LA Montagne Magique - Tome 1
Danse Macabre
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
– 465 – marchés de gros de Paris et de Berlin, et pour l’approvisionnement de la Russie. Car il était commerçant et son intérêt était orienté dans ce sens, pour autant qu’il vivait encore. Son père, le fabricant de Cobourg, l’avait pour le former, envoyé en Angleterre, – ainsi chuchotait-il, – et c’est là qu’il était tombé malade. Mais on avait considéré sa fièvre comme une typhoïde et on l’avait traité en conséquence c’est-à-dire qu’on l’avait mis au régime des soupes à l’eau, ce qui l’avait affaibli à ce point. Arrivé ici, on lui avait permis de manger et il l’avait fait : à la sueur de son front, il avait mangé au lit et s’était efforcé de se nourrir. Malheureusement il était trop tard. Son intestin, hélas, était atteint, et l’on avait beau lui envoyer de chez lui de la langue et de l’anguille fumée, il ne supportait plus rien. À présent, son père venait de partir de Cobourg, appelé par une dépêche de Behrens, car on allait tenter une intervention décisive, la section des côtes ; on voulait du moins la tenter bien que les chances fussent infimes. Rotbein chuchota des choses fort raisonnables sur ce sujet et envisagea également la question de l’opération sous son aspect commercial : tant qu’il vivrait, il considérerait les choses sous cet angle. Le prix de revient, chuchota-t-il, y compris l’anesthésie de la moelle épinière, s’élevait à mille francs, car il s’agissait en somme d’enlever presque tout le thorax, sept à huit côtes, et il s’agissait tout au plus de savoir si ce serait là un placement relativement lucratif. Behrens l’y encourageait, mais son intérêt à la chose était certain tandis que le sien à lui semblait douteux, et que l’on ne pouvait pas savoir s’il ne vaudrait pas mieux mourir tranquillement avec toutes ses côtes.
Il était difficile de le conseiller. Les cousins estimèrent que dans l’établissement de ce devis, il y avait lieu de tenir compte de l’exceptionnelle habileté de chirurgien du conseiller. On s’accorda à estimer que l’opinion du vieux Rotbein, qui était en route, entraînerait la décision. Lorsqu’ils prirent congé, le jeune Fritz pleura de nouveau un peu, et bien que ce ne fût que par faiblesse, les larmes qu’il versa formaient un singulier contraste
– 466 – avec la sèche objectivité de sa manière de penser et de parler. Il pria ces messieurs de bien vouloir renouveler leur visite, et ils le promirent avec empressement, mais n’en trouvèrent plus le temps. Car, comme le fabricant de poupées était arrivé le soir, on avait tenté l’opération le lendemain matin, après quoi le jeune Fritz n’avait plus été en état de recevoir. Et deux jours plus tard, Hans Castorp vit, en passant avec Joachim, que l’on rangeait la chambre de Rotbein. Sœur Alfreda avait déjà quitté le Berghof, parce qu’on l’avait dépêchée d’urgence dans un autre établissement vers un autre moribond, et, en soupirant, le cordon de son pince-nez derrière l’oreille, elle s’était rendue auprès de lui, puisque telle était la seule perspective qui s’ouvrait à elle.
Une chambre « abandonnée », une chambre devenue libre, où l’on désinfectait, la double porte grande ouverte et les meubles entassés les uns sur les autres, comme on la voyait lorsque, se rendant dans la salle à manger ou sortant, on passait auprès de l’une d’elles, était un spectacle significatif, mais si familier qu’il ne frappait presque plus l’imagination, surtout lorsqu’on avait soi-même, en son temps, pris possession d’une chambre, devenue « libre » dans les mêmes conditions, qui avait été désinfectée, et où l’on s’était ensuite senti chez soi. Parfois, on savait qui avait occupé ce numéro, ce qui donnait malgré tout à penser. Il en fut ainsi ce jour-là, et il en fut de même huit jours plus tard lorsque Hans Castorp, en passant, vit la chambre de la petite Gerngross dans le même état. Dans ce dernier cas, il tarda à saisir le sens de l’activité qui régnait là-dedans. Il s’arrêta, songeur et interdit, lorsque le docteur Behrens passa par hasard.
– Je reste ici à regarder, dit Hans Castorp. Bonjour, docteur. La petite Leila…
– Oui…, répondit Behrens, et il haussa les épaules. Après un silence, qui donna à ce geste tout son effet, il ajouta :
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– Vous vous êtes encore dépêché de lui faire la cour très gentiment avant la clôture. Ça me plaît chez vous que vous vous intéressiez un peu à mes petits pinsons poitrinaires dans leurs cages, vous qui êtes relativement valide. C’est un joli trait de votre caractère. Non, non, ne vous en défendez pas, c’est un trait tout à fait sympathique. Voulez-vous qu’à l’occasion je vous introduise chez quelques autres ? J’ai encore toute sorte de merles sur leurs perchoirs, si cela vous intéresse. Tenez, en ce moment, je vais précisément faire un saut chez ma « trop pleine ». M’accompagnez-vous ? Je vous présente tout simplement comme un compagnon d’infortune compatissant.
Hans Castorp dit que le conseiller était allé au-devant de son désir et qu’il lui avait proposé exactement ce dont il allait le prier. C’est avec reconnaissance qu’il usait de la permission et qu’il se joignait au docteur. Mais qui était-ce donc, la « trop pleine », et comment fallait-il entendre ce sobriquet ?
– À la lettre, dit le conseiller. D’une manière textuelle et sans métaphore. Demandez-lui de vous le raconter elle-même.
En quelques pas ils se trouvèrent devant la chambre de la « trop pleine », le conseiller entra par la double porte en engageant son compagnon à attendre. Un rire et des paroles, oppressées par un souffle court, mais clairs et joyeux, retentirent à l’entrée de Behrens dans la chambre, puis furent interceptés par la porte. Mais lorsque le visiteur compatissant entra quelques minutes plus tard à son tour dans la pièce, le rire résonna de nouveau et Behrens présenta Hans Castorp à la jeune femme blonde aux yeux bleus, qui, de son lit, le regardait avec curiosité. Un coussin dans le dos, elle était à moitié assise, très agitée, et riait sans cesse d’un rire perlé, très aigu et argentin, haletante, mais excitée et chatouillée, semblait-il, par cette gêne respiratoire. Elle rit également des termes en lesquels le conseiller présenta le visiteur, cria plusieurs fois au docteur :
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« Au revoir, merci beaucoup, et à bientôt », lorsqu’il s’en fut, en lui faisant des signes de la main, poussa un soupir vibrant, rit d’un rire argentin, appuya les mains contre sa poitrine agitée sous la chemise de batiste, et ne réussit pas à tenir ses jambes tranquilles. Elle s’appelait Mme Zimmermann.
Hans Castorp la connaissait vaguement de vue. Elle avait été assise pendant quelques semaines à la table de Mme Salomon et du collégien vorace, et avait toujours beaucoup ri. Puis, elle avait disparu, sans que le jeune homme se fût autrement soucié d’elle. Elle devait être partie, avait-il supposé, pour autant qu’il s’était fait une opinion sur sa disparition. Et voici qu’il la trouvait ici, sous ce nom de « la trop pleine » dont il attendait l’explication.
