Je n'ai pas dit mon dernier mot
Une tournée littéraire pas comme les autres
Toulon, le 17 septembre 2021
Une tournée littéraire pas comme
les autres
« Ce n’est pas la première fois, vous savez. Ce n’est pas mon premier livre. Il y a toujours eu beaucoup de monde dans mes salles, en tout cas depuis Le Suicide français… » Je répète sans me lasser la même antienne aux journalistes qui me suivent. Ils insistent et je rajoute : « Mais non, ce n’est pas un meeting politique ! » ; ma tentative de banalisation ne convainc toutefois personne. Pas même moi. En vérité, lors de cette tournée littéraire, je ne retrouve rien de ce que j’ai connu précédemment.
Avant même que je me lance sur les routes de France, c’était l’ébullition. Mon nouveau livre, La France n’a pas dit son dernier mot, n’était pas encore sorti en librairie qu’il était déjà en tête des ventes sur Amazon et bientôt en rupture de stock. Dès sa sortie, les compteurs se sont affolés : 10 000, 20 000, 30 000, 100 000, 200 000 livres vendus, et ça continue… Chez Amazon, on reconnaissait qu’on n’avait jamais vu pareil phénomène depuis l’installation du géant américain sur le sol français, il y a quinze ans.
Mais il y a un prix à payer à ce succès. Le 13 septembre, je dois quitter CNews brutalement, contraint et forcé par une décision du CSA, alors que je ne suis même pas candidat. Je ne peux m’empêcher de penser que s’ils sanctionnent ainsi un journaliste pour des propos « politiques », 99 % des journalistes et éditorialistes français devraient être censurés pour leur discours gauchiste… Mais le CSA ne forge cette règle inédite que pour ma personne, obligeant mon employeur à déprogrammer mes interventions quotidiennes.
Le Figaro me demande également de me mettre en réserve, afin de clore la petite révolte de la rédaction, chauffée à blanc par des militants syndicalistes qui me détestent de longue date. Je me souviens pourtant qu’à mon entrée dans ce journal, vingt-cinq ans plus tôt, Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, député, membre éminent du RPR, trônait dans son bureau en soupente de la rue du Louvre : il était l’éditorialiste attitré du grand quotidien de la droite française…
Et puis mon éditeur depuis dix ans, Albin Michel, refuse de publier mon dernier ouvrage sous prétexte qu’il servirait de rampe de lancement à ma campagne présidentielle ; le même Albin Michel n’avait pas hésité pourtant à publier Le Totalitarisme islamique de François Fillon, en septembre 2016, à la veille des primaires de LR. Les temps changent, paraît-il…
Avec quelques amis réunis chez Sarah en cette mi-septembre, nous réfléchissons au nom à donner à la tournée de conférences qui va débuter. Avec mon départ forcé de CNews, du Figaro et d’Albin Michel, c’est une nouvelle page qui s’ouvre. Ma vie et mes habitudes sont totalement chamboulées. L’heure des choix a sonné… Ce sera « la Croisée des chemins ». Elle commencera les 17 et 18 septembre à Nice et Toulon, dans cette Provence que j’aime tant et qui me reverra souvent en 2022.
J’ai pris l’habitude, depuis des années, de partir dans toute la France à la rencontre de mes lecteurs pour leur présenter mon dernier ouvrage et le dédicacer. Mais cette fois, ma « tournée littéraire » prend bel et bien des allures de meeting politique, et même de concert de rock. On s’échauffe, on m’acclame, on scande sur l’air des lampions des « Zemmour président ! » Les journalistes regardent, ébahis. Ils diffusent sur leurs antennes des heures et des heures de conférences sans se lasser : les audiences suivent. Ils parlent de « véritable démonstration de force », évoquent les « foules impressionnantes » et la « ferveur époustouflante qu’on n’a plus revues depuis les salles de Sarkozy en 2007 ». Ils s’extasient devant le nombre de jeunes, comptent les livres vendus et font des calculs d’apothicaire sur mes ventes. Ils filment les files d’attente de plusieurs heures lors de mes dédicaces ; interrogent les participants, qui viennent de LR, du RN, de partout. Ils restent plantés derrière mon épaule lors des longues séances, parfois jusqu’à une heure du matin, épiant le moindre geste, traquant le moindre mot qui trahirait mon ambition présidentielle. Je ne leur lâche aucune confidence, mais l’ambiance est ambiguë.
