Je n'ai pas dit mon dernier mot
La cravate
Paris, le 5 septembre 2021
La cravate
Je noue mon nœud de cravate devant la glace. Je recommence plusieurs fois. Mon geste n’est pas naturel, mais hésitant, heurté, malhabile. Je m’agace, je m’exaspère.
J’appartiens à cette génération qui a peu à peu abandonné la cravate, symbole de l’ordre ancien, hiérarchisé et compassé. Pendant ma jeunesse, dans les années 1970, on arborait sous nos cheveux longs tombant sur la nuque des chemises à grand col ouvert dit « pelle à tarte » et des pantalons moulants « pattes d’éléphant ». Nos tenues ne brillaient guère par leur élégance mais nous donnaient un air rebelle à la « société bourgeoise » de nos parents, même quand, comme les miens, ils venaient d’un milieu populaire : c’était, comme le chantait Brel avec une ironie grinçante, « le conflit des générations ».
C’est mon père qui m’apprit à nouer mes nœuds de cravate, lorsque je dus me soumettre à ce rituel pour passer les épreuves orales de Sciences-Po puis de l’ENA. « Une cravate bien nouée est le premier pas sérieux dans la vie », disait Oscar Wilde.
Mon père me fournit alors un modèle, que je crus longtemps unique et indépassable, de double nœud large et épais. Je ne savais pas alors qu’on l’appelait « Windsor ». J’ignorais également qu’il s’adaptait mieux à certains cols de chemise. Je ne me souciais guère de la différence entre cols italien, anglais ou français : entre l’Angleterre, la France ou l’Italie, je faisais mieux la distinction des types de jeux au football ou des systèmes politiques que des styles vestimentaires.
Mon apparence ne m’importait guère, et mon œil tardait à être formé. Je désaccordais les couleurs et les tissus avec un mauvais goût indéniable. Je ne regarde jamais sans honte les innombrables images télévisées qui me montrent habillé tel l’as de pique ! Mon attrait pour les couleurs vives – rouge, orange, jaune – me faisait souvent ressembler à un lumignon. J’en conviens humblement : je n’ai point l’âme d’un dandy.
Cette campagne présidentielle allait contrarier mes habitudes négligentes. Je découvrais que, dans mon équipe rapprochée, les jeunes gens se désolaient de ma désinvolture. Eux, si respectueux à l’accoutumée, osaient l’insolence dès qu’on entrait sur le terrain vestimentaire.
Dès le mois de septembre, ils me conduisirent avec une insistance rigolarde, mais impérieuse, dans des boutiques dont je dois avouer que j’ignorais l’existence auparavant : en quelques jours, costumes, chemises, souliers, manteaux, je fus rhabillé de la tête aux pieds à mes propres frais, évidemment, en un style à la fois sobre et élégant qui fit l’unanimité chez toutes les générations, y compris chez mes enfants, d’habitude fort railleurs de mon « look ». J’entendais partout que ces nouveaux costumes participaient de la fameuse « stature », sur laquelle je reviendrai.
On sait depuis longtemps que l’habit fait le moine et que le « corps du roi » fait le monarque. Je n’ignorais pas que Louis XIV n’aurait pas été le Roi-Soleil sans sa perruque et le faste de ses tenues, et que Napoléon ne serait pas resté dans le cœur de ses soldats sans son tricorne et sa vareuse austère de « Petit Caporal ». Lorsque de Gaulle appelle à la résistance au putsch des généraux, il revêt son uniforme de général pour passer à la télévision. J’avais compris aussi que le vêtement était, sur tous les continents et à toutes les époques, un symbole politique majeur. Lorsque le Japon s’ouvrit au monde, sous la pression des canonnières anglo-américaines, et entama, dans les années 1860, ce qu’on a appelé l’ère Meiji, l’empereur troqua son munificent habit traditionnel pour un smoking sombre coupé chez les meilleurs tailleurs de Savile Row.
Ce genre de considérations historiques distrait mon esprit tandis que je peine devant le miroir. Ma jeune garde est obsédée par mon nœud de cravate – ils font une « fixette », disent-ils. Ils le trouvent tout à la fois trop gros et trop lâche ; Julien, Jonathan, Matthieu, Olivier… chacun vient à son tour me le resserrer avec des gestes secs et précis.
Au bout de quelques semaines, lassés de devoir intervenir avant chaque émission ou chaque meeting pour arranger ma cravate, ils finissent par m’imposer une nouvelle façon de former mon nœud, qu’ils jugent plus simple et moins volumineux ; les avis divergent entre eux pour savoir si c’est un nœud italien, anglais ou demi-Windsor.
Je mettrai des semaines à m’approprier cette nouvelle manière de me vêtir ; à proscrire les chemises de couleur, mis à part le bleu. Couleur dont j’apprendrai d’ailleurs à distinguer les nuances pour mes cravates, alors que j’affectionnais jusqu’alors le vert écolo et le rouge gauchiste, qu’on me prie de ranger au placard. Je contemplerai souvent avec envie Jean-Luc Mélenchon ou Donald Trump, qui arborent des cravates écarlates : tout le monde n’a pas la chance d’être de gauche ou président américain.
La fameuse « mue » présidentielle dont les journalistes me rebattent les oreilles est, paraît-il, à ce prix : je ne suis plus un journaliste, un « polémiste », comme ils disent. La cravate en est le symbole ultime. Je dois rentrer dans le moule pour devenir présidentiable. Mais où s’arrête ce formatage que tous veulent m’imposer, parfois même sans s’en rendre compte ? Aux vêtements, aux nœuds de cravate seulement ? Si, comme je l’ai dit, l’habit est le reflet des évolutions politiques, sinon historiques, ce moule englobe-t-il les propos, les idées, les convictions ? La forme, mais aussi le fond ?
On me reprochera d’être trop sincère, trop naturel, pas assez « démago ». Les Français sont ambivalents : ils plébiscitent le parler-vrai, mais quand un homme rejette la langue de bois, ils y voient de la brutalité. Mon équipe et mes partisans eux-mêmes me supplieront de ne pas répondre aux questions oiseuses des journalistes, d’adopter la célèbre réplique de Georges Marchais à Jean-Pierre Elkabbach : « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses. »
Ils n’avaient pas forcément tort et vous avez été nombreux, vous me l’avez dit ou écrit, à regretter aussi que je me prête si mal au cruel jeu médiatique du « ni oui ni non ». Cela fait trente ans que je dis oui lorsque je pense oui, et non lorsque je pense non. Je n’ai donc pas cessé de m’interroger sur la limite des concessions que je devais accepter pour sortir vainqueur sans me renier.
Ce sera l’une des questions majeures et lancinantes de cette campagne électorale. Une question tout entière contenue dans un nœud de cravate : jusqu’où le serrer ?
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