contre Giscard, Giscard contre Chirac, Chirac contre Balladur, etc. Il n’y a rien de sale, de vulgaire ou de brutal à exposer publiquement les critiques que l’on fait des autres : si l’on ne pense pas incarner la meilleure option et si l’on n’est pas prêt à le dire, il ne faut pas se présenter aux élections.
Cela semblera incroyable à tous ceux qui ont suivi cette campagne. Et pourtant… Longtemps j’ai trouvé Marine Le Pen sympathique. Son sourire engageant, ses manières rustiques de garçon manqué qui contrastaient avec sa douce blondeur ; son coup de fourchette vigoureux et son goût jamais démenti pour les apéros copieusement célébrés ; sa voix rauque de fumeuse qui entonnait sans se faire prier les chansons de Dalida… Tout dessinait pour moi le portrait de la « bonne copine », enjouée et chaleureuse.
Les catholiques rigoristes au sein du Front national l’avaient affublée du surnom de « night-clubeuse », en souvenir de sa jeunesse, elle qui fréquentait davantage les boîtes de nuit que les bibliothèques ; mais en France, on prend toujours parti contre les bigots et pour celle que l’on poursuit de sa vindicte moralisatrice.
J’avais découvert Marine Le Pen à la fin du siècle dernier, alors que la bataille faisait rage entre les partisans de son père et les amis de Bruno Mégret. Elle avait été chargée par le leader du FN des questions juridiques du parti, qui devinrent éminemment politiques, lorsque les deux camps se disputèrent âprement la flamme bleu-blanc-rouge, que les électeurs du mouvement avaient l’habitude de repérer avant de voter. En donnant raison à Le Pen, la justice condamna à mort la dissidence Mégret.
Nous avons de très proches amis communs, et nos relations furent toujours cordiales mais elles n’allèrent pas beaucoup plus loin. Nous n’avions aucun point commun, nos univers étaient étrangers l’un à l’autre. Lorsque j’étais journaliste, je pouvais avoir avec son père de longues conversations sur l’histoire de France, de Gaulle, la guerre d’Algérie, ou encore la gloire de l’Empereur et les fautes de nos rois. Avec lui, la discussion roulait sur les grandes batailles que nous refaisions ou sur les livres que nous avions aimés tous deux. Avec Marine, nous étions comme deux ensembles mathématiques sans intersection. On m’a beaucoup reproché d’avoir répondu à un journaliste qui me demandait ce qui nous distinguait : « Elle préfère les chats, je préfère les livres », surtout quand, m’a-t-on dit avec un cynisme qui se veut réalisme électoral, il y a en France beaucoup plus d’amoureux des chats que de lecteurs. Je n’aime pas ces petits calculs et j’ai la faiblesse de croire que le peuple français demeure, en dépit de tout, de la tyrannie des écrans et de l’effondrement de l’école, un peuple éminemment littéraire qui aime et admire les écrivains et ceux qui les lisent.
Il est vrai qu’avant cette campagne, nos relations s’étaient déjà refroidies : après son échec à la présidentielle de 2017, et son débat calamiteux d’entre-deux tours, j’avais écrit dans le Figaro Magazine un article pour dénoncer son manque d’assiduité au travail qui nous pénalisait tous, nous qui ne voulions pas de Macron. Elle avait pris la place de François Fillon au second tour, mais pour nous condamner à la défaite. Je lui en voulais d’autant plus qu’elle avait, elle, la chance de bénéficier d’une véritable rente électorale en étant suivie par un électorat important et fidèle. Je ne comprenais pas cette désinvolture et ce laisser-aller, alors qu’elle avait non seulement une si grande responsabilité, mais aussi tant d’efforts à faire pour combler ses lacunes littéraires, historiques ou encore économiques. Elle ne voulait pas y voir l’explication principale de ses échecs, préférant croire qu’elle perdait pour la seule raison qu’elle était diabolisée. Je contestais donc également dès 2017 sa stratégie de « dédiabolisation » qui consistait, en fait, à reprendre les mots de la gauche pour mieux se faire accepter par le « système » qu’elle prétendait dénoncer, faisant ainsi reculer nos idées sans pour autant nous assurer la victoire électorale. Je ne le savais pas encore, mais ce « papier » fut sans doute pour moi l’un des détonateurs de ma candidature.