Toulon est la première étape de ma tournée et les formes ont été respectées. Il y a un maître de cérémonie, le président d’une association locale, Jérôme Lévy, lequel pose les questions de fond que lui a inspirées la lecture de mon dernier livre, comme il le faisait trois ans plus tôt, dans cette même salle, pour mon précédent ouvrage. Il a pris soin de disposer sur l’estrade, derrière nos deux fauteuils, des panneaux géants présentant la photo d’autres écrivains invités au cours de la semaine, espérant que cela donnerait une coloration littéraire à la rencontre. Il rabroue sans ménagement les jeunes enthousiastes qui crient « Zemmour, président ! » Mais rien n’y fait. Plus de soixante journalistes sont présents ce soir-là, et leurs perches et leurs micros brisent l’ambiance feutrée de la conférence littéraire. Les panneaux installés par mon hôte ne peuvent pas lutter…
À la fin de la conférence, je m’assieds au bord de la scène pour répondre aux questions de la presse, cerné par d’innombrables caméras et micros tendus vers moi, comme les lances d’une armée d’antan. La photographie fera le tour des rédactions et la une de nombreux journaux français et européens.
Le lendemain, à Nice, il n’y a plus de présentateur et je suis seul sur scène. C’est une grande salle bondée, où jeunes et moins jeunes s’entassent, debout, assis par terre, collés à l’estrade. J’improvise un discours puis je réponds aux questions de la salle, dans un exercice sans filet que j’affectionne. Pour la première fois, Olivier Ubéda est à la manœuvre. Il a travaillé pour la campagne de Nicolas Sarkozy de 2007, mais on ne s’était alors pas rencontrés.
Il se présente comme un fabricant d’events. Il aime truffer ses phrases de mots en anglais, ce que je lui reproche sans méchanceté. C’est un petit bonhomme bondissant, sautillant, sur tennis blanches à ressorts. Il moque, gourmande, invective, houspille, dans un langage d’une verdeur truculente. Il va vite se révéler précieux par sa créativité, sa sensibilité artistique et son sens de la mise en scène spectaculaire. Ses events vont devenir les événements de la campagne présidentielle. C’est lui qui, lors de ce début de tournée, règle les points presse qui rythment chaque soirée.
Ce sera toujours le même rituel : conférence, échange avec la salle, réponses aux questions des journalistes, puis longue séance de dédicaces jusqu’à minuit, voire une heure ou deux heures du matin. Sarah et Olivier sont seuls, à cette époque, pour tout orchestrer ; Stanislas Rigault est là aussi. Il reste avec Sarah jusqu’à tard. Ils rient, ils s’amusent, ils recrutent aussi, partout en France. Ils rencontrent les futurs cadres, les futurs militants. Ils discutent avec les journalistes, épatés par le succès de ces soirées. « Mais ne me dites pas qu’il va dédicacer pour toute la file d’attente qui est là ? » leur demande chaque fois l’un d’entre eux. « Si, si, jusqu’au dernier ! » Les journalistes soupirent, dépités de voir leur dîner en province ainsi compromis, mais refusent de partir de peur d’en manquer la moindre miette. J’ai moi aussi l’impression que les files de lecteurs sont sans fin ; j’use les stylos que me tend Olivier Ubéda (qui en possède décidément tout un stock !) à force de signer les livres qu’on me présente.