– Ah, ah, ah, pétillait-elle, chatouillée, la poitrine agitée. Un homme terriblement drôle, ce Behrens, fabuleusement drôle et amusant, à vous rendre bossue et malade de rire. Asseyez-vous donc, Monsieur Kasten, Monsieur Carsten, ou comment vous appelez-vous donc ? Vous avez un si drôle de nom, ah, ah, hi, hi, excusez-moi ! asseyez-vous sur cette chaise, à mes pieds, mais permettez-moi de gigoter, je ne puis… ah… ah ! soupira-t-elle, la bouche ouverte, puis pétilla de nouveau. Je ne peux pas faire autrement.
Elle était presque jolie, avait des traits nets, un peu trop marqués, mais agréables, et un petit menton double. Mais ses lèvres étaient bleuâtres, et la pointe du nez avait la même teinte, sans doute parce qu’elle manquait d’air. Ses mains, qui étaient d’une maigreur lymphatique et que les manchettes de dentelle de la chemise de nuit mettaient en valeur, étaient aussi incapables de se tenir tranquilles que les pieds. Elle avait un cou de jeune fille, avec des salières au-dessus des clavicules tendres, et la gorge, sous le linon, agitée par le rire et la gêne respiratoire, d’un mouvement irrégulier, court et ahanant, semblait frêle et jeune, Hans Castorp décida d’envoyer, ou
– 469 – d’apporter, à elle aussi, de belles fleurs, vaporisées, parfumées, et provenant des horticulteurs-exportateurs de Nice et de Cannes. Avec un peu d’inquiétude, il se joignait à la gaîté agitée et oppressée de Mme Zimmermann.
– Et vous rendez visite aux grands fiévreux : demanda-t-elle ? Comme c’est amusant et aimable à vous, ha, ha, ha, ha ! Figurez-vous que je ne suis pas du tout une grande malade, c’est-à-dire qu’en somme je ne l’étais pas du tout, encore dernièrement, pas le moins du monde… Jusqu’à ce que, récemment, cette histoire… Écoutez donc si ce n’est pas ce que vous aurez rencontré de plus drôle dans votre vie…
Et, cherchant son souffle, parmi des tirilis et des trilles, elle raconta ce qui lui était arrivé.
Un peu malade, elle était montée ici – assez malade malgré tout (sinon, elle ne serait pas montée), peut-être même pas tout à fait légèrement atteinte, mais enfin plutôt légèrement que gravement. Le pneumothorax, cette conquête encore récente de la technique chirurgicale qui avait connu un succès si rapide, avait, dans son cas à elle, fait brillamment ses preuves. L’intervention avait pleinement réussi, l’état de Mme Zimmermann avait fait les progrès les plus réconfortants ; son mari – car elle était mariée, encore que sans enfants – pouvait compter sur son retour dans deux ou trois mois. C’est lors que, pour s’amuser, elle fit une excursion à Zurich, il n’y avait pas d’autre raison à ce voyage que le désir de s’amuser. Et elle s’y était en effet amusée de tout son cœur, mais elle s’était aperçue qu’elle allait avoir besoin de se faire regonfler, et elle avait chargé de ce soin un médecin de là-bas. Un jeune homme charmant, et si drôle, hahaha ! hahaha ! mais qu’était-il arrivé ? Il l’avait trop gonflée ? Il n’y avait pas d’autre terme, ce mot disait tout. Plein de bonnes intentions, sans doute ne s’y entendait-il pas très bien, bref : trop pleine, c’est-à-dire avec des battements de cœur et de l’oppression, – ha, hihihi – elle était
– 470 – arrivée ici et avait été aussitôt fourrée au lit par Behrens, qui avait juré et tempêté. Car à présent elle était gravement malade – non pas précisément grande fiévreuse, mais gâchée, bousillée, – hahaha ; mais quelle figure, quelle drôle de figure faisait-il donc ? Et tout en la désignant du doigt, elle riait si fort de la figure de Hans Castorp que son front, à lui aussi, commença de bleuir. Mais le plus drôle, dit-elle, était Behrens, avec sa fureur et sa grossièreté. D’avance elle en avait ri lorsqu’elle s’était rendu compte qu’elle était trop pleine. « Vous êtes en danger de mort absolu », avait-il tempêté sans égards ni ménagements aucuns. Quels ours ! Hahaha, hihihi. Excusez-moi.
On pouvait se demander ce qui dans la déclaration du conseiller la faisait rire, d’un rire aussi perlé ; si ce n’était que sa « grossièreté » et parce qu’elle n’y croyait pas, ou quoiqu’elle y crût, – et sans doute y croyait-elle – ou si elle trouvait terriblement comique la chose elle-même, c’est-à-dire le danger de mort qu’elle courait. Hans Castorp avait l’impression que c’était cette dernière supposition qui était exacte, et que vraiment elle ne poussait des trilles, gazouillait et pétillait que par une légèreté puérile et dans l’inconscience de sa cervelle d’oiseau ; et il l’en blâmait. Néanmoins, il lui envoya des fleurs, mais ne revit pas davantage la rieuse Mme Zimmermann. Car, après que quelques jours encore elle eût été soutenue par l’oxygène, elle était bel et bien morte dans les bras de son mari, appelé par télégramme ; elle avait été une oie in-folio, ajouta le conseiller de qui Hans Castorp tint cette nouvelle.
Mais auparavant déjà l’esprit entreprenant et compatissant de Hans Castorp avait noué, à l’aide du conseiller et du personnel d’infirmières, de nouvelles relations avec les grands malades de la maison ; et il fallut que Joachim l’accompagnât. Hans Castorp l’emmena chez le fils de « Tous les deux », le second qui restait encore, après que l’on eût depuis longtemps nettoyé et désinfecté avec du H2CO la chambre de l’autre. Puis, ils allèrent chez Teddy, le jeune garçon arrivé récemment, parce
– 471 – que son cas avait été trop grave pour l’internat du Fredericianum, où il avait d’abord séjourné. Ensuite, chez un employé d’une compagnie d’assurance germano-russe, Antoine Carlovitch Ferge, martyr résigné et doux. Enfin, chez l’infortunée et cependant si coquette Mme de Mallinckrodt, qui elle aussi, reçut des fleurs, à l’instar des précédents, et à laquelle on donna même plusieurs fois sa bouillie en présence de Hans Castorp et de Joachim… Ils finirent par se faire une réputation de Samaritains et de frères de charité. Aussi Settembrini aborda-t-il un jour Hans Castorp en ces termes :
– Sapristi, ingénieur, j’entends dire des choses bizarres de votre conduite. Vous vous seriez voué à la charité ? Vous tentez de vous justifier par de bonnes œuvres ?