Je me suis présenté avec la certitude qu’elle ne pourrait pas gagner. Comme je le craignais, elle a passé le premier tour pour perdre le second, et j’aurais pu rédiger le même réquisitoire après la présidentielle de 2022. En vérité, Marine Le Pen a refait la même campagne. En plus aboutie, en plus accomplie. Proust disait qu’un écrivain écrit sans cesse le même livre. J’ai découvert qu’un politicien aussi fait sans cesse la même campagne. À l’époque, j’avais accusé Florian Philippot d’être son mauvais génie ; mais même sans lui, avec son beau-frère Philippe Olivier, ancien « félon » mégrétiste revenu au bercail, elle a refait la même campagne. Avec le même objectif : se faire adopter par le « système ».
Marine Le Pen a tant subi la marginalisation, la caricature, la vie de paria, le rejet dès l’enfance, autant de choses que je n’ai pas connues, que pour se faire adouber, elle est prête à tout. À tous les reniements, toutes les apostasies. Il y a une dizaine d’années, invitée d’une émission de télévision, elle avait subi sans ciller un portrait acide de Nicolas Bedos, dans lequel l’acteur la décrivait en adolescente rebelle avide de s’émanciper de la tutelle paternelle et de se faire enfin accepter un jour par la bonne société bien-pensante pour ne plus être la fille honnie du diable. Je ne sais pas si Nicolas Bedos savait lui-même à quel point il visait juste. Elle veut aujourd’hui couvrir cette revanche sur sa jeunesse des pans glorieux d’une stratégie politique fondée sur un cynisme machiavélien.
Cela explique aussi que Marine Le Pen ait mis tant d’énergie à reproduire contre moi ce qu’elle avait elle-même subi toute sa vie. Elle s’est opposée à moi comme le système s’était opposé à elle. Elle m’a dénoncé à la vindicte médiatique comme elle a été jetée en pâture depuis son adolescence. Elle a utilisé les méthodes de ses adversaires pour tenter de m’ostraciser. Elle a repris les mots de Caroline De Haas et des féministes les plus hargneuses pour démontrer ma prétendue misogynie et forcer ses équipes à m’attaquer avec la même virulence. Elle a même inventé, comme je l’ai déjà évoqué, la présence de nazis dans mon entourage, comme jadis les journaux de gauche exhumaient de véritables collabos autour de son paternel.
Pour se distinguer à toute force, elle a opposé, avec le soin des fervents du « pas d’amalgame », l’islam à l’islamisme, sans savoir – puisqu’elle n’a jamais ouvert un Coran et s’en vante ! – que ce qu’elle critique dans l’islamisme – inégalité des femmes, persécutions des homosexuels, haine des juifs et des chrétiens, idéologie politique adossée à une foi religieuse – est tout entier contenu dans les textes sacrés de l’islam. Elle a fait des selfies avec des femmes voilées, s’est appesantie sur la « souffrance » des jeunes Franco-Marocains et a déclaré que « l’immigration zéro n’était qu’un slogan ». Cette campagne fut sa grande revanche sur sa jeunesse et sur son père.
À l’automne 2021, j’imposais, au grand dam des médias et de la gauche, l’expression de Grand Remplacement. Ne pouvant plus nier la réalité de l’invasion migratoire, la gauche tenta une diversion sémantique en dénonçant dans le Grand Remplacement une théorie complotiste. Marine Le Pen, qui parlait elle-même de « remplacement d’une population par une autre » quelques années plus tôt, s’empressa de reprendre à son compte cette accusation infondée. Mais malgré tous ses efforts, elle ne parvint pas à endiguer le succès que je rencontrais avec l’utilisation décomplexée de ce terme où les Français retrouvaient massivement ce sentiment de dépossession qui les hantait depuis des années. Un sondage montrait que 67 % de nos concitoyens craignent le Grand Remplacement. La primaire LR tournait autour de ce seul thème, faisant la gloire inattendue d’un Éric Ciotti et privant d’espace le grand favori, Xavier Bertrand. Comme je l’ai déjà fait remarquer, même Jean-Luc Mélenchon acceptait le combat sur ce terrain-là, entonnant une ode à la « créolisation », concept fumeux du poète Édouard Glissant qui promet une chimérique coexistence des cultures.
