Je n'ai pas dit mon dernier mot
Au plus près des Français
Cogolin, mai et juin 2022
Au plus près des Français
Le soleil brille, le ciel est d’un bleu sans nuages, le sable chaud ; les courageux prennent leur premier bain de mer. Nous sommes au début du mois de mai et les vacances semblent avoir débuté sur la plage de Cogolin.
Les apparences sont trompeuses. Je ne suis pas venu dans le Sud pour me reposer, mais pour mener une nouvelle campagne, à la fois très différente de la présidentielle et en même temps sa conclusion logique. J’ai choisi la 4 e circonscription du Var, une région magnifique qui ne se réduit ni à Saint-Tropez ni au chapelet de cités élégantes qui longent la côte méditerranéenne. Il y a, derrière la bande côtière, un arrière-pays sublime, mais plus âpre, plus pauvre, au bâti plus abîmé, à la population plus bigarrée. Cette circonscription de carte postale est le condensé d’une France plongée dans la mondialisation depuis plusieurs décennies, avec ses riches ostentatoires venus du monde entier, son économie reposant largement sur les services, ses salariés qui ont du mal à se loger, ses artisans qui ne trouvent plus d’employés à embaucher, ses déserts médicaux, ses feux de forêt, ses bandes de voyous, ses femmes voilées et ses burkinis.
On m’a légitimement demandé pourquoi je me retrouvais à Cogolin quelques semaines après l’élection présidentielle. La question s’est posée à moi : devais-je être candidat aux législatives ? La réponse n’était pas évidente. La politique n’est pas mon métier. La « tentation de Venise » (c’est-à-dire l’envie d’abandonner la politique, selon la fameuse expression d’Alain Juppé) m’a effleuré l’esprit. Quitter la politique pour revenir à l’écriture, abandonner le combat électoral pour retourner à la réflexion intellectuelle…
Même parmi ceux qui m’encouragent à demeurer en politique, certains, tel Gilbert Collard, me déconseillent de me présenter aux législatives : il faut me protéger, m’épargner le risque d’une nouvelle défaite, disent-ils, bienveillants. D’autres, au contraire, me signalent que l’abattement gagnerait alors les troupes de nos candidats aux législatives, qui auraient l’impression d’être envoyés au feu seuls, si les chefs du parti, et moi le premier, n’y allaient pas eux aussi. Cet argument touche l’admirateur de Napoléon que je suis depuis ma plus tendre enfance : dans la Grande Armée, les maréchaux sont à la pointe du combat et l’Empereur lui-même est au milieu de ses hommes, risquant à tout moment de prendre une balle ou un boulet de canon.
Une fois ma décision prise, le choix de la circonscription n’est pas tâche aisée. Je n’ai pas d’ancrage territorial, puisque je n’ai pas de carrière politique derrière moi. J’évalue sur une carte de France les bureaux où j’ai obtenu les meilleurs scores à la présidentielle, comme l’avaient fait avant moi Jean-Luc Mélenchon, pour choisir Marseille, ou Marine Le Pen, pour se présenter à Hénin-Beaumont. Malgré mes bons scores dans certains arrondissements de l’Ouest parisien, je préfère éviter la capitale : quitte à me présenter, autant faire une vraie campagne, loin de mes bases. Deux maires, solidement implantés, Jacques Bompard et Marc-Étienne Lansade, me pressent de venir chez eux, qui dans le Vaucluse, qui dans le Var. Chacun de mes deux amis est fort convaincant. Je finis par trancher pour le Var où le sortant est une députée macronienne : arracher une circonscription à l’adversaire me paraît un combat plus noble qu’une lutte fratricide à droite.
Je débarque un soir à Cogolin. Marc-Étienne Lansade m’accueille chaleureusement ; nous logeons chez lui. Avec Sarah et notre hôte, nous mettons au point notre stratégie : une campagne de terrain, car nous devons aller à la rencontre des Varois qui me connaissent sans me connaître. Marc-Étienne accepte d’être mon suppléant ; nous reconstituons à nous deux l’ancienne association député-maire, qui avait fait les beaux jours de la République, avant qu’une conception extrémiste et stupide du non-cumul des mandats ne la détruisît, pour le plus grand malheur des citoyens, qui n’ont plus de relais à Paris, et des débats parlementaires, bien souvent réduits à des joutes sans consistance entre politiciens hors sol.
Dès le lendemain matin, nous sommes à pied d’œuvre. La circonscription est vaste. Nous allons inlassablement avaler les kilomètres par milliers. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque matin, nous visitons un marché. Chacun a son style, son charme, ses couleurs, son ambiance, le chic élégant de la place des Lices à Saint-Tropez, le typique traditionnel à Grimaud, l’alimentaire à Vidauban. Je déguste les vins au Lavandou et tâte les belles étoffes à La Croix-Valmer. À Lorgues, le marché s’étire dans toute la ville, dont on n’arrive jamais à voir le bout. Je compare les fraises des producteurs locaux, je hume les légumes, je goûte les abricots. Je multiplie les selfies avec les jeunes et les moins jeunes, les marchands et les clients, les hommes et les femmes. Parfois, je retrouve un commerçant que j’ai croisé dans une autre ville. On plaisante, on prend de nos nouvelles, on se donne rendez-vous au prochain marché.
Je hèle les uns et moque les autres, je taquine et je ris : je me sens bien dans cette ambiance provençale. Les gens sont chaleureux, gouailleurs, affectueux, chambreurs, rarement méchants mais toujours exigeants ; ils ne sont pas prétentieux et n’ont pas encore chassé le « bon sens » de leurs parents ; ils n’ont pas été contaminés par les délires woke et le totalitarisme dénonciateur : les femmes sont des femmes, souvent magnifiques, les hommes sont des « Gloire de mon père ». Un parfum entêtant de Pagnol continue de flotter dans l’atmosphère.
Les pieds-noirs sont nombreux dans le Var. Ils viennent en masse vers moi, me tendent les bras, évoquent « le pays perdu » ; ils sont d’Oran ou de Constantine ; leur allure, leurs regards, leur voix, leurs intonations, leurs tournures de phrases me rappellent un vieil oncle ou ma grand-mère : j’ai dix ans et je suis rentré à la maison.
Parfois, ils ont connu ma mère enfant à Sétif, ou ils ont joué au rami avec mon père autour d’une anisette, dans un café, rue Myrha, à la Goutte-d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris. Leurs descriptions sont si précises que parfois l’émotion me submerge… Je cite souvent la phrase d’Auguste Comte : « Les morts gouvernent les vivants ». Je le constate une fois encore avec mes nouveaux amis pieds-noirs. Cela fait des années qu’ils ont compris ce qui se passe dans notre pays. Ils sont, à l’instar des chrétiens venus d’Orient ou du Liban, comme tous ceux qui ont dû fuir des contrées qui appartenaient à la civilisation arabo-musulmane : ils devinent l’avenir parce qu’ils ont la tête enfouie dans le passé ; leur passé est notre avenir. Comme moi, comme mon père et mon grand-père avant moi, ils ont vu le basculement de la ville de Toulon, les femmes voilées au Luc, les sorties bruyantes des mosquées à La Croix-Valmer, les agressions et les trafics à La Garde-Freinet.
Les comportements des uns et des autres, des jeunes en bande, des mères de famille, des vieux, l’agressivité, la violence qui gagne chaque jour davantage de terrain, et la séparation, inéluctable : « L’huile et le vinaigre ». Ils connaissent tous la célèbre formule du général de Gaulle même quand ils ne lui ont pas pardonné l’indépendance de l’Algérie. Ah ! l’Algérie ! Ils ne pensaient pas y retourner un jour sans prendre l’avion ou le bateau.
Un soir, lors d’une réunion publique, un homme chenu s’est levé, et a dit simplement : « J’ai déjà dû quitter une fois mon pays. Je ne pensais pas que je devrais le quitter une seconde fois. » Un murmure d’approbation a parcouru les rangs des spectateurs.
Ils n’ont que faire des chiffres trafiqués par les démographes ou des leçons de morale sur le « vivre-ensemble » des journalistes ou des politiques. Devant un phénomène historique de cette envergure, ils n’ont pas besoin de chiffres pour voir ce qu’ils voient, même s’ils ont bien saisi qu’on ferait tout pour les empêcher de dire ce qu’ils voyaient.
Pendant une trentaine d’années, cette 4e circonscription fut le fief du RPR Jean-Michel Couve, qui était aussi le maire de Saint-Tropez. Je n’ai pas de mal à comprendre pareille longévité : le cœur de ses habitants bat au rythme gaulliste, même chez ceux qui combattaient le Général. Cela s’explique aisément. Nos anciens professeurs de sciences politiques leur ont tout simplement parlé du bonapartisme : autoritaire, patriote, social, assimilationniste. Mais la grande transhumance du RPR chiraquien vers le centre, concrétisée il y a vingt ans par la création de l’UMP, devenue LR sous la férule sarkozyste, les a séparés : les uns se sont exilés au RN, les autres ont été aspirés, du fait de leur sociologie, par la macronie, les derniers sont restés dans la vieille maison.
Je peux d’ailleurs constater qu’à gauche, une évolution comparable a eu lieu. La « communauté musulmane » varoise a rejoint les enseignants de leurs enfants à LFI, tandis que beaucoup d’anciens électeurs communistes sont désormais fidèles au candidat du RN. Oui, fidélité est le mot cardinal : ils votaient déjà pour « Jean-Marie », répondent-ils, sans hésiter, lorsqu’on leur demande pourquoi ils choisissent le bulletin sur lequel ils retrouvent la flamme tricolore chère à leur cœur.
Mais j’ai trop peu l’occasion de leur poser la question ; je rencontre moins souvent cet électorat : il fréquente plutôt les supermarchés que les marchés, et on ne peut pas distribuer des tracts, encore moins échanger, dans les centres Leclerc, Carrefour, Auchan ou Lidl ; il ne vient guère aux réunions publiques. Sa religion est faite une fois pour toutes et ne changera pas. Parfois, je me demande si certains connaissent le nom du candidat RN. Je peux les comprendre : ils font un vote politique, d’étiquette, sans se soucier de la personnalité du candidat, comme les communistes naguère ou les premiers républicains. L’individu n’existe pas, le parti seul compte.
Un soir, à Lorgues, alors que nous tenions un café-débat, je me rendis compte que deux groupes s’étaient formés sans aucune consigne de notre part : à ma gauche, des électeurs de Marine Le Pen, à ma droite, d’anciens soutiens de François Fillon. Je songeais aux garçons et aux filles qui, dans les classes primaires, s’agrègent spontanément selon leur sexe, alors que la maîtresse les invite à la mixité.
Tout les distinguait : leur accent, leurs professions, leurs préoccupations. J’étais dans un livre de Bourdieu sur la reproduction sociale et culturelle. Deux femmes attirèrent mon attention : elles avaient toutes deux la cinquantaine et écrasaient de leur rayonnement leurs voisins respectifs. Du côté des anciens marinistes, la femme était blonde, un visage rond, des yeux bleus d’une grande beauté, et avait fermé son café plus tôt que de coutume pour assister à notre réunion ; la filloniste arborait un collier de perles sur une tenue stricte ; cette agrégée de lettres classiques était effarée par l’effondrement du niveau scolaire et approuvait mon plan pour l’école, qu’elle connaissait dans les moindres détails.
J’étais heureux d’avoir réuni sous mes yeux, dans le même café, ces deux électorats, ces deux sociologies : c’était la preuve que nous pouvions atteindre notre objectif stratégique, agréger les classes populaires à une bourgeoisie patriote autour d’un discours identitaire et civilisationnel. La conversation volait d’un coin à l’autre ; la patronne du café pestait contre les taxes, avec l’approbation du mari de l’agrégée de lettres, tandis que les diatribes de cette dernière contre le wokisme à l’école suscitaient l’enthousiasme des anciens électeurs du RN. Tous, quelle que soit leur famille politique, avaient des enfants, et n’avaient nulle envie de voir revenir leur fils de l’école, leur demandant s’il n’était pas une fille. Tous, quelle que soit leur famille politique, ne supportaient plus d’être dépossédés de leur pays, de voir les rues de leur ville envahies de kebabs et de femmes voilées. Tous, quelle que soit leur famille politique, craignaient que leur mère se fît arracher son sac ou son collier, leur fille violer, leur fils tuer pour un regard de travers.
On connaît la fin du match : la bataille se resserra entre les deux candidats d’« Ensemble » (LREM et affiliés), du RN et Reconquête. Comme pour la présidentielle, le mariniste et la macroniste s’étaient affrontés cinq ans plus tôt et ne souhaitaient rien d’autre que de rejouer le match retour. Comme pour la présidentielle, je tenais le rôle du trouble-fête dans ce duel-duo attendu. Et, comme pour la présidentielle, je ne parvins pas me qualifier pour le second tour. J’obtins 23 % des suffrages, alors que le candidat RN me dépassait d’une courte tête avec 24 %. Quinze jours plus tôt, le seul sondage Ifop avait donné un score exactement inversé : 24 % pour moi, 23 % pour le RN. Mais il n’avait pas été assez médiatisé pour déclencher un vote utile en ma faveur. Rien de personnel dans ce duel entre nous : un de nos amis communs m’a raconté que mon adversaire du jour – devenu député – avait traversé la France en voiture pour me faire dédicacer un de mes livres.
Jusqu’au bout de cette journée de dimanche, j’y avais cru. Tous les médias parisiens, descendus pour l’occasion, m’attendaient sur une charmante place, aux façades couleur pastel et aux arbres centenaires, de Cogolin. Je parvins finalement à prononcer le discours que j’avais rédigé quelques minutes plus tôt. Ma voix était blanche et mon regard embué.
On m’avait prévenu : la politique est cruelle et injuste. On ne m’avait pas menti. Dans les jours qui suivirent, j’épluchais avec mon équipe les fiches des résultats électoraux. Je tirais de mon examen deux leçons majeures. D’abord, la côte varoise m’avait plébiscité : de Saint-Raphaël à Cogolin, de Grimaud à La Croix-Valmer, jusqu’à Sainte-Maxime, mes scores s’échelonnaient entre 30 et 40 % des suffrages. À Saint-Tropez, j’obtenais 42 % des voix. C’est l’arrière-pays qui, avec ses territoires plus denses et plus populaires, avait renversé la vapeur au profit du candidat RN. Pourtant, même dans ces terres marinistes, j’améliorais de beaucoup mon nombre de voix par rapport à ce que j’avais obtenu lors de la présidentielle : mon « labourage de terrain » à Lorgues, Vidauban ou à La Garde-Freinet n’avait pas été vain.
Dans ma circonscription, le RN n’a pas progressé mais a conservé son socle : il avait déjà obtenu 24 % en 2017. Le score de la candidate macroniste s’est un peu effrité, mais elle n’a pas si mal résisté, passant en cinq ans de 32 à 28 %. De même pour la gauche qui retrouve ses chiffres habituels. La seule différence dans les deux scrutins se situe à droite de l’échiquier. En 2017, une candidate estampillée LR obtenait 17 % tandis qu’un dissident lui arrachait 6 points. En 2022, je parvenais à reconstituer sur mon nom l’ensemble du vote traditionnel LR : 23 %. La candidate désignée officiellement par LR, ne prenait que 4 points, peut-être ceux qu’avait dû abandonner la sortante macroniste.
Dans cette élection législative, le RN était resté le RN, les macronistes étaient restés macronistes, la gauche s’était rassemblée dans la Nupes. Seul LR n’était plus dans LR mais chez Reconquête. Le RPR avait ressuscité en Reconquête. C’était un constat implacable, une leçon irrécusable. C’est désormais une feuille de route indiscutable.
OceanofPDF.com