– Cela ne vaut pas la peine d’en parler, Monsieur Settembrini. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Mon cousin et moi…
– Mais laissez donc votre cousin de côté ! C’est à vous que nous avons affaire, quand même on parle de vous deux, voilà qui est sûr. Le lieutenant est une nature respectable, mais simple et dont l’esprit ne court aucun risque qui puisse inquiéter l’éducateur. Vous ne me ferez pas accroire que c’est lui qui dirige vos expéditions. Le plus marquant des deux, mais aussi celui qui court le plus grand danger, c’est vous. Vous êtes, si je puis ainsi m’exprimer, un enfant gâté de la vie, il faut s’occuper de vous. D’ailleurs, vous m’avez permis de m’occuper de vous.
– Certainement, Monsieur Settembrini, je l’ai permis, une fois pour toutes. C’est tout à fait aimable à vous. Un « enfant gâté de la vie » est bien dit. Ah, ces écrivains, tout ce qu’ils peuvent inventer ! Je ne sais pas trop si je peux être fier de ce titre, mais c’est joliment tourné, il faut en convenir. Eh bien, voilà : je m’occupe un peu des « enfants de la mort », c’est là
– 472 – sans doute ce que vous voulez dire. Je m’intéresse ci et là, tout à fait accessoirement, sans que la cure de repos puisse en souffrir, aux grands malades, aux plus sérieux, comprenez-vous, à ceux qui ne sont pas ici pour leur plaisir, ceux qui ne tournent pas mal, mais qui s’en vont mourants.
– Mais il est écrit : « Laissez les morts enterrer leurs morts », dit l’Italien.
Hans Castorp leva les bras et exprima par son jeu de physionomie que bien des choses étaient écrites, de sorte qu’il était difficile de discerner les meilleures et de s’en inspirer. Bien entendu, le joueur d’orgue de Barbarie avait mis en avant un argument gênant, c’était à prévoir. Mais encore que Hans Castorp fût toujours disposé à lui prêter l’oreille, à trouver bon de l’écouter sous toutes réserves et sans engagement, et de subir à titre d’essai cette influence éducatrice, il était bien loin de songer à renoncer le moins du monde, pour l’amour de conceptions pédagogiques, à des entreprises qui, malgré la mère Gerngross et sa façon de parler du « gentil petit flirt », malgré la sécheresse du pauvre Rotbein et le sot tirili de la « trop pleine », lui paraissaient encore, et d’une façon indéterminée, profitables et d’une portée considérable.
Le fils Tous-les-Deux s’appelait Lauro. Il avait reçu des fleurs, des violettes de Nice au parfum de terre, « de la part de deux compagnons de souffrances compatissants, avec leurs meilleurs vœux de guérison », et comme l’anonymat était devenu de pure forme, et que tout le monde savait de qui provenaient ces présents, Mme Tous-les-deux elle-même, la mère mexicaine pâle et vêtue de noir, aborda les cousins lorsqu’elle les rencontra dans le corridor, les remercia et les invita par des paroles rauques, mais surtout par une mimique attristée, à recevoir en personne les remerciements de son fils, de son seul et dernier fils qui allait mourir aussi. Ce qui eut lieu incontinent. Lauro se trouva être un jeune homme d’une
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étonnante beauté, avec des yeux ardents, un nez aquilin dont les narines palpitaient, et des lèvres admirables au-dessus desquelles pointait une petite moustache noire, mais il prit un tel air de vantardise dramatique que les visiteurs, Hans Castorp non moins que Joachim Ziemssen, furent heureux lorsque la porte de la chambre du malade se referma derrière eux. Car, tandis que Mme Tous-les-deux, dans son châle de cachemire, le voile noir noué sous le menton, des rides transversales sur son front étroit tout plissé, avec d’énormes poches sous ses yeux noirs de jais, les jambes arquées, allait et venait dans la pièce, laissait tomber avec affliction un des coins de sa grande bouche et s’approchait de temps à autre des jeunes gens assis au bord du lit, pour répéter sa tragique sentence de perroquet : « Tous les dé, vous comprenez, Messiés ? Premièrement l’un, et maintenant l’autre », le beau Lauro, se livrait, également en français, à des discours rauques et râlants d’une insupportable présomption dont le sens était qu’il comptait mourir « comme héros, à l’espagnole » ainsi qu’avait dit son frère, « de même que son fier jeune frère Fernando » qui, lui aussi, était mort comme un héros espagnol ; il gesticulait, ouvrait sa chemise pour tendre aux coups de la mort sa poitrine jaune, et continua à se conduire de la sorte jusqu’à ce qu’un accès de toux, qui fit monter à ses lèvres une mince écume rose, étouffât ses rodomontades et décidât les cousins à s’éloigner sur la pointe des pieds.
Ils ne s’entretinrent pas de la visite chez Lauro et même dans leur for intérieur ils s’abstinrent de juger son attitude. Tous deux se trouvèrent plus à leur aise chez Antoine Carlovitch Ferge, de Pétersbourg, qui, avec sa grande moustache joviale, et l’expression également joviale de sa pomme d’Adam saillante, gisait sur son lit et se remettait lentement et difficilement de la tentative que l’on avait faite de lui appliquer le pneumothorax, ce qui, à un cheveu près, avait failli lui coûter la vie. Il avait en effet ressenti un choc violent, le choc à la plèvre, connu comme incident de cette intervention chirurgicale à la mode du jour.
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Mais chez lui ce choc s’était produit sous la forme exceptionnellement dangereuse d’un évanouissement complet et d’une syncope des plus inquiétantes, en un mot il s’était produit avec une telle force que l’on avait dû interrompre et ajourner provisoirement l’opération.
Les bons yeux gris de M. Ferge se dilataient et son visage blêmissait chaque fois qu’il parlait de cet événement qui devait avoir été effroyable pour lui. « Sans anesthésique, Messieurs ! Bon, nous autres, nous ne supportons pas cela, c’est contre-indiqué dans notre cas, on le comprend et, en homme raisonnable, on se résigne à son sort. Mais l’anesthésie locale ne pénètre pas très profondément, Messieurs, il n’y a guère que la surface de la chair qu’elle engourdit, on sent que l’on vous ouvre, il est vrai que l’on se sent seulement pincer et triturer. Je suis couché, la tête couverte, pour que je ne voie rien, et l’assistant me tient à droite, l’infirmière en chef, à gauche. C’est comme si l’on me pressait et me pinçait, c’est la chair que l’on ouvre et que l’on replie à l’aide de pinces. Mais voici que j’entends le docteur Behrens dire : « Bon ! » et à cet instant, Messieurs, il commence à palper la plèvre avec un instrument sans pointe – il faut qu’il soit épointé pour que l’on ne transperce pas trop tôt – à tâtons il cherche le bon endroit où il pourra percer un trou et introduire le gaz, et tandis qu’il fait cela, tandis qu’il promène son instrument le long de ma plèvre, Messieurs, Messieurs, c’en fut fait de moi, c’était fini, il m’arrivait quelque chose d’absolument indescriptible. La plèvre, Messieurs, il ne faut pas la toucher, elle ne veut et ne peut en aucune façon être touchée, elle est tabou, elle est protégée par la chair, isolée et inabordable, une fois pour toutes. Et voici qu’il l’avait dénudée et qu’il la palpait. Messieurs, je me trouvai mal. Effrayant, effrayant, Messieurs ! Jamais je n’aurais cru qu’on pouvait ressentir une impression aussi effroyable et aussi misérablement abjecte sur terre et ailleurs qu’en enfer ! Je tombai en syncope, en trois syncopes à la fois, une verte, une brune et une violette. De plus, cela puait, cette syncope, le choc
– 475 – se portait sur mon odorat, Messieurs, cela sentait follement l’hydrogène sulfuré, comme cela doit sentir en enfer, et en même temps je m’entendais rire tout en tournant de l’œil, mais pas comme un homme rit, non, c’était l’éclat de rire le plus inconvenant et le plus odieux que j’aie jamais entendu de ma vie, car de se laisser ainsi palper la plèvre, Messieurs, c’est comme si l’on vous chatouillait de la manière la plus infâme, la plus exagérée et la plus inhumaine, c’est cela et pas autre chose que cette damnée honte et torture, et voilà ce qu’est le choc à la plèvre, que le bon Dieu veuille vous épargner !