La gauche, les médias et l’Élysée se désespéraient donc de voir la question identitaire s’imposer comme le sujet central de la présidentielle, son « courant profond », comme disait Philippe de Villiers. Une peur panique se répandait parmi les bien-pensants. C’était une révolution d’une portée inouïe. Seul Sarkozy en 2007, avec l’aide de Patrick Buisson, avait osé crever cet abcès de l’identité nationale, mais les journalistes avaient tous expliqué que la victoire sarkozyste avait été due à son fameux slogan « travailler plus pour gagner plus ».
En cet automne 2021, la gauche était perdue, vaincue, abattue. Heureusement pour elle, Marine Le Pen vint. Ne parvenant pas à me concurrencer sur la question identitaire, en dépit de références esquissées à l’automne au conflit de civilisations, et voyant avec inquiétude ses courbes de sondage fléchir au rythme où la mienne progressait, elle choisit de mettre le curseur de sa campagne sur le pouvoir d’achat. Comme un joueur chanceux mise ses derniers jetons sur un numéro dédaigné, et qui a le bonheur de voir la roulette s’immobiliser dessus, le retour de l’inflation, et la hausse du prix de l’énergie causée par la guerre en Ukraine, allaient remettre cette question au cœur des préoccupations quotidiennes des Français. Martelé sans relâche par les médias, le « pouvoir d’achat » devint la « préoccupation principale » des sondés.
Ce choix de Marine Le Pen est tout sauf une stratégie anecdotique et sans conséquence. L’hégémonie des questions économiques et sociales sur le débat politique implique une vision matérialiste de l’homme et du monde ; ce qui le définit est d’abord sa consommation, son épargne, son revenu, ses impôts. Ce qui prime, c’est l’ici et le maintenant, et surtout pas le passé et l’avenir. Les citoyens sont uniquement des consommateurs et des producteurs, et non des héritiers d’une histoire, d’une tradition. Depuis un siècle, la gauche socialiste a toujours réussi à imposer sa thématique sociale sauf quand, en période de guerre, le destin de la France est revenu au premier plan.
Marine Le Pen a parlé de social comme la gauche entendait qu’on en parlât. Elle a dit allocations, blocage des prix, suppression de TVA sur le prix de l’essence. Elle a dit retraite à soixante ans et rétablissement de l’impôt sur la fortune. Surtout, elle a permis à la gauche de refaire de la question sociale, du fameux pouvoir d’achat, le « courant profond » de la présidentielle. La gauche n’en attendait pas tant. Elle qui, tous candidats et partis confondus, ne parvenait pas à se faire entendre, lorsque la question identitaire et sécuritaire dominait les débats, a repris des couleurs. Marine Le Pen a sauvé la gauche. Le plus habile, Jean-Luc Mélenchon, tira les marrons du feu. Aspirant tous les suffrages de ses concurrents, il menaça même d’accéder au second tour, ce qui affola les électeurs de droite croyant encore à la fable d’une Marine Le Pen de droite et permit à cette dernière de bénéficier du fameux « vote utile » à mes dépens.
L’entre-deux tours allait encore accentuer la victoire idéologique de la gauche, quand les deux finalistes couraient après les électeurs de Mélenchon, leur faisant des risettes et des mamours. J’ai appelé à voter pour Marine Le Pen dès le 10 avril, malgré la déception et malgré les coups que nous avions pu nous porter. Elle a reçu le soutien de mes deux millions et demi d’électeurs, dont la majorité n’avait jamais voulu voter pour elle auparavant. Elle m’en a remercié en m’insultant et en courant après l’électorat de Jean-Luc Mélenchon qui la regardait avec dégoût.
Marine Le Pen exigeait que le thème d’ouverture du débat télévisé fût celui du pouvoir d’achat. J’ai raconté comment nous avions négocié âprement le premier sujet de ma rencontre d’octobre avec Mélenchon sur BFM : ce choix est éminemment politique. Marine Le Pen a attendu la dernière partie de soirée, vers vingt-trois heures, lorsque la plupart des téléspectateurs étaient partis se coucher, pour aborder les questions de l’immigration et du voile islamique. C’est elle qui, d’un air gêné, pria les journalistes d’écourter la conversation à ce sujet : « On ne va pas parler du voile pendant dix minutes ! » Elle ne leur fit pas la même requête en début de soirée, alors que l’échange à propos des questions économiques tournait pourtant à la leçon assénée par le professeur Macron.