Je n’imaginais pas un tel engouement, une telle émotion, un tel lien avec ceux qui ne sont encore que mes « lecteurs ». J’ai déjà connu les grands enthousiasmes populaires à la sortie de mes ouvrages ; mais, en quelques années, le climat a changé. Mes lecteurs étaient heureux d’être compris, et heureux d’avoir compris. Ils me disaient : « Vous dites exactement ce que je pense » ou « Quand j’ai lu votre livre, j’ai enfin compris ce que je pensais, mais que je n’arrivais pas, ou n’osais pas exprimer. » Ou encore : « Grâce à vous, j’ai compris ce qui nous était arrivé depuis trente ans. » Je remplissais alors le rôle que joue de tout temps l’écrivain, celui de mettre des idées sur des impressions, des analyses rationnelles sur des sentiments, des mots sur des maux.
J’ai senti que nous avions franchi une étape, eux et moi. On savait qu’on pensait la même chose, qu’on voyait la même chose, qu’on prophétisait la même chose. Après avoir parlé, après avoir écrit, après avoir diagnostiqué, il était temps d’agir. Il était même déjà bien tard. Ce sentiment d’urgence me sautait au visage et me conférait une mission et un rôle que je ne m’étais pas encore assignés, mais qu’on m’assignait petit à petit.
Nice, à une heure fort avancée de la soirée. C’est au tour d’une vieille dame aux cheveux blancs, qui se déplace avec lenteur, de m’apporter son exemplaire ; elle me le tend comme on jette une bouteille à la mer. Ce n’est pas seulement une dédicace qu’elle demande, mais un réconfort, une assurance, une certitude. Elle me serre le poignet et me fixe d’un regard bleu éploré, me murmurant dans un souffle : « Sauvez-nous ! » J’ai seulement le temps de la regarder d’un œil attendri et d’étreindre affectueusement son bras que, déjà, le suivant réclame, lui aussi, son dû.
Le rituel se poursuit ainsi pendant des heures. J’ai quelques secondes pour observer mes lecteurs, avant que la sécurité placée devant ma petite table ne les presse, comme dans la chanson de Jacques Brel : « Au suivant ! » Des hommes, des femmes, des jeunes, des moins jeunes, des costumes-cravates bien mis, des tee-shirts avec un « JOHNNY » inscrit en lettres énormes, des tatouages, des survêtements à capuche, des baskets, des fauteuils roulants, des familles nombreuses et des bandes de copains, des couples main dans la main ; des « je peux avoir une photo ? » et des « vous pouvez mettre la date d’aujourd’hui ? » Je m’amuse toujours autant chaque fois que je demande : « C’est pour qui ? », et qu’on me répond : « Pour moi ! » au lieu de me donner le prénom à dédicacer. Une journaliste du Nouvel Observateur, que j’avais connue à mes débuts dans le métier, vient me glisser à l’oreille qu’elle est « sidérée par la jeunesse de mon public ».
Les cadres supérieurs, les ouvriers, les médecins, les infirmières, les profs, les parents d’élèves, tout un peuple se presse pour m’encourager, me toucher, me happer le bras, me remercier, me dire : « Ne lâchez rien », « Ne nous abandonnez pas », pour me supplier de me présenter : « Je vous attendais depuis quarante ans »…
Cela commence à Toulon et à Nice. Puis, on ira à Lille, Nîmes, Béziers, Caen, Touques, Biarritz, Nantes, Charvieu-Chavagneux, Bordeaux, Sartène, Ajaccio ; on sillonnera la France chaque semaine, et peu importe le lieu, ce sera le même accueil, les mêmes mots, les mêmes cris, les mêmes suppliques. Le même jeu du chat et de la souris avec la presse, qui comprend comme moi, et comme les sondeurs, que ma candidature devient de plus en plus naturelle, inéluctable, qu’elle est attendue, espérée. Imposée.
OceanofPDF.com