Souvent, et toujours livide de terreur, Antoine Carlovitch Ferge revint sur cette « saloperie » d’opération et il ne laissait pas d’appréhender son renouvellement. D’ailleurs, dès les premiers mots, il s’était montré un homme simple, à qui toutes les choses « élevées » étaient étrangères et à l’égard de qui il ne fallait avoir de prétentions d’ordre intellectuel ou sentimental d’aucune sorte, ainsi que lui-même n’avait à l’endroit des autres aucune exigence pareille. Ceci admis, il parlait par ailleurs d’une façon assez intéressante de sa vie passée, à laquelle la maladie l’avait arraché, de la vie d’un représentant au service d’une compagnie d’assurances contre l’incendie. De Pétersbourg, il avait entrepris de longues randonnées à travers la Russie, dans tous les sens, il avait visité les usines assurées et son rôle avait été d’enquêter sur les maisons qui étaient dans une situation financière difficile ; car la statistique apprenait que c’est dans les usines qui font de mauvaises affaires que se produisaient le plus souvent des incendies. C’est pourquoi on l’avait chargé de la mission de sonder sous tel ou tel prétexte une entreprise, et de rendre compte à sa banque de ses enquêtes, afin que, par une réassurance plus forte ou par une répartition des primes, on pût prévenir des pertes sensibles. Il parla de voyages en plein hiver à travers l’immense empire, de courses nocturnes par un froid inouï, allongé en traîneau, sous des peaux de mouton, et raconta comment, en s’éveillant, il avait vu luire les yeux des loups au-dessus de la neige pareils à des étoiles. Il avait emporté dans son
– 476 – coffre des provisions congelées, de la soupe aux choux et du pain blanc que l’on faisait dégeler aux étapes, en changeant de chevaux (et le pain était alors aussi frais que le premier jour). On ne risquait de mésaventure que lorsqu’on avait tout à coup un temps de dégel : car la soupe aux choux que l’on avait emportée en morceaux congelés fondait alors, et s’écoulait.
M. Ferge racontait ainsi, en s’interrompant de temps à autre pour remarquer en soupirant que tout cela eût été très joli, si seulement il n’avait pas été nécessaire que l’on renouvelât encore sur lui la tentative du pneumothorax. Il ne débitait rien de plus « élevé », c’étaient des faits que l’on écoutait volontiers, surtout Hans Castorp qui trouvait profitable d’entendre parler de l’empire russe et de ses formes d’existence, de samovars, de caviar, de cosaques et d’églises en bois, avec tant de clochers en forme d’oignons que l’on eût dit des colonies de champignons. Il invitait aussi M. Ferge à lui parler des habitants de ce pays, de leur exotisme nordique et d’autant plus aventureux à ses yeux, du sang asiatique qui coulait en eux, des pommettes saillantes, de la forme finno-mongole de leurs yeux, et il prêtait l’oreille à tout cela avec un intérêt tout anthropologique. Il se fit encore adresser la parole en russe, – l’idiome oriental jaillissait de la sympathique moustache de M. Ferge et de sa pomme d’Adam saillante non moins bonasse, rapide, indistinct, désossé et infiniment étrange, et Hans Castorp trouvait cette diversion d’autant plus agréable (la jeunesse est ainsi faite), qu’il s’ébattait sur un terrain interdit en bonne pédagogie.
Fréquemment, ils entraient pour un quart d’heure chez Antoine Carlovitch Ferge. Entre temps, ils rendaient visite au jeune Teddy du Fredericianum, un élégant adolescent de quatorze ans, blond et fin, en possession d’une infirmière privée et d’un pyjama en soie blanche orné de brandebourgs. Il était orphelin et riche, ainsi que lui-même le leur apprit. En attendant une opération d’une certaine gravité que l’on voulait tenter sur lui – il s’agissait d’éloigner des parties vermoulues, –
– 477 – il quittait de temps à autre son lit pour une heure, lorsqu’il se sentait mieux, et dans un gracieux costume de sport, prenait part à la réunion du salon. Les dames badinaient volontiers avec lui, et il écoutait leurs conversations, par exemple celles qui avaient trait à l’avocat Einhuf, à la demoiselle à la culotte de jersey et à Fraenzchen Oberdank. Puis il retournait au lit. C’est ainsi que vivait le jeune Teddy, parmi les élégances, au jour le jour, en laissant deviner que c’était désormais tout ce qu’il attendait de la vie.
Mais au numéro 50 gisait Mme de Mallinckrodt, qui répondait au prénom de Nathalie, avec des yeux noirs et des boucles d’oreilles en or, coquette, aimant se parer, et qui était cependant une sorte de Lazare ou de Job féminin, frappée par Dieu de toutes les infirmités possibles. Son organisme semblait inondé de toxines, de sorte que toutes les maladies imaginables s’abattaient sur elle, à tour de rôle et simultanément. Particulièrement atteinte était sa peau, recouverte sur de grandes étendues d’un eczéma qui la démangeait cruellement, et qui, ici et là, était à vif, même aux lèvres, de sorte qu’elle avait peine à y introduire sa cuillère. Des inflammations internes de la plèvre, des reins, des poumons, du périoste et même du cerveau, – cette dernière lui causait des syncopes – se succédaient chez Mme de Mallinckrodt, et sa faiblesse, conséquence de la fièvre et des souffrances, lui causait de grandes angoisses, faisait, par exemple, qu’en mangeant elle avait peine à avaler convenablement : les aliments restaient accrochés en haut de l’œsophage. Bref, cette femme était dans une situation effroyable, et, de plus, elle était seule au monde. Car, après qu’elle eût quitté son mari et ses enfants, pour l’amour d’un autre homme, ou plus exactement d’un grand gamin, elle avait été à son tour abandonnée par son amant, ainsi qu’elle-même l’apprit aux deux cousins, et elle se trouvait donc n’avoir pas de foyer, quoiqu’elle ne manquât pas de ressources : son époux les lui fournissait. Sans tirer une vanité déplacée de cette générosité ou de cet amour persistant, elle en profitait sans
– 478 – le prendre elle-même au sérieux ; et elle comprenait qu’elle n’était qu’une pauvre pécheresse déshonorée, en raison de quoi elle supportait toutes ses plaies dignes de Job, avec une patience et une ténacité surprenantes, avec la force de résistance élémentaire de sa race et de son sexe, qui triomphait de la détresse de son corps de brune ; elle réussissait à faire une coiffure seyante même du pansement de gaze blanche qu’elle devait porter à la tête pour quelque dégoûtante raison. Elle ne cessait de changer de bijoux, inaugurait la matinée par des coraux, et finissait la soirée parée de perles. Enchantée par l’envoi de fleurs de Hans Castorp, auquel elle prêta une signification plutôt galante que charitable, elle fit inviter les jeunes gens à prendre, près de son lit, le thé, qu’elle-même buvait dans un « canard », les doigts couverts, jusqu’aux articulations, d’opales, d’améthystes et d’émeraudes sans excepter les pouces. Bientôt, et tandis que les anneaux d’or se balançaient à ses oreilles, elle eut raconté aux cousins comment tout s’était passé. Elle leur parla de son mari, si respectable mais ennuyeux, de ses enfants également convenables et ennuyeux qui tenaient absolument du père, et à l’égard desquels elle n’avait jamais éprouvé des sentiments particulièrement chaleureux, et aussi du grand gamin avec lequel elle avait pris la fuite, et dont elle se plaisait à vanter la poétique tendresse. Mais les parents du jeune homme avaient su l’éloigner d’elle par la ruse et la force et peut-être aussi la maladie, qui alors avait éclaté sous des formes multiples et soudaines, avait-elle répugné au petit. « Vous répugne-t-elle également, messieurs ? » demanda-t-elle avec coquetterie et sa féminité triomphait de l’eczéma qui recouvrait la moitié de sa figure.
Hans Castorp n’avait que mépris pour le petit à qui elle avait répugné, et il exprima cette impression en haussant les épaules. Pour ce qui le concernait, la lâcheté du poétique adolescent l’incita à un zèle d’un caractère tout opposé, et à plusieurs reprises il saisit l’occasion de rendre à l’infortunée Mme de Mallinckrodt de menus services d’infirmier, qui
– 479 – n’exigeaient pas de préparation spéciale, c’est-à-dire qu’il s’essaya à lui introduire avec précaution dans la bouche la bouillie de midi lorsqu’il arrivait qu’on la servît, qu’il lui donna à boire dans le « canard » lorsqu’une bouchée ne voulait pas descendre ou qu’il l’aidait à changer de position dans son lit, car, en sus de tous ses maux, elle était encore gênée par la plaie d’une opération. Il procédait à ces manipulations en se rendant à la salle à manger, ou en revenant d’une promenade, après avoir invité Joachim à poursuivre sa route, cependant qu’il contrôlerait en passant l’état du numéro 50. Et il se sentait exalté par une joie particulière, qui tenait au sentiment qu’il avait de la portée secrète et de l’opportunité de sa conduite, à quoi se mêlait d’ailleurs un certain plaisir furtif et impeccablement chrétien qu’il prenait à cette manière d’agir, manière, en effet, si pieuse, si douce et si louable, que, ni du point de vue militaire, ni du point de vue humaniste et pédagogique, on ne pouvait y faire d’objections sérieuses.
Nous n’avons pas encore parlé de Karen Karstedt, et cependant Hans Castorp et Joachim s’occupèrent d’elle tout particulièrement. C’était une cliente privée et externe du docteur Behrens qui l’avait recommandée à la sollicitude charitable des cousins. Elle était ici, en haut, depuis quatre ans, sans ressources et dépendant de parents très durs à son égard, qui, une fois déjà, l’avaient emmenée d’ici, sous prétexte qu’elle était de toute manière condamnée à mourir, et qui ne l’avaient renvoyée que sur l’intervention du conseiller. Elle habitait à Dorf, dans une pension bon marché, elle était frêle, âgée de dix-neuf ans, avec des cheveux lisses et huileux, avec des yeux qui s’efforçaient timidement de cacher une lueur qui répondait à la rougeur fiévreuse de ses joues et à une voix prenante mais voilée d’une manière caractéristique. Elle toussait presque sans arrêt, et les pointes de presque tous ses doigts étaient couvertes d’emplâtres, parce qu’ils étaient crevassés par la maladie.
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C’est donc à elle que les deux cousins, – à la prière du docteur, et en braves garçons qu’ils étaient, – se consacrèrent tout spécialement. Cela commença par un envoi de fleurs, puis ils firent une visite à la malheureuse Karen, sur son petit balcon, à Dorf, après quoi l’on organisa quelques promenades à trois. On allait à un concours de patinage ou à une course de bobsleighs. Car la saison des sports d’hiver de notre haute vallée battait maintenant son plein, on avait organisé une semaine de championnats. Les initiatives se multipliaient, plaisirs et spectacles, auxquels les cousins n’avaient accordé jusque-là qu’incidemment une attention distraite. Joachim, en effet, était hostile à tous les divertissements d’ici. Ce n’était pas pour eux qu’il était ici, il n’était pas du tout ici pour vivre et s’accommoder de ce séjour en le rendant agréable et varié, mais uniquement pour se désintoxiquer le plus vite possible, afin de se mettre en état de prendre du service dans la plaine, du service véritable au lieu du service de la cure, qui n’était qu’un succédané, mais auquel il ne souffrait aucune atteinte. Il lui était interdit de participer activement aux sports d’hiver et il lui déplaisait de faire le badaud. Quant à Hans Castorp, il se sentait uni à ceux d’en haut par une solidarité trop stricte et trop intime pour témoigner le moindre intérêt à la vie des gens qui considéraient cette vallée comme un terrain de sport.
Mais leur sollicitude à l’endroit de la pauvre Mlle Karstedt avait modifié la situation, et, à moins de se montrer peu chrétien, Joachim ne pouvait élever aucune objection. Ils allèrent prendre la malade dans son modeste logement à Dorf et la conduisirent, par un froid chaudement ensoleillé, à travers le quartier anglais, ainsi dénommé d’après l’hôtel d’Angleterre, entre les magasins luxueux de la rue principale, où des traîneaux sonnaient, où se promenaient de riches viveurs et des fainéants du monde entier, des pensionnaires du Casino et d’autres grands hôtels, têtes nues, en d’élégants costumes de sport taillés en des étoffes choisies et coûteuses, avec des figures bronzées par la brûlure du soleil d’hiver et par la réverbération
– 481 – de la neige, et plus bas jusque sur la patinoire située non loin du Casino au fond de la vallée, patinoire qui, en été, avait servi de terrain de football. On entendait de la musique, l’orchestre du Casino donnait un concert sur l’estrade du pavillon de bois, en haut de la patinoire rectangulaire, derrière laquelle les montagnes neigeuses se dressaient dans l’azur foncé. Ils entrèrent, se frayèrent un passage à travers le public qui entourait la patinoire sur des sièges en gradins, trouvèrent des places et se mirent à regarder. Les patineurs, en vêtements collants, en maillots noirs, en dolmans à brandebourgs garnis de fourrures, se balançaient, planaient décrivaient des figures, sautaient et tournaient en rond. Un couple de virtuoses – dame et cavalier, des professionnels « hors concours », – exécutant une prouesse que seul au monde il réussissait, déchaîna des applaudissements soutenus par la musique. Se disputant le record de vitesse, six jeunes gens, de nationalité différentes, penchés, les mains dans le dos, tenant parfois un mouchoir entre les dents, firent six fois le tour du vaste rectangle. Le son d’une cloche se mêla à la musique. Parfois la foule éclatait en cris d’encouragement et en applaudissements.
C’était une foule bariolée que les trois malades, les cousins et leur protégée, découvraient autour d’eux. Des Anglais à casquettes écossaises et aux dents blanches parlaient français à des dames aux parfums pénétrants qui étaient vêtues de pied en cap de laines multicolores, et dont quelques-unes portaient culotte. Des Américains à petites têtes, les cheveux collés, la shagpipe au bec, portaient des fourrures dont le poil rude était tourné à l’extérieur. Des Russes barbus et élégants, riches et barbares à voir, et des Hollandais d’un type métissé de malais, étaient assis parmi un public allemand et suisse, tandis qu’un certain monde indéterminé et qui parlait français, venu des Balkans ou du Levant, un monde aventureux pour lequel Hans Castorp montrait un certain faible, mais que Joachim condamnait comme interlope et sans caractère, était partout répandu. Entre temps, des enfants prirent part à des concours
– 482 – burlesques, trébuchèrent le long de la patinoire, un pied chaussé d’un ski, l’autre d’un patin, ou bien c’étaient les garçons qui poussaient sur leurs pelles leurs jeunes cavalières. Ils coururent avec des chandelles allumées, le vainqueur étant celui qui gardait sa lumière allumée jusqu’au but ; il leur fallait, en courant, franchir des obstacles, ou remplir des arrosoirs de pommes de terre, à l’aide de cuillères en étain. Les grandes personnes jubilaient. On se montrait les plus riches, les plus connus et les plus gracieux d’entre les enfants, la fillette d’un multimillionnaire hollandais, le fils d’un prince prussien et un garçonnet de douze ans qui portait le nom d’une marque de champagne connue dans le monde entier. La pauvre Karen jubilait, elle aussi. De joie, elle frappait des mains, malgré ses doigts crevassés. Elle leur était si reconnaissante !
Les cousins la conduisirent également aux courses de bobsleigh. Leur but n’était très éloigné ni du Berghof ni du domicile de Karen Karstedt, car la piste, descendant de la Schatzalp, se terminait à Dorf, entre les agglomérations du versant ouest. Le petit pavillon de contrôle était dressé là ; on y annonçait par téléphone le départ de chaque traîneau. Entre les remparts de neige glacée, sur les virages de la piste luisant d’un éclat métallique, les châssis plats, chargés d’hommes et de femmes en laine blanche, portant autour de leurs poitrines des écharpes aux couleurs de toutes les nations, descendaient de la hauteur, à intervalles assez longs. On voyait des figures rouges et tendues sur lesquelles la neige tombait. Des chutes, des traîneaux qui dérapaient ou culbutaient et déversaient leurs équipes dans la neige, étaient photographiés par le public. Ici aussi la musique jouait. Les spectateurs étaient assis sur de petites tribunes, ou s’avançaient par l’étroit sentier que l’on avait dégagé à côté de la piste. Des passerelles en bois qui franchissaient la piste et sous lesquelles passait de temps à autre un bobsleigh rapide, étaient également occupées par des spectateurs. Les cadavres du sanatorium, là, en haut, suivaient le même chemin, ils passaient à toute allure sous le pont,
– 483 – décrivaient les virages en aval, toujours en aval, se dit Hans Castorp, et même il en parla.
Ils emmenèrent Karen Karstedt, une après-midi, au cinéma Bioscope, puisqu’elle jouissait infiniment de tout cela. Dans l’air vicié qui les incommodait tous trois physiquement, parce qu’ils n’étaient habitués qu’à l’atmosphère la plus pure, dans cet air qui pesait à leurs poitrines, et produisait dans leurs têtes un brouillard trouble, une vie multiple trépidait sur l’écran, devant leurs yeux douloureux, saccadée, divertissante et hâtive, dans une agitation frémissante qui ne s’attardait en vibrant que pour repartir aussitôt, accompagnée par une petite musique qui appliquait sa présente division du temps à la fuite d’apparences passées, et qui, malgré ses moyens limités, savait jouer de tous les registres de la solennité, de la pompe, de la passion, de la sauvagerie et d’une sensualité roucoulante. C’était une histoire mouvementée d’amour et de meurtre qu’ils virent se dérouler dans le silence, à la cour d’un despote oriental : des événements précipités, pleins de magnificence et de nudité, pleins de désirs souverains et de furie religieuse dans la servilité, pleins de cruauté, de volupté, de voluptés meurtrières et d’une lenteur évocatrice lorsqu’il s’agissait, par exemple, de faire apprécier la musculature des bras d’un bourreau, bref, inspirés par une connaissance familière des vœux secrets de la civilisation internationale qui assistait à ce spectacle. Settembrini, en homme de jugement, aurait sans doute condamné sévèrement cette représentation si peu humaniste ; avec une ironie cinglante et classique il n’aurait pas manqué de flétrir l’abus que l’on avait fait de la technique pour animer des images qui abaissaient la dignité de l’homme ; c’est à quoi songeait Hans Castorp, et il chuchotait des remarques à l’oreille de son cousin sur ce sujet. En revanche, Mme Stoehr, également présente et qui était assise pas très loin d’eux, paraissait tout extasiée, sa figure rouge et bornée était convulsée par la jouissance.
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D’ailleurs, il en était de même de tous les visages que l’on regardait. Lorsque la dernière image trépidante d’une scène s’évanouissait, que la lumière s’allumait dans la salle et que le champ des visions apparaissait à la foule comme une toile vide, il ne pouvait même pas y avoir d’applaudissements. Personne n’était là que l’on eût pu récompenser par des acclamations, que l’on eût pu rappeler par admiration pour l’art dont il avait fait preuve. Les acteurs qui s’étaient réunis pour ce spectacle, étaient depuis longtemps dispersés à tous les vents. On n’avait vu que les ombres de leur performance, des millions d’images et des déclics les plus brefs en lesquels on avait décomposé leur action en la recueillant afin de pouvoir la restituer à volonté et aussi souvent qu’on le voudrait, par un déroulement rapide et clignotant, à l’élément de la durée. Le silence de la foule avait quelque chose de veule et de repoussant. Les mains restaient étendues, impuissantes, devant le néant. On se frottait les yeux, on regardait fixement devant soi, on avait honte de la clarté, et l’on avait hâte de retrouver l’obscurité pour regarder à nouveau, pour voir se dérouler les choses qui avaient eu leur temps, transplantées dans un temps nouveau, et renouvelées par le fard de la musique.
Le despote tomba sous le poignard, avec un hurlement de sa bouche ouverte que l’on n’entendit pas. On vit ensuite des images du monde entier : Le Président de la République Française en haut de forme et en grand cordon, répondant du haut d’un landau à une allocution ; on vit le vice-roi des Indes au mariage d’un Radjah ; le Kronprinz allemand dans une cour de caserne de Potsdam. On assista aux allées et venues des habitants d’un village du Nouveau Mecklembourg, à un combat de coqs à Bornéo, on vit des sauvages nus qui jouaient de la flûte en soufflant du nez, on vit une chasse aux éléphants sauvages, une cérémonie à la cour du Roi de Siam, une rue de bordels au Japon, où des geishas étaient assises derrière le treillis de cages de bois. On vit des Samoyèdes emmitouflées parcourir dans leurs traîneaux tirés par des rennes un désert de
– 485 – neige au nord de l’Asie, des pèlerins russes prier à Hébron, un délinquant persan recevoir la bastonnade. On assistait à tout cela. L’espace était anéanti, le temps avait rétrogradé, le « là-bas » et le « jadis » étaient transformés et enveloppés de musique. Une jeune femme Marocaine, vêtue de soie rayée, caparaçonnée de chaînes, d’anneaux et de paillettes, sa poitrine pleine à moitié dénudée, s’approchait soudain de vous, en grandeur naturelle ; ses narines étaient larges, ses yeux pleins d’une vie bestiale, ses traits sans mouvement. Elle riait de ses dents blanches, abritait ses yeux d’une de ses mains dont les ongles semblaient plus clairs que la chair, et, de l’autre, faisait signe au public. Confus, on regardait dans la figure de cette ombre séduisante qui semblait voir et qui ne voyait pas, que les regards n’atteignaient pas du tout, dont les rires et les signes ne visaient pas du tout le présent, mais étaient chez eux dans le là-bas et dans l’autrefois, de sorte qu’il eût été insensé de lui répondre. Cela mêlait, comme nous l’avons dit, au plaisir un sentiment d’impuissance. Puis, le fantôme s’évanouissait. Une clarté vive envahissait l’écran, le mot « Fin » y était projeté, le cycle des représentations était terminé, et en silence on évacuait le théâtre, tandis qu’un nouveau public se pressait au dehors, qui désirait jouir d’une répétition de ce déroulement.
Encouragés par Mme Stoehr qui se joignit à eux, les cousins, pour l’amour de la pauvre Karen, qui, de reconnaissance, avait joint les mains, allèrent encore au café du Casino. Là aussi il y avait de la musique. Un petit orchestre de musiciens en habit rouge jouait sous la direction d’un premier violon tchèque ou hongrois qui, à l’écart de sa bande, était debout au milieu des couples de danseurs et tourmentait son instrument avec d’ardentes torsions du corps. Une animation mondaine régnait autour des tables. On servait des boissons rares. Pour se rafraîchir, les cousins commandèrent pour eux et leur protégée des orangeades, car l’atmosphère était chaude et poussiéreuse, tandis que Mme Stoehr prenait une liqueur sucrée. Elle assura qu’à cette heure-ci l’animation ne battait pas encore son plein.
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La danse, plus tard dans la soirée, se faisait sensiblement plus vivante. De nombreux pensionnaires des différents sanatoria, et des malades indépendants des hôtels et du Casino, y prenaient part, plus nombreux encore qu’à présent, et plus d’un grand fiévreux avait passé le seuil de l’éternité tout en dansant et avait succombé à l’hémorragie finale en vidant la coupe de la joie de vivre, in dulci jubilo. Ce que la profonde ignorance de Mme Stoehr faisait de ce dulci jubilo était vraiment extraordinaire ; elle empruntait le premier mot au vocabulaire italien et musical de son mari, en le prononçant par conséquent dolce, et Dieu sait d’où lui venait le second. Les deux cousins happèrent en même temps les brins de paille dans leurs verres lorsque ce latin éclata, mais Mme Stoehr ne se montra nullement déconcertée. Au contraire, tout en montrant avec entêtement ses dents de lièvre, elle s’efforça, par des allusions et des taquineries, de pénétrer la cause des rapports entre les trois jeunes gens qu’elle ne saisissait clairement que du point de vue de la pauvre Karen qui, étant donné sa conduite légère, ne devait pas être fâchée d’être chaperonnée à la fois par deux cavaliers aussi brillants. Le cas lui semblait moins clair, considéré du point de vue des deux cousins, mais malgré toute sa sottise et son ignorance, son intuition féminine l’aida à se faire des choses une idée d’ailleurs incomplète et triviale. Car elle devina et laissa entendre dans ses taquineries que le seul et véritable cavalier était Hans Castorp, tandis que le jeune Ziemssen se bornait à l’assister et que Hans Castorp, dont elle connaissait le penchant intime pour Mme Chauchat, ne chaperonnait que faute de mieux la lamentable Karstedt, parce que, apparemment, il ne savait pas comment s’approcher de l’autre : conception tout à fait digne de Mme Stoehr et dépourvue de toute profondeur morale, très insuffisante et d’une intuition vulgaire, à laquelle Hans Castorp ne fit que l’honneur d’un regard fatigué et dédaigneux, lorsqu’elle la formula sur un ton de plate raillerie. Car, en effet, les rapports avec la pauvre Karen constituaient pour lui une sorte de succédané et d’expédient confusément opportun, de même que toutes ses entreprises
– 487 – charitables avaient pour lui un sens analogue. Mais en même temps, ces pieuses entreprises avaient leur fin propre, et la satisfaction qu’il éprouvait à faire avaler sa bouillie à l’infirme Mme de Mallinckrodt, à se faire décrire par M. Ferge l’infernal choc à la plèvre, ou à voir la pauvre Karen frapper de reconnaissance et de gratitude dans ses mains aux pointes couvertes d’emplâtres, encore, que détournée et indirecte, n’en était pas moins d’une nature spontanée et pure. Elle émanait d’un besoin de renchérir dans un sens opposé à celui que M. Settembrini représentait par son action pédagogique, mais qui valait bien, semblait-il au jeune Hans Castorp, qu’on lui appliquât le placet experiri.
La maisonnette où demeurait Karen Karstedt était située non loin du cours d’eau et des rails, au bord du chemin qui menait à Dorf, et les cousins pouvaient donc facilement aller la prendre lorsqu’ils voulaient l’emmener après le petit déjeuner dans leur promenade réglementaire. Lorsqu’ils marchaient ainsi dans la direction de Dorf, pour rejoindre l’avenue principale, ils avaient sous les yeux le petit Schiahorn, puis, à droite, trois pics qui s’appelaient les Tours Vertes, mais que recouvrait une neige éblouissante et ensoleillée, et plus loin, vers la droite, le sommet du Dorfberg. À mi-hauteur de son versant abrupt, on voyait un cimetière, le cimetière de Dorf, entouré d’un mur, d’où l’on devait jouir d’une belle vue, embrassant sans doute le lac, de sorte que l’on pouvait fort bien l’envisager comme un but de promenade. Aussi y montèrent-ils un jour, par une belle matinée. D’ailleurs, toutes les journées étaient belles : calmes et ensoleillées, d’un bleu profond, d’une chaleur fraîche et d’une blancheur scintillante. Les cousins, – l’un rouge comme une tuile, l’autre bronzé, – marchaient en veston, parce que, sous la brûlure de ce soleil, les pardessus auraient été incommodes, le jeune Ziemssen en costume de sport, avec des caoutchoucs, Hans Castorp chaussé de même, mais en pantalons longs, parce qu’il n’était pas assez enclin aux exercices physiques pour porter des culottes courtes. C’était entre le commencement et le milieu
– 488 – de février de l’année nouvelle. Parfaitement, le millésime avait changé depuis que Hans Castorp était monté ici. C’était une autre année, la suivante. Une grande aiguille de l’horloge universelle avait progressé d’une unité de temps, non pas d’une des plus grandes, non pas d’une de celles qui mesuraient les millénaires (rares étaient ceux qui, vivants aujourd’hui, assisteraient encore à un pareil changement), pas davantage une de celles qui marquent les siècles, ni même les décennats, certes, non. Mais l’aiguille de l’année s’était récemment déplacée, bien que Hans Castorp ne fût pas encore ici depuis une année, à peine depuis un peu plus d’une demi-année, et elle était arrêtée à présent, tout comme les aiguilles de certaines grandes horloges qui n’avancent que toutes les cinq minutes, jusqu’à ce qu’elle dût de nouveau se déplacer. Mais jusque là, l’aiguille des mois devait encore avancer dix fois, plus de fois qu’elle ne l’avait fait depuis que Hans Castorp était arrivé ici. Il ne comptait plus le mois de février, car entamé, il était aussitôt effacé, de même que changer une pièce c’était, autant dire, la dépenser.
Les trois compagnons se rendirent donc un jour au cimetière du Dorfberg. Pour la fidélité de notre relation, mentionnons encore cette promenade. L’initiative était due à Hans Castorp, et Joachim, s’il avait commencé par faire quelques objections à cause de la pauvre Karen, s’était laissé convaincre et avait reconnu qu’il eût été inutile de jouer à cache-cache avec elle et de vouloir, à la manière de la peureuse Mme Stoehr, la mettre prudemment à l’abri de tout ce qui faisait
penser à l’exitus 9. Karen Karstedt n’était pas encore en proie aux illusions dont on s’abuse dans le dernier stade, elle savait à quoi s’en tenir et quelle était la signification de la nécrose des pointes de ses doigts. Elle savait aussi que ses peu pieux parents ne voudraient pas entendre parler du luxe d’un transport de son cercueil dans son pays natal, et qu’après l’exitus on lui
9 Traduit du latin : sortie, mort. (Note du correcteur – ELG)
– 489 – assignerait une modeste petite place là-haut, bref, on pouvait estimer que ce but de promenade du point de vue moral était plus convenable pour elle que beaucoup d’autres, par exemple que le point d’arrivée des bobs, ou le cinéma, sans compter que ce n’était rien de plus qu’un geste opportun de camaraderie que de faire, une fois par hasard, une visite à ceux de là-haut, en admettant que l’on ne voulût pas tout bonnement considérer le cimetière comme une curiosité et comme un terrain neutre de promenade.
À la file indienne, ils montèrent lentement, car le sentier déblayé ne leur permettait que de passer un à un. Ils laissèrent derrière eux et sous eux les villas situées en haut du versant, et, tout en montant, virent de nouveau se déplacer et s’ouvrir le paysage familier qui leur offrait la perspective de sa splendeur hivernale. Il s’étendait vers le nord-est, dans la direction de l’entrée de la vallée, et, comme ils s’y attendaient, la vue s’ouvrit sur le lac dont le disque, entouré de forêts, était gelé et couvert de neige ; et derrière sa rive la plus éloignée, les plans inclinés des montagnes semblaient se rencontrer, par delà lesquels les sommets inconnus, couverts de neige, s’étageaient devant le bleu du ciel. Ils regardèrent cela, debout dans la neige, devant le portail en pierre qui donnait accès au cimetière, puis ils y entrèrent par la grille en fer qui était fixée au portail et qui n’était qu’appuyée.
Là encore, les sentiers étaient déblayés qui s’étendaient entre les tertres entourés de grillage et capitonnés de neige, entre ces lits bien faits et régulièrement disposés, avec leurs croix de pierre et de métal, leurs petits monuments décorés de médaillons et d’inscriptions. Mais on ne voyait ni entendait âme qui vive. Le calme, l’éloignement, le silence du lieu semblaient profonds et intimes à beaucoup d’égards. Un petit ange ou un bambin en pierre, qui avait un bonnet de neige sur sa petite tête, et qui, du doigt, fermait ses lèvres, pouvait bien passer pour son génie, je veux dire : pour le génie de ce silence, à savoir d’un
– 490 – silence que l’on éprouvait réellement comme la contre-partie et l’antipode de la parole, par conséquent comme un mutisme nullement dépourvu de sens ni vide de vie. Pour les deux visiteurs mâles, c’eût été sans doute une occasion de se découvrir s’ils avaient eu des chapeaux, mais ils étaient tête nue, Hans Castorp, lui aussi l’était, et ils se bornèrent donc à marcher en une attitude respectueuse, faisant porter le poids de leurs corps sur la plante de leurs pieds, avec de petites inclinaisons à droite et à gauche, à la queue leu leu, derrière Karen Karstedt qui les conduisait.
Le cimetière était de forme irrégulière, il s’étendait d’abord comme un étroit rectangle vers le sud, puis se prolongeait dans les deux sens en forme également rectangulaire. Il était évident qu’on avait dû, à plusieurs reprises, l’agrandir, et que l’on y avait annexé des parcelles de champs voisins. Néanmoins, l’enclos semblait de nouveau autant dire complet, le long des murs aussi bien que dans les parties intérieures moins cotées ; à peine pouvait-on voir et dire où l’on y eût encore, en cas de besoin, trouvé place. Les trois visiteurs se promenèrent assez longtemps avec discrétion par les étroits sentiers et passages entre les tombeaux, en s’arrêtant çà et là, pour déchiffrer un nom, une date de naissance et de mort. Les pierres funéraires et les croix étaient sans prétention et témoignaient que l’on ne s’était pas mis en frais. Quant aux inscriptions, les noms étaient d’origines diverses, il y en avait d’anglais, de russes, ou généralement de slaves ; il y en avait aussi d’allemands, de portugais et d’autres encore. Mais les dates témoignaient d’une grande fragilité, l’intervalle qui les séparait les unes des autres était dans l’ensemble d’une brièveté frappante, le nombre des années qui s’étaient écoulées entre la naissance et l’exitus s’élevait partout à une vingtaine environ, guère davantage, beaucoup de jeunesse et peu de vertu peuplait ce camp, un peuple nomade qui était venu ici de toutes les parties du monde et qui avait définitivement accédé à la forme d’existence horizontale.
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