Pendant le débat, j’observais sur mon écran les physionomies, les expressions, les regards. Jamais les visages des deux protagonistes n’avaient aussi bien résumé un débat présidentiel. Celui de Macron, mobile jusqu’à l’agitation, et tout son corps avec, le regard tour à tour scrutateur, ironique, interrogateur, moqueur, lassé, désespéré, accablé, les deux mains tenant sa mâchoire, de peur qu’elle ne se décroche d’ennui. Celui de Marine Le Pen, tendu jusqu’à la paralysie, le regard tour à tour soucieux, inquiet, affolé, terrorisé, suppliant, les « euh, euh… » scandant une récitation laborieuse.
Chacun des deux protagonistes regardait les journalistes, Macron pour se faire comprendre, Marine pour s’échapper. Les « Ah bon, madame Le Pen ? » succédaient aux « Aïe, aïe, aïe, madame Le Pen », et je songeais à ce numéro du grand acteur qu’est Philippe Caubère lorsqu’il joue successivement le professeur et l’élève pendant un oral du baccalauréat en Mai 68, le prof jouant au chat et à la souris avec un élève qui n’avait rien appris ou en tout cas rien retenu. Pourtant, Marine Le Pen n’était pas obligée d’aller – tenter d’aller – sur le terrain technocratique de son adversaire. Les plus anciens se souviennent du débat de 1995 qui avait vu de même Lionel Jospin et Jacques Chirac, tels deux combattants de sumo technocratique, s’immobiliser l’un l’autre dans un affrontement stérile et ennuyeux. Mais c’était de part et d’autre volontaire, chacun refusant la joute politique – Chirac parce qu’il avait cause gagnée et ne voulait pas braquer ses récents soutiens balladuriens ; Jospin parce qu’il savait sa victoire impossible et voulait seulement assurer sa domination sur son camp en vue des échéances futures. Rien de tel entre Macron et Le Pen.
Marine Le Pen a choisi délibérément d’aller sur le terrain technocratique où elle était plus faible que son adversaire (Jospin et Chirac étaient tous deux énarques) parce qu’elle refusait d’investir le terrain politique, où elle aurait pu pourtant attaquer le sortant sur son bilan, selon un classique du genre mis en œuvre avec maestria par Mitterrand face à Giscard, mais aussi – on l’oublie trop – par un Hollande déchaîné face à un Sarkozy médusé. Pendant toute la campagne, Marine se compara avantageusement au Mitterrand de 1981 : troisième candidature, débat de 1974 raté, revanche contre un Giscard auquel Macron ressemble à tant d’égards. La comparaison s’avéra usurpée : Mitterrand fut bien meilleur que sept ans auparavant, et surtout, il fut élu. C’est Macron lui-même qui planta les trop rares banderilles d’un débat ennuyeux, comme s’il voulait sortir de la léthargie dans laquelle son adversaire l’emportait. Marine Le Pen avait refusé le combat politique, de peur d’être écrasée une nouvelle fois. Elle l’avait dit, elle ne voulait plus du « bruit et de la fureur ». Mais alors, pourquoi ne pas déposer les armes qu’elle ne voulait plus utiliser et se retirer ?
Après une aussi décevante prestation, la candidate et son équipe ne trouvèrent qu’une seule parade : dénoncer l’arrogance du président. Marine Le Pen use souvent de cet argument de l’arrogance. Macron est arrogant, je suis arrogant, Mélenchon est arrogant. Cette posture victimaire est très efficace à une époque où l’on glorifie la victime au détriment du fort, où chacun se plaint, chouine, pleurniche sur son sort. Elle use de cet artifice de communication émotionnelle avec beaucoup d’habileté et de cynisme. Quand elle réunit ses partisans pour une réunion à Reims, Marine Le Pen achève son discours sans relief politique par un récit de son enfance qu’elle a déjà conté au mot près dans un livre paru il y a dix ans.
La « dédiabolisation » est le véritable fil rouge de la carrière politique de Marine Le Pen. Son père lui répétait souvent : « Je préfère être battu sur mes idées qu’élu sur celles de mes adversaires. » Mais quid, alors, d’être battu avec les idées des autres ?
Comme l’a montré l’affaire Fournas, ce député RN qui a crié en novembre dernier : « Qu’ils retournent en Afrique » à un de ses collègues de la Nupes qui évoquait le sort des migrants sur le bateau Ocean Viking, la « dédiabolisation » s’apparente au mythe de Sisyphe : sans cesse, la lourde pierre qu’on pousse vers le sommet en redescend, à la moindre altercation, au moindre « dérapage ». La diabolisation est aux mains de nos adversaires, et ils en font un usage souverain. Ils ont la machine médiatique à leur service : ils la mettent en branle d’un seul geste de la main, et le bombardement massif commence dès qu’ils le décident. Nos ennemis bien-pensants ne seront jamais rassasiés, car non seulement ils reprochent à Marine son nom, qu’elle ne pourra jamais effacer, mais ils nous font aussi grief, à nous qu’ils appellent l’« extrême droite », du cœur nucléaire de nos convictions, dont notre regard sur l’immigration est l’élément central. Tous ceux qui ne considèrent pas que « l’immigration est une chance pour la France » seront diabolisés et ostracisés. Pour obtenir son diplôme de dédiabolisation, il faudra que Marine Le Pen abandonne tout : l’interdiction du voile islamique, la fin du regroupement familial, la préférence nationale, etc. Mais peut-être y est-elle déjà prête…
De mon côté, je ne rends pas les armes et je mène le combat afin d’élargir cette fameuse fenêtre d’Overton, celle qui prépare, par les combats sémantiques d’aujourd’hui, les victoires culturelles de demain et les consécrations politiques d’après-demain. Cette fenêtre que la gauche sait ouvrir à deux battants comme personne, que ce soit pour la peine de mort, le droit à l’avortement, le mariage homosexuel, le multiculturalisme ou la théorie du genre, tous concepts honnis trente ans avant qu’ils n’entrent en majesté dans la loi, voire dans le « bloc de constitutionnalité ». Cette fenêtre d’Overton que Marine Le Pen s’est jusqu’ici obstinée à fermer, en tirant soigneusement rideaux et volets, au fur et à mesure que je m’efforçais de l’ouvrir. Elle ne s’est pas contentée de perdre avec nos idées. Elle a également entrepris de les combattre, donc de les faire reculer, de les diaboliser elle-même, de prétendre que ce que je propose n’est « pas républicain ». Cette bataille pour nos idées que Marine Le Pen s’acharne à perdre tandis que je mets toute mon énergie à la gagner.
Elle ne se soucie pas des idées ; à ses yeux, tous ceux qui aiment leur maniement ne sont que des idéologues. Elle habille des oripeaux du pragmatisme son mépris des concepts et de la culture. La gauche la laisse faire, la laisse venir, trop heureuse de ce renfort de choix. Elle vante même son habileté et chante ses louanges. Marine Le Pen ne s’aperçoit pas qu’elle paie cher des alliés infidèles et éphémères (ils se retournèrent contre elle dès que je ne fus plus là) et légitime ainsi le combat de nos adversaires communs.
Je préfère lutter pour prouver que nos idées ne sont pas diaboliques plutôt qu’abandonner nos idées pour prouver que je ne suis pas le diable. Depuis vingt ans, elle tente de se rendre acceptable en donnant des gages à la gauche. Depuis vingt ans, je mène le combat des idées en donnant des armes à la droite. Depuis vingt ans, elle promet de conquérir le pouvoir en vain. Depuis vingt ans, j’assume d’être contesté, traîné devant la justice, menacé de mort, pour amener, petit à petit, les Français à mes idées. Ce sont deux visions différentes du combat politique.
Mais prenons de la hauteur : le temps a passé. Chacun joue désormais sa partition. Chacun dans son couloir. Nous avons deux stratégies différentes. Ce n’est peut-être pas un mal pour l’intérêt du pays. Prions pour la France que l’une des deux réussisse